T6 CHRONIQUES
avoir rendu d'avance le juste tribut d'éloges qu'il mérite.
De Dalhousie à Bathurst, ce n'est ni très gai ni très beau. Il y a là dix-huit lieues monotones, coupées de nombreuses savanes et de cours d'eau plus nombreux encore ; jîas de villages, mais une suite de maisons plus ou moins espacées ; q^^atre à cinq chapelles protestantes et deux ou trois églises catholiques, dont la plus grande est celle de Madisco, l'endroit le plus peuplé, le plus riche de tout le littoral. Ces églises sont toutes sur le même modèle et les maisons d'école, qui sont bâties de distance en distance, leur ressemblent à s'y tromper.
On dirait que tout a été calculé d'avance dans ce pays pour reproduire de toutes choses une même image. C'est une stéréotypée énervante ; pas de paysage, pas d'accidents de terrain, pas de variété, si ce n'est que la Baie a parfois quinze milles,d'auti"é8 fois vingt milles, d'autres fois trente milles de largeur. A l'un des endroits où elle a vingt milles, j'ai appris qu'un pont de glace s'était formé, il y a quelques années, et que tous les maquignons du lieu avaient concouru pour le prix donné à celui qui traverserait le jjont dans le moins de temps. C'était un fait merveilleux que ce pont de glace siu" une largeur de vingt milles, et les vieux habitants en parlent encore avec un attendrissement qui vous gagne.
Ces vieux habitants sont en général des Ecossais et des Acadiens, pour la plupart cultivateurs et vivant assez à l'aise sur des terres ayant toutes la même fer-
tilité. Ce qui frappe le plus le voyageur qui fait le parcours entre Dalhousie et Bathurst, c'est la beauté des chemins ; le sol est partout sablonneux, et les pluies torrentielles qui,depuis trois moi8,n'ont cessé de tomber sur lui presque tous les jours, l'ont à peine détrempé ; il n'y a que les chemins à travers les savanes qui soient difficiles, et encore a-t-il fallu, pour les rendre tels, le loiu-d charroyage de la pierre pour la maçonnerie de rintercolonial.
Mais si les chemins sont beaux, il n'en est pas ainsi des femmes. Tudieu! quelles girafes ! Comment se faitil que le ITouveau-Brunswick ne soit pas un désert quand il s'y trouve des créatures pareilles ? Ce ne sont pas des monstres, mais ce ne sont pas des femmes ; de grands homards sur des pattes de cinq pieds de long. On conçoit le laid, puisqu'on a l'idée du beau ; mais on ne le conçoit que comme une exception, une négligence coupable ou un mauvais vouloir de la nature ; personne ne s'imaginerait que les femmes de tout un pays s'entendent pour en faire la règle, et qu'elles aient, pour horripiler le voyageur, cette unanimité opiniâtre qui jamais les distingue dans le reste de leurs actes.
O Brunswickoises ! vous m'avez fait bien du mal
Je vous aimais jîourtant d'avance et je vous confondais, dans mon ardente imagination, avec les truites et les morues fraîches qui courent dans vos eaux ; j'étais arrivé sur les rivages de la Baie des Chaleurs, séduit par ce nom historique et vénérable, comme le cerf altéré s'élance lorsqu'il entend au loin la source jaillissante ; je vous aurais trouvé belles, quoique médiocres,
car le voyageui* emporté par l'appétit ne s'arrête guère aux nuances ; il mange aveuglément de tous les plats et se contente de tous les lits ; vous m'auriez consolé
des huîtres qui me fuyaient, ah! et vous m'avez
fait fuir comme elles !
Parcoui'ir trente lieues de littoral sous les bouffées tonifiantes de l'air salin ; jouir, pour tous ses mouvements et pour tous ses actes, d'une liberté grande comme la mer ; contempler à chaque instant des vaches laitières superbes qui donnent envie d'être veau ; avoir sous les yeux, dans un heureux accord, les trois races les i^lus fécondes et les plus vigoureuses, les races irlandaise, canadienne, écossaise, et ne pouvoir trouver une seule femme qui vous révèle le secret de cette harmonie partout ailleurs ignoi'ée, c'est à en devenir exaspéré, et l'on se sent des tisons courir dans la racine des cheveux.
Pom-tant, un jour, au milieu même de cette laideui* endémique, dans cette poignante uniformité de binettes retorses, j'ai failli faire un rêve, j'ai failli trouver une vraie fille de cette Eve adorée, quoique pécheresse, qui a laissé à toutes ses descendantes un morceau de la pomme fatale.
