CHRONIQUE D'OUTRE-TOMBE
16 Janvier.
Etre seul près d'un feu qui rayonne et pâlit toiu* à tour, par une de ces nuits d'hiver où les rafales du vent font crier les toits et gonflent les cheminées de bruits qui courent dans tous les sens; quand l'ombre des arbres, luttant avec le froid et monotone éclat de la lune, s'étend sur la neige comme un crêpe sui* un front de vierge, est-il rien dans la vie qui approche de cette jouissance que l'on concentre et que l'on réchauffe pour ainsi dire autoui* de soi ? Est-il une heure plus propre à la rêverie, aux tranquilles retours vers les tourmentes du passé, à la douce fréquentation de tant de fantômes chéris qui reprennent un instant leur forme réelle pour inonder l'âme avide de se retrouver et de se rajeunir par l'illusion ?
Veiller aussi tard qu'on le peut, étendre les longues soirées d'hiver jusque bien avant dans la nuit et se lever ensuite avec le jour, c'est un moyen de prolonger la vie, de fixer quelques minutes son éclair rapide. D'autres diront que c'est le plus sûr moyen de l'abréger : ils se trompent. On vit double, on vit triple durant ces longues et cependant fugitives heures que l'on donne à la méditation, à la revue silencieuse de» années envolées, au bienfaisant espoir de revivi-e plus, tard dans un monde sans reerets et sans alarmes.
Pour échapper aux misères qui nous entourent, à la certitude désolante que tout est faux, périssable, qu'il n'est rien, rien sur- lequel on puisse fonder une assurance absolue, sans faire une large part aux défaillances humaines et à l'égoïsme d'autrui qui est l'écueil de toute confiance, il n'y a qu'un remède, se plonger dans l'idéal et créer par la pensée une existence en dehors de toutes les atteintes.
Lorsque je m'abandonne ainsi à cette divinité familière qu'on appelle la réflexion et qui m'attend toujours, patiente comme une veilleuse, dans quelque coin de ma chambre solitaire, il est une chose qui me frappe souvent, c'est l'impossibilité de la mort. Pourquoi la même pensée revient-elle toujours, sous une forme presque réelle, comme vm ami qui me parle pour me rassurer? Je ne l'explique pas, si ce n'est que i-ien ne peut me contenter de ce que je vois, de ce que j'ai et de ce qui me charme un joiu' pom- me laisser le lendemain le dégoût ou le regret.
La mort, comme toutes les choses de ce monde, est relative. On est dissous, on est disséminé, pulvérisé, mais on reste quelque chose. Il n'}' a pas une j^etite parcelle de cadavre qui ne se trouve un jour, sous une forme ou sous une autre, mêlée à d'autres objets. Etre quelque chose indéfiniment, toujours, faire partie d'ime multitude d'existences futures qui, à leur tour, se transformeront, se mêleront, voilà pour le corps. Quant à l'âme, qui est entièrement séparée de son enveloppe, quoiqu'on en dise, elle reste immortelle, invariable dans son essence. Elle embellit, se spiritualise, se purifie de plus en plus, mais ne change pas.
L'autre soir, comme je songeais, fatigué des mille agitations du jour, et cherchant en vain à fixer ma pensée sur quelque chose de saisissable, moitié assouj)i moitié rêveur, je me sentis comme emporté dans une atmosphère inconnue, et une voix d'outre-tombe, une voix de tréjjassé, que je reconnus pour l'avoir entendue souvent, vint frapper mon oreille :
" Tu ne mourras point, tu ne mourras jamais. Ton âme, étincelle divine, purifiée, flottera libre dans les cieux que tu ne fais qu'entrevoir. Ce qui pense ne peut être enfoui dans un tombeau. Tu seras toujours, j)arce que rien ne peut détruire ce qui est insaisissable, ce qui est à l'épreuve du temps. La poussière de ton corps seule ira se perdre dans la source sans fond, dans le creuset de la nature où tout se transforme, où la vie se renouvelle sans cesse en changeant d'aspect et de nom. Qu'étais-tu avant d'être un homme ? Quelque chose que tu ne connais pas, mais qui a existé et qui s'est brisé, détruit, pour te donner à ton tour l'existence. Tu es né dans le mystère : mais ce mystère, devi'as-tu toujours l'ignorer? Non; en quittant ta forme présente, tu deviens un esprit qui s'agrandit s'élève, passe par tous les degrés de la perfectibilité et arrive ainsi à la connaissance de toutes choses.
