‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 22 sur 34 · heures · texte numérisé non relu

heures

Derechef je renifle; enfin, le salin me })énètre. C'est ici que le voyage commence véi'itablement. Tant

qu'on est encore dans l'eau douce, on reste stationnaire • 1 humanité a besoin de sel pour ne pas croupir el' .SI les hommes étaient privés de varech, ils moisiraient comme des champignons sur les arbres frappés de la foudre. ^

Minuit.

Heure solennelle à laquelle il ne fait pas bon d'entrer dans une cabine déjà occupée. Du reste, une odeur hoi-nble partout: lïnfanterie allemande tout entière lui est inférieure, après une marche forcée. Le principal objectif du maître-d'hôtel, steward, semble être d étouffer son monde. Sous jjrétexte de répandre de la chaleur, on nous calfeutre : encore deux jours de concentration pareille, et il faudra saler les voyageurs. Il v a du fret jusque dans le salon inférieur, qui est une cale bordée de lits ; on respire au milieu d'un amoncellement de balais et de barils de provisions

Les bateaux de la Compagnie sont tous beaucoup trop petits pour le tratic énorme qu'il leur faut desservir. Le .S.cr.^, en particulier, ne jauge que 293 tonneaux ; û est ol,ligé de laisse, une grande partie de son fret à Québec. Durant toute la :.J:^^:1 bre moyen des passagers a été de trois cents par vov ag-e ; ils se sont couchés les uns sur les autres Quaiit aux passagers de pont, il y en avait jusque dans les roues; c est pour cela que plusieurs palettes des roues du M^ramichi ne peuvent plus fonctionnel-.

Mercredi, G h. du matin.

t^tZny '"^y'^""^"^- I^<^«->gues d-azur chuchottent mollement autour du bateau comme des commères

fatiguées de médire. Tons les passagers ont mal dormi ; quelqnes-nns môme se sont réveillés sans connaissance ; l'asphixie a été com2)lète, dans certains cas même mortelle. Pour moi, que le lecteur ne doit pas perdre de vue, je suis sur le pont dej^uis trois hem-es; j'aime mieux mourir gelé que de tomber en décomposition tout vivant.

Ce qui est choquant, ce qui est super! ativement stupide, c'est qu'il n'y ait pas une carte à bord pour oi-ienter les passagers ; il faut voyager dans ces bateaux-là en aveugle. La Compagnie vous donne à manger, vous couche dans des coquilles, prend votre argent, mais ne fait rien pour l'intelligence du voyageur. Il fout fotiguer le capitaine, puis le second, puis le pilote, puis chacun des matelots tour-à-tour pour avoir des renseignements qui, souvent, se contredisent entre eux. Pourvu qu'on vous rende à destination, comme un ballot de marchandises, c'est tout ce qu'on semble envisager ; le voyageur ne doit rien savoir, si ce n'est l'heure d'arrivée et le prix du passage. C'est comme cela qu'on apprend à l'étranger à connaître notre pays, et aux Canadiens eux-mêmes à en parcourir d'immenses étendues, sans autre notion que celle de la distance et des inconvénients ou agréments passagers de telle ou telle expédition.

En ce moment, midi et demie, nous sommes devant Matane, à quatre-vingt lieues en bas de Québec. Ce n'est pas encore le Golfe, mais ya y ressemble bien. Le fleuve a ici quinze lieues de lai-gem* et la côte du nord émerge à peine à l'horizon ; nous suivons la rive

sud d'assez près pour, qu'avec une longue-vue, l'apparence de la contrée soit parfaitement saisissable. C'est encore plat ; peu d'accidents de terrain, peu de vai*iété, si ce n'est une petite chaîne de montagnes qui sert de contrefort au versant de cette région dans le fleuve. Nous arrivons à la limite des paroisses qui se suivent régulièrement ; dans une heure il n'y aura plus que des établissements détachés, de plus en plus rares, des " chantiers," des postes de pêche et quelques

villages comme Cap Chat, Sainte- Anne des Monts

La houle du Golfe commence à se faire sentir, mais jjersonne encore n'a le mal de mer, si ce n'est une jeune et jolie femme qui m'a aimé jadis ; aussi, son cœur est-il. plus promptement atteint. On la couche sur le jîont, bien enveloppée d'une couverture de voyage, et son regard se porte de moi sur les flots, d'iin supplice à l'autre. Moi, cruel, je souris aux éléments.

Nous sommes une cinquantaine de passagers de cabine, dix hommes d'équipage, un capitaine de soixante-et-dix ans, vieux loup-de-mer qui a un brandynose (1) où l'on pourrait jeter l'ancre au besoin, et la tête comme une équerre, ce qui ne l'empêche pas d'être un galant homme et un homme galant. Il commande le Secret depuis des années et il a couru le blocus durant la guerre civile des Etats-Unis : à ce propos, laissez-moi vous dire que plusieurs des bateaux de la Compagnie ne sont ni plus ni moins que d'anciens coureurs de blocus ; c'est pour cela qu'ils sont si étroits. La guerre finie, ils ne pouvaient plus servir qu'à un com-

(1) On aiipellc en anglais " brandy-nose " une trogne d'ivrogne.

inerce naissant ; mais la Compagnie du Golfe était loin de se douter alors que le commerce avec les Provinces Maritimes prendrait le dévelo])])emeut prodigieux qu'il a acquis depuis lors, et qu'il faudrait augmenter tous les ans le nombre des steamers, jusqu'à établir peut-être bientôt une ligne quotidienne.

Aujoiu'd'hui, la ligne compte un steamer de mille tonneaux qui va jusqu'à Terreneuve, un autre de sept cent cinquante tonneaux, le Georgia, et quatre autres d'une capacité moindre, qui ont pour destination Pictou, dans la Nouvelle-Ecosse. Ils arrêtent à tpus les ports de ■ mer qui se trouvent sur leui* route, et mettent ainsi en communication régulière tous les centres de commerce.

La ligne du Grolfe n'a pas servi seulement de moyen de transport ; elle a surtout facilité les relations des j^rovinces entre elles et créé un esprit d'entreprise inconnu alors que les communications manquaient. Elle a tout développé, tout avivé sur son passage ; grâce à elle, les poi^ulations, qui habitent à cent lieues seulement de Québec, ne nous sont plus étrangères ; lemvs ressources, leurs besoins, leurs progrès nous deviennent de plus en plus tamiliers. A la suite de l'établissement d'une ligne de steamers, d'autres communications sont devenues nécessaires ; il a fallu en conséquence créer des intermédiaires ou en augmenter le nombre; les produits ont trouvé un débouché certain, et les ports sont sortis de cet isolement funeste qui les aurait condamnés à n'être éternellement que les petits entrepôts d'un trafic limité, purement local.

