DE RETOUR
16 Novembre.
Aujourd'hui je n'ai nulle envie de rire ni de faire rire. Ceux qui ont dit que Démocrite passait son temps à cela sont des farceurs, comme les ministres des finances qui déclarent invariablement, chaque année, avoir un excédant de recettes. De quelles larmes, versées loin des regards, les grands rieurs ontils payé les rires faits pour la foule et qui les ont rendus célèbres, on serait bien surpris de l'apprendre. Pour moi, je crois que le rire est une variété de la souffrance et c'est comme martyr hebdomadaire, à tant de la colonne, que je veux arriver à la postérité.
Je serais bien en peine de savoir le dire, mais c'est im fait certain qu'aujourd'hui j'ai le désesj)oir dans l'âme. Il y a longtemps que ça ne m'était arrivé, depuis, je crois, le vote sur le double mandat qui a fait triompher l'opposition, mais en la laissant dans l'opposition. Ceux qui diront que ce n'est pas là une oj^position sj^stématique, n'ont aucun sens des choses.
Puisque je suis au désespoir, il convient que je m'analyse. Qu'est-ce que le désespoir ? C'est l'état de l'âme cj^ui a jierdu toute espérance.
Quand on en est là, on n"a plus de larmes pour les bonheurs passés, les illusions enfuies ; on reste muet, morne et planté comme un poteau de télégraphe. Otez
au soleil sa lumière, au ciel ses astres ; que restera-t-il? rimmensité dans la nuit. Voilà le désespoir.
En ce moment il est onze heures passées, du soir, bien entendu. Je suis seul et je pense, et la solitude s'agrandit autour de moi comme au crépuscule les ombres s'étendent en s'épaississant. Le feu de mon foyer seul vit et s'agite dans le calme où je suis enseveli ; rêveur, je regarde ses flammes monter dans la cheminée, tantôt par soubresauts, tantôt enlacées et se tordant, comme des serpents roulés ensemble qui di'essent la tête. Au dehors le vent passe avec des accents de colère et de furie sur les toits frémissants ; les branches sèches des sapins craquent, des nuages pressés com-ent sur la lune comme des souffles, pendant qu'elle, terne et solitaire au ciel, semble un grand œil morne ouvert sur l'immensité.
De l'âtre pétillant où plongent mes rêves un murmure s'élève, triste comme les choses passées qu'on ne peut plus ressaisir, avec mille accents comme ceux des souvenirs qui reviennent frapper en foule à la porte du cœur. Dans ce murmure j'entends une voix qui médit: '' Tu as été jeune, tu as été aimé, l'espérance t'a souri, tu as oublié le temps, tu as ouvert la digue aux flots de la vie, et maintenant qu'es-tu? Vois ce feu qui se meurt ; il a brillé comme toi ; ta main qui l'attisait insouciante a abrégé sa vie d'une heure ; ainsi les hommes ont fait de toi et les femmes
donc ! Déjà ta tête blanchit et ton printemps
achève à peine. Aujourd'hui tu comptes les heures
pendant qu'elles se sauvent ; tu cherches à les saisir et tu ne fais qu'avancer le terme où ta main défaillante ne pourra plus compter que des instants. La coupe de tes jours est séchée. Tu t'effaces de ce monde comme un torrent rapide dont le soleil a dévoré la course et la disperse en vapeurs dans les airs, et quand on dira : '' Où est-il, " et qu'on te cherchera, on ne trouvera plus qu'une vilaine poussière pas même bonne à faire des engrais sur les champs de tes censitaii-es. "
O ciel ! être seigneur, avoir le droit de corvée et se trouver pris de désespoir tout à couj) à côté d'un bon feu, avec la perspective de l'Intercolonial passant l'été prochain siu" mes domaines, quelle sombre dérision de ma fragilité ! J'aimerais presque autant n'avoir jamais eu de lods-et-ventes ;...ils sont substitués, malheureusement !
Tu te rappelles, lecteur pour qui je suis en ti-ain d'attraper un ramollissement de cerveau national, que tantôt, vers onze heures un quart, je devais m'analyser. Il y a de cela à peu près une demi-colonne- Si je parle j3ar colonnes, c'est que c'est mon métier ; la colonne est mou unité générale à laquelle je ramène tout, qui me sert de mesure en toutes choses. Ainsi, quand j'ai trois dollars dans ma poche, je me dis : "Tiens, j'ai une colonne aujourd'hui," et je m'achemine vers la Maison Dorée ou chez Ethier, si je suis à Montréal, chez Laforce, si je suis à Québec, avec mes amis Lucien et Oscar qui boivent prodigieusement depuis un mois ou deux ; heureusement qu'ils ont plus de colonnes que moi.