"Si cela n'était point, autant vaudrait dire qu'en devenant un homme, tu n'étais pas plus que l'objet inconnu, le germe mystérieux où tu as pris le jour, et que ta pensée est restée aussi faible qu'elle l'était à ton berceau. La nature entière marche au progrès ;
chaque être est dans un état continuel de perfectionnement. Cet état durera-t-il toujours ? Oui, puisque le temps n'a pas de fin. Eternité veut dire perfection. " J'ai habité comme toi la terre et je l'ai arrosée de larmes. Aujourd'hui l'espérance me porte sur ses ailes dans l'infini des cieux. Mon âme embrasse des mondes inconnus de toi ; je vois comme un jour éclatant ce que les hommes appellent des mystères, parce qu'il n'y a de mystères que pour l'ignorance. Je contemple face à face la vérité que les hommes appellent souvent l'erreur, parce que leurs passions perverses leur cachent la lumière
Mourir ! c'est une chose que je ne comprends pas. Il faudrait pour mourir, ce qui serait vi-aiment la mort, c'est-à-dire l'extinction complète de la vie et de la pensée, une philosojîhie au-dessus des forces humaines. ISTon, je ne me sens pas capable de tomber dans le néant ; non, je n'ai pas le courage de n'être un jour qu'un cadavi-e hideux, masse infecte rongée par les vers. Cette seule pensée me fait plus d'horreur que si je voyais la terre éclater, jetée à tous les vents de l'espace, et moi-même précipité de mondes en mondes dans l'infini.
Je dis qu'il est absurde, illogique, imj)ossible de naître pour mourir. Je dis que si l'homme devait mourir, il n'aurait pas eu la pensée en partage, car la pensée et le néant se repoussent.
Peu importe d'où vient la pensée, qu'elle soit une
sécrétion, qu'elle ait son siège invisible, mais certain, dans lin lobe du cerveau, qu'elle soit un fluide électrique, qu'elle soit l'essence de la vie, la résultante de l'organisme, je dis qu'elle ne peut s'éteindre.
Cela ne se démontre pas, cela se conçoit, et cette conception est dans mon esprit si forte, si irrésistible, que j'ai beau- me raisonner moi-même, invoquer les démonstrations les plus irréfutables du matérialisme, j'en viens toujours à me hem-ter à l'absurde.
Il faut que toute créature ait une raison d'être et un objet, et quand cette créature est intelligente, il faut qu'elle ait un but. Or, si l'âme n'est pas immortelle, nous n'avons plus ni raison d'être, ni but à atteindre.
Dites-moi, que servirait de venir au monde, jouer un jour la ridicule comédie de la vie et puis disparaître ? C'est à cela que se bornerait notre fonction, à nous qui mesurons le cours des astres et qui cherchons le secret de tous les mondes, non contents d'approfondir celui où nous sommes ? Qui ne voit que si ces mondes ne devaient pas être un jour habités par l'homme, il n'y jDenserait même point ? Qui ne coml^rend que si sa vie devait cesser avec sa disparition de cette terre, il se bornerait uniquement à la poursuite des choses dont il a immédiatement besoin, à la satisfaction de ses goûts et de ses penchants, à mesure qu'ils naissent ? Il n'aurait aucune aspiration, aucun désir de se perfectionner, de se jjerpétuer par des œuvres qui lui survivront, et il se bornerait à l'horizon étroit qui entoure la petite scène où il s'agite.
Qu'est-ce qui me pousse à écrire ces lignes pour d'autres, au lieu de les penser tout simi^lement ? C'est que j'ai une vie en dehors de ma vie propre, et par
conséquent toute mon existence ne se borne pas à l'envelo^^pe qui entoure mon corjDS.
Je dis que si l'âme n'était pas immortelle, l'idée n'en poui-rait même pas venir à l'homme. Comment lui Tiendrait-elle ? qu'est-ce qui poui-rait la faire naître ? Mais cette idée tombe sous les sens
Quelques-uns diront qu'elle n'est qu'une aspii-ation. Soit. Mais cette aspiration, quelle serait sa raison d'être si elle n'était pas justifiée ? Encore une fois, comment existerait-elle, comment surtout viendrait-elle au cœur de chaque homme, la même, oui toujours la même, partout, et dans tous les temps, si elle n'était pas comme une nécessité de son existence ?
Je sens que cette aspiration est invincible, qu'elle résiste à tous les chocs, à toutes les réfutations scientifiques, et c'est pour cela que je réponds sans hésiter à ceux qui demandent des preuves, que "l'immortalité de l'âme étant au-dessus de la science, ce n'est pas la science qui puisse la démontrer, ce n'est j)as elle non plus qui puisse la détruire."
Si l'âme n'était pas immortelle, l'homme ne poui'rait pas vivre ; car le désespoir le prendrait à ses premiers pas dans le monde. Comment en effet résister aux déceptions, aux injustices, aux persécutions, à la méchanceté, aux illusions ^jerdues, à ces peines profondes du cœur, plus cuisantes que toutes les bles8ui"es, si la certitude d'une vie plus heureuse ne soutenait pas la défaillance humaine ?
Et cette certitude l'accompagne dans toutes ses.
espérances, le suit jusqu'au dernier jour, jusqu'au dernier soupir. L'homme, en mourant, espère encore. Pourquoi cela, si tout est fini ? Pom-quoi souffrir pour le bien, pourquoi se dévouer, pourquoi se rendre inutilement malheureux ? Le voyez-vous ? Le voyez- vous ? Si l'âme n'est jDas immortelle, il n'y a plus de vertus possibles, les hommes ne sont tous que d'horribles égoïstes et chacun d'eux est l'ennemi naturel de l'autre.
