‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 20 sur 34 · MONTRÉAL, G SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MONTRÉAL, G SEPTEMBRE

Enfin j'ai dû à mon tour quitter la campagne.

Ce n'est pas que j'eusse grande envie de revenir à Montréal où il n'j' a aujourd'hui que des ingrats ; mais puisque tout le monde y revient, j'en fais autant. Un journaliste est toujours un peu singe; à force de vouloii* contenter toutes les gens, il linit par les itniter. A ce pi*opos, j'élève une j)rotestation, tardive, il est vrai, mais qui n'en est que plus motivée, contre cette théorie absurde, malsaine, inqualifiable, qui veut que l'homme soit un singe perfectionné.

L'homme est un singe non perfectionné.

Donc, en arrivant à Montréal, je siiis devenu un ingrat, un vi-ai Athénien. Les Athéniens, rapporte l'histoire, à force d'entendre tous les joui-s, à tous les ■.oins de rue, par tous les gamins venus, appeler Aristide le juste, Aristide par ici, Aristide par là, '' As- tu vu Aristide ? As-tu vu le juste ?" en étaient devenus horrible ment agacés.

De même, les Montréalais, à force d'entendre appeler Sir George Etienne l'homme de fer, l'homme do bronze, l'homme de castille, l'homme d'étain, l'homme de cuivre, l'homme d'antimoine, bardé, blindé, imperméable, jcater-proof, fire-proof, coffre-fort, en avaient déjà par-dessus les oreilles, même avant l'émission du îcrit électoral et le manifeste de Médéric Lanctot que

je ne peux comparer qu'à une souj^e au macaroni. Si le procédé Viger avait été connu plus tôt, on aurait coulé Sir George Etienne d'un seul jet. Il y a heureusement la mine de fer titanique de Saint-Urbain qui est inépuisable. La Jlinerve aussi est ingrate pour n'avoir pas ajouté à sa inomenclature de métaux : " Sir George, l'homme de fer titanique, ou l'homme titanique de fer, " jjeu importe ; pourvu que titanique y soit, c'est le principal.

Eenverser un homme métalliqiie, quelle épaisse ingratitude ! C'est là la grande noirceur, prédite par la Minerve. En effet, il faut avoir pour cela l'âme

noire , noii'e comme du vrai cirage. Si ce triste

calembourg peut me valoir un sourire sur la lèvre im])assible de l'élu de Jacques-Cartier, je demande qu'on m'élève une colonne d'argent massif. En fait de métaux, je ne suis pas difficile ; tous les hommes n'ont

jjas la chance de venir au monde en fer liattu ;

et, puisque les colosses monopolisent le bronze, moi, petit, je me contente de l'argent.

Je m'exjîlique enfin cette adhérence que rien ne pouvait entamer, cette cohésion, cette affinité de Sir George Etienne avec le Grand-Tronc : c'était un homme de fer ! S'il y a de l'ingratitude à trouver cette explication, je m'en décharge sur la Minerve qui me l'a inspirée ; mais cela n'empêche pas mes concitoyens d'être bien noirs pour avoir repoussé l'auteur du driU shed. (1)

(l) Edifice ridicule qu'on avait construit à Moulreal pour les exercices des volontaires.

Dans un article de la Minerve que j'ai lu et relu bien des fois depuis jeudi dernier, il est question de plusieurs grands hommes, victimes de l'ingratitude populaire, lesquels grands hommes, tels que Mirabeau.

Wellington, etc. ont toutes les ressemblances

possibles avec Sir Cxeorge Etienne. Après avoir fait ce rapprochement qui naît de lui-même sous la plume, la Minerve ajoutait avec un accent douloureux :

Sir George d été silîle. hué à Montréal, alors qu'il se disposait à grossir encore la liste déjà considérable des bienfaits dont il a doté la ville.

Il a pu entendre, lui aussi, vociférer dans la rue : '• la grande trahison de Cartier! " On ne lui a épargné ni les injures, ni les violences, ni les menaces. Que cela ait chargé son cœur d'amertume, c'est dans l'ordre: que cela l'ait étonné outremesure, non, car tout homme public doit compter sur l'outrage de ceu.x qu'il a servis ; que cela Tait dégoùlé, découragé et éloigné à tout jamais de farène politique, non encore, car Sir George possède une orne de bronze, que 1 ingratitude populaire ne fera pas dévier de sa roule.

On ne manie pas le bronze comme on veut ; c'est un métal pesant ; on ne peut pas à discrétion le faire aller de droite ou de gauche. Il ne suffit pas d'être ingrat pour déplacer un baronet en métal ; il faut absolument quïl y ait eu de ^dIus des raisons d'une trèsgrande force et une impulsion formidable donnée à la répugnance publique.

On n'est pas ingrat jjour le seul ]daisir de l'être. S'il en était ainsi, il y a déjà longtemps que les Montréalais se seraient payé cette jouissance ; pour moi. voilà l)ien certainement douze ans que je suis ingrat envers Sir George, sans que cela m'ait donné toutes les joies de la terre. Malheureusement, nos concitoyens

se sont prononcés sur le tard, et cela a donné le temps à Sir George de "grossir"' la ville de ses bienfaits.

Je trouve, pour ma part, que d'avoir retardé pendant vingt ans l'explosion de son ingratitude, c'est encore montrer diablement de reconnaissance. Que Sir George, après cela, persiste encore à rester dans la vie publiqiie, quand il en est si épouvantablement re- ])Oussé, et qu'il veuille encore nous ''grossir" de ses bienfaits, lorsqu'évidemment la reconnaissance nous est à charge, qu'il ne soit pas encore éclairé par ce verdict foudroyant de toute notre grande ville, cela prouve qu'il a non seulement une âme de bronze, mais encore une tête de cvclope, et qu'il ne voit que d'im œil, de cet œil avec lequel il n'a fait que se contempler lui-même toute sa vie durant.