M. Le Bas, ingénieur de la marine française, qui avait présidé à l'installation de l'obélisqxie de Louqsor,
à Paris, avait une imité analogue à la mienne ; ainsi il ramenait tout à son obélisque, jusqu'à son nom qui était devenu M. Le Bas de l'Obélisque. Il semble que cela est fatal en architecture.
Tu as le droit d'être surpris, lecteur, de ce que je n'aie pas encore analysé le désespoir, et pourtant il est minuit déjà. Minuit ! c'est l'heure du niglit-cap universel, celle où le lion ronge sa proie s'il a pu l'attraper, après que le cré^^uscule a descendu ses voiles sur le désert. C'est une heure unique dans la journée, une heure qui fait tressaillir la chrétienté entière une fois par an, une heure où le monde semble retenu un instant dans les abîmes de la durée, où la pensée humaine se repose comme suspendue au jour qui finit, alors que le temps a déjà marqué une seconde au jour qui commence. Ainsi, rien n'est fini pour le temps ; pour lui le jour n'arrête jamais. Il marche pendant que les hommes comptent, pendant qu'ils sommeillent et ne se sentent pas durer, comme le remords qui veille et tient l'âme éveillée au milieu des songes.
Non, pas une minute où l'homme puisse dire : '' Cette minute ne compte pour rien dans mon existence ; cet instant, je puis en jouir sans qu'il s'ajoute à tous les autres qui m'entraînent dans l'éternité ; pas un, pas un seul où je m'arrête pour contempler le présent entre le passé qui m'a fui et l'avenir qui m'échappe déjà au moment où j'y songe. L'avenir! qu'est-ce donc que ce mot pour ex])rimer ce qui ne fut jamais ? Qu'est-ce que cette pensée constante, si ce n'est un rêve où
l'homme cherche à se consoler du temps qui n'est plus par celui qui n'est pas encore, et ce rêve dure sans cesse ! Cette seconde insaisissable qu'on appelle le présent n'existe pas elle-même, parce qu'elle se confond de suite avec le passé à l'instant précis où l'on y songe. Dieu seul peut dire " Je suis " parce que Dieu seul possède un présent éternel. Pour nous, mortels, chroniquem-s et lecteurs, nous n'avons qu'un jour pour paraître et disparaître en emplissant le monde de notre néant ; nous ne faisons que passer, croj'ant avoir vécu ; nous sommes une ombre jetée dans la clarté de l'innni et nous effaçant à notre apparition même.
Mais le désespoir ? ah oui ! c'est vrai ; encore une demi-colonne.
Un soir de l'été dernier, je me promenais sm- la gi-ève retentissante, retentissante à cause de mes bottes neuves qui crac^uaient à m'énerver. Dire qu'il y a tant de macadam sur les rives du Saint-Laurent et que nous avons si peu de chemins macadamisés ! Le Canadien évidemment est digne de tou:? les dons de la fortune, puisqu'il les méprise.
La lune était rousse et sèche ; autour d'elle aucun nuage, mais un ciel cuivré et bas qui semblait descendre sur la terre pour l'absorber ; la marée du fleuve montait lentement, lentement, comme une tache qui s'atfrandit ; ses vaj^ues avaient l'éclat terne d'un œil qui s'endort ; tout se taisait, excepté mes bottes. Il y avait dans cette nuit indécise quelque chose du voile qui s'ouvre en laissant passer la lumière comme im éclair, puis se referme soudain, épaississant les ténèbres.
Je marchais la tête basse et le diable bleu dans le corps, — à quel endroit précis de ma personne ? je ne saurais dire.
C'était dans les premiers jours d'octobre. Le souffle de l'automne refroidissait déjà les vallées attristées, les épis penchaient leurs têtes jaunissantes en attendant la faulx ; les foins séchaient entassés dans les granges où le colon met son espoir. Déjà le crépuscule donnait à j)eine quelques instants à la nature pour préparer son sommeil ; j'avais vu mourir les fleui-s, je ne trouvais plus rien à aimer dans la campagne qui se dépouillait tous les jours sous mes yeux et j'avais hâte de m'enfuir sous des cieux plus proj^ices, fatigué de la monotonie de la solitude.
