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LES ÉBOULEMENTS

8 Août

Me voici maintenant à six lieues de la Malbaie, aux Eboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde ; on dirait un cataclj^sme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. Il y a comme une menace perpétiielle dans ces énormes montao-nes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaînes compactes, et se poursuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout à coup dans leur élan, voilà l'image de l'endroit où je suis aujourd'hui.

Il y a de l'épouvante et de la colère tout à la fois dans cette natiu*e formidable, et l'on dirait que la main puissante qui la retient frémit. C'est comme un etïbrt gigantesque de tous les joiu's pour s'atïranchir de l'immuable volonté du Créateur, et dont l'impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu'on débarque sur le rivage dos Eboulements, si tant est qu'il y a iin rivage au pied de ces montagnes échevelées, on épi'ouve mie invincible crainte de les voir s'éci'ouler sur sa tête et l'on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création.

J'ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n'ait eu ses cheminées jetées à terre et

quelque pan de mur écroulé ; quelques-unes ont été entièrement démolies. A un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur s'est eftbndi'ée ; le sablé a été emporté à quatre arpents plus loin, déracinant et entraînant avec lui un verger tout entier dans sa course furibonde. Sur le chemin qu'il a traversé, il j a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d'arbres du verger qui rejjoussent ça et là, et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans un sol nouveau. On dit que la langue de terre, d'un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui s'avance du rivage dans le fleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée également par un tremblement de terre dont le souvenir épouvante encore les gens des Eboulements, et dont le récit est j-esté une de leui-s traditions, L'Ile aux Coudres, qui est en face, est encore l'effet, j^araît-il, d'une convulsion semblable. Qui le dirait pourtant? Cette île, avec son dos arrondi, ses rivages plats, ses champs qu'aucun rocher n'accidente, semblerait plutôt avoir été formée dans un jour de tendresse et de quiétude. 3Iais les tremblements de terre sont les plus trompeui's des cataclvsmes.

Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d'un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de tantômes silencieux ; l'aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel, et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement

dans les profondeurs de l'obscnrité. Eien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre le pied dans lïnliiii en touchant cette plage déserte.

Le c|uai a six arpents de longueur, et là où il commence, sur le rivage, se trouve une maison en pierre comjîlètement rebâtie depuis le tremblement de terre d'octobre 1870. Cette maison prend le nom d'hôtel des Eboulements ; elle est seule au bord de l'eau en face de l'immensité. J'arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore ; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s'entr'ouvrc : " Qui est là ? " demande une voix rauque comme l'imprécation d'un pécheur. " Moi réponds-je, moi seul au monde. — Bien, je descends," reprend la voix.

Un quart d'heure après, on m'ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J'entre ; une atmosphère étouffante ; des doubles-croisées partout ; je veux en ouvrir une et je m'épuise dans des efforts inutiles. " Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n'ouvre j^lus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu'il entre ? " m'écj-iai-je en me pendant de nouveau à l'espagnolette de la croisée. — " Non, mais c'est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis j^as passer la nuit dans ce brasier. — Ah ! monsieiir," reprit la voix sortant comme d'une caverne l^rofonde, " les loups-garous ! vous ne pensez donc pas aux lou2:)S-garous ! . . . "

Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d'issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu'au jour des exhalaisons de " bottes indiennes " et de chaussettes de pêcheur. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j'en demandai une tasse. On fit un peu de feu,

on infusa ^énel•^'ant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, lichée dans un chandelier plein de vert-de-gris, m'éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé ces jjremiers ti'essaillements de la peur cj^ui font tremblotter le gras des jambes; j'eus quelques instants l'envie d'avoir peur, mais je me rassurai l»ientôt à l'apparition d'une jeune fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.