Maintenant, Sir George est prévenu ; nous sommes ingrats. S'il veut encore, malgré cet avertissement, se taire élire quand même, c'est donc qu'il y trouve son compte et qu'il a bien plus en vue sa propre personne que celle des Canadiens qui n'en veulent plus. Je crois, du reste, que c'est là tout le secret de la vie publique de Sir George et de ces énormes bienfaits dont il nous a surchargés.

Yoyons un peu, faisons du raisonnement. IN'e semblet-il pas, en somme, que le métier d'un homme ])ublic est de faire des actes publics et de travailler pour le comté ou la ville qui l'élit ? On ne l'envoie pas en chambre uniquement pour chantei' " Vive Ottawa, la capitale des Canadas.'" Dès lors que je vous élis et

que vous me servez bien, nous sommes quittes. Mais que dire d'un homme qu'on élit malgré tout pendant vingt ans, qui vous sert très-mal, et qu'on ne reavoie qu'à la fin de sa carrière, lorsqu'il n'est plus capable de rien ? Il me semble que si quelqu'un doit avoir de la reconnaissance, c'est bien Sir George, et que si quelqu'un a montré une profonde ingratitude, c'est bien lui pour ses électeurs. Leur avoir donné un JJriU-Shed et fait à peu jn-ès deux mille discours horribles, incompréhensibles, intraduisibles, inréj)étables, et cela pour les remercier de l'avoir élu pendant un quart de siècle, c'est non-seulement la plus noire des ingratitudes, mais encore le plus odieux des forfaits ! ! !

Maintenant, qu'il soit 2:)énible, douloureux même, de renvoyer de la scène politique, à la tin de sa carrière. le baronet malade, après trente ans de services publics et surtout privés, et surtout grand-tronqués, (1) je ne dis pas ; mais à qui la faute ? Pourquoi a-t-il persisté à être ingi-at envers nous ? Ajîrès tout, que diable ! nous ne sommes pas j^our nous sacrifier indéfiniment.

Le Parlement n'est ni un hôpital, ni un asile, et s'il fallait y envoyer tous les infirmes, tous les ramollis, sous prétexte qu'ils ont soixante ans et qu'il est difficile, à leur âge, de rompre avec de vieilles habitudes, nous en verrions de belles ! Ce ne serait pas une Législature que nous aurions, mais un musée de fossiles, une collection antédiluvienne, une exhibition vivante de toutes les infirmités humaines. Ce n'est pas avec cela

(1) Allusion à la dépendance complète dans laquelle se trouvait Sir George vis-à-vis la compagnie du chemin de fer " Grand Tronc."

qu'on fait des lois ni qu'on établit ses droits à ra<lmiration.

Je compatis de toutes mes forces à la douleur de >Sir George, mais je ne puis oublier pour- cela les vingt années de souffrances qu'il nous a imposées ; et ce n'est pas une raison, j^arce que nous avons trouvé aujourd'hui le remède, de faire comme si de rien n'était et de recommencer pour vingt années de plus, en supposant même que l'hydropisie (1) soit un "bienfait public. "

Le Courrier de Saint-Hyacinthe, organe des électeure en fil de laiton, s'inspirant des articles métalliques de la Minerve, a publié ces jours derniers un écrit prodigieux, iinique, labradorien, tout ce qu'il y a de plus boréal ; les mots me manquent, il faudrait en chercher dans la lune.

Ainsi débute l'écrit en question du Courrier de Saint- Hyacinthe :

AVEUGLEMENT ET IiVGRATITUDE

L'histoire rapporte qu'un jour, lorsque tous les Grecs s'étaient réunis pour proposer la peine de l'ostracisme ou du bannissement contre un de leurs plus célèbres compatriotes, Aristide, dont ils élaienl jaloux delà gloire

Dont ils étaient jaloux de la gloire ! A cette phrase, l'ingratitude me prend ; je continue, parce que je serais capable de méconnaître toutes les jouissances dont fai été grossi par le Courrier en le lisant.

" Le lecteur voit sans doute où je veux en venir," ajoute le Courrier (c'est bien clair). " L'antique terre

(I) Sir George soutirait alors de l'hydropisie.

des Hellènes n'a jjas gardé le monojyole de la jalousie ".... "C'est cela! " s'est dit le Courrier, dans un moment d'inspiration. •• si j'introduis le monopole de la jalousie dans mon article, d'abord c'est très saisissant comme expression, et ensuite, au point de vue des manufactures canadiennes, ça me ménage une transition habile poui" arriver à la i^rotection et ensuite à Sir CTCorge." En effet, le Courrier, ayant trouvé le joint, s'écrie : " Cette misérable 2mssion est venue s implanter sur le sol

canadien " La jalousie qui s'implante sur le sol !

hein ! Yoyez-vous comme ça vient bien et comme chaque chose est à sa place ?

En signalant à mes concitoyens des articles de ce goût et de cette langue, je crois faire assez pour mon pays et mériter d'être élu jusqu'à la tin des siècles.

Quand je vous dirai maintenant que la lecture des joui-naux conservateurs est, depuis une quinzaine de jours surtout, la soui-ce des plus ineffables jouissances en m.ême temps qu'une expérience à bon marché des profondeurs que peut atteindre la bêtise humaine, je ne pense pas m'avancer trop et je reste convaincu que l'ingratitude est, à côté de cela, encore une noble passion, qu'elle s'implante ou non sur le sol.