Il faut voir et entendre les gens qui ont l'habitude de voyager sur cette ligne pour se faire une idée de la métamorphose qui s'est accomplie en plusieurs endroits de son parcours. Qu'on se rap])elle que, il y a quelques années seulement, la péninsule de Gaspé, dans notre proj^re pays, était plus éloignée de nous q\ie ne l'est l'Europe ; que de petites goélettes seules s'y rendaient et en i-evenaient, que nous n'en connaissions que ce qu'en disait le commandant Fortin dans ses rapports annuels auxquels bien peu s'intéressaient, parce que, pour s'intéresser à un pays, comme aux hommes qui l'habitent, il faut le connaître, avoir avec lui des relations, un contact fréquent d'où naissent une identité de mœurs et une certaine communauté d'intérêts propres à relier entre eux les hommes vivant éloignés les uns des autres. De tout le littoral qui s'étend de Matane à Halifax, nous ne savions rien que par les récits fantastiques des marins, pai- des traditions tronquées et des bribes d'histoire qui nous transportaient dans un monde tout différent du nôtre. Per- .sonne ne se serait avisé de faire le voyage du Golfe pour le voj^age lui-même ; aujourd'hui le nombi-e des touristes est réellement incroyable, et, en ce moment même, à la tin de la belle saison, il y a, à bord du Secret, une vingtaine de j^assagers qui, comme moi, voyagent pour voir et connaître.

Il y a des Américains qui cherchent de nouveaux en- ■droits de villégiature pour l'été prochain, et qui s'étonnent de ne pouvoir tirer de renseignements des Cana-

diens eux-mêmes ; ils s'étonnent de voir un si vaste pays isolé pendant si longtemps, sauvage encore et inconnu. Le bas Saint-Laurent, découvert il y a plus de trois siècles, n'a pas été révélé encore ; il faut recommencer la découverte, sacrifier la tradition, abandonner le rêve et embrasser la réalité, maintenant que chacun est à jjortée de se rendre coni])te jmv lui-même.

Le voyage de Gaspé, long de quatre cent quaranteti'ois milles, se fait maintenant en trente-six heures, à partir de Québec. Par teiTe, le même voyage prend dix jours, parce que, sui'un parcours de cent dix milles, de Sainte- Anne des Monts au bassin de Gaspé, le chemin n'est pas encore propre à la voiture ; le postillon, chargé de la malle dans cette partie du pays, la porte sur son dos; il fait tout ce trajet à pied.

Comment se fait-il que des hommes habitent cette contrée âpre, aride, dure, joresque repoussante, qui s'étend de Cap Chat au bassin de Gaspé ? On le conçoit à peine. Cependant, vous le voyez, ça et là apparaissent des lopins de terre cultivés, des maisons éparses sur le rivage, et, de distance en distance, des petites églises. Mais n'anticipons pas; il ne faut pas aller plus vite que le steamer.

Je vous ai laissé à midi et demie, je vous reprends à six heures du soir. En ce moment, l'ombre des grandes montagnes s'éj^anche siu" le fleuve comme un manteau agité par la brise. D'un côté, à cinq milles de nous, sur la rive sud, la silhouette sévère, hautaine, des monts Saint-Louis qui se dressent comme des géants entassés, pleins de colères, sous les rayons doux, craintifs

de la lune ; de l'autre, l'espace, un horizon de vagues et le vent qui bondit sur leur cime. Tout est silencieux ; les étoiles nous regardent et le sillon que trace le steamer se remplit d'étincelles. Le jour n'est pas encore éteint et la nuit l'enveloppe de ses replis innombi'ables ; c'est l'heure où l'on pense en automne, où l'on ferme son ombrelle en été, où l'on soupe dans toutes les saisons. Nous sommes dans le sombre infini. Les cieux, les flots et l'air, le grand air, l'air libre, flottent au-dessiis et autour de nous . . .

Quelle chose délicieiise que d'avoir des poumons ! J'engouffre l'oxigène de l'immensité. Le temps nous cajole toujours ; évidemment, c'est là une plaisanterie qui va l>ientôt tourner au tragique. Néanmoins, les matelots nous assurent que nous allons avoir beau pendant deux jours. Illusion nautique ! Le marin, fils de l'espace, est candide et se fie aux apparences ; Eole le blague tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret pour lui ; le dieu des vents est comme tous les mauvais dieux, ses fidèles ne sont que des dupes.

La soirée est longue à bord, surtout lorsqu'il n'y a ni joueurs de whist, ni musique, et que le hot scotch seul vient couper les heures monotones qui s'accumulent comme autant de sacs de plomb sur la tête. On ne peut pas toujours être à quatre pattes devant l'immensité à lui dire qu'on la trouve superbe. Quand on a reconnu cinq ou six fois en vingt-quatre heures sa petitesse humaine, il semble que cela suffit et qu'un peu de variété à cet exercice rafraîchirait le tempérament ; mais dans le Clolfe, à cent milles de Gaspé, l'homme n'a d'autre ressource que de se comparer aux astres et de se me3u.rer en face de mondes innombrables, des

millions de lois plus grands que la terre, qui lui apparaissent comme dans ime soucoupe. C'est surtout sur l'eau que le ciel est grand; entre deux abîmes, l'homme juge et sent mieux la profondeur de la création ; Dieu lui apparaît plus visible, plus éclatant ; il se manifeste dans toute la liberté de sa puissance, et chaque bouffée d'air, qui arrive comme un torrent dans les poumons, est une révélation partielle de l'infini.

9 h. du soir.

J'ai réussi à former une piwtie de whist ; mais au moment de prendre les cartes, le coeur me monte aux lèvres; le vent qui souffle à l'encbntre de la marée soulève une houle intérieure dans mon thorax. Néanmoins, je tiens bon ; il est absurde de vomir sur l'atout. Ce qu'il faut d'énergie en ce moment i-ien que pour marquer mes points est incroyable. Ici, je constate que l'homme est bien le roi de la nature. Gagner un rubber dans le tangage, c'est être au-dessus des éléments.

11 h. du soir.

Entre les deux mon cœur balance. Est-ce à droite ou à gauche que je vais déborder ? Tribord et bâbord me tendent les bras tour à tour. O thorax ! tu n'as donc 2)u contenir le flot montant de mes nausées ! Mais quoi ! qu'est-ce à dire ? qu'y a t-il ? Borée s'apaise, la vague s'allonge et s'abat, et sur le dos aplani de la jM'airie liquide, le Secret s'avance comme un héros antiqueinébranlé, inébranlable. C'est que la marée change et que le vent est avec elle ; ainsi, tout est contraste dans la nature ; une loi succède à une autre, et de ce con-

truste jiassag-er naît l'harmonie éternelle et le bien-êti-e particulier (Vixn cœur remis dans soi assiette.