C'est elle qui m'apporta mon thé, escorté d'une vaste ten-ine de lait. Ce préamlmle ranima la confiance et l'espoir dans mon sein ; on a bien dit que la femme est l'ange consolatem* de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu de sucre dans le thé poui* rétablir les forces du pauvi'e voyageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles. — " Du sucre, du sucre," me dit avec une voix douce comme un bâton de tire la tendre marguerite, " il n'y a pas de sucre, monsieur." Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne. — •' Ah ! il n'y a jjas de sucre ! Comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre ? Je ne suis pas un anachorète, un de ces martyi-s aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, im de ces pèlerins du temps des croisades qui ont fait vœu de s'abstenir de tous les ingrédients propres à édulcorer le breuvage; je suis simplement un chroniqueur, le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands jîécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, un des estomacs les plus difficiles de la Province Donc, jeune fille des champs, donnez-moi

du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse. — Ah ! jMDur d'ia

nx'nasse, y en a grossement," reprit la douce pâquerette, et elle alla me chercher une espèce de cruche d'encre, d'où je fis coiiler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l'arbi-e national.

Dix minutes après, j'avais des crampes dans l'estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire ; à ma grande sm-prise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entr'autres un pot d'eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin ; les autres articles analogues étaient éclatants d'absence et il y avait une double croisée ! !... inouvrable. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c'est qu'aucune allumette ne voulait prendre feu ; je fus réduit à me coucher au hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à iine légion de ces petites bêtes vulgaires, plates, piquantes et nauséabondes, qu'on apjîelle communément des punaises.

Le lendemain matin, après six heures d'un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qiti est à quatre milles de là, sur des hauteurs qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du tonnerre. Pas une voiture ; je voulus manger, pas un morceau de lard, pas une bouchée de viande, pas un œuf, pas un poisson, et cela à' deux pas du fleuve ; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant derrière moi mes malles, et de monter à jeun trois milles de côtes.

Voilà ce qu'on appelle l'hôtel des Eboulements.

Mais il ne faut pas juger de toiit Tendi-oit par ce tableau de la seule habitation qui se ti-ouve près du quai. E.ien de plus pittoresque, de plus original, de plus accidenté que cette montée de la rive au village. C'est sauvage et dur. mais c'est charmant.

Les gens de ce pays sont comme hi natui-e qui les entoure ou plutôt qui les domine. L'homme, c'est là ime vérité vulgaire, sul)it toujours l'influence du milieu où il vit; l'habitant de la Baie Saint-Paul, de l'Ile aux Coudres ou des Eboulements, comme les sauvages d'autrefois, est hospitalier, serviable, poli, mais c'est une bête féroce dans la colère. Alors il devient horrible, ne recule devant rien et se plonge dans le carnage. On n'oubliera de longtemps, dans le comté de Charlevoix, les scènes sanglantes qui ont marqué presque toutes les élections depuis un grand nombre d'années. On y vit, il y a quinze ans, un millier d'hommes qui se battirent pendant toute une après-midi ; ce fut une tuerie formidable. Plusieurs pei-dirent la vie ; grand nombre furent grièvement blessés et plu.sieur.s de ceux qui cherchèrent un refuge, en se sauvant à la nage, furent assommés dans l'eau. Les jîierres, les morceaux de fer et les rondins pleuvaient sur leurs têtes pendant qu'ils se précipitaient dans le bac qui traversait alors la rivière de la Baie Saint-Paul. Aux élections suivantes, ce fut la même chose, quoiqu'avec moins de résultats désastreux, et pom* demain, jour de l'appel nominal, on redoute une mêlée terrible. Mais les plus anciens et les plus au fait disent que ce sera impossible, à cause de l'immense majorité de M. Tremblay.

Je ne puis vous en écrire plus long aujourd'lnii. Un des avantages des Eboulements, c'est que la malle y fei-me liuit heures avant le départ du l)ateau ; du reste, en voilà assez.