De tous les grands bienfaits dont Sii- G-eorge nous a grossis, le f>lus important, à mon sens, est celui de nous avoir ramenés à l'âge de fer, qu'il ne faut pas confondre avec l'âge d'innocence, celui du Courrier de Saint-Hyacinthe, Tous les métaux ne se ressemblent pas, quoique Sir George les ait réunis tous dans sa seule personne, comme dans un immortel laboratoire pour l'instruction des chimistes reconnaissants. Si nous avons pu méconnaître un pareil homme, (-'est que notre

éducation a toujoui-s été mal faite ; on n'enseigne pas la métallurg-ie dans les collèges et les écoles du Bas- Canada, ou du moins, on n'en enseigne pas assez pour rendre les élèves ca])ables de mesurer tout ce qu'il peut y avoir de bronze dans une âme humaine ou d'aluminium dans les bienfaits dont on grossit une population. Tout est à refaire en ce sens ; et tant que nous ne serons pas plus forts sur les métaux que nous le sommes, nous serons éternellement des ingrats.

16 Septembre.

Tantôt à Kamouraska, tantôt à la Malbaie, tantôt aux Eboalements, tantôt à Eimouski, puis à Montréal, aujourd'hui à Québec, j'ai rasé de mon aile toutes les plages, et maintenant, las, tirant la patte, avec des cors aux- pieds, avec des mains et un visage brûlés par les vents et le soleil, je suis venu m'abattre de nouveau sur le glorieux rocher d'où Frontenac envoya ses boulets rouges à l'amiral Phipps, et d'où reste encore à " être tiré par une main canadienne le dernier coup de canon pour la domination anglaise en Amérique." (1)

Mais partout, en quelque endroit que se portent mes pas, partout me poursuit le fantôme de l'homme de bronze ; il se dresse devant moi avec des yeux flamboyants comme des creusets et une haleine l)rûlante comme le souffle des forges. Dieu! quel éternel cauche-

(I) Sir Etienne Pascal Taché avait déclaré en plein Conseil Législatif que " le dernier coup de canon tiré du haut de la citadelle de Québec le serait par un Canadien-Français pour le maintien de la domination anglaise en Canada."

mai- se sont j^réparé les électeurs de Montréal ! Ils ne savaient pas que chacun de leurs votes allait retentir dans les siècles comrae le cri du remords et comme le glas funèbre de notre nationalité. Oui, sans Sir (reorge, tout est fini, tout a sombré, peujjle, institutions, histoire, avenir, dans le naufrage où il s'est englouti. Il n'y avait qu'un homme, un seul qui pût porter le poids un lieu lourd des destinées de toute une race, et cet homme est tombé comme une grosse cloche sur la tête d'un bedeau,

" Chose étrange ! (dit VEcJio de Lévis) ce coup qui devait, clans le calcul (quel français) de ses ennemis, fr.ipper Cartier à mort et lui enlever du coup son prestige et sa force, a créé en sa laveur un élan spontané dïrrésistibles sympathies et Ta consacré, pour le reste de ses jours, l'idole du peuple. Ils (Qui, ils ?) ont voulu l'humilier, et, pour le venger, on (Ils... ou!... c'est à n'y rien comprendre) l'appelle et on l'appellera avec orgueil : " Le vaincu du 28 aoill."

Oui, en effet, ce sera là une grande, superbe et terrible vengeance que de se faire appeler le '• vaincu du 28 août." Quand ce vaincu aura, quel que soit le métal qui le compose, pavé, comme tous les hommes, son tribut à l'implacable nature, quand on aura mis l'idole dupeuple dans un cercueil de bronze, il en frémira d'aise au fond de sa tombe; ses os tressailleront dune joie inconnue; et lorsque, j)arfbis, son 8i)ectre, agité d'un souvenir horrible, se dressera pâle, effaré, grelottant dans son suaire, aj^pelant ses votem-s, et qu'il cherchera ses fidèles dis^jarus, une voix, partant des rives de Lévis, lui criera pour le venger : " Sois tranquille, George Etienne, tu es le "vaincu du 28 août ! "

Il n'y a pas de mânes qui résistent îi uu nom pareil,

et si. vraiment, la vengeance est le plaisir des dieux, il y a là de quoi rendre tout le monde fou de joie dans rOlymj^o.

Jlais si c'est un plaisir ineiïable pour Sir George d'être appelé le vaincu du 28 août, qu'est-ce que cela doit donc être pour M. Jette qui est le vainques de la même date ? Il faut reculer ici les bornes de la jouissance humaine et imaginer des raffinements qui ne peuvent se traduire dans aucune langue. Etre vaincu le 28 août, c'est tout ce qu"an homme peut désirer ; mais être vainqueur ce même jour-là, c'est se lancer à ])ieds joints dans le troisième ciel et s'ébaudir avec les Séraphins.