C'était par une nuit terne et crue ; l'atmosphère était pleine de gelées indécises ; on se demandait s'il allait neiger ou pleuvoir; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules plem-eurs. La Baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle ; de temps à autre, la
lune s'amusait à jeter des lueurs sui" les raies boueuses et les longues flaques d'eau du chemin ; pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux jeux ronds comme des calusdelave; seul, le quac, ce gibier morose, éternel vieux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom. Les cieux, la mer, les champs, tout était désert ; tout s'était réfugié, pour garder la chaleiu* et la vie, dans les entrailles de la natm-e ; et, dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d'où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d'un réseau de frimas, seul, le chroniqueui- du National s'avançait, de ce pas de géant qui le distingue, vers l'hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.
Il était onze heures du soir lorsque le poing formidable et gelé du chroniqueur frappa à la porte de l'hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sui* le perron du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c'est la fille et la nièce des géants, c'est la reine de la Baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d'Arabie qui fait cinq lieues à l'heure.
Le père de Sarah est un homme de soixante-seize ans, qui a six pieds trois pouces, Ecossais d'Ecosse, venu poui- fonder un foyer dans la Baie des Chaleurs, il y a •quarante-deux ans. D'abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps primitifs, faisaient en voitm-e tout le littoral du î^ouveau-Brunswick. Puis, les voyageiu's augmentèrent, et, avec eux, l'auberge du bonhomme qui s'accrût d'une rallonge, puis d'une autre, jusqu'à ce
qu'enfin la maison eut quatre-vingt pieds de longueur. Aujourd'hui elle est flanquée de grands bâtiments, et de beaux troupeaux paissent dans la ferme qui l'entoure.
Cette maison est unique sui- tout le littoral de la Baie ; elle est la seule où l'on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chautïe ! c"est là un item, comme nous disons dans notre ixiys.
Ordinairement, dans le pays que nous parcoui-ons, les portes sont constamment ouvertes à tout venant et il n'y a pas de feu dans les maisons qui n'ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poêle dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, lem-s habitudes, leur rang, doivent tous se réunir s'ils veulent se dégeler.
Or, l'hôtel du pèi'e Chalmers a des poêles dans chaque grande pièce; c'est merveilleux. La physionomie intime de cette albergo vénérable et l'atmosphère qu'on y respire rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu'il y eût des chemins de fer, des maisons qui ne s'ouvraient pas à tous les passants, mais où les gens comme il faut de toute la rive du Saint-Laurent se rencontraient dans des jours deprédilection,et s'amusaient comme on s'amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques. Jamais ces maisons n'étaient envahies, jamais souillées par des voyageurs de toute provenance ; aussi elles conservaient cette dignité patriarcale qui ré^iandait au loin lem" réputation et l'odeur d'un confortable distingué. En entrant chez le pèi'e Chalmers, ce souvenir frajîpe immé-
diatenient l'esprit, et vous êtes transporté dans le bon vieux Canada d'autrefois.
Le père Chalmers a six frères tous plus longs que lui; bout à bout, ces sept hommes font une pièce de cinquante-quatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre filles robustes, vigoureuses comme la mère Eve, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans , passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles ne se montrent, (c'est la règle inflexible de la maison) excepté Sarah, l'aînée, qui a droit d'être partout et de voir tout le monde ; c'est elle qui serre la main des vieux amis et qui fait les honneurs de la maison aux nouveaux venus.
Quand Sarah s'habille, c'est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n'enchantèrent les rêves d'un poète. Quand elle met ses habits de travail et qu'elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de mouton, elle a encore la majesté d'une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire.
Dans cette demeure puritaine, mais sans morgue, sans ostentation, il y a une discipline serrée, impitoyable, qu'exige le va-et-vient continuel de toute espèce de passants, dont quelques-uns, comme le chroniqueur, peuvent être dangereux. La mère Chalmers a l'œil là-dessus. Jamais, chez elle, de plaisirs bruyants ni de fêtes, quoique chacun ait la plus grande liljerté d'action. Seulement, comme pour montrer les contrastes
étranges qui marquent toutes les actions humaines, lorsque les villageois et villageoises d'alentour jugent à propos d'avoir des danses folles pendant toute une nuit, les quatre filles Chalmers fuient comme des hirondelles le vieux toit du bonhomme et se livrent à une chorégraphie infatigable qui met sur les dents les plus intrépides valseurs et giggeurs.