Il y avait dans tout cela une préparation au désespoir, mais ce n'était encore rien. J'arrivai à Québec après avoir fait mille détours, comme dans mes chroniques, notamment après avoir fait le tour de la Baie des Chaleurs. La session était commencée et les séances allaient leur train qui est celui d'une rosse des concessions. M. Chauveau et M. Cauchon s'étaient déjà pi-is aux cheveux sans se faire mal, et l'opposition préparait avec science ces sorties glorieuses où la fortune, toujom-s marâtre, a de nouveau trahi son courage.
M. Joly adressait journellement ses philippiques veloutées et M. Holton décrassait les rouages. M. Marchand, tirailleu.r obstiné, toujours sur la détente, envoyait à droite et à gauche des calembourgs inouïs, oubliant que la gloire l'attendait le 4 décembre, à la représentation de sa ravissante petite comédie Errew n'est pas compte ; M. Bachand compilait les statuts, et
M. Fournie!' faisait ses terribles interpellations qui tombent dans le camp ministériel comme des boulets de soixante tout rouges.
Piqué de l'aiguillon de la chose publique, je m'acheminai vers le Parlement; j'entrai, il faisait sombre et horriblement chaud. Je montai en sueurs les deux escaliers qui mènent à la galerie de la presse ; j'arrivai qu'entendis-je ? X. Bellerose faisant une péroraison ! Alors je baissai la tête et je sondai les
abîmes de mon malheur ; je n'eus pas une plainte, pas iine larm.e, mais je sentis le vide de la vie et mon âme me sembla un désert où tous les sables tourbillonnaient.
!M. Bellerose parla une demi-heure et je restai une demi-heure à l'entendre. Qu'est-ce donc si ce n'était pas là du désespoir ?
Enfin, je l'ai
30 Novembre.
Enfin, voilà le franc et joyeux hiver qui s'annonce, l'hiver blanc et net, pur et sain. Cela date d'hier seulement, 29 novembre; cette année il y a du retard, mais nous ne perdrons rien pour avoir attendu. Quelle journée que celle d'hier, et quelle vie, quel bonheur, quel entrain dans la rue St-Jean, à quatre heures de l'après-midi, heure des équipages, des dandies, des filles à marier, des paresseux et des chroniqueurs ! Dans Québec il n'y a qu'une rue, pour ainsi dire, c'est la rue St-Jean, large comme un trottoir de la rue St- Jacques de Montréal, et longue comme un des corridors du ]\Iechanics' Hall ; mais quand toute la gent élé-
gante s'y précipite par un temps qui rajeunit de dix années comme celui d'hier, c'est un alali, une fanfare, un chassé-croisé enivrant, des tigures jeunes et fraîches qui passent avec un sourire qu'on retrouve cinq minutes après en les revoyant ; des matrones, envelopjîées de fourrures, qui s'abandonnent au glissement de leurs jsleighs longs et dociles, un tintement de grelots sur tous les tons, sans vacai-me, mais joyeux et heureux, le trot mis en musique.
Tout se montre, tout se pare, éclate et pétille d'allégresse.
Ah ! de toutes les choses suaves de ce monde, il n'en est pas de comparables à une belle soirée d'hiver en Canada, sous la lumière égale et douce d'une lune sans rayons qui illumine l'espace entier de son regard. Qu'il est beau, durant ces éclatantes nuits, sous un ciel blanc comme le lait, de regarder les longues raies des aurores boréales courir sur la neige éblouissante ! Quelle mélancolie profonde,^ quelle j)oésie méditative se répandent sm* les campagnes endormies dans un lointain horizon ! Tout est plainte et murmure parmi les branches dépouillées des bois de sapin. La lune, solitaire, dans un ciel sans nuages, regarde avec une sorte d'attendrissement maternel cette terre inanimée que la. neige couvi'e comme un linceul. Les montagnes, moitié ombre, moitié lumière, apparaissent informes. Le Saint-Lam-ent, emprisonné par les glaces jusqu'à une lieue du rivage, roule loin de ses bouds des eaux pesantes et muettes qu'aucun navire ne sillonne plus. Mais, dans cette transparence lumineuse du firmament, dans cet immense désert de l'espace muet, il y a parfois quelque chose de désolé, semblable aux couvercles
(le marbre des tombeaux dont le froid éclat se détache dans une nuit étoilée. C'est l'heure où les rêves arrivent comme des flots pressés dans l'âme des poètes ; c'est aussi parfois le moment où le chroniqueur' cherche une transition pour passer du style descriptif aux choses vulgaires de ce monde que l'exigence du lecteui* ne lui permet pas de dédaigner.