Maintenant, la côte sud est niontag-neuse et soui*cilleuse ; l'ombre des montagnes trouve encore le moyen d'assombrir les voiles de la nuit éjjandues sur le fleuve. Le Secret file le long de la côte comme un pirate ; un sillon rapide, semé d'étoiles, éclaire notre fuite argentée ; nous glissons et nous ne roulons plus, que Dieu est grand ! Je ne me couche pas, rien n'est plus monotone. A quatre heures du matin, assure le second qui passe son temps à remplacer le premier, nous arriverons au bassin de Gaspé. Je vais attendre dans le recueillement et la congélation. Quatre heures sous le dôme céleste, par une nuit d'octobre, lorsqu'on coupe le vent, c'est héroïque ! Mais je m'élèverai avec la souttance : '•Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur ;" c'est Musset qui a dit cela un jour qu'il se chauftait devant une bonne grille, ce qui prouve que tout est relatif dans ce monde.

4 h. jeudi matin.

Nous y sommes, mais je ne vois rien; j'attendrai que les lueurs matinales glissent sur ma paupière alourdie.

Cinq heures ! Le bassin se dessine et le cadre s'éclaire. Quel spectacle ! Qu'on se figure une baie de vingt milles de longueur se terminant en un bassin où j^eut loger une flotte de mille vaisseaux ! A droite et à gauche, deux rivières, séparées par le port, descendent le long 4es falaises de granit ; cà et là des collines sauvages, à

couvertes de pâturages veloutés ; au bas, une petite suite de quais, des bateaux-j^êcheurs, des goélettes et quelques brigs balançant leurs voiles amollies au souffle tiède qui s'échappe du rivage ; quelque chose d'agreste, de naïf et de vigoureux comme le premier jet d'une grande création. Le bassin de Gaspé a du géant et de l'enfant, il étonne et charme, il a une harmonie délicate et saisissante à la fois ; c'est un bébé qui fait la tempête dans son berceau.

En quittant le bassin de Gaspé, nous remontons la baie qui, comme je vous l'ai dit, a vingt-et-un milles de long, jusqu'à Percé qui est sur le Grolfe même. Cela nous prend près de deux heures. îsTotons en passant que Gaspé est le seul port sur toute la ligne des bateaux du Golfe où l'on mouille au quai même ; partout ailleui's, il y a trop peu d'eau et l'on débarque dans des chaloupes qui viennent du rivage chercher le fret et les passagers.

Percé est une des curiosités du Saint-Laurent. Si l'on croyait tous les récits fantastiques, auxquels la tradition ajoute son prestige, qui se débitent sur ce roc formidable, projeté dans une mer toujours houleuse, souvent orageuse, comme un déti audacieux de l'écueil à l'abîme, on n'en apjîrocherait qu'avec une terreur mystérieuse mêlée d'angoisse. Percé proprement dit est un village de deux cents feux, établi sur un promontoire qui semble garder l'entrée du Saint-Laurent : ce promontoire n'a pas de hauteur, il n'approche en rien de nos montagnes du nord ; mais il est rugueux, menaçant,

d'une hardiesse violente ; on dirait que sa longue lutte avec l'océan lui a révélé sa force et le pouvoir qu'il tient de Dieu de ne pas laisser les flots dépasser leurs bornes. C'est un archer du moyen-âge, bardé de fer, immobile dans son armure, et qui j-eçoit, invulnérable, tous les coups de l'ennemi.

Percé, en face de l'Atlantique qui le bat de ses tempêtes depuis des milliers de siècles, frémissant sous l'averse éternelle des flots, mais immuable comme un décret du ciel, morne, pensif, subissant sans mui-mure les torrents pleins de colères qui l'inondent, penché comme un dieu déchu qui expie dans l'éternité l'orgueil d'un jour, nous remplit comme d'une admiration douloureuse et d'une pitié grande et profonde.

En face du promontoire est ce rocher célèbre, long d'un demi-mille, couvert d'un plateau uni comme une mer calme, fendu verticalement en deux à l'une de ses extrémités, et, à quelques cents pieds plus loin, s'ouvrant dans les flots de manière à former une arche, rocher à pic, roide, droit comme un poids qui tombe, qui a donné son nom à l'espace tout entier de terre q\ii termine la baie de (xaspé et fait saillie dans le Golfe. Près de là est l'île Bonaventure, longue de quelques milles, où se trouve un des établissements de la maison Le Bouthillier ; et, en face, de l'autre côté de la baie, à trois lievies de distance, \\n auti-e rochei" analogue, nommé La Vieille, qui a été miné par l'action des flots et qui s'est écroulé en partie, laissant une échancrure béante, noire, où tous les génies malfaisants de l'abîme doivent venir faire leur sabbat durant les tempêtes.

Le plateau du l'oc de Percé est la demeure des goélands, des mouettes, des cormorans, des pétrels et des

pigeons de mer. C'est là qu'ils déposent leui'S œufs^ chaque espèce séparément ; jom* et nuit ils lui font nn dôme de leui"s ailes, et l'on entend leurs cris aïgus à travei>i les sifflements de la bise. On raconte qu'un haiiU Y>êcheur avait réussi à fixer une coixle au sommet du plateau, et qu'il s'en servait pour aller ramasser, en une seule nuit, sept à huit quarts d'œufs qu'il descendait au moven de poulies attachées à la corde ; mais, un beau jour, la corde trop usée manqua, et, banls et pêcheur roulèrent dans l'abîme. Depuis lors, toute tentative de ce genre a été interdite par la loi.

Percé est le plus grand entrepôt de pêche de tout le Golfe. C'est là que les Eoinn ont leur principal établissement, sans compter ceux qu'ils ont à Oaspé et à Pas]>ébiac. On voit du bateau sur le l'ivage les longues claies ou échasses sur lesquelles la morue sèche et d'où elle est ex|^)édiée aux Antilles, de même qu'au Biésil et au Portugal. JJnc multitude de bateaux-pêcheurs nous entourent, la plupart faisant la pêche à la morue, au haixîng et au maquereau. Quel réservoir inépuisable que ce golfe 8t-Lau)'ent ! Croiriez-vous que des goélettes prennent de soixante-quinze à cent quarts de harengs en un seul jour, non-seulement pendant toute une .saison, mais encore depuis des siècles chaque année, et qu'il n'y a aucune raison pour que cela finisse jamais !

11 en est ainsi du maquereau, si altoiidant qu'il tktigiie les ]>êcheurs ; il n'y a qu'à jeter et tirer incessamment la ligne ; l'un met l'appîlt. l'autre haie, et

cela pendant trois mois de l'année, tous les jours. Le maquereau et la morue se pèchent à la ligne, une ligne parfois semée de cinquante hameçons ; le hareng est pris au filet, pêche rapide, mais sans émotions.

Huit heures.

Î^Tous quittons Percé par un temps incroyable en cette saison-ci, merveilleusement beau, Inùilant, étincelant comme l'étoile du bonheur, et nous nous dirigeons sur Paspébiac, à soixante-douze milles plus loin, en passant par la Pointe aux Maquereaux qui est à l'entrée de la Baie des Chaleurs.