Après la danse, fût-il cinq heures du matin, toutes quatre sont à l'ouvrage, attisant les feux, balayant, chaiTOjant, portant les fardeaux, pi-éparant les repas. C'est un spectacle unique et superbe, quand on peut en jouir à la dérobée, que celui des trois cadettes dans leurs robustes opérations. Le bonhomme Chalmers, pendant ce temps, fume sa pipe à côté du grand poêle, ou bien attèle ou détèle des chevaux. Je vous l'ai déjà dit; dans la Baie des Chaleurs, ce sont les femmes qui travaillent, les hommes n'en ont pas besoin. Sarah fait à elle seule idIus d'ouvrage et se donne plus de mouvement qu'une compagnie de volontaires un jour de revue.
Maintenant, pourquoi ai-je parlé si au long de l'hôtel du père Chalmers qui semble ne pas mériter un si grand intérêt ? C'est d'abord parce que je lui garderai une reconnaissance éternelle pour- m'avoir chauffé et fait voir les seules femmes montrables de toute la Baie des Chaleurs, et, ensuite, parce que c'est une maison unique qui, à elle seule, est un tableau des mœurs de toute cette contrée.
L'endroit où habite le père Chalmers n'a i)as de nom ; on dit simplement " Aller chez Chalmers, " comme on dirait " aller à Lachine. " Ce patriarche résume tout dans trois lieues à la ronde. Lorsque l'Intercolo-
niai passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du National arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce séduisant voyageur qui, dans l'automne de 1872, l'aida à monter le poêle du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s'empourj)rent, si ses yeux s'illuminent, vous aurez compris de suite et vous saurez pourquoi la blonde brunswickoise a failli me faire faire un rêve.
20 I^OVEMBRE.
Le dix-sept octobre dernier j'étais à Bathurst. Il y a déjà plus d'un mois : ô temps ! ô éternité ! Quand je pense qu'il y a plus d'un mois j'étais à Bathurst, je me demande ce que c'est que l'homme. Il y a trente-deux ans et neuf mois, à pareille date, je n'étais pas encore né ; et dire que j'ai déjà tant souffert ! La coupe des larmes est tarie dans mon cœur et je n'ai pas encore payé le quart de mes dettes. J'ai eu tous les malheurs possibles, et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que mes créanciers le savaient toujours d'avance. Que je cherche dans tous mes souvenirs, je n'en trouve aucun qui me console d'avoir vécu ces trente-deux ans et neuf mois; je n'ai pas été ministre jJrovincial ni compagnon du Bain, c'est là tout ce qui peut me faire pardonner tant d'années perdues.
Il y a cinq ans et demi, par exemple, je crus faire un beau coup en quittant le Canada, mes amours, pour aller à Paris, cajîitale du monde civilisé, où des boucheries d'hommes se font en moyenne tous les dix ans. Dans le Dominion nous n'avons pas besoin de ce pro-
cédé dépuratif qui enlève le mauvais sang d'un peuple ; ceux qui sont de trop s'en vont aux Etats-Unis où il est entendu qu'ils pourrissent.
C'était au temps de TExposition à laquelle, on le sait, notre pays a tiguré par quelques bois, quelques m^étaux, quelques grains et un commissaire qui ne se montrait jamais, tout comme les quatre mille cinquante-trois émigrants qu'on dit s'être tixés ou figés sur notre sol depuis un an.
Il me plaît aujom*d'hui d'initier le lecteur à cette phase de mon passé, de me reporter à ce souvenir déjà vieux, probablement parce qu'il m'a fait beaucoup vieillir ; ensuite, je lui dirai ce qui m'est arrivé à Bathurst, Ça ne traînera pas.
Paris ! c'est un nom qui donne le vertige et j'étais allé me jeter dans le gouifre. Force m'est ici de faire des révélations pathétique.'?. J'étais seul, sans appui, ignoré, ignorant le sombre et délicieux enfer où s'engloutissent tous les jours tant de vigoureuses espérances.
J'avais dit adieu à mes dernières affections et serré la main de mes nombreux amis qui étaient venus me reconduire à la gare Bonaventure, ainsi appelée parce qu'on y éjn-ouve tous les mécomptes possibles à l'arrivée comme au départ. J'étais ruiné, ce qui paraîtra surprenant, et j'étais ambitieux, chose digne de remarque, attendu que je suis arrivé à être chroniqueur éternel.