Et voilà pourquoi la chronique est si difficile ; tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, bondissant à perpétuité sur la corde roide, le chroniqueui" est un vrai nègre. Avec cela que le moindre écart le rend ridicule ou insupportable ; il faut être un génie pour braver tant de périls. Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux faire un discours en parlement ou rédiger un bill ? Cela ne demande ni style, ni idées ; au contraire. Aussi a-t-on imaginé un mot baroque et dédaigneux pour exprimer ce que cela vaut. On dit " une indemnité parlementaire, " comme on dirait " je vous rends la monnaie de votre pièce ; vous m'assommez pour jnon j)lus grand bien, je vous flanque six cents dollars ; allons, que ça ne traîne pas: " voilà pourquoi les sessions sont si courtes.
A UHON. M. LAFRAMBOISE
PROPRIÉTAIRE DU " Natioiml. "
2 Décembre.
" Mon cher propriétaire, vous à qui je dois la vie, vous qui me tenez lieu tous les jom-s de père et de mère, de boulanger et de restaui-ateui-, vous qui ne mettez pas de bornes à vos largesses pour moi comme je n'en mets pas aux contes que j'invente exjDrès pour les lecteurs du National^ c'est à vous que je dois dire que votre chroniqueur a reçu une bien profonde humiliation ces jours derniers. Je veux vider fiaa douleur dans votre sein.
Figurez-vous qu'un grand journal de votre ville m'a offert formellement dix dollars par semaine, pour lui rapporter les débats parlementaires ! Outrage plus sanglant ne me fut onques infligé. Pour qui prend-on le chroniqueur, by Jingo ? Eh quoi ! rien que pour écouter ces messieurs du Parlement, cela vaut au moins vingt dollars par semaine. Je ne pai"le, bien entendu, que des ministres et de leurs partisans, car, pour les députés de l'opposition, rien ne saurait donner une idée de leur éloquence.
J'ai une très mauvaise réputation depuis que j'ai écrit ma chronique sur l'Intercolonial. Il a suffi qu'un niais ridicule, un de ces ébêtés, comme il en existe même en Canada, pays superfin, ait dit une fois que
je m'étais vendu pour que cette infâme calomnie ait été reçue avec plaisir par bien des gens qui voudraient m'acheter peut-être, mais qui ne l'osent pas, me croyant incoiTuptible. Dans tous les cas, il n'y a que les gens d'esprit à qui cette tentative pourrait sourire ; pour les imbéciles, je ne suis d'aucune valeur. Mais le diable veut que les gens d'esprit soient toujoui-s pauvi"es. Donc, je ne suis pas achetable.
Si le grand journal dont je viens de parler veut faire un marché avec moi, je noterai toutes les ineffabilités qui se disent en parlement dans un français inconnu, et il me paiera au poids de l'or ; je lui promets qu'il en aui-a pour son argent.
Oh ! si l'on savait tout ce qu'il m'en a coûté poiufaire la chronique en question sur l'Intercolonial, on ne m'accuserait pas d'être un vil mercenaii-e ! Ce reproche m'e^t sensible, attendu que je puis le mériter ; mais il sera toujours temps de me prendre en flagrant
délit et j'espère que ça ne tardera pas Ecoutez
mon récit, amis trop chei's qui connaissez mon dévouement, parceque vous en avez soutïert autant que moi, vous que j'ai exploités sous toutes les formes et qui m'avez prêté de l'argent comme d'autres en feraient le sacrifice !
" C'était pendant l'hoiTeur d'une profonde nuit ; il était six hem-es du soir. J'avais fait mes malles et la diligence était prête à j)artir de l'hôtel Fraser, sui* la rivière Eistigouche, pour suivre toute la vallée de la Métapédia, jusqu'à Sainte-Flavie, sur le Saint-Laurent,
lin parcours de trente-cinq lieues. Faire trente-cinq lieues en voiture lorsqu'on est déjà à moitié moulu et aux trois quarts gelé, cela exige nn héroïsme siu'prenant chez un mercenaire.