Qu'est-ce qui peut soutenir contre la méchanceté envieuse, contre le préjugé cruel, contre la calomnie envenimée ? Est-ce la volupté d'accomplir le bien ? Cela ne peut suffire longtemps. Est-ce le sentiment de sa supériorité ? Il n'y a certes là rien de bien consolant, et toutes les fois qu'on veut se renfermer dans son orgueil, on fait au dedans de soi un vide plus affreux qne tout le mal qu'on peut recevoir du dehors. Ce qui soutient, ce qui uniquement soutient l'homme, c'est le sentiment de son immortalité, c'est la certitude qu'il n'est pas né seulement pour souffrir, et que, s'il souffre, cela doit être en vue d'une récomjDense.
Hélas ! j'ai longtemps nié moi-même l'immortalité de l'âme, sans réfléchir. Aujourd'hui je ne la trouve même pas niable ; et, à mesure que j'avance dans la vie, que j'approche du tombeau, l'espérance grandit et me soulève, et j'entends de plus en plus distinctement les voix de l'infini qui m'appellent. Peu disposé à croire en général, n'admettant que ce qui est iiTéfutable, dans l'orch'edes démonstrations scientifiques, c'est-à-dire très
l^eu de chose, je ne demande cependant pas de preuves de mon immortalité, parce que je la sens, je la sens, elle me frappe comme l'évidence et résulte à mes yeux de mon existence même.
Qui ne voit que la vie humaine, même la plus longue, n'est dans aucun rapport avec l'infini des désirs? qu'on ne saurait avoir des aspirations qui n'ont pas de limites et ne vivre que soixante à quatre-vingts ans ? Cela est natui-ellement, physiquement impossible.
Yoici encore une preuve que l'âme est non seulement immortelle, mais encore indéfiniment perfectible, car c'est là la condition de son immortalité. La vie se passe à enfanter des désirs qui, aussitôt satisfaits, se changent en dégoûts. Mais remarquez la progression ascendante de ces désirs. Ils passent toujours d'un ordre de choses inférieur à un autre ordi-e plus élevé ; ce qu'hier on convoitait ardemment, aujourd'hui semble indigne de soi ; et, ainsi de désir en désir, d'asj)iration en aspiration, on aiTive à ne plus pouvoir se contenter de ce qu'oifre la terre, et l'on se porte vers les mondes inconnus où désormais tendent tous les vœux. Ces vœux doivent être satisfaits, car ils sont légitimes ; ils naissent d'eux-mêmes, inévitablement, comme une conséquence propre de notre nature, et, ce qui prouve que la vie future sera meilleure que celle-ci, c'est qu'on y aspire.
Souvent je suis allé contempler sur le bord de la mer le firmament profond d'une nuit étoilée. Oh ! l'océan ! l'océan ! c'est l'infini réalisé, c'est l'insondable aperçu, devenu tangible, c'est l'immense inconnu qui se fait
larme, murmure, harmonie, caresse ; c'est l'éternité qui se circonscrit et se rassemble pour que l'homme puisse l'embrasser au moins du regard.
Je restais là des heures, des heures que j'ignore, car, alors, je n'appartenais plus à la terre. Parfois j'ai cru avoir des ailes et j'étais soulevé ; tous les mondes lumineux m'attiraient et j'étais prêt à prendre mon vol. Oh ! combien je sentais alors que je ne suis ici-bas qu'en fugitif, que j'y traverse une phase de mon existence, et que je ne peux pas plus avoir de terme que l'espace lui-même que je grav^ite par la pensée, jusqu'au dernier astre qu'atteint mon regard !
Malheur, malheur, à celui qui ne s'est jamais arrêté une heure pour contempler une nuit semée d'étoiles ! Il a peut-être raison de se croire mortel, puisque sa pensée ne dépasse pas sa sphère ni son horizon.
J'ai lu peu de choses sur l'immortalité de l'âme, à peine même l'entretien de Socrate avec ses amis la veille de sa mort. Je n'en ai pas besoin, parce que je ne tire pas mes arguments de la philosophie, mais de la nature des choses. Je n'ai qu'à me demander pourquoi je vis, je n'ai qu'à regarder un homme, chercher son regard presque toujours porté vers le ciel, contempler son front que les mondes ne peuvent remplir, pour savoir que ce qui, de cet être-là deviendra l'aliment des vers, n'est que son enveloppe de nerfs et de muscles, semblable à celle qui retient le papillon jusqu'au moment où il s'envole dans les airs.
25 Janvier.
Lecteurs, je suis à Montréal aujourd'hui, c'est-à-dire depuis huit jours, à Montréal, ville temble et superbe !
Il est heureux que je sois immortel, comme je l