Mon ambition était d'étonner mes contemporains par mon style. On voudra bien admettre que j'ai
réussi; mais cet étonnement, fort légitime du reste, ne s'est pas encore manifesté j)ar des colonnes ni par des statues ; j'attendrai quelques dizaines d'années après ma mort jjour jouir de ce spectacle.
Ne pouvant prétendre à aucune renommée littéraire dans un pays où disparaît de jour en jour la langue de la France, je m'exilais, sans espoir de retour, à la recherche d'un nom dans la ville du monde où il est le jdIus difficile à conquérir. Un fantôme allait devant moi et me sollicitait à le suivre ; je le suivis, ne pouvant résister, faiblesse particulière aux grands hommes que, seule, la réalité ne peut émouvoir. Mille bruits bourdonnaient à mes oreilles quand je songeais aux applaudissements qui m'attendaient ; je me voyais déjà l'auréole de la gloire au front, j'avais franchi d'un pas impérieux les portes de son temple, ne sachant jjas que ce temple ne reçoit que des victimes couronnées. Insatiable de sacrifices, la gloire ne donne en échange qu'un vain nom qui n'est même bientôt plus à nous, puisqu'il devient la proie de tout le monde, dès qu'il est célèbre.
Je tombai donc dans cet immense Paris, et dès le premier jour j'eus peur. Il n'est pas de solitude plus déserte qu'une grande ville où l'on ne connaît personne. Je connaissais bien, il est ATai, le commissaire de l'exposition canadienne ; mais, je l'ai déjà dit, il était invisible ; généralement il se faisait remplacer par un Abénaquis, ce qui eût été jjour moi une petite protection.
J'en-ai, et bientôt je sentis le vide, l'angoisse, le vague saisissement de l'inconnu. J'étais venu plein d'illusions et rien ne me fraj^i^ait. Je marchai sans but,
sans volonté, allant toujours devant moi. Je vis passer le flot de la multitude, cet océan de têtes toujom-s renouvelées qui vont et viennent, confuses, tourmentées, sombres, avides, inquiètes. Je me demandai ce que j'étais pour tout ce monde et ce qu'il était pour moi, et je me sentis seul. Quelque chose de farouche entra alors dans mon âme ; je me pris à haïr, à voir des ennemis dans tous ces indifïérents ; puis un accablement subit s'appesantit surtout mon être, langoisse étreignit mon cœur dans ses serres brûlantes, tout mon sang y reflua, rapide ; mon front se couvrit de sueiu's et je m'assis haletant, près de défaillir, sur un des bancs qui se trouvaient le long du chemin. Je restai longtemps dans cette prostration ; car, lorsque je me levai, des flots de lumière tombaient sur moi de toutes parts ; la foule joyeuse et blasée se rendait aux théâtres, aux cafés, aux concerts ; les équipages ruisselaient sur le boulevard, les boutiques étincelaient, l'air était chargé de parfums et l'on entendait au loin le murmure bruyant de la grande ville s'ébattant dans les plaisire avant de se plonger dans la nuit.
Je partis lentement. De sinistres présages commençaient à s'é%"eiller dans mon esprit; le doute, ce doute horrible, précurseur du désespoir, saisissait mon esprit pour la première fois ; je me rappelle qu'un lourd nuage flottait sur mes yeux et que j'avançais avec peine. Le bruit retentissant de la ville, les mille séductions de l'élégance, la grandeur des monuments, le ralflnement du luxe, tout cela m'apparaissait comme autant de j^ompeux supplices imaginés poui- les mal" heui-eux. Oh ! quelle désillusion m'avait surpris tout à coup, dans ce Paris que j'avais tant désiré voir, cette
reine des arts et de la pensée dont le nom rayonne sur le monde, éblouissant les imaginations. Je ne le connaissais pas encore et, déjà, j'aurais voulu l'ignorer toujours ; de toutes les figures qui passaient, pas une qui me fût connue... pas une main à serrer dans la mienne !...
Alors le regret amer, le remords déchirant pénétrèrent en moi. Il me vint en souvenir les vieilles forêts d'Amérique où j'avais tant rêvé, les rives profondes du grand fleuve où souvent j'avais bercé avec les flots mes joyeuses pensées d'avenir. Je me rappelai mes amis et mon cœur vola vers eux sur un flot de larmes ; je les nommai tous, je leur parlai ; un instant je fus em])orté près d'eux, mais, l'instant d'après, l'affreuse réalité retomba sur moi de tout son implacable poids
Il était tai'd quand je rentrai à mon hôtel. On avait retardé les formalités de i)olice ; on me demanda mon nom, mon état, ma dernière demeure, et quand j'eus tout fait connaître, on me pria de payer un mois d'avance ; je payai et il me resta trente francs.