Or donc, je voulais me ]-endre jusqu'à Sainte-Flavie j^ar terre afin de connaître cette fameuse vallée de la Métapédia dont on parle tant et qui, en réalité, vaut mieux encore que sa réputation.
J'avais revêtu deux gros capots, mis une paire de grandes bottes et des jambières en caoutchouc, plus un casque (1), de sorte que j'étais immobilisé dans une enveloppe qui aurait ]hi ra'être fatale si la Providence n'avait des vues sur moi.
Il faisait noir comme dans les comptes publics de la jn-ovince, lesquels présentent toujours un excédant de recettes invisible. Il avait j^lu sans interruption depuis deux mois et la pluie menaçait de tomber encore, de sorte que j'avais toutes les raisons de craindre l'humidité.
Dans la diligence, qui ne pouvait raisonnablement contenir que trois personnes, se trouvaient avec moi deux autres gaillards, ouvriers du chemin de fer, avec leurs malles, plus le postillon qui, étant ivre-mort, comptait pour un homme et demi. Nous partîmes.
La diligence avait l'air d'une pyramide ; c'était affreux; uu pied de boue dans le chemin qu'on no voyait pas à trois pas devant soi, et des ornières qui rappelaient l'ancien chaos d'où Jéhovah fit sortir des mondes qui n'en valent guère mieux pour cela.
( I ) On appelle communément casque en Canada un chapeau de fourrure.
Nous allions donc, enfonçant, boiisculant, cahotant, deux sur l'avant, deux sur l'arrière, nous cognant la tête l'un contre l'aiitre avec une précision muette, mais expressive. Il s'agissait de faire trente-deux milles avec les mêmes chevaux qui étaient déjà éreintés dès le déj^art. Remarquez que M. Fraser, le conducteui' de la malle, est obligé par son contrat de tenir le chemin en bon ordi*e, ce qu'il exécute en laissant le chemin s'entretenir tout seul. Cela ne suffit pas, quoiqu'aiix yeux du gouvernement paternel qui nous étouffe, cela jouisse paraîti"e du zèle. Le postillon, la tête renversée en aii'ière, avait dégobillé deux ou trois fois sur les malles, et il envoyait des exhalaisons combinées de gin chaud et de whisky qui refoulaient le vent à quinze pas.
Le passager à sa gauche avait jjris les rênes et fouettait les chevaux comme un homme qui n'a aucune idée de l'anatomie. " !Xous allons rester en chemin, c'est clair, " me disais-je à chaque minute. Et quel chemin poui- y rester ! D'un côté, la montagne coupée à pic ; de l'autre, le précipice sur le bord duquel, de distance en distance, aux endroits les plus dangereux, on a élevé un rempart en palissades ou en perches superposées. Nous descendions les côtes au galop et nous les tournions sur le même train. Xotre conducteur' improvisé disait qu'il profitait des descentes pour aller jtlus vite ; en effet, c'est comme cela qu'on va dans l'autre monde avec la rapidité de l'éclair.
Je me sentais amincir dans mes deux gros capots ; je devais avoir l'air très pâle ; il me semble que j'aurais pu prendre le mors aux dents.
Vers dix heiires, la lune, depuis longtemps levée.
parvint à dépasser la crête des montagnes qui nous la dérobaient; alors elle apparut brillante et superbe derrière les nuages qui fuyaient devant elle ; je n'oublierai jamais cette clarté subite sur ce terrible paysage. A droite, des rochers énormes, en escalade, comme des flots de pierres poussés l'un sur l'autre par une tempête ; à gauche, des vallons, des ravins, des forêts comme des manteaux qu'on déploie lentement, et la rivière de la Métapédia, tantôt se heurtant parmi ses mille îlots, tantôt coulant large et puissante et se développant en lacs successifs qui sont comme des réservoirs où elle puise et se déverse tour à tour.
La vallée de la Métapédia, au point de vue pittoresque, est admirable pendant les trente à quarante premiers milles. Ensuite elle s'enlaidit petit à petit devient inonotone ; ses horizons se rétrécissent, et l'on se trouve enveloppé dans une ceinture de bois qui n'ont ni beauté, ni charme, ni même de gibier, Mais quelle sui^erbe région agricole ! C'est là que sera un jour le grenier du Canada ^
10 Décembre.
Savez-vous, lecteurs, que nous ne savons rien, et que c'est presque toujours le hasard qui apprend aux hommes le peu de choses qu'ils savent ?