A la Pointe aux Maquereaux, trente milles plus loin que Percé, s'entrouvre cette onduleuse, voluptueuse Baie des Chaleurs, pleine de longs replis, de languissants contours, que le vent caresse comme un éventail, et dont les gi'èves amollies reçoivent sans murmure l'épanchement des flots. Quarante milles plus loin, au pied de collines douces, légèrement aplanies, apparaissent Paspédiac et N^ew Carlisle, les deux plus jolis, les deux plus coquets endroits de la Baie.

Ici commencent une nature, des formes, des aspects tout dittérents de ceux que nous venons de quitter avec les rives du Saint-Laurent. Ce ne sont plus les montagnes al^ruptes de la côte nord, ni les champs amaigris, fatigués de la côte sud, mais de gras pâturages, (les champs bien nom-ris, une végétation pleine do jeunesse. D'un côté c'e-^t le Canada, de l'autre c'e.st le Nouveau-Bruii.swick ; mais, dès maintenant, que le lecteur s'appi'ête à des usages, à une population, à une physionomie locale qui ne lui rappelleront en rien le Canada.

Nous sommes, nous, uu peuple ancien. Tout est vieux en Canada, les villes, les campagnes, les mœurs, le langage ; tout y est pénéti-é de l'antique et a la senteur lointaine d'un inonde dès longtemps disparu, l^ous parlons et nous vivons comme nos ancêtres ; en maints endroits, des souvenirs déjà séculaires attestent une vie, une histoire, des traditions dont nous n'avons fait qu'hériter, et qui sont maintenues par des coutumes poixr ainsi dire invariables. Quand on parcourt les campagnes canadiennes, le plus souvent on respire comme la poiissière d'une civilisation éteinte ; des ruines, déjà vieilles de cent ans, jonchent le sol dans bien des villages ; il y a des églises et des demeures que le moindre souffle du vent ébranle, et qui remontent au temps de la régence d'Orléans. Des cités entières même, comme Québec, s'enveloppent dans des manteaux de débris et semblent souffrir toute.s les atteintes d'une vieillesse trop longtemps prolongée.

Le Bas-Canada est le vieux monde dans le nouveau, le vieux monde resté passif au milieu des secousses modernes, lézardé, mais immuable, sillonné de moisissures et jetant au loin l'odeur des nécropoles. Depuis plus de deux siècles, bien des champs ont la même apparence, bien des foyers ont entendu les mêmes récits des vieux, morts presque centenaires ; les générations se sont succédées comme un flot siiit l'autre et vient mourir sur le même rivage, et c'est à peine si, depuis une quinzaine d'années, des mains hai-dies se sont mises à secouer le linceul souslequelles Canadiens

avaient enseveli les légendes de leur passé et les beautés de leur histoire.

Il y a chez nous des classes sociales, des aristocrates, débris de l'orgueil et de l'ignorance féodales ; il y a des vieilles familles qui se détachent de la niasse et qui conservent intactes des mœurs et des manières surannées ; il y a les parvenus, il y a les enrichis, les petits boui'geois et les ouvriers, tous gens se tenant à part les uns des autres ; il y a des ]Dauvres bien-nés et de ^ros marchands qui reçoivent dans des palais, et qu'on pourrait atteler avec des bœufs de labour ; il y a à part cela la classe d'élite, fière de sa valeur, dont l'exclusivisme n'a rien d'arrogant, qui se mêle volontiers avec toutes les autres et dont les prédilections s'abaissent maintes fois jusqu'aux rangs les plus obscurs, c'est la classe des hommes de l'esprit et de l'étude. Mai^ ici, dès que l'on met le pied dans la Baie des Chaleurs, et dans tout le reste des provinces maritimes, les distinctions sociales disparaissent ; il n'y a plus que des égaux.

Les communautés sont petites, jeunes et formées invariablement des mêmes éléments. On n'y connaît ]>as pkis la mendicité que les grandes fortunes, et si les hommes en général n'}" travaillent pas avec l'ardeur et l'âpreté que nous mettons <lans nos entreprises, du moins ils font tous quelque chose. Prenez l'un après l'autre tous les grouj)es isolés d'habitations, auxquels on a donné le nom de villes, le long de la Baie et sur le littoral du î^ouveau-Brunswick, et vous retrouverez, non seulement la même physionomie extérieure, mais encore les mêmes mœurs et les mêmes occupations.

Ce pays n'a pas de passé, pas de coutumes établies ; il n'y a là, pour ainsi dire, pas de lien, pas de solidarité ; chacun y vit de sa vie jjropre, affermit, dévelopj)e, élève et embellit son existence comme il l'entend. Les chaudes amitiés qui datent de l'enfance et qui remontent aux vieilles liaisons de famille, sont inconnues. C'est que les hommes, en petit nombre encore, y sont tous dispersés sur une étendue considérable ; pas de paroisses, pas de villages nulle part ; seulement, ça et là, des centres de commerce appelés villes, et qui ne ressemblent en rien à ce que nous sommes habitués à aj)peler de ce nom.

En parcourant les rivages de la Baie des Chaleurs, Yous verrez paraître inopinément un clocher au milieu d'espaces vides, comme ces calvaires qui, dans notre pays, se dressent tout à coup sur les routes solitaires ; c'est la chapelle protestante ou catholique ; mais, autour d'elle, rien de ce rassemblement qui rappelle aussitôt l'idée du troujjeau réuni sous la main du pasteur. Les habitations sont disséminées siu- la grande route, parfois quelque peu rapprochées, assez suivies, le plus souvent clairsemées ; aucun endroit ne tire son nom d'un village ou du saint auquel il est consacré, mais d'une configuration de terrain, d'une petite rivière, d'un souvenir fortuit, d'un accident et même d'un hasard. On dirait que l'homme est ari'ivé sui* cette terre comme une paille emportée par le vent, qu'il s'est arrêté tout à coup et a jîlanté sa tente sans s'occuper de ce qui l'entourait, ni de son passé désormais 2)erdu dansl'oubli.

Dans une imreille contrée, les mœurs sont nécessairement quelque peu dures. Chacun, renfermé dans une individualité semi-barbare, a peu de notions de la réciprocité sociale, des égards mutuels. On sent que les hommes y ont l'habitude de vivre séparés ; aussi sont-ils défiants les uns des autres. La loi, quand il y a lieu, reçoit son application la plus rigoureuse ; pas de tempéraments, pas d'adoucissements.

Dans une civilisation qui a pris son développement complet, tous les membres de la société sentent qu'ils se doivent mutuellement protection ; on observe moins la lettre que l'esprit de la loi, on l'élude même par mille fictions qui, en somme, ne font que démontrer combien chacun se repose plus sur les mœurs générales que sur les ordonnances, combien on s'en rapporte plus à l'intérêt de tous, dans l'ordre de choses établi, qu'à la contrainte imi^osée jiardes textes inflexibles. Mais ici, l'on dirait que la loi, loin d'être faite pour les hommes, est faite contre eux, et qu'il n'existe pas d'autre sauvegarde mutuelle que dans une application draconienne de ses obligations.