14 Août

Je continue d'habiter un pays inhabital^le. Ce n'est que trois jours après la votation que j'ai pu apprendre la victoire de MM. Pelletier, Fournier et Tascher.eau, et, cependant, le premier triomphait à Kamouraska, justement en face d'ici, à dix lieues de distance, et les deux autres à vingt- cinq lieues à peine. Vous, habitants de Montréal, vous l'avez sa deux jours avant moi : ce qui prouve que tout, dans ce monde, n'est qu'une immense plaisanterie, la distance qu'un vain mot, et la proximité qu'un mirage trompeur. Xous avons bien ici la malle quatre fois par semaine, mais je ne sais pourquoi les grands événements s'arrangent toujours de taçon à ai'river ajirès son départ de la ville. En outre, le bateau à vapeur qui doit venir ici les mercredis et samedis, a toujours quelque prétexte nouveau pour arriver le plus tard possible ; tantôt, c'est le l)rouillard, tantôt la marée, tantôt l'humeur de son capitaine ; quand il n'y a jjas de raisons du tout, cette absence même de raisons lui en fournit une; le désagrément de ne pouvoir être en retard a indisposé la machine, et l'équipage, furieux de cette obligation inattendue d'être exact, s'en venge en faisant tourner le bateau deux heures autour du quai avant d'accoster.

Ou bien, le bateau, venu quatre heures après le temps, se trouve tout à coup pressé au point de ne pouvoir

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rester en j^lace; alors, on débarque la moitié des effets et l'un crie à leurs destinataires qu'ils auront le reste au retour.

Los citoyens des Eboulements gémissent et se lamentent, mais comment voulez-vous faire entendre une plainte au reste du monde, lorsqu'on n'a la malle que trois fois par semaine ?

Dire que je suis venu échouer sur ce morceau de terre et que j'ai à peine l'esjjérance d'en pouvoir sortir, avant d'avoir pris l'habitude des ascensions périlleuses ou des descentes précipitées dans les abîmes ! En effet, d'ici à Québec, ce ne sont que des côtes qui donnent le vertige ; on dirait que cette région a regimbé sous la main du Créateur. Pour prendi*e le bateau, il faut un héroïsme surhumain et se résigner parfois à attendre une journée entière sur le quai désert. Si la patience est la vertu des nations, elle éreinte les individus : à force d'en avoir, on iinit par être enragé. J'ai vu ici une jeune femme dangereusement malade, obligée d'attendre le médecin dix-huit heures avant de pouvoir se faire soigner ; il était allé simplement à deux lieues d'ici, à l'Ile aux Coudres.

A l'heure où j'écris ces quelques lignes, au moment même de commencer cet alinéa, les nouvelles électorales, déjà vieilles partout, m'arrivent en masse. C'est un flot d'incertitudes et d'invraisemblances grossi par l'imagination de chacun. Mais on écoute le tout avec avidité. Les blagues les plus colossales des joui-naux sont encore Tine pâture délicieuse pour nous, malheureux enchaînés au sommet de la terre ; et, de quelque côté qu'ai'rive une rumeur, elle est reçue comme une compatissante amie.

Quel pays curieux ! Les hommes y restent jDrimitifs, malgré toutes les trouées qu'y a foites la civilisation ■ inais si vous voulez entendre de vi'aies saillies sans prétention, de ces mots gaulois comme nos pè 'es en étaient si 2)rodigues, venez ici. A part cela, ri'.n n'est plus étranger au moindre vernis social que l'nabitant des Laurentides.

Jusqu'aux chiens qui veulent être barbares. Hier, j'ai voulu faire une marche à deux milles de ma demeure y je passais paisiblement comme tout homme qui a la conscience de sa force; eh bien ! malgré cet extérieur peu électoral, j'ai failli me taire dévorer par ces généreux quadi'upèdes, ami» de l'homme. C'est ])robablement mon faux-col et ma chemise de toile qui les agaçaient, ces objets inconnus leur étant suspects ; je fus sauvé par la maigreur déplorable qui est comme l'enseigne de mon tempérament ; ne pouvant pas trouver mes mollets, les caniches des Eboulements se contentèrent de faire en mon honneur un concert d'aboiements qui dura deux heures. Voilà le seul divertissement que j'aie eu encore depuis huit jours !