Trente francs ! et après ? J'oubliai que je n'avais pas dîné ce jour-là. Tout était si changé dans mon existence que ces vulgaires soucis me semblaient désormais étrangers. Ah! s'il en était ainsi! Je
montai à ma chambre, je m'assis en soupirant et me mis à réfléchir. En ce moment-là j'étais très faible, la lassitude avait succédé à l'accablement. Mais le ciel m'a donné une nature élastique, pi-ompte à la réaction, vite abattue, plus vite encore relevée. Je sentis de nouveau mon sang s'animer, j'eus honte de tant de faiblesse et, m'arrachant à ma torpeur, je me mis à
marcher précipitamment. Un flot d'idées nouvelles bondit à mon cerveau; ce n'était pas la lièvre de l'épuisement, c'était l'énergie réparatrice et vigom-euse qui reprenait son empire. Une voix me dit qu'on n'est jjas vaincu avant la lutte et qu'il reste toujours à l'homme quelque chose qui survit à toutes les défaites, l'espérance.
J'étais seul, je me sentis renaître, ou plutôt non, je n'étais pas seul. Qu'est-ce que l'isolement quand la foule des souvenirs vous enveloppe, quand tout le passé vous accompagne, quand l'espoir et le regret, se combattant, forment autour de vous une atmosphère binilante ? On n'est jamais seul quand on pense et qu'on se souvient. Les désenchantements du passé, les illusions de l'avenir viennent peupler la petite chambre où tout votre univers se concentre, où vous êtes heui-eux et malheureux tout ensemble. La solitude a des entraînements que le malheureux seul goûte et chérit, parce que rien ne convient au malheur comme l'oubli et le silence. Ceux qui ne pensent pas aiment le bruit, il remplit le vide de leur cerveau ; ceux qui pensent veulent être seuls, parce qu'il faut à la pensée l'espace et le calme.
J'avais quelques manuscrits ; je les rassemblai, je les relus ; je me dis : " On doit être avide de connaître tout ce qui se passe en ce moment en Amérique ; voilà cinq ans que l'Eui'ope a les jeux tournés vers elle ; commençons par un article de journal ; s'il est accepté, je verrai bien ensuite ce que je puis faire."
Et je me mis à travailler fiévreusement. Un premier article! Savez-vous ce que c'est qu'un premier article? C'est l'épreuve terrible de l'initié. S'il en sort vie-
toi'ieux, l'avenir est à lui. Je me creusai la tête pour donner à mon article une originalité saisissante, je dis des choses certainement ignorées, je fis des considérations toutes neuves, je retouchai, je corrigeai et je signai. En voyant mon nom au l3as de cet article qui cependant n'était qu'une ébauche inconnue, j'eus un frémissement. Oh ! qui ne connaît pas les émotions d'un début ? Qui n'est pas familier avec ces combats intérieurs de l'espoir et de la crainte qui vous laissent haletant, effrayé, enchanté, inquiet et rassuré tout ensemble ? On se dit que ce qu'on a fait est admirable, qu'il est impossible de ne pas réussir, et l'on est épouvanté. Qui te porte à mesurer le champ de la renommée et à t'y choisir une place, toi, j)auvre diable qui ne peux attendre et qui as besoin de vivi'e avant d'être célèbre ? Mais l'espoir l'emporte ; la jeunesse, la confiance en soi, l'élan de la volonté sont comme le torrent qui bondit sur l'obstacle, ou l'enlève quand il ne peut le franchir.
Je m'endormis au milieu de chimères som-iantes; mon sommeil fut léger, long et bienfaisant ; quand je m'éveillai, vers onze heures, ma chambre me ])arut enchantée. Le soleil, luttant contre les persiennes, essayait de m'envoyer quelques-uns de ses rayons joyeux ; mille rumeurs s'élevaient du sein des rues, mais ce n'était pas ce bruit de la veille, étourdissant, fatigant, mêlé de notes aigiies, de clameurs douloureuses, c'était un vaste concert plein de force et d'harmonie, lagr;inde ville en travail. Je me levai à la hâte, brûlant de voir Paris dans sa fiévreuse activité ; je ne le redoutais plus: au contraire, il me tardait d'aspirer son souffle 23uissant, de saisir le sein toujours gonflé où s'alimen-
tent le génie défaillant, l'espérance lasse d'attendre.