Sept matelots, naufragés dernièrement sur la côte d'Afrique, se sont sauvés un à un en s'attachant aux pattes d'un énorme oiseau herbivore ; puis ils ont vu le même oiseau se jeter sur des tortues colossales, les briser sur les rochers et en manger cinq ou six dans
le même jour. Dans notre pays il y a une espèce d'oiseaux qui ressemblent beaucoup à celui-là ; on les appelle vulgairement des eontracteurs (entrepreneurs.) Leur mets de prédilection est le bank-note ; il y en a qui en avalent en hors-d"œuvres pour plus de cinq cent mille dollars en deux ou trois ans.
Dans les parages de la Cafrerie, mi capitaine de navire a vu capturer un oiseau gigantesque qui avait saisi et mis en pièces un éléphant et en avait déjà mangé le quart, quand on parvint à le tuer à l'aide de flèches empoisonnées. Une des grandes plmnes des ailes ayant été coupée, on vit que le tuyau pouvait contenir deux outres d'eau et plus.
Il n'y a aucune raison de s'étonner de ces prodiges. La nature est partout conséquente et judicieuse. Dans les pays où les arbres atteignent une hauteur de trois cents pieds, il n'est que juste qu'il s'y trouve des oiseaux d'au moins vingt pieds de long pom- se nicher dessus. Chose étrange toutefois ! C'est dans ces même^ pays qu'on voit le jîlus d'insectes ; mais cette apparente disparité se concilie aisément au moyen du proverbe : '• Les extrêmes se touchent. "
L"homme est rarement embarrassé dans ses explications de l'inconnu ; pour les choses qu'il ne comprend pas, il imagine la loi des contrastes qui répond à tout. Avec cela on va loin, et quand par hasard on se trompe, on s'en console au moyen d'un auti-e proverbe : errare humanum est. Si la loi des contrastes est si naturelle et si vraie, il me semble qu'on ne peut guère voir un moucheron sans songer de suite à un élé2)hant, ni de même voir le gouvernement provincial sans se porter immédiatement vers le système solaire au sein duquel
notre globe tourbillonne, gros en pro2:)ortion, corame une pilule. Mais passons.
Les découvertes géologiques qu'on fait depuis quelque temps sont vraiment merveilleuses ; sans doute, l'homme, dégoûté de oe qu'il est aujourd'hui, cherche à se rattra^jer par ce qu'il pouvait être il y a cinquante mille ans. On ne trouve plus dans les cavernes du vieux et du nouveau monde que des squelettes de sejît à huit pieds, avec des armes en pierre de cinq à six formes différentes.
Aujourd'hui, c'est dans les tavernes qu'on trouve les hommes, et, s'ils sont moins longs qu'autrefois, en revanche ils sont beaucoup plus épais. Mox*alement, il n'y a pas de bornes à cette épaisseur. Pour faire des recherches spéciales sur l'homme, il faut être atteint d'une misantropie incurable, et détester ses semblables au point de vouloir se suicider poui" ne pas leur ressembler. Quand on pense qu'il a fallu des centaines et dee centaines de siècles pour arriver de la connaissance à l'usage de quelques métaux maintenant fomiliers, on admire cet incommensurable idiot qui s'intitule le roi de la création et qui a fait socialement de la femme son inférieure, sans doute poiu' se venger de la nature qui l'avait faite infiniment sa supérieure.
Au reste ce bipède n'en fait jamais d'autres.
I^'ayant pu apprivoiser le renard, jDarce que le renard est beaucoup jdIus fin que lui, il a eu recours à la force, et quelle force ! dix, vingt, trente hommes, et dix, vingt, trente chevaux contre un renard !
La nature a vengé la faiblesse en lui donnant des ressoui'ces inconnues; il n'en est pas moins vrai que la force bête continuera encore de se pavaner à cheval pendant des siècles à la poursuite d'une c^ueue ! (1)
Il paraît que le Canada produit beaucoup de fromage depuis deux ou trois ans ; c'est, dit-on, un résultat de la confédération.