J'écoute les histoii*es des chasseurs ; il y en a de très curieuses : " Par une belle journée de se])tembre,'' me dit le père Dufour, (un vieillard qui, depuis l'âge de douze ans, connaît toutes les forêts à dix lieues en arrière des montagnes,) "j'étais allé dans les concessions que vous voyez d'ici et qui, il y a vingt ans, ne comp-

talent pas une seule habitation. Dans ce temps-là, nous chassions le canard partout à trois milles en arrière du village ; les toiu'tes étaient si nombreuses qu'on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s'en défendre dans l'air comme des maringouins. Sur le marché de Qu(bec, j'ai vu ce gibier se vendi-e souvent au iwùx de qui. ze sous la douzaine ; aujourd'hui, vous ne trouvez plub^ ni gibiers ni forêts, mais des concessions et des villagLS qui comptent jusqu'à deux cents électeurs, pendus comme des nids aux flancs des montagnes ou juchés sur des plateaux qui semblent inaccessibles.

■• Or, un jour, en m'aventurant à quelques milles au milieu des vallées et serpentant avec les détours des bois, je parvins à un petit plateau grand de quelques centaines de pieds, complètement libre d'arbres, et sur lequel s'élevait un seul tronc dénudé d'environ trente pieds de hauteur. La fantaisie me prit de grimper dessus ; laissant donc mon fusil à terre, je montai et j'arrivai au sommet du tronc. Là je vis qu'il était creux et d'un diamètre de deux pieds à peu près ; voulant l'examiner attentivement, je me penclmi, mais dans le mouvement que je fis, une moitié du corps emporta l'autre et je dégringolai dans l'arbre béant. Vous pensez bien qu'arrivé au bas je n'étais pas tier. Comment sortir de là ? ]VIe fallait-il donc sans secours y mourir de faim ou de désespoir ? Je me toui-nai et me TCtournai en tous sens, j'essayai toutes les façons de grimper, j'enfonçai mes doigts avec rage dans le bois que je croyais à moitié pourri, j'y fis des entailles furieuses avec mon couteau, mais tout cela en vain. Il faut avoir été dans un arbre creux poxu- savoir ce que c'est!

"Entin, après des eftbrts surhumains, comme je me retournais haletant, couvert de sueurs, résigné à la mort, je jetai un dernier regard vers le haut de l'ai--

bre; j'y vis deux yeux fiambo3'ants et une tête

d'ours penchée qxii, semblait interroger la profondeur; -pain, en une minute, la tête se changea en derrière et l'animal commença à descendre lentement dans cette iwsition. "Sauvé! je suis sauvé!" m'écriai-je, et j'attendis avec lenteur, jusqu'à ce qu.e le derrière de l'ours étant arrivé à la j^ortée de mon bras, je m'élançai dans un etfort suprême, le saisis vigoureusement par le poil avec mes deux mains, et l'animal effrayé, furibond, mugissant, se remit à monter dans le creux de l'arbre. Arrivé au sommet, je me jetai au dehors et tombai près de mon fusil. L'ours resta à me regarder quelques minutes comme se donnant à tous les diables ])Our savoir ce que cela voulait dire ; puis il descendit gravement, silencieusement, dans son trou. Pour moi, je partis à grands traits, impatient de brûler un cierge en l'honneur de saint Hubert."

— " Voilà, père, une histoire que je raconterai aux gens de Montréal, lui dis-je. Ils aiment l'invraisemblable et sont un peu blasés sur les prodiges. Pourtant il leur reste encore assez de naïveté pour se confier en tout à l'auteur des chroniqiies du National. Après celle-ci, je tirerai l'échelle."

18 Août.

Me voici maintenant à la montagne de fer titanique de Saint-Urbain [urbanus sum.] Pour y arriver, j'ai

dû passer par Xisère, Blagous, Petoche et Cucreux. Ces noms frémissent sous ma plume ; des deux premiers seulement j'ai découvert l'étiniologie ; poiu- les autres, elle est introuvable.