Je sortis, emportant avec moi deux lettres de recommandation très flatteuses, l'une pour le rédacteur-enchef d'iin grand journal, l'autre pour un savant très estimé et très réiiandu, homme précieux pour ceux qui ont besoin d'appui, aimé pour l'inépuisable bienveillance et la générosité de son cœur autant qu'admiré pour ses travaux. C'était X. Cortambert. géogTaphe éminent, frère du rédacteur-en-chef du 3fessager Franco- Américain, que toute la jeunesse de Montréal a connu.
Je ne dirai pas tout ce que M. Cortambert et son fils ont fait pour moi ; ce serait trop long et ça m'éloignerait trop de Bathurst. auquel il est temps que je revienne.
Ayant quitté Paris il 3' a cinq ans, je me suis trouvé à Bathurst, dans la Baie des Chaleui-s. le 17 octobre dernier.
Ce n'est pas tout d'être à Bathurst : il faut s'y loger, et. une fois logé, ne pas se faire jeter dehors à propos de bottes. Vous allez voir où je veux en venir.
Bathurst, soit dit en forme de préambule, est une jietite ville de seize à dix-huit cents âmes, bien et mal Ijâtie en bois, avec des rues larges qui n'ont pas de trottoirs, pittoresquement située au fond d'une baie dont le contour a trois milles, mais où il n'3' a d'eau que pour les chalands et les goélettes ; fendue en ti*ois ou quatre parts par des rivières comparativement larges, siu" l'une desquelles entre autres est construit un pont d'un demi-mille de longueur ; flanquée à di'oite, à gauche, en avant, en arrière, de collines magnifiques, de val-
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Ions et de pâturages comme ceux des beaux comtés agi'icoles de l'Angleterre ; faisant un commerce actif, surtout de bois, possédant trois avocats, dont deux sont idiots et le troisième ivrogne ; j^lvis, un chef de douane qui est un bandit de grand chemin, et un vaste établissement pour la préparation de la morue.
Les deux tiers de Bathurst sont peuplés d'Acadiens, dont plusieurs ont des magasins considérables ; l'autre tiers est formé d'Ecossais et d'Irlandais généralement employés sur l'Intercolonial. Bathurst possède encore un couvent et la plus belle église de toute la Baie des Chaleurs, à côté du plus brillant jardin de l'Amérique anglaise ; ce jardin appartient à l'honorable Fergusson, le roi de ces régions, un rustre consommé.
Cette petite ville est très ennuyeuse ; la vie sociale, qui résulte de positions indéj)endantes, de la culture intellectuelle et de loisirs élégants, y est à peu près inconnue. A Bathurst, il est rare qu'il y ait une veillée et presque inouï que l'on danse. J'ai déjà dit que cette absence de vie sociale chez les populations de la grande baie influait beaucoup sur leurs mœurs ; voici un fait brutal qui le démontrera mieux que toutes les considérations et qui fera voir quelle arme barbare peut devenir la loi entre des mains grossières.
Depuis trois jours j'étais installé dans une vaste maison somptueusement meublée, ornée avec profusion et avec recherche, ayant des corps de logis distincts comme ceux des châteaux, des chambres à coucher grandes comme des salons et des passages qui sont de
véritables vestibules. Cette maison est unique dans Bathurst où il n'y a pas seulement un hôtel tolérable 230U1* les voj^ageurs habitués au confort. Comment j'avais fait pour m'y introduire, moi, inconnu, étranger, c'est mon secret. On a des ressources ou on n'en a pas.
M. Sutherland, le propriétaire, était, il y a deux ans à peine, le premier négociant de la ville ; il faisait des affaires pour 8180,000 par année ; mais la chute subite de deux grandes maisons de Boston l'avait forcé à se mettre sous la loi de banqueroute, Néanmoins il avait payé intégralement, et, pour ne pas être troublé dans son intérieur, il avait fait à son meilleur ami, moyennant $1600 dollars, une vente nominale de sa maison qui en valait huit mille. Ce meilleur ami était le chef de la douane, Franc-Mehau, un homme qui deviendra célèbre s'il se décide à aller dans les Calabres.