Malgré tout ce qu'il peut y avoir pour Sir Cleorge de délectable à se faire appeler le vaincu du 28 août, moi qui me contente de jouissances puremt-nt humaines, je trouve qu'il n'y a rien de comparable à celles que donne en ce moment la lecture des journaux conservateurs. Ecoutons encore l'Echo de Lécis qui me fera mourir d'allégresse :

" Sans la défaite qu'il vient de subir à Montréal, iSir George E. Cartier n'ont peut-être jamais deviné la nature et la force du sentiment public à son égard. L'injustice de ses ennemis, l'ingratitude d'une portion trop considérable de ceu.x; qui auraient dû mieux reconnaître ses services, hâteront le jugement de Vhisloire sur le compte de cet homme, dont la renommée jettera dans l'ombre tous les noms les plus marquants de notre hisloire. Sa grande figure apparallra mainlenanl à cellenottvelle auréole

Et Jacqttes-Cartier. et Champlain, et d'Iberville, et Fi'ontenac, et Montcalm, et Papineati, tout cela, c'est de la pâtée, des objets confus, jetés dans l'ombre

Pardieu ! mes ami.s conservateurs, si vous ikjus trouvez ingrats pour méconnaître 8ir (leorge tout seul, qu'êtesvous donc, vous autres, pour dédaigner de si grands noms? A l'ingratitude ne joignez- vous pas quelque peu de bêtise, tout ce qu'il vous en reste encore, api'ès en avoir tant consommé ? Mais, continuons à savourer VEcho:

"SirGeorg-^, dit-il, malgré ceL échec, malgré les brutalités dont on l'a assailli, alors qu'il ne pouvait lui-même descendre dans l'arène, malgré la trahison d'un certain nombre que le dépit poussa à faire cau«e commune avec ses ennemis, malgré les calomnies, les fausses représentations, est resté le grand homme d'état, le grand patriote, Tintrépide défenseur de nos droits religieux el politiques, l'homme enfin qui, depuis vingt ans, personnifie la véritable politique nationale, celle qui consiste à réunir en un faisceau les intérêts bas-canadiens pour résister à l'oppression étrangère."

Je ne sais pas quels peuples étrangers peuvent vouloir nous ojjprimer à ce point, et j'ai beau chercher dans l'histoire, je ne vois que l'Angleterre, cette Angleten-e dont sir G-eorge s'est fait le plus opiniâtre adorateur, l'Angleterre qui l'a siré (1), compagnonné, baigné, que sais-je encore ? Ah ! une idée me vient. C'est de l'oppi-ession haut-canadienne qu'il s'agit peut-être. Mais on nous avait tant assuré que la confédération avait surtout pour objet de détruire à tout jamais la prépondérance de la province-sœur, d'enlever à l'Ontario son droit à la représentation basée sur la population, que je ne vois pas qu'on puisse se plaindi'e d'être opprimé, quand sir George a vaincu toutes les oppres-

(1) Sir George avait été fait compagnon du "Bain," une espèce d'ordre anglais.

sions ! Sans doute, c'est une belle profession que celle de défendre les opprimés, mais lorsqu'il n'y a pas d'oppresseurs, c'est exposer en pure perte sa grande figure apparaissant à une nouvelle auréole.

Le Constitutionnel, de qui l'on pouvait attendre mieux, tourne la manivelle à son tour et se fait l'écho de VJEcho :

" Aux yeux des hommes, dit-il, qui veulent juger les choses sans passion, sans parti pris, la carrière politique de sir George est une des plus belles que l'on puisse rencontrer. L'histoire impartiale, ce juge froid et tardif, lui rendra justice un jour. L'histoire dira que cet homme d'une activité extraordinaire n'eut qu'une passion dans sa vie : servir son pays avec honneur. L'histoire dira surtout qu'il a passé quinze ans de sa vie à calé de la caisse gouvernementale et que jamais on n'a pu l'accuser de faire usage de sa position politique pour favoriser ses intérêts pécuniaires."

Mencontrer une caîrière n'est pas absolument de la plus pui'e linguistique. — Une caiTière ne se rencontre pas sur le chemin comme un électeur décidé à faire acte d'ingratitude. Je voudrais, pour ma part, que les seuls hommes au monde qui aient du sentiment et de la i-econnaissance sachent au moins l'exprimer, que ceux qui ont fait de sir George le pilier de la nationalité canadienne, ne le démolissent pas par leur style; mais on ne peut pas tout avoir. La gratitude, paraîtil, est un sentiment exclusif, et, lorsqu'on est reconnaissant, on oublie la syntaxe.

Mais voyez où l'on en est réduit pour prôner l'homme

de bronze ; on l'adule parce qu'il a passé quinze ans de

sa vie à côté de la caisse gouvernementale sans qu'il ait

profité de sa position pour favoriser ses intérêts pécule

nkiires. Cette louange ne laisse pas d"alternati\ e. Ou l'on est un croquant, un fripon, ou Ton a tout simplement fait son devoir en ne prenant pas pour soi l'argent du j)ublic'. Cette vertu me paraît facile, d'autant plus qu'elle est contrôlée.

Ce que j'admire, ce qui me gonfle d'étonnement, c'est qu'un liomme qui a eu, pendant de si longues années, la direction d'un pays, ne soit entouré que de braillards et n'ait pas prévu qu'il était mortel. Est-il rien de plus humiliant que de se voir réduit à n'être plus rien parce qu'un liomme disj^araît de la scène lîolitique ? Est-il une condamnation plus honteuse de la carrière d'un chef de parti et comment veut-on maintenant que nous ne soyons pas écrapoutis par le premier oppresseur venu, puisque vingt années de pouvoir n'ont produit que des impuissants et des plem-nicheurs ? Quoi, pas un homme, pas un seul pour remplacer le dieu d'argile qui, en un jour, a vu ses autels déserts et son temple écroulé sous un souffle ! Deux générations passives, obéissantes, avaient été formées dans l'adoration muette et dans un fétichisme aveugle qui ne laissait plus de ressource à l'intelligence ni d'espoir à la pensée. Tout s'était effacé, courbé, pour ne laisser debout qu'un fantôme revêtu de toutes les api^arences de la force.

