CHRONIQUES BIT
mer, ne découvrent dans leur esprit aucune vue d'avenir, aucune persjjective d'un nouvel ordre politique ou moral.
L'image d'une perfection idéale et toujours fugitive ne s'est jamais présentée à l'esprit humain avec une force aussi transcendante et expansive que depuis les deux dernières générations. Les nations démocratiques et libres, placées en face des continuels changements qui se passent à chaque instant dans leur sein, toujours cherchant, tombant, se redressant, souvent déçues, jamais découragées, découvrent sans peine que rien ne les borne ni ne les fixe, et tendent incessamment vers cette grandeur immense qu'elles entrevoient confusément au bout de la longue carrière que l'humanité doit parcourir. . .
De tout ce dont je vous parle en ce moment, lecteur, il n'est jamais question dans le parlement provincial. Pourquoi ? Je ne saurais le dire en vérité. Et cependant, le procureur-général a l'habitude de passer à Vétamine de l'examen philosophique toutes les questions qui se présentent, et M Bellerose ne se lève jamais que pour* enfoncer Platon.
Ce qui prouve que nous sommes dans une époque de progrès incontestable, c'est qu'on vient de faire la plus grande des découvertes, à mon sens, une découverte exprès pour les parlements qui ont besoin, plus que toute autre institution, que le génie de l'inventeur vienne à leur secours. Cette découverte, c'est la tribune mécanique.
Tous êtes dans une assemblée parlementaire. Le premier orateur inscrit se place à la tribune; les autres, dans l'ordre de leui- inscription, sur des sièges préparés ad hoc. Chaque auditeur est muni d'une balle
de plomb. Quand l'orateur commence à l'embê
pardon ! quand la conviction de l'auditeur est formée, il laisse couler la balle de plomb dans un tube qui se ti'ouve à côté de chaque siège ; et, quand la moitié plus un des assistants a lâché sa boule, grâce à un ingénieux mécanisme, le poids de ces balles de plomb réunies fait basculer la tribune, l'orateur est englouti dans les dessous, et le suivant lui est mécaniquement substitué. On rend les balles et la fête recommence.
Sans doute cette invention n'a pas été faite pour le conseil législatif qui n'en a pas besoin ; car, là, il n'y a pas plus d'auditeurs que d'orateurs. Depuis un mois que siège le parlement provincial, personne n'avait encore entendu parler de cette chambre haute, lorsque, tout à coup, la discussion sur le double mandat est venue subitement révéler son existence. Oh, grands dieux ! quelle dérision imprévue ! J'ai vu des hommes entichés de cette institution, qu'ils regardaient comme un contre-poids nécessaire, s'en revenir accablés après cette séance.
Nos honorables étaient pris comme des rats dans un. filet; ils gigotaient, piaillaient, questionnaient, abasoui-dis d'avoir à rendre une décision, chose insolite. Toute la presse s'amuse de cette scène bouffonne, et la ville en fait des gorges-chaudes, heureuse de trouver dans son désœuvrement un objet risible.
La session tire à sa fin ; il le faut bien, le gouvernement a épuisé presque toutes les mesures conçues par
l'opposition . L'aunée prochaine il se présentera avec les autres mesures des députés de la gauche laissées de côté pour cette année, et cela constituera le discours du trône. De cette façon on s'éternise au pouvoir ; le moyen est simple et à la portée de la majorité.
L'année prochaine, si le gouvernement ne fait pas encore des questions ouvertes (1) de toutes celles qu'il a fermées jusqu'à présent, nous pouvons compter sur un début triomphal.
(1) Questions libres, c'esl-à-dire de celles où la politique essentielle du gouvernement n'est pas en cause.