Le fromage est une variété de la chaussette de gendarme ; nous avons donc fait beaucoup de progrès sous la constitution nouvelle. Ce que nous avons exporté de fromage l'année dernière se monte à près de vingt millions de livres ; il y a même une petite ville du Haut-Canada qui, tous les jours, en a expédié cinquante wagons pleins pendant trois mois.
Le fromage ayant été donné à l'homme pour déguiser son haleine comme ja parole pour déguiser sa pensée, il est manifeste que, sous le rapport moral comme au point de vue commercial, nous sommes devenus exti-êmement raffinés. (2) Oh !
Les adversaires de la réciprocité avec les Etats-Unis disent que la production du fromage est un des traits de l'énergie que nous avons mise à ne dépendre que de nous-mêmes et à développer nos propres ressources. Je suppose que cela est vrai ; mais les bêtes-à-cornes y
(1) On sait que la grande ambition du chasseur , dans une partie de chasse au renard, c'est de pouvoir rapporter la tête ou la queue de l'animal.
(2) On fabrique en Canada une espèce de fromage très goûté des gourmets et que Ton appelle le " raffiné. '" Il a beaucoup de ressemblance avec le Brie. L'odeur en est horrible.
sont bien pour quelque chose ; tout seuls, nous n'aurions jamais pu produire tant de fromage que cela. On dira que c'est nous qui élevons et qui exploitons les bêtes-à-cornes ; soit. Toujours est-il que c'est là un grave symptôme, et que de pareils monceaux de fromage sont un signe de temps. On ne se sei'ait jamais douté, sans les indiscrétions de la statistique, qu'il y eût tant de bêtes-à-cornes utiles dans le Dominion. Que dire maintenant de ce qui adviendrait si elles se mêlaient toutes d'être aussi fertiles ?
Passons maintenant aux mines. Le Canadien se croit un fin-fin, il croit dire une grande chose lorsqu'il chante sur tous les tons " qu'il faut développe)' cette richesse naturelle^ exploiter ce trésor de notre sol, phrases de journaux et d'agents de colonisation. Eh bien ! il y a longtemps que ce -trésor a été exploité. On a découvert dernièrement sur l'île Eoyale, dans le lac Supérieur, un certain nombre de mines de cuivre qui avaient été travaillées par vme race d'hommes depuis longtemps disparue. Jusqu'où faut-il re.monter pour retracer ce peuple éteint, je n'en sais rien ni ai-je envie de le savoir : je trouve que cela est tout simplement insupportable et que l'idée de pi-ogrès reçoit tous les jours de tels démentis, que c'est à dérouter les plus fermes croyances. On dirait que le grand livre de la nature est ouvert et refermé périodiquement pendant des siècles, mais que nous sommes seulement à une éi)oque où il a été ouvert le plus largement ; voilà tout. Depuis que les sciences naturelles ont été assises sur
leur base véritable, grâce à la méthode expérimentale de Bacon, nous avons marché si vite et si vigoureusement qu'il semble qu'aucun effort de la barbarie ne puisse désormais refermer le livre. Le dépôt de la science n'est plus circonscrit à un ou deux peuples privilégiés, mais il est le trésor commun de l'humanité entière ; je ne parle pas des Hottentots ni des Cafres qui ne sont hommes qu'à certaines conditions.
Quoique nous n'en soyions encore qu'aux premiers feuillets du grand livre, je maintiens que nous avons raison d'avoir des idées arrêtées sur le progrès et les principes sur lesquels il repose.
En effet, si le progrès n'était point, il faudrait admettre que les hommes sont parfaits dès aujourd'hui ; il serait inutile que l'existence du genre humain se continuât, puisqu'il n'aurait pins de but à poursuivre, puisque la recherche de la vérité et l'étude de la natui'e seraient d'absurdes tentatives.
Chaque pas que l'homme fait dans la science est une révélation de plus qui apporte un nouvel appui à la vérité. Est-ce que cette agitation particulière à notre époque, en vue d'une amélioration successive et sans limite de la condition sociale, n'est pas un des caractères saillants de cette idée de progrès qui se présente à l'homme moderne sans cesse et sous toutes les formes ? Elle offre le plus parfait contraste avec le monde ancien, avec ses plus nobles interprètes, les Cicéron, les Sénèque, les Marc-Aurèle qui, tout en déplorant et en méj)risant leur époque, n'imaginent rien pour la réfor-