Autour de lui il avait fait le vide, repoussé toutes les capacités, découragé tous les talents, sans songer qu'il faut avoir à soi le lendemain et commander le temps, qui n'obéit à personne, pour se décréter immuable. Aussi, lorsque le glas funèbre a sonné, sir George s'est-il trouvé seul en présence de VEcho de Lévis qui le venge en l'appelant vaincu, du Constitu-

tionnel qui le loue de n'avoir rien volé, et de la Minerve qui le livi-e aux expériences des métallurgistes. Dressez des autels maintenant, élevez des colonnes à ces hommes-là, et asseyez-vous dessus.

Dès que sir George aura disparu entièrement, le silence, un silence de plomb se fera sur lui, et, pour ma part, je souscrirai volontiers pour qu'on lui élève un monument, n'importe où, n'importe de quoi. Mais tant qu'il restera sur la scène politique, je le ijoursuivrai sans relâche du souvenir du véritable grand homme d'état canadien dont il n"a pas craint de souiller le noble repos, qu'il a outragé et vilipendé sur tous les tons, de M. Papineau dont la gloire majestueuse et calme, bien différente du fracas du petit si?; ne faisait qu'irriter son envie et gonfler son venin.

C'est pour avoir jeté l'outrage à la plus pure, à la plus élevée de nos illustrations nationales, qu'il tombe aujourd'hui dans la boue si longtemps pétrie de ses jjropres mains, qu'il tombe honni, conspué, repoussé par ses propres compatriotes qu'il avait voulu, avant tout, faire anglais comme il l'était lui-même, et qu'il n'a jamais servis qu'au point de vue de la politique impériale.

On dit que sir George veut se chercher des électeurs dans le Manitoba ; c'est la dernière ressource d'une fortune politique à tout jamais détruite. Les Manitobains en seront probablement peu flattés et trouveront de mauvais goût qu'on leur fasse jouer le rôle de

bouche-trous dans la Confédération, de cheville dans la charpente du puissant édifice.

Il y a dans le Manitoba quatre comtés dont l'un compte 21 voix. Concevez- vous l'ébahissement des braves gens de ce pays en voyant le grand chef, à qui ils croient le Canada api^artenir tout entier, le grand, le vaste, l'incommensurable vaincu du 28 août, lem- demander mi asile dans leurs chétives retraites !

Et maintenant aj^prenez, sirs, métis, Montréalais et autres.

JVunc erudimini.

20 Septembre.

" Il y aui'a des pluies, des grincements de dents et du vent de nord- est durant toute l'éternité. Et le vent de nord-est ayant soufflé j^endant quarante nuits et quarante jours, tous les Québecquois auront le rhume de cerveau et le nez comme une citrouille." [Paroles de rApocaly[)se, chapitre II, livre Xe.]

Cette prédiction s'accomplit à la lettre ; peut-êti"e que les impies de la Minerve n'en croiront rien, mais les Québecquois qui, depuis une semaine, ont les deux mains pendues à leur nez comme à une navette qu'ils tordent, savent qu'il n'y a plus de raison pour que ça finisse et qu'ils iront dans l'autre monde en éternuant. Jamais, de mémoire d'homme, on n'a vu pareille boue ; les pavés ont disparu et la ville est un cloaque. Si Québec n'était pas un promontoire, il serait englouti. On dit que les patates pourrissent dans la terre ; c'est bien le moins; les maisons elles-mêmes pourrissent,

l'eau y suinte par tous les toits dans toutes les mansardes et, de là, arrive dans le nez qui sert de dalle. C'est un spectacle inouï que cinquante mille âmes se mouchant à la fois pendant toute une semaine.

Ce qui m'étonne, c'est que plus le nez se vide, plus il grossit; c'est donc un réservoir infini qu'une tête humaine et il n'y aurait pas de melon plus jiiteux au monde ! Connaissez-vous rien de plus humiliant qu'un rhume de cerveau ni rien qui témoigne mieux de la faiblesse humaine ? Etre pris tout à cou]) d'un éternuement obstiné, opiniâtre, et être obligé d'}^ céder sans relâche, c'est tout ce qii'il y a de plus irritant et à la fois de plus instructif. La philosophie du nez, quelle découverte ! et, comme presque toutes les grandes découvertes, elle sera due à un accident. Je mets en fait qu'un nez qui éternue, c'est tout un monde d'illusions envolées et que l'homme, le roi des animaux, en devient le plus bête avec le coryza. De là je conclus que le rhume de cerveau est une affection essentiellement nationale.

Comment après cela bâtir des théories sur cet organe si nécessaii'e à la sécrétion cérébrale ? Que va devenir la nasomancie, science chérie de M. Bué, devant ce déluge qui confond tous les nez dans un seul type, celui de la pomme cuite ? Avant les pluies torrentielles qui ont changé la ville en un vaste égoût collecteur, il y , avait encore, même à Québec, des nez qui faisaient rêver et des nez de rêveurs ; maintenant il n'y a plus que des nez de poehards endui'cis.