Misère comprend im espace d'environ une lieue entre les Eboulements et la Baie Saint-Paul; c'est une suite de terrains rocailleux, chétifs, allongés sur des hauteurs où l'aigle étend son vol et où l'homme ci'ève de faim. Des chaumières misérables s'élèvent par-ci par-là, au milieu de chamj)s étroits et courts qui laissent percer quelques rares épis entre les l'oches ; la malédiction semble semée à chaque pas sur cette terre ingrate et l'on dirait que l'homme y traîne le poids d'une expiation fatale. La nature, au loin splendide et grandiose, mêle une cruelle ironie à ce spectacle de l'indigence ; le cheval, cette noble conquête de l'homme, ne s'y voit qu'en passant, et le bœuf de labour seul, aux flancs creux et à l'œil hébété, aide péniblement le colon à tracer des sillons où la charrue ])énètre en grinçant.

Blagou.s tire son nom du premier candidat conservateur qui y prodigua ses promesses et ses largesses trompeuses ; aussi, l'habitant de ce lieu porte-t-il l'extérieur d'une défiance insurmontable ; il croit voir un faiseur de contes dans chaque étranger qui passe ; son œil est oblique et son oreille difficile ; il écoute sournoisement et sans regarder, de peur de lire dans vos yeux le sourire de la duperie calculée. Pour entamer un pareil homme, il faut avoir toute la candeur d'un toui'iste, et, pour le faire parler, presque l'autorité d'un confesseur. Jamais on ne connaît son opinion et son vote est presque toujours une surprise. Aussi, les candidats ne font-ils que passer parBlagoua

en grognant ; le candidat conservateur surtout n'y saurait metti-e ]Hed à terre nulle part ; il est jugé d'avance.

Quand on a quitté ces quatre endroits qui font frémir ma plume, comme je l'ai dit plus haut, on arrive, après des montées et des descentes innombrables, au Gai3 à Corbeaux, du haut duquel l'œil plonge dans la Baie Saint-Paul, l'endroit le plus considérable de toute la côte du nord. On ne se tigure pas ce qu'est un pays pareil ; la Côte à Corbeaux a près d'un mille de longueur, et, à ses pieds, parmi des méandres sans fin, serpentant au milieu d'une vallée riante et fertile, se voit la rivière de la Baie Saint-Paul, communément appelée le Bras. Voj^ez-vous un peu ce que cela doit être ? Descendre vingt-huit arpents en roidissant tous ses muscles pour pouvoir se retenir et ne pas dégringoler avec les cailloux que le pied pousse devant soi, et qui roulent jusqu'au bas de la côte comme au fond d'un précipice ! L'archange rebelle, dans sa chute, a dû passer par là. Un vieil habitant de l'endroit m'a raconté dans son style naïf l'histoire de la création : "Dieu, dit-il, commença par faire les mers, les fleuves, les ruisseaux, puis le district de Montréal, puis la côte du sud ; cela lui prit quatre à cinq jours. Le sixième jour, il se sentit f;xtigué ; mais comme il n'avait pas encore tini, de lassitude il jeta ça et là le sac de la création, et voilà comment se fit la côte nord."

Entre deux promontoires énormes, qui ont l'air de se défier l'un l'autre, s'ouvre la Baie Saint-Paul et la rivière qui la continue. Cette rivière est peu de chose

un arpent on deux de largeur, mais des détours sans lin qui la font perdre à chaque instant de vue ; tantôt des terrains plats, tantôt des escarpements subits, tantôt des oasis délicieusement couchées dans les eaux.

Il m'a fîillu trois heures pour me rendre des Eboulements à la Baie Saint-Paul, distance de trois lieues. J'avais pris un cabriolet, véhicule disloquant ; aussi, à mon arrivée, j'avais les os comme un effet d'indigestion, et le cœur me battait dans la j^oitrine comme un caillou qu'on met au bout d'une planche pour le faire sauter.

La Baie Saint-Paul fait un contraste étonnant avec le reste de la côte nord ; la vallée, coupée en deux par la rivière, a environ deux milles de largeur, et, sur toute sa longueur, passe un chemin agréable et facile, de quatre lieues, qui mène à Saint-Urbain, où se trouve la mine de fer titanique.