Le lecteur saisira mieux du reste le sens et l'étendue de ces considérations par des exemjDloiij.

Nous étions arrivés à PasiDébiac jeudi, le 10 octobre, à trois heures de l'après-midi. Il faisait un temps à égaj^er des croquemorts et à faire chanter des corbeaux ; le ciel était resplendissant, la mer légèrement ondulée par la brise. Dans le port, la Canadienne, tirant des bordées, voletait comme un oiseau-mouche sur des flocons de lilas ; quelques navires blanchis-

saient à l'hovizon ; d'autres, mouillés, attendaient leur cargaison de bois ou de morue sèche pour les Antilles, tandis qu'une centaine de bateaux-pêcheurs se balançaient sur les flots dans toutes les directions.

Nous fûmes accostés par deux énormes barges qui vinrent prendre le fret et les passagers. L'opération dura une heure et demie, pendant laquelle nous pûmes examiner à loisir la physionomie de l'endroit éloigné de nous d'à peu près un demi-mille. A part le site qui est charmant, je dirais presque suave, tant il y a de douceur agreste dans les longues collines qui viennent se baigner à la mer, ce qu'il faut remarquer avant tout à Paspébiac, c'est l'immense établissement de la maison Eobin qui constitue à lui seul une j)etite cité.

La maison Eobin emploie environ six cents hommes Il la seule préparation de la morue ; ces six cents hommes demeurent tous dans l'enceinte de l'établissement qui est divisé par rues et par quartiers, et qui contient des boutiques de menuisier, de charpentier, d'j tonnelier, de forgeron, de mécanicien tout ce

qui est nécessaire à une exploitation considérable. Il y a là jusqu'à des petits docks et des chantiers pour la construction des navires ; rentrejDÔt général s'élève sur pilotis dans la mer même, et en arrière s'échelonnent les diverses rues qui fractionnent l'établissement.

Une particularité de la maison Eobin, p'est qu'aucun de ses commis n'a le droit de se marier ; s'il en est qui ont ce malheur, il faut que leurs femmes vivent au loin et qu'ils n'aillent les voir qu'une fois tous les deux ans. Il y a loin de là au mormonisme.

Un jeune homme qui entre comme commis dans la maison Eobin doit faire six années d'apprentissage à

vingt-cinq louis par an, puis deux autres années à cinquante louis, puis, successivement de cette façon, jusqu'à ce qu'il finisse par avoir une part dans la société. Cet établissement célèbre remonte à l'époque même de la conquête. Son fondateur, un Jersais, vint, dans ce temps-là, établir un petit entrepôt de pêche sur les côtes de la Gaspésie, et , depuis lors, toujours graduellement, ses successeurs ont étendu la société jusqu'à ce qu'elle ait eu des comptoirs dans tous les ports du Golfe. La maison LeBouthillier, qui rivalise avec la maison Eobin, ne compte guère, elle, que trente à trente-cinq ans d'existence et emploie à peu près la moitié autant de monde. M. LeBouthillier, qui est mort conseiller législatif, il y a quelques mois à peine, avait d'abord été commis de la maison Eobin, jusqu'à ce qu'il fût élu pour représenter l'immense comté de Gaspé, vers 1888. Ses patrons n'ayant pas trouvé conforme aux règlements de la maison que le premier employé s'occupât d'affaires publiques, il se sépara d'avec eux et fonda l'établissement rival, connu aujourd'hui sous son nom, et dont quatre fils sont maintenant les héritiei's. De même que les Eobin, les Le- Bouthillier ont des entrepôts partout ; le plus considérable d'entre eux est sur l'île Bonaventure, en face de Percé.

Il était près de cinq heures du soir lorsque nous quittâmes Paspébiac. Trois milles plus loin, nous passâmes devant Î>î"ew-Carlisle qui est le chef-lieu judiciaire du côté nord de la Baie des Chaleurs, et qui ne forme, à proprement parler, avec Paspébiac, qu'une seule et

même ville. Nous en avions encoi*e pour quatre heures avant d'atteincli-e Dalhousie, le terme de mon voyage par eau et le port le plus reculé de la Baie. Là, j'allais commencer un voyage par terre qui devait m'initier à des mœurs et à des usages tout à fait nouveaux.

Il était passé huit heures du soir lorsque nous arrivâmes à Dalhousie, après avoir parcouru six cents milles de côtes. A notre droite s'étendait la rive canadienne de la Baie des Chaleurs et de la rivière Eistigouche, et, à notre gauche, se découvraient les premières campagnes veloutées, fraîches et grasses du Nouveau-Brunswick j d'un côté, les montagnes de la Gaspésie ; de l'autre, une vallée basse, sinueuse, moitié sauvage, moitié cultivée, où se trouvent les plus belles fermes et où paissent les plus beaux troupeaux de l'Amérique anglaise. Un coup de canon retentit à notre bord et des milliers d'échos le répétèrent dans les solitudes assombries qui nous entouraient de toutes parts. '' Le scow,'" crièrent alors plusieurs voix de l'équipage, "où est le scoio ? '' Je dressai l'oreille et j'entr'ouvris des yeux pleins d'écluirs qui durent illuminer le paysage. Le scow ! dis-je à mon tour d'une voix où il y avait de la terreur, que peut biei'' être le scow f Le Secret avait jeté l'ancre et sa longue forme noire coupait les ombres qui semblaient menaçantes dans leur immobilité.

Les mouvements de l'équipage étaient devenus silencieux ; le capitaine et le second interrogeaient tour à tou]- les flots et la rive : les passagers, debout sui- le pont, étaient rivés à leur place comme des morts ré-

veillés qui ne savent pas quel côté prendre ; l'anxiété et le mj^stère planaient dans les longs replis de la nuit ; il ne manquait plus que des hiboux et des chouettes vinssent s'abattre sur les cha^jeaux des ^jassagers et frétiller dans leurs oreilles.

Tout à coup un objet noir, plat, large, à peine émergeant de la ligne des flots, se détacha du rivage et s'avança vers nous sans qu'on pût distinguer un seul de ses mouvements. Sa marche était lente, on eût dit qu'il rampait et qu'il cherchait à se dérober ; rien n'indiquait qu'il fût conduit par aucune main humaine, et l'onde, autour de lui, n'avait pas la plus légère ride. Il apj)rochait cependant ; quand il ne fut plus qu'à quelques verges du Secret: "Voilà, voilà le Scmv ! " ci'ia le maître d'écpiipage, et aussitôt passagers et matelots, tenant des amarres, s'élancèrent au bord du steamer. En un instant je redevins moi-même, capable d'affronter tous les jDérils ; mon angoisse fit place à une douce allégresse et à un grand soulagement ; le Scow ! le Scoio ! n'était autre que le chaland à bord duquel sont transportés les passagers qui descendent à Dalhousie. C'est ainsi que la Compagnie du Golfe ménage des surprises à ses passagers les plus chers.