Renifler sans cesse était autrefois l'indice d'un caractèi'e moqueur et caustique ; aujourd'hui, n'allez pas

croire que votre interlocuteur, lorsque vous le verrez renifler, se moque de vous ; mais éloignez-vous tout simplement de deux ou trois pas. Dire que nous voilà au vingt septembre, au mois des fruits, de la moisson et du feuillage doré, et que la i)luie n'a fait que tomber, tomber sans cesse depuis le huit! Douze jours d'arrosage consécutif, de clapotage et de Ci-ottage! Et remarquez que nous habitons une ville où il n'y a pas de pavés. une ville qui devient un marais à la première pluie et dont on laisse s'entasser la boue depuis l'époque de la conquête. Ou a commencé au mois de juin à paver la rue Saint-Jean, principale artère de la haute-ville ; cent cinquante pieds de macadam ont été couchés et maintenant l'ouvrage est suspendu. A la basse ville, les goélettes viennent aftcrer sur les trottoirs et chargent ou déchargent leurs cargaisons à domicile.

Là où se trouvaient les quais, il y a quinze jours, les navires jettent maintenant la sonde ; avant-hier, un bateau de la compagnie Richelieu, \e 2fontréal. je crois, a dû mouiller au 2)ied de la citadelle et débarquer ses jîassagers au moyen de poulies ; tout le trafic se fait dans des chalands, les cochers ont ôté les roues de leurs voitures et le jjremier essai de chiens de Terreneuve, comme moyen de locomotion, vient d'être fait par im j'iche projîriétaire dont les deux chevaux se sontnoj'és en traversant la rue Saint-Paul ; quant à sa voiture, elle s'est trouvée placée sur un navire en partance pour l'Angleterre, et lui-même n'a pu rester dans la ville de Chamjîlain qu'en sautant sur les remparts qui se trouvent à fleur d'eau. La chute Montmorency se décharge sur l'Ile d'Orléans dont on ne voit que la cime indécise; enfin, le gouverneur a lancé une proclamation conviant

tous les citoyens à se réfugier dans la citadelle, et le Conseil-de- Ville vient de décréter l'abrogation de la taxe sur l'eau.

Si ce tableau d'une catastrophe semblable à celle dans laquelle le monde fut englouti, il y a cinq mille ans, vous foit frémir, croyez qu'il n'est encore rien en comparaison de la réalité, jîuisque la réalité, c'est que, malgré le déluge qui nous inonde, il y a encore des ffeux dans la vieille caj)itale et des feux que rien ne peut éteindre. Des maisons prendre en feu dans l'eau, conçoit-on cela ! Eh bien ! c'est ce qui arrive ; avanthier soir, toute une manufacture a brûlé, malgré un immense concours de peuple qui regardait. Rien n'était plus saisissant à contem])ler que ces flammes jaillissant à travers les flots d'eau versés par les nues et les minces filets des pompes ajoutant leiu- impuissance à celle du ciel lui-même ! Si une ville, aux trois quarts engloutie, n'est pas à l'abri du feu, où faudra-t-il donc se bâtir désormais et n'est-il pas à craindre que la simple sécheresse ait l'cff'et de réduire nos os en charpie ?

Malgré le déluge, malgré les vents et les rhumes, Québec s'amuse ; c'est un bal quotidien dans la chère et Ijonne vieille ville. Lord Dufferin est le plus galant, le plus aimable, le plus intelligent des gouverneurs que l'Angleterre nous ait donnés depuis Lord Elgin et de longtemps avant lui. C'est aux Canadiens-Français surtout qu'il donne ses pi-édilections, parce qu'étant un esprit cultivé, littéraire, amant des arts, il se porte de préférence vei's la race qui a le plus

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le culte de l'idéal. C'est pour nous, je vous l'assure, un sujet d'orgueil et de réjouissances que d'échapper, sous cette haute protection, à l'épaisse atmosphère qu'appesantit de plus en jjlus autour de nous le commerce grossier et ignorant des simples enrichis, des parvenus aux grosses mains pleines de gros sous. L'Angleterre nous a-t-elle envoyé Lord Dufferin à la dernièi-e heure pour adoucir les regrets d'une séparation devenue inévitable, ou poui- offrir un témoignage d'estime, d'aftection pour des colonies si longtemps fidèles ? Certainement, un homme comme celui-là n'est pas un choix du hasard ; il n'est pas venu ici, comme d'auti'es gouverneurs, simplement pour refaire une fortune ébréchée. A la veille de circonstances décisives, l'Angleterre ne nous envoie pas im homme de plâtre qui ne se recommanderait que par sa position et la suprême autorité qu'il représente ; elle donne, aux uns, l'homme d'état qui sera à la hauteur des événements, aux autres, à ceux dont le cerveau débile frémit à lidée du self jiossessiori; ime consolation.

Aussi, toute la presse de Québec est-elle en liesse au sujet du charmant lord qui est venu secouer les vieilles matrones dans leur léthargie et rendre aux jeunes tilles leur enjouement animé, le vif incarnat que les plaisirs donnent à la jeunesse. Les Québecquoises ont retrouvé leurs couleurs, elles sont radieuses et ravissantes ; une espèce d'ivresse joyeuse les envahit ; tous les jours il y a une promenade empressée à la citadelle ; le bon vieil es2)rit d'autrefois se ranime, tout le monde se sent envie de paraître, de briller ; il n'y a pas jusqu'au Journal de Québec qui n'en éprouve le vertige, qui netourne aux bons mots et ne fiisse des ealembourgs.

Je me suis souvent demandé pourquoi les trois quarts des journalistes canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une plume. A force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison ; c'est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une plume et une pioche.

C'est une épouvantable fatalité que celle qui nous condamne à appeler confrères des gens comme ceux de r Union des Cantons de l'Est, du Pionnier de Sherbrooke. . . Le premier ne disait-il pas ces jours-ci que " la confédération et ses légitimes influences avaient renversé le parti rouge, comme le christianisme avait fait de la synagogue ! " ISTe disait-il pas encore que " les nationaux faisaient germer dans l'esprit cette ivraie de la doctrine, si funeste aux po^nilations ! . . . Foudroyons l'hydre de la révolution, le libéralisme. . ." s'écriait-il dans un transport, au milieu d'un orage où le tonnerre devait être à discrétion. Oui, confrère, puisqu'il le faut, arrachez l'ivraie de la doctrine si funeste. . .; mais, au nom du ciel, attendez que vous ayez lu quelque chose ])0ur écrire ; cela vous fera peut-être comprendre que vous n'en aurez jamais le droit.

Ce qui me console un peu du journalisme canadien, c'est l'exemple que vient de donner le Groenland. Dans cette contrée boréale, séjour des ours blancs et des pingouins, ont paru dernièrement deux journaux dans la langue esquimale ; voilà une perspective pom-

le rédacteiu- de V Union des Cantons de VEst. L'un de ces journaux s'ajDpelle Atuagagadlutit ; on croit lire, en voyant ce mot, Ten-tête d'un article de V Union des Cantons.

30 Septembre,

House to let or for sale, Shop ta let, — liaison à louer ou à cendre, Magasin à louer, voilà ce qui attire l'œil à chaque instant sous forme d'écriteau, dans les rues de Québec. O capitale ! on prétend que nous sommes dans une époque de progrès : mille fois non. Du temps de Champlain, il n'y avait pas autant de maisons abandonnées, autant de magasins vides. Il n'y avait pas ces amas de débris, ces rapiéçages et ces rafistolages de masures moisies, ces constructions Cjui s'atfaissent su- )jitement comme des octogénaii'es qu'un souffle emjjorte, ces trottoirs vermoulus qui se pulvérisent sous les pas, ces rues jonchées de torrents de pieiTCs, inondées de boue, tous les délabrements, tous les écroulements, toutes les ruines.

Il y a des heures du jour où Québec semble une ville abandonnée dans une sorte de terreur mystérieuse ; un repos sépulchral envahit les rues, quelques fantômes tournent ça et là des coins de maisons et se perdent ; les magasins solitaires bâillent au passant qui a l'air de s'échapjîer; tantôt on entend une voiture qui se débat contre les pieiTes, saute de l'une à l'autre, cahote, bondit et retombe ; tantôt, une chute saccadée, puis un bruit mât, c'est un cailloux qui roule jusqu'à ce qu'il s'aiTête sur un amas d'autres cailloux laissés là par les soins de la municipalité. D'autres fois c'est un clapotement fiasque et des jets de boue qui vont frajjper le

nez, les yeux, la bouche des piétons indifférents; monter, descendre, plonger dans les ornières, se crotter des pieds à la tête, se rompre les orteils, se mettre à l'abri des maisons qui croulent ou menacent do crouler, voilà le sort de ceux que la fièvre où le rhumatisme ne retient pas dans un foyer peuplé d'ennuis.

La semaine dernière une maison s'est affaissée sur elle-même. Songez-vous un instant à tout ce qu'éveille de pensées dans l'esprit le fait qu'une maison tombe de décrépitude en pleine ville, et que cela ne soit appelé qu'un simple accident auquel rien n'aurait pu remédier ! Dans cet accident il y avait de quoi tuer trente personnes, trente victimes d'un état de .société à demi barbare où l'on voit toutes choses laissées à l'abandon ; aucunes lois municipales mises en vigueur, si ce n'est celles qui molestent ou fatiguent les citoyens ; rien d'établi, ni même rien auquel on songe pour la sûreté ou simplement la commodité publique ; enfin la négligence, le désordre, le méj^ris ou l'ignorance des lois les plus élémentaires d'administration civique, xine population habituée au laisser-faire le plus sauvage, et im corps municipal siégeant dans l'impuissance !

Une maison écroulée ! ce n'est pas tout. A deux pas de là, dans l'escalier qui mène à la basse ville, c'està-dire dans une impasse large de dix pieds tout au plus, où montent et descendent chaque jour des centaines de personnes, une autre maison allait cheoir, ses pieiTCS s'ébranlaient, le toit s'enfonçait, le cîment gémissait et s'échappait en débris sur la tête des passants. C'est à la dernière heure, au moment où la maison allait

sombrer et bloquer l'impasse sous ses ruines, qu'on s'est décidé à lui appliquer des étais ; mais les étais, eux-mêmes chancelants, ne rassui-aient pas les citadins nei-veux. Alors, on a commencé à démolir le toit ; c'était un suprême effort, aussi s'y est-on arrêté. Maintenant, la maison béante entr'ouvre au ciel ses pi'ofondeurs meurtries, et l'orage s'}^ engouffre avec des gémissements accusateurs

Le croii'iez-vous ? Notre cher Événement, notre Evénement bien-aimé, menace aussi de joncher le sol. On lui a mis des étais, à lui, ornement et perle de la presse caniulieune ; c'est du fond d'une mansarde ouverte à tous les vents, tremblant au moindre bruit, que pai'tent tous les jours ces fins articles qui font les délices de tous les esprits cultivés. Là, dans un taudis poussiéreux, chevrotant, s'abandonne le plus spirituel et le plus éloquent des rédacteurs. A chaque coup de presse, tout l'édifice gémit, et le visiteur affolé s'élance à la fenêtre. Cependant, Fabre rédige toujoiirs avec une catastrophe sm- la tête ; évidemment la Providence a des vues sur lui et les dieux protègent le parti national.

En face de l'Événement, le Canadien contemple, avec une satisfaction perfide et un orgueil barbare, cette ruine qui l'éblouit et qui persiste dans .sa gueuserie éclatante. ^Nonchalamment assis à sa croisée, dans un fauteuil archi-ministériel, le propriétaire du Canadien (1) étudie tous les jours chaque lézarde qui s'allonge sur son confrère et cherche à voir quel pan de mur croulera le premier.

(l) L'excellent, le satisfait et volumineux L. II. Iluot.

Lorsqu'il a jjassé des heures d'atteute et de désespérance, il applique à son tour des poutres au pouvoir ; dans cette tâche ingrate, son rédacteur (2) a dépensé le plus beau de ses forces, le plus fort de sa volonté. Jeune, il a cru qu'il lui suffisait de sa jeunesse accolée à cette ruine pour la soutenir. 11 n'a pas encore voulu y mettre son talent, tant l'illusion l'a toujours aveuglé, et il le réserve pour le jour de la chute, comme un éclair dans le naufrage. Je le plains, tout en l'estimant comme on estime tous ceux qui se fourvoient avec conviction ; car il n'est pas fait pour chanter des hosannas. mais pour porter la pioche au noir édifice conservateur dans lequel, depuis des années, s'engloutissent tant de talents jetés hors de la voie. Il a un esprit vigoureux, un talent ferme, une science peu commune, mais dont l'éclat ne peut percer à travers les épaisses couches qui l'entourent. Que faire, lorsqu'on est réduit à préconiser deux ou trois " compagnons du Bain " qu'aucune lessive ne peut décrasser ? Comment tirer l'honorable Hector de son néant ? Autant vaudrait entreprendi-e d'illustrer Charles de Boucherville ou de couvrir Bellerose de lauriers.

Il me revient justement à la mémoire en ce moment un entrefilet du Canadien, évidemment dû à une plume étrangère, sinon intéressée. Je le reproduis, jiarce qu'il me fait tressaillir d'orgueil, mais je ne prétends à aucun autre mérite qu'à celui d'en vouloir prolonger le souvenir. Cet entrefilet était écrit il y a quinze

(2) Lucien Turcotte.

jours ; qu'on le reproduiï^e à outrance dans tous les journaux du pays, et puis qu'on se taise dans une contemplation admirative. Yoici comment était conçu ce paragraphe cher à tout cœur canadien :

" Le gouverneur-général a donné samedi dernier, à sa résidence de la Citadelle, un dîner auquel assistaient l'hon. 31. Langevin et 3Ime Langevin. M. le Consulgénéral de France et Mme Chevalier.

Vendredi soir, Son Excellence a donné un bal. Lord Duiierin a dansé le premier qiiadrille avec madame Langevin et la comtesse Dufferin avec Thon. M. Langevin.

Au souper, Son Excellence conduisait aussi Mme Langevin, et la comtesse Dutterin était accompagnée par l'hon. M. Langevin. "

M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin, M. Langevin L'écho,

affaibli sous le poids de ce grand nom, se tait petit à petit, chuchote, soupire, s'endort et nous laisse rêver aux grandeurs de ce monde, en attendant que les coups de canon tirés en l'honneur du départ de Sir George viennent nous réveiller.

Hier, un spectacle m'a frappé. Une trentaine d'artilleurs canadiens remettaient sur leurs atïûts quelques vieux canons que les Anglais avaient laissés démontés, croyant sans doute qu'après leur départ on les jetterait à l'eau. La domination anglaise nous a laissés, mais son protectorat nous reste, Dieu merci, et il s'exerce sous la forme de toutes les vieilles ferrailles non com-

merçabla'î. Donc, hier, quelques obusiers, grinçant sous la rouille, dévorés à demi par ce grand chancre qu'on appelle le temj^s, reprenaient place, grâce aux bras musculeux de nos artilleurs. C'était par un temps opaque, et la flotte ennemie, si longtemps attendue par Sir George, était retenue par les brumes dans le golfe. jS'éannioins, des télégrammes répétés ne laissaient aucun doute sur le péril qui nous menaçait. îfos canonniers étaient en chemise, avec des manches retroussées jusqu'aux coudes, et l'on pouvait voir à nu l'antique vaillance de nos pères courir dans leurs veines. L'officier qui les commandait, en grand uniforme, pantalon collant et martial, tunique flamboyante, terriblement campé sur la batterie, jetait des regards pleins de défis et d'éclairs dans les brouillards que le nord-est balayait à l'horizon ; il cherchait la première voile américaine et sa narine palpitante humait le feu des batailles.

"Holà, hé! m'écriai-je, y sommes-nous cette fois? Où faut-il fuir? Pensez-vous qu'il ne vaudrait pas mieux jeter tous ces canons-là dans le fleuve pour en barrer le passage ? — Passage de quoi ? cria l'oflicier d'ime voix habituée à dominer la foudre, comment ! fuir ? Est-ce que tu rêves, pékin, civil abject ? 'Ne sais-tu pas que ces canons ne sont pas pour l'ennemi contre qui nous n'avons besoin que de nos porteplumes ? ^ous remontons ces foudres de guerre, pékin, pour fêter le retour de sir George, lorsqu'il reviendra d'Angleterre."

Tant de sécm-ité, un dédain si beau en présence de ces engins qui éclateront infailliblement au premier coup, me laissèrent confus d'admiration ; mais je n'en tremble

pas moins à l'idée qu'il ne sera pas besoin de l'ennemi pour abattre nos rempai'ts ; encore quelques bouffées du nord-est et ils seront emportés en poussière dans l'espace, à moins que les déluges d'automne n'en fassent du macadam poui- nos rues où vont bientôt s'ébattre les crocodiles et les marsouins.

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