Saint-Urbain est une concession située en ari-ière de la Baie Saint-Paul, et qui compte à peu près cent soixatite voteurs, tous des rouges incorrigibles ; c'est désolant.

Rien n'indique la présence d'une mine ; il fixut faire quinze arpents en dehors du chemin j)Our se rendi-e au foyer d'oi^ération. Là, on trouve six bâtisses en voie de construction, deux pour mettre le charbon, une pour le minerai et trois j)Our loger les travailleurs. Ces six bâtisses sont en bois ; à vingt pas plus loin, une cinquantaine d'ouvriers déblaient et creusent le teiTain pour jjoser les fondations des bâtiments qui contiendi'ont les foiu-neaux. Pour arriver à la mine

proprement dite, il faut monter douze arpents roides comme les convictions d'un libéral avancé, puis on aperçoit une quinzaine d'hommes en train de piocher et de miner dans le monticule de fer titanique. L'exploitation est peu avancée à cause du grand nombre de travaux préparatoires qu'il a fîillu accomplir avant d'attaquer la mine proprement dite.

Cette mine est d'une grande richesse, elle donne à peu près soixante-dix pour cent de minerai jjur ; on suppose qu'elle comprend une superficie d'une douzaine de lieues. Depuis la montagne de fer jusqu'à la Baie Saint-Paul, la Compagnie qui exploite la mine achève de faire construire un tramway, chemin à lisses de bois de trois pieds de largeur, qui devra transporter le minerai jusqu'au fleuve. A l'autre extrémité du tramway, près du fleuve et à l'entrée de la Baie .Saint-Paul, se trouve un immense hangar bâti par la Compagnie pour emmagasiner le minerai. On évalue, pour le présent, à environ trois cents le nombre des employés à la mine ; mais ce qu'il faut considérer par-dessus tout, ce sont les avantages indirects et les conséquences d'une pai-eille exploitation.

En premier lieu, la Comj^agnie, pour pouvoir utiliser ses travaux et faire les choses en grand, devra peser de toute son influence sur le gouvernement pour obtenir la construction d'un quai où pourront mouiller les navires d'un fort tonnage. Aujourd'hui, il n'y a pas de quai à la Baie Saint-Paul ; les battures s'y étendent sur une longueur de deux milles, et les passagers, qui veulent prendre le Clyde, sont obligés de l'attendre à bord d'une goélette moixillée au large. En outre, la Compagnie devra faire macadamiser tout le chemin

compris entre la Baie Saint-Paul et Saint-Urbain, une distance d'environ dix milles ; déjà elle a fait construire une dizaine de ponts solides sur ce même chemin, dans les endroits où les nombreux détours de la rivière interceptent le terrain. De plus, elle donne une va leur considérable aux terres par le développement rapide de la colonisation qui suit partout les industries bien assises ; déjà même bon nombre d'habitants du Sao-uenay sont venus s'établir auprès de la mine de fer.

De l'autre côté de la rivière, en face de la montagne titanique, se trouve une autre mine, j^resque aussi considérable, et pour l'exploitation de laquelle s'est formée une autre compagnie dans laquelle M. Price a des intérêts considérables, et qui devra, elle aussi, faire construire un tramway pour transporter son minerai jusqu'au fleuve.

Voilà à peu près les seiils détails qu'il soit ])ossible de donner maintenant sur cette vaste exploitation qui n'en est encore qu'à ses débuts ; elle transformera en peu d'années une bonne partie des Laurentides, et la Baie Saint-Paul ne tardera j)as à devenir un endroit célèbre où les voyageurs accourront. Elle est aujourd'hui la première station du bateau à vapeur sur la côte nord, en attendant qu'elle deviemie un entrepôt renommé pour l'une des premières richesses du monde, dans cet âge de ter où les hommes participent un peu eux-mêmes de la nature du minerai, ce qui, malheureusement, ne les rend pas plus solides tout en les rendant plus durs.