Or, le 1*7 octobre dernier, j'étais tout bonnement enfoui, chez M. Sutherland, dans un fauteuil à ressorts, proportionné à l'ampleur de l'habitation, et je dégustais ma tasse de moka doré en fumant un des cigares princiers de ]\I. Bertrand qui me comblait de largesses, comme font tous mes amis lorsque je les y invite spécialement, ce qu'ils qualifient du mot technique d'exploitation.
M. Bertrand, qui partageait avec moi une partie de la demeure de Sutherland, avait pris plaisii- à étaler en outre, à côté de la boîte aux cigares, toute une légion de carafes contenant du rhum de Ste-Croix, du piir whisky écossais, un '• Sherry " qui donnait des pâmoisons, du genièvi-e de Hollande authentique, du Allsopp et du Bass de dix ans et du Sauterne de Barton
Guestier. Pour le chroniqueur, c'était là un rêve réalisé, une illusion devenue tangible, prenant forme.
Abandonné à l'ivresse délectable que le moka, savamment combiné avec le rhum, répandait dans mes sens, je ne m'étais pas aperçu que tous les hôtes de la maison étaient partis, qui d'un côté, qui de l'autre, me laissant absolument seul dans ces luxueux pénates, comme font tous les petits dieux de l'Ol^^mpe quand Jupiter fait la sieste. Il n'y avait pas jusqu'à une amie de 'la maison, jeune femme affligée déjà de six années de veuvage, qui ne fût sortie, après être toutefois venue à plusieurs reprises voir si je ne trouverais pas quelques prétextes pour la retenir; mais, enveloppé dans les vapeurs du bien-être, je n'avais rien compris à ce manège féminin et je me contentais de répondre du coin de l'œil aux regards profonds et obstinés de cette fille d'Eve.
Dans la matinée même on avait pris des dispositions pour l'hiver qui s'annonçait ; la jeune veuve avait rentré les nombreux pots de fleur et les plantes qui s'épanouissaient dans la serre, et les avait affectueusement étages devant chaque fenêtre ; on avait fait un ménage général, changé la destination de plusieurs Ijièces, et chacun, une fois l'œuvre finie, avait voulu faire une promenade par un de ces beaux jours d'automne où le soleil rassemble en deux ou trois hem-es ses plus éclatants rayons.
Je sommeillais ainsi dans ma solitude enchantée, depuis dix à quinze minutes peut-être, lorsque, tout à coup, j'entendis résonner le timbre de la porte. L'instant d'après la servante alla ouvrir ; j'étais resté seul
dans la maison avec cette créatui-e et je n'en savais rien ! mais elle devait le savoir, elle, oh !
Comment dirai-je ce qui suivit ? C'est un épisode des chauffeurs sous le i^remier empire, un exploit de la " bande noire. "
A peine la servante avait-elle ouvert que cinq hommes se précipitaient à la fois dans la maison. Tout à fait réveillé par ce bruit insolite et par un cri d'épouvante poussé par la fille qui fuyait, je me levai précipitamment. J'avais devant moi cinq gaillards taillés en hercules, armés de marteaux et de grands clous ; deux d'entre eux montèrent à l'instant l'escalier du haut duquel je regardais ébahi, trop étonné encore pour songer à la peur.
Evidemment, c'était à moi qu'ils en voulaient et ils allaient me crucifier. Je songeai à mes tantes, au jVationaî, à mes créanciers devenus forcément mes légataires, à mon correcteur d'épreuves qui m'avait fait dire tant de platitudes, et que j'aurais voulu, en ce momentlà, serrer sur mon cœur. Je trouvai que le Canada était un pays superbe, -que je n'aurais jamais dû quitter ; j'énumérai toutes les femmes qui m'avaient juré un amour éternel et que je n'avais j)lus revues après huit jours de soupirs ; tout ce que j'avais aimé, jusqu'à mes plumes d'oie, passa en im clin-d'œil devant mes yeux, puis je pris une attitude provocante en face de l'invasion, sans vouloir faire de sortie maladroite, comme le général Trochu, et l'on va voir pourquoi.