IN'ous sautâmes dans le chaland une douzaine de passagers environ, et deux minutes après, nous abordions au quai Dalhousie. Il faisait nuit noire, de lumière nulle part ; mais des maisons blanches, carrées, dans le ST^de américain, coupaient çà et là l'obscurité.

Dalhousie est une j^etite ville de quinze cents âmes environ, qui a des rues larges et dont les habitations

sont espacées, comme dans toutes les cités naissantes des Etats-Unis. Elle est située au point où la rivière Eistigouche se décharge dans la Baie des Chaleurs, au sein d'un magnifique panorama qui s'étend à perte de vue. Sa position convient admirablement à l'exploitation agricole et forestière d'une vaste région ; raais, jusqu'à présent, c'est le commerce de bois qui a été lobjet presque exclusif de tous ceux qui se sont livrés à des affaires sérieuses. Le pin et le cèdre, dans toute la région qui forme la vallée de la Baie des Chaleurs, sont en quantité incalculable et constituent à peu près les seuls articles d'exportation. Yous voyez les clôtures, qui séj^arent les champs, construites en troncs de cèdre de six à huit pouces de diamètre sur vingt à vingt-cinq pieds de longueur ; (dans ce 'pays le bois ne coûte rien, on n'a que la peine de l'aller chercher.)

Un fait singulier, c'est que personne ne fait sa provision de bois pour l'hiver ; au fur et à mesure qu'on en a besoin, on va le prendre dans la forêt qui avoisine les établissements, et l'on en chauffe des demeures qui n'ont jamais de doubles fenêtres et dont les cloisons ne sont jamais embouttetées. Toutes les maisons sont en bois, foites de madriers disjoints, sur lesquels on applique immédiatement le crépi et qu'on recouvre ensuite d'une couche de bardeaux ; on dirait que l'homme apporte dans ce pays une négligence calculée pour son bien-être, et qu'il ne fait que juste ce qu'il faut pour consei^ver la quantité de chaleur nécessaire à la vie.

Du reste, c'est là une observation qui s'api)lique à tous les actes, à toutes les façons d'agir des gens de la Baie des Chaleurs. En général ils travaillent peu, la

vie étant pour eux trop facile ; ils n'ont qu'à lever la main pour avoir le plus beau poisson et le plus fin gibier ; les pièces exquises que nous recherchons tant et qui ornent nos tables de festins, ils les dédaignent ; la morue fraîche, le homard, les canards, les perdrix sont pour eux des plats vulgaires auxquels ils ne songent même pas. Pour le chauffage, il n'est d'homme assez pauvi-e qu'il ne puisse se procurer du bois à discrétion ; les terres sont d'un prix nominal et donnent, pour un peu de culture, des produits magnifiques ; nulle part, sur tout le continent américain, on ne saurait voir d'aussi belles races de bestiaux, des porcs aussi gras, des pommes de terre plus grosses et plus nourries que dans cette contrée fortunée dont bien peu de Canadiens connaissent la richesse agricole. Il n'3^ a de pauvres, dans ce pays, si toutefois on peut les appeler de ce nom, que ceux qui se font journaliers ou pêcheurs au service de quelque grand établissement. Tous ceux qui se livrent à la culture sont dans l'aisance ; les terres sont moins grandes qu'en Canada, mais produisent infiniment plus ; les quelques personnes qui, cependant, ont voulu faire de grandes exploitations agricoles, sont arrivées à des résultats qui nous jetteraient dans l'admiration. Qu'on aille voir les fermes des Fergusson et des Fraser, où paissent des centaines de bêtes-à-cornes et trente à quarante chevaux, et l'on s'étonnera qu'un pareil pays soit si peu connu et si peu habité.

Les Acadiens et les Ecossais, qui constituent le plus grand nombre de ceux qui habitent les rives de la Baie,

sont tous dans l'aisance ; qu'on entre chez le plus mince cultivateiu' d'entre eux et l'on y aura du beui-re frais comme il serait impossible de s'en procurer à aucun prix sur les marchés canadiens. Jusqu'à l'époque où les travaux de l'Intercolonial ont commencé, tout ce monde-là, à peu près, ignorait la couleur de l'argent ; les journaliers travaillaient aux grandes scieries des Fergusson et des Moftat et étaient payés en bons de j^rovisions qu'ils prenaient dans les stores de leurs maîtres, absolument comme cela a été longtemps et est encore jusqu'à un certain point pratiqué par la maison Price dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du j^roduit de leurs terres sans songer à l'exportation.

Ce que le chemin de fer a apporté de changements dans les habitudes, dans les relations et jusque dans les exigences de cette population, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si l'on ne savait, par d'autres exemples, les effets violents et contagieux d'une importation brusque d'argent dans les petites communautés habituées à l'usage primitif de l'échange.

Les mêmes hommes qui, autrefois, gagnaient à peine deux shillings (1) par jour, payés avec du lard et des biscuits, en recevant tout à coup un salaire mensuel de trente dollars soldé en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d'argent, et s'imaginèrent, dans leiu- naïve avidité, que le métal du Canada coulait comme l'eau de leui's rivières, et qu'il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre comme ils font des homards. C'est ce qui exjDlique plusieurs grèves faites

(Ij Quarante cenlins ou deux francs.

par les travailleurs de l'Iiitercolonial et la difficulté qu'on eut à se procurer des ouvriers dans les commencements de celte gigantesque entreprise. Aujourd'hui même, cette difficulté existe encore et est une des nombreuses causes qui ont retardé l'accomplissement de cette œuvre qui sera l'une des plus belles de l'Amérique, malgré les préjugés de partis et les fiiusses idées de ceux qui, placés à distance, ne peuvent juger de ce qui ce passe sur les lieux.

Il y a cinquante-deux ans, Dalhousie n'existait pas. Il n'y avait qu'une chaumière de tonnelier là où s'élève maintenant une petite ville qui, avant longtemps, aura cpiintuplé sa population. Ce tonnelier travaillait j^our les bâtiments qui venaient à l'entrée de la Eistigouche prendre des cargaisons de bois et de saumons. Sui' le parcours de la Baie, jusqu'à une distance de dixhuit ou vingt lieues environ, il n'y avait que cinq à six maisons de pêcheurs, et toute la contrée était sauvage. Depuis Métis jusqu'à Dalhousie, à travers la vallée de la Métapédia, une longueur de chemin de quarante-cinq lieues, il n'y avait que des Indiens éparpillés ça et là, les descendants de ceux qui avaient combattu pour le pavillon français. On peut voir encore à Esquiminac, sur le côté canadien de la Ristigouche, à dix milles de Dalhousie, l'endroit oii une troupe d'Indiens massacra un équipage anglais qui avait voulu pénétrer dans l'intérieur de la colonie française ; et, ]d1us loin, le voyageur ])eut contempler la Pointe à la Batterie, fortification élevée pour défendre les missions des Jésuites qui, à cette époque, étaient

florissantes le long de la rivière Eistigouche. Aujourd'hui, il 3' a là des villages importants, tels que Bourdeau, Cross Point, surtout Campbelltown, et les deux plus belles fermes peut-être de l'Amérique anglaise, celles de M. Fraser et de M. Fei'gusson.