25 Août

" Une, deux, trois, ça y est ? Bon. envoyons fort, hourrah !" et les trois baigneurs sélançent, toi'se rejeté en arrière, poitrine bruyante, bras et jambes rayés (le muscles. Mais il y avait trente pas à faire pour se jeter dans le fleuve ; le pi-emier atteignit le rivage, le deuxième retourna, en frémissant, à moitié chemin ; '• Bj'jt, brri", qu'il fait froid! " et vint se heurter sur le troisième qui était resté sur place, ajirès avoir tait un saut.

C'est que l'eau est terriblement froide à Tadoussac. J! faut être intrépide ou amphibie pour s'y précipiter sans un sei-rement de cœur qui vous met la ])oitrine comme dans un étau ; on risque un pied dans l'onde amère et retentissante, puis l'on l'ecule de trois pas en arrièi'e, aux trois quarts crispé : l'homme a horreur de l'abîme comme la nature a horreur du vide. " Décidément ce sera pour demain, " dit le premier baigneur, chevrotant et retournant à la coui'se remettre sa chemise et son pantalon. " Oui, oui, pour demain, i'épètent en chœur les deux autres : demain, il fera plus chaud ; regarde bien la place ; bon, c'est ici ; ]ias de crans, (ressac) sable fin, c'est le meilleur endroit, nous reviendrons." Et le lendemain, c'est la même chose.

Le- lendemain n'a])partient pas à l'homme. Eh quoi ! le présent même le fuit, le présent qui lui échappe au moment même où il 3' pense ! J'écris cette ligne, et celle qui la précède est déjà engloutie dans le passé. C'est une ten-ible chose que de ne pouvoir pas arrêter

une heure cette horloge éternelle que personne ne

monte et qui ne retarde jamais.

Demain, qui sait ? Ce sera la pluie, ce sera le nordest avec se:-< froids brouillards couvrant la côte et se répandant sur le fleuve comme un océan superposé de vapeurs glaciales. La rive nord du Saint-Laurent est tout ce qu'il y a de plus inhumain. Sur une étendue de quarante lieues mincement habitées, à partir de Sainte- Anne, ce ne sont que des côtes qui plongent dans des abîmes et remontent aux nues. '' Le bon Dieu n'a vidé son sac que par escousses," me disait un hal)itant qui me menait en calèche dans ces interminables plongeons des Laurentides ; " c'est pas fait pour des hommes, ce pays cite, c'est bon rien que pour des sauvages et des nations. " Eochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissant, voilà la rive nord de la Baie Saint-Paul à Tadoussac. On met une journée à faire six lieues et Ion saute constamment ; cela vaut le mal de mer. Aucune dyspepsie n'y peut tenir, mais aussi l'on arrive comme du café moulu sortant de rengrenage ; le postillon qui conduit la malle dans ce pays est tout 1x)ssué comme un vieux taml)0ur ; les os lui sortent du corps et il a une épaule qui lui bat constamment sur l'occiput. Quant aux jambes, il n'en a plus ; ce sont des allongements mécaniques qui obéissent à tous les accidents de terrain et qu'il ne peut contrôler. On ne voyage en somme dans ces régions que pom- arriver au paradis, puisque c'est le chomin qui y mène.

^'ous ne sauriez croire tout ce qu'il y a d'étrangei-s venus, cette année, de toutes les parties de l'Amérique

aux stations d'eau canadiennes. La seule ligne de bateaux à vapeur qui ne fait le service que quatre fois par semaine de Québec à la Baie des Ha ! Ha ! n'y peut suffire ; c'est par centaines qu'ils débordent à la Malbaie et à Cacouna, outre que le chemin de fer en échelonne sur tout le côté sud, à Kamouraska, à la