" Monsieur, me dit le chef de ces galériens échappés, en prenant un ton de crocodile repu, je suis au désesl^oir de vous déranger ; vous êtes étranger ici sans doute; c'est pourquoi vous ne comprenez guère ce que signi-
fie ma présence ; mais je suis le propriétaire de cette maison et je viens m'en emparer. "
Yous saisissez mon épatement. Ces façons, ces excuses à peu j)rès, ces paroles dans la bouche d'un homme qui profite de l'absence des hôtes d'une maison pour venir s'en emparer à main armée, me jetèrent dans un véritable désarroi. J'avoue que je restai interloqué devant ce pandour de six pieds deux jîouces qui avait des bras comme des billots, une barbe et une carrure de burgrave. Aj)rès deux minutes d'une stupéfaction voisine de l'ébêtement, je me hasardai à dire : " Comment cela ? vous, le propriétaire ! mais il me semble que je suis ici chez M. Sutherland, le seul Sutherland, et qu'il n'a pas eu le temps, depuis une heure, d'aller dans l'autre monde et d'en revenir métamorphosé comme vous voulez me le faire croire. Il me semble que c'est parfaitement Sutherland qui m'a reçu chez lui, chez lui, et non pas chez un autre, que cela s'est fait tout seul, que vous n'étiez pas là pour lui en donner la permission ; que, dans tous les cas, si vous êtes propriétaire de cette maison, c'est du moins Sutherland qui l'habite, qui en est le détenteur incontestable, et que vous ne pouvez venir ainsi armé dans son intérieur, au milieu de ses meubles, avec tous les signes de la violence et de desseins cinminels.
— Monsieur, me répliqua alors en s'avançant vers moi un homme de soixante ans peut-être, mais droit et fort, je suis magistrat ; celui-ci est mon fils, Frank Mehan, propriétaire de cette maison, et je viens lui prêter l'appui de la loi et main forte en cas de résistance.
Ce magistrat, père de l'individu qui se disait ^/ro/^r/é-
taire (l'une maison qu'il venait surisrendre, ces trois autres grands gaillards qui étaient allés se placei" im" médiatement à chaque jDorte comme des sentinelles de bronze, tout cela me déroutait et me confusionnait tellement que je ne savais plus que dire ni que faire.
En un instant, mon nouveau propriétaire et sa famille eurent encloué toutes les fenêtres et toutes les portes, moins une, pour em^^êcher qui que ce fût d'entrer- A cette dernière porte deux hommes se postèrent, chacun avec un marteau de forge, et Frank Mehan commença aussitôt à parcourir la maison, tout en regardant à chaque moment par les fenêtres comme un homme qui a besoin de se rassurer. Malgré son audace, il était vert et bleu tour à tour. Cette iniquité, fût-elle même légale, était si monstrueuse qu'elle l'effrayait lui-même.
11 paraît toutefois, d'après ce qu'on m'en a dit ensuite, que la loi du Xouveau-Bruns^vick a de ces guet-àpens féroces et que Frank Mehan était strictement dans son droit. Il avait acheté la maison de son ancien ami pour 61600 dollars; c'était une vente simulée, mais il s'en tenait à son contrat et il avait refusé plus tard d'accepter même 82,000 de Sutherland, pour rescinder l'acte de vente. De là était venue la difficulté qui n'en était pas une, mais il n'en fallait pas plus à un bandit pour la faire naître. Xe pouvant se faire mettre en possession de la propriété par les tribunaux sans se couvi'ir d'opprobre et sans avoir à subir un procès qui eût traîné longtemps, il s'était muni d'un bref d'expulsion et il était entré à la sourdine, bien sûr de tenir la maison dès qu'il serait dedans.
Ce qui suivit est horriljle à raconter ; aussi je fuis à
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la hâte devant ce spectacle navrant dont ma mémoire indignée se rappelle tous les détails.
Frank Mehan et ses hommes, dès que toutes les issues furent bien clouées et murées, commencèrent aussitôt le déménagement. Ce ne furent pas seulement les meubles qu'ils enlevèrent, mais la literie, le linge, les fleurs, les articles de toilette, les mille petits objets qui composent l'ornement d'un intérieur, la batterie de cuisine, jusqu'aux mets qui cuisaient dans les poêles, la verrerie, tout fut mis dehors et déposé sur la voie publique.
Sutherland, pi-évenu, restait imjmissant ; il ne jnit que contempler cette scène ^^oignante, voir sa femme, sa sœur et deux petites filles adoptives jetées brusquement dans le chemin sans aucun avis, sans qu'il eût pu même s'en douter, par le fait de cette barbarie légale qui armait un vaurien jusque dans le foyer d'un citoyen anglais.
11 nous fallut partir, M. Bertrand et moi ; le soir même nous quittions Bathurst sous le jîoids d'une douloureuse émotion pour n'y plus revenir. Quant à Sutherland, il dut faire transporter tout son ménage à son magasin et se pourvoir d'un logement, pour cette nuitlà même, avec toute sa famille.