Dalhousie n'a ni gaz, ni trottoirs, ni aqueduc, ni rien de ce qui peut donner l'idée d'une ville telle que nous le concevons, mais c'est un entrepôt considérable de bois et de commerce de poisson. On y voit une prison et une cour qui ont l'air de simples résidences de campagne, et même une école militaire semblable à celles que nous avons le bonbeur de posséder, quelques cottages ça et là sur les hauteurs, enveloppés dans des bosquets de saj^ins et d'éjîinettes ; voilà tout ce qui constitue l'ornementation de cette ville où s'arrêtent deux fois par semaine les steamers du Grolfe et le Rothsay Castle, un grand vapeur qui fait le service de tous les ports du Nouvcau-Brunswick, dans cette partie de la province.

Lorsqu'on arrive à la Baie des Chaleurs, le désir le plus légitime qui vient natui*ellement à l'esprit est bien d'avoir de la morue fraîche, des homards, des huîtres sortant de l'eau, du hareng et du saumon encore ruisselants de l'onde. Longtemps d'avance, le palais s'humecte à l'idée des jouissances que lui donnera le contact de ces chaires délicieuses dans leur succulente fraîcheur. On prendi-ades huîtres sur les bancs mêmes et on les ouvrira sur le rivage ; tous les jours une éblouissante morue, encore saturée des essences de la mer, viendi'a réjouir sa table ; on voit les homards à

l'écaillé de pourpre étinceler dans le plat ; le hareng et le maquereau, rissolant dans la poêle, inondés d'une sauce dorée, pétillent déjà sous les regai'ds avides ; on pense au large saumon attendant seulement le contact du couteau pour ouvrir ses chairs tremblantes d'embonpoint et presque animées encore eh bien ! toute

cette eau qui vient à la bouche par anticipation n'est qu'une duperie ; on déguste dans le rêve et ni huîtres, ni saumon,ni morue ne viendront une seule fois jusqu'à ce palais que ses illusions caressent.

Ce qu'il est à peu près impossible d'avoir dans la Baie des Chaleurs, c'est du jDoisson sous aucune forme. Yous dirai-je que j'ai mangé là de la morue sèche revenue de Québec ? On ne le croira pas, et aujourd'hui encore j'enrage d'être convaincu que c'est vrai. Il faut que j'explique ce phénomène.

D'abord, il est très rare que le poisson soit détaillé dans la Baie des Chaleurs, ceux qui s'occupent de ])êche étant généi'alement au service des Robin et des LeBouthillier auxquels ils doivent apporter le produit entier de leur travail : puis, les goélettes et autres bâtiments qui viennent faire la pêche pour leur compte se gardent bien de débiter le poisson là où il n'a aucun prix ; ils l'apportent dans les villes du Canada ou bien vont le vendre aux Antilles ; ensuite, les particuliers n'ont aucun goût pour un jJi'oduit si abondant qu'ils en sont comme écœurés. Enfin, quoique Caraquette soit à l'entrée de la Baie des Chaleurs et que iShédiac soit sur le littoral du Nouveau-Brunswick, il est plus difficile de se procurer des huîtres à vingt milles de ces deux ports qu'à Montréal et à Québec, faute de communications locales.

Et puis, la même raison existe pour les huîtres que pour les autres produits de la mer ; ceux qui en font le commerce le font en grand et se gardent bien de détailler dans des lieux où ce commerce ne serait pas lucratif, et où la population est trop clairsemée. J'ai demandé, je l'ai fait presque avec prière, dans tous les hôtels où je suis allé, qu'on me donnât une bouchée de morue fraîche et une assiettée d'huîtres ; j'ai offert des sommes folles, comme seul un chroniqueur du National peut en prodiguer, et j'ai éprouvé partout les mêmes refus amers. Si l'on en avait eu, on m'en aurait donné pour rien, mais on n'en avait pas ! J'ai liasse devant une fabrique où l'on préparait lehoinard^ j'ai vu quinze à vingt champs couverts des carapaces de ce crustacé vermeil, et j'ai dû me contenter d'en aspirer la provocante odeur. A deux cents pas de moi la Baie roulait ses ondes vertes et bleues tour à tour ; on y voyait presque foisonner des miriades de maquereaux et de morues, et j'ai dû les laisser foisonner. Quoi ! j'ai foulé sous mes pieds vainqueurs la rivière aux Anguilles, et je n'en ai pas même pu pincer la queue d'une ! Ainsi, l'une des plus chères illusions de mon voyage s'est effacée à peine conçue, et j'ai dû corriger mon toui-ment avec du mouton, du lard et des patates, moi qui m'étais élevé jusqu'à l'huître !

A vingt-six milles plus haut que Dalhousie, sur la rivière Eistigouche, commencent les premières sections de l'Intercolonial dans le Nouveau-Brunswick. C'est toute une histoire que l'entreprise des quatre

sections qui s'étendent depuis cet endroit jusqu'à Nipesiguit et qui comprennent en tout soixante-dixhuit milles ; je dirai plutôt que c'est une conquête de l'énergie, du talent, de la i)ersévérance indomptable et du savoir faire de Messieurs Berlinguet et Bertrand qui ont eu l'entreprise de ces quatre sections, il y a trois ans.

Je ne m'expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacifique américain, qui a neuf cents lieues de longueur, avait été fait en trois ans, tandis que l'Intercolonial, qui n'est long que de huit cents milles, n'était pas encore fini, et je faisais à ce sujet les comparaisons les plus déraisonnables. Aller sui* les lieux, voir par soi-même, s'instruire par sa propre expérience, est un remède souverain pour toutes les erreurs ; je l'ai employé, et, maintenant, mes idées sont toutes différentes de ce qu'elles étaient.

Quand on a vu en détail cette partie du chemin que j'ai visitée, quand on connaît le nombre et la nature des difficultés qu'il a fallu vaincre, et dont quelquesunes subsistent encore, on reste surpris du i-ésultat et l'on se sent fier de ce que ce soient deux Canadiens- Français qui aient fait le plus bel ouvrage sui* toute la ligne. Les diverses constructions élevées -pav MM. Bertrand et Berlinguet sont vraiment monumentales ; ce sont même parfois des œuvi*es d'art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la finesse de l'architecture. J'ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux compatriotes, et je les ai entendus dire qu'il n'y avait rien qui leur fût comjîarable aux Etats-Unis, tant pour la solidité que pour le fini du ti-avail.