Eivière-du-Loup, à Rimouski Ce que tous ces

endroits prennent d'accroissement et de mouvement chaque année est vraiment remarquable ; nuiis ils sont encore loin de suffire à la foule avide. Moi qui ai vu, il y a dix ou quinze ans, ces campagnes devenues aujourd'hui de véritables villes rurales, je reste tout émerveillé de leur subite croissance ; partout ont surgi des maisons destinées uniquement aux étrangers ; ce sont des villages entiers qui se forment de la sorte, avec toutes les coquetteries et tous les embellissements qui déterminent le choix, et l'arrêtent, une fois formé. Mais ce qui manque à la plupart de nos jolies stations d'eau, c'est la facilité, c'est la i-apidité des communications. Ainsi, Tadoussac n'a pas même une route qui mène, soit à l'intérieur, soit sur le littoral ; pas de télégraphe non plus ; les voyageurs qui y arrivent ou qui en partent sont obligés de traverser à la Eivièrc-du-Loup. Ceux qui vont à Cacouna sont encore tenus de descendre à la Eivière-du-Loup, s'ils viennent par eau, et de faire ensuite cinq milles en voiture. Les voyageurs qui vont à Kamouraska font encore en voiture la même longueur de chemin, à partir de la gare du chemin de fer ; impossible 'de s'y rendre par eau, parce que la marée baissante laisse à sec le rivage sur un mille d'étendue.

Eu face de Kamouraska, à un mille seulement du rivage, s'étendent trois îles qui, tous les jours, reçoivent les 2)iqueniqueurs en chaloupes ; il est fortement question de construire à l'une d'elles un petit quai où viendrait attérir le bateau à vapeur, et d'y bâtir un grandhôtel pour recevoir les voyageurs qui se rendraient à Ivamouraska, soit en chaloupe, soit en voiture, à la marée basse. Si ce j)rojet est mis à exécution, Kamoui'aska deviendra sans contredit avant peu d'années l'endroit fashionable de la rive sud ; on aura bientôt déserté l'ennuyeux Cacouna qui n'est fait que pour les Anglais du dimanche, et qui ne se corrigera jamais de n'être qu'un étah\ge stupide d'équipages et de toilettes.

Dans ces endroits marqués par la vanité humaine et où le touriste contiant vient se faire victimer, il est impossible de se procurer à souhait les choses qu'on a dans les plus vulgaires campagnes. On y est habitué aux voyageurs qui posent, non à ceux qui viennent se rafraîchir et goûter les avantages de la villégiature. Or, un de ces avantages, il me semble, un des plus naturels et des plus faciles, serait bien d'avoir du lait et de la crème à discrétion ; eh bien ! c'est précisément ce que vous ne pouvez pas vous procurer dans les hôtels de la fashion ; chez les habitants, vous en aurez autant qu'il en faut pour abreuver toute une famille, et cela pour quelques sous ; dans les grands hôtels, ce n'est pas à prix d'or que vous en aurez de quoi vous détremper le larynx. J'en veux à tous ces superbes établissements qui vous vendent l'ennui bruy-

ant et la somptuosité tapageuse à des prix fabuleux, sans vous donner pour un centin valant du vrai luxe de la camj^agne.

Malheureux et insensés ceux qui se laissent séduire jjar ce mensonge brillant ! ils s'en retournent à la ville plus fatigués, plus maigres, plus altérés que lorsqu'ils en sont partis. Avec cela, les entants, le vacarme, les serviteurs ahuris qui ne savent pas où donner la tête, les arrivées nouvelles de chaque jour qui bouleversent les chambres où l'on vous parque deux ou trois ensemble, la gêne de tous les instants, la nécessité d'être magnifique ou du moins de le paraître, l'impossibilité de prendre des bains à son choix, parce que les grèves sont couvertes à chaque instant du jour d'enfants et de femmes qui y viennent on ne sait pourquoi, croyezvous que tout cela puisse amuser un vrai touriste ou inspirer un chroniqueur ?

Pour moi, je vais où je puis me mettre en chemise et en pantouffles, et surtout à bon marché. Je rends gi-âce au ciel de m' avoir fait pauvre afin de pouvoir boire du lait à- ma fantaisie. Quand les chroniques m'auront rendu millionnaii-e, alors je songerai à payer quatre dollars par jour jîour épaissir la croûte de mon abrutissement ; mais alors vous n'aiirez plus de chroniques.

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