''• Cela se conçoit, me disait l'irn d'eux ; aux Etats- Unis nous sommes toujours pressés de faire des chemins de fer ; dès qu'une localité en sent le besoin, vite il se forme une compagnie, on se fait donner une charte et l'on construit à la hâte poui- les exigences du jour, quitte à faire renouveler la ligne par l'Etat quelques années après, lorsque la nécessité d'une construction solide et durable est devenue impérieuse. Ici, c'est tout différent. L'Intercolonial est une voie nationale ; il est, pour ainsi dire, le chemin de fer du Dominion ; il faut qu'il ait le caractère et la constitution qui conviennent à toute œuvre publique, jDati-imoine d'une nation, héritage des générations à venir. Ce que vous élevez aujoiu-d'hui, ce n'est jias seulement une voie fe/'rée, mais encore un monument de toute une époque. En voyant les magnifiques ponts qui couvrent les nombreuses rivières de la Baie des Chaleurs, on comprendra que rintercolonial n'a pas été fait seulement pour les besoins vulgaires du commerce, mais encore 2)0ur être un témoignage du degré de civilisation et de vigueur de tout un peuple.

" Le chemin de fer du Pacifique s'est fait très rapidement, il est vrai, mais voyez combien étaient différentes les conditions de cette entreprise. Nous avions des ouvriers en foule et des milliei's de Chinois qui travaillaient sur la ligne, pour un prix nominal, de l'aube au crépuscule ; tous les mois il arrivait de nouvelles masses d'hommes venus de tous les points de l'Europe et des Etats-Uiiis ; aucune saison n'arrêtait les travaux, l'argent abondait ; aucun parti hostile n'entravait la marche de l'entreprise, le chemin du Pacifique était fait pour tous et au nom de tous sans que la politique

y réservât tin pouce de terrain pour ses batailles ; en outre, c'était nne œuvre purement commerciale et chacun était impatient de voir compléter le grand Thorough fare qui apporterait sur le sol américain les produits de la Chine et du Japon.

" Ici, vous avez à peine le nombre d'ouvriers indispensables, et cela à des prix très élevés ; tout s'o^ipose au progrès de l'entrei^rise, le bas prix des soumissions, qui ruine presque tous les entrepreneurs, après en avoir réduit quelques-uns à déserter leurs obligations, l'hostilité d'un parti politique qui ne laisse au gouvernement d'aiiti'e alternative que de sacrifier les soumissionnaires et la marche même de l'ouvrage aux exigences, de l'économie, le climat qui paralyse les travaux pendant plusieurs mois de l'année, l'inaptitude de presque tous les ouvriers et entrepreneurs à un genre d'ouvrage presque nouveau dans votre pays, les rapjjorts inexacts des explorateurs qui, en trompant le gouvernement et le public, ont porté les soumissionnaires à sous-évaluer le coût de j)lusieurs sections où se trouvent des obstacles presque insurmontables ; enfin, cette dernière et puissante entrave créée par l'idée que Tlntercolonial n'est que l'aftaire du gouvernement et que le public n'y a aucun intérêt..."

Peut-être y avait-il dans ces j^aroles de l'ingénieur am.éricain de la bienveillance et une politesse poussée jusqu'au lyrisme ; mais ce que je sais pertinemment, ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai appris par de nombreux témoignages, je vais vous le dire.

Iiorsque MM. Bertrand et Berlinguet arrivèrent à

leurs destinations respectives, les gens de la Baie des Chaleurs n'avaient pas encore acquis le degré de civilisation qui est résulté depuis du contact de nombreux éléments étrangers. Une loi féroce, qui n'est pas encore abolie, réglait les rapports commerciaux ; tout homme pouvait vous faire emprisonner pour vingtcinq centins. que sa créance fût ou non établie ; il n'avait qu'à déposer une plainte et vous étiez emprisonné ou foi-céde donner caution. Souvent ces plaintes n'avaient aucun fondement, mais» vous étiez tout de même tenu de payer les frais de cour à défaut du poiiri^uivant. s'il n'avait pas le sou ; tel est l'admirable système judiciaire du Xouveau-Brunswick. On se fait un jeu de cette faculté offerte au premier venu et on l'exerce sans discernement, sans motif ; c'est ainsi que MM. Berlinguet et Bertrand se sont vus aiTêtés des semaines entières par les caprices barbares de quelques uns de leurs employés. En outre, ils ont dû subir des grèves systématiques, à peine arrivés sur le sol brunswickois ; chacun cherchait à tirer avantage de leur position, de leur isolement dans un pays étranger et de la difficulté pour eux de transiger dans une langue qui leur était alors presque inconnue.

Le jour même de tson ai'rivée à Dalhousie, M. Berlinguet a vu réunis sous ses fenêtres deux à trois cents hommes, dont bon nombre armés, qui proféraient contre lui des cris de mort et menaçaient de l'exécuter s'il n'augmentait pas leur salaire. Mais il fit tête à l'orage, et sans accorder aucune conces8ion,par la seule force de l'énergie, il contint tous ces mutins qui durent retourner à l'ouvrage aux anciennes conditions. M. Bertrand a été victime des mêmes tentatives de

violence, mais il est resté inébranlable et a eu le dernier mot.

Ce que la nature oppose de difficultés dans les quatre sections qui longent la Eistigouche et la Baie des Chaleurs est vraiment étonnant. M. Berlinguet a eu à construire cent vingt ponceaux sur les diiférents cours d'eau qui sillonnent cette région et il a fait un ouvrage remarquable, le tunnel de Morrissy Eock. De son côté, M. Bertrand a détourné les eaux de trente à quarante rivières et il a construit des ponts monumentaux, entre autres celui de Nipesiguit et de Peters' Biver.

Près de Bathurst, sur la section W quinze, entreprise par M. Bertrand, se trouvent de magnifiques carrières de granit. Au dire des vieux Ecossais du pays, ce granit est même sujijérieur à celui d'Aberdeen, en Ecosse, lequel sert aux constructions de luxe dans un grand nombre de pays. Il brille, il étincelle comme le diamant; on reste émerveillé à la vue de cette splendide pierre qui fait l'effet d'un amas compacte de rubis ; on ne la mine pas, afin qu'elle ne soit pas fracturée en trop petits morceaux, mais on l'entr'ouvre avec des coins après l'avoir jjercée en plusieurs endroits ; c'est ainsi qu'on obtient des blocs de sej)t à huit pieds de longueur sur trois ou quatre de hauteur, blocs qui servent aux constructions maçonniques des sixième et quinzième sections.

Le voyagem* qui, dans deux ans, passera en chemin de fer le long de la Baie des Chaleurs, admirera peutêtre encore moins ce granit que la manière dont il est travaillé ; il demandera le nom de l'homme qui a présidé à cet ouvrage et il me saura gré, s'il m'a lu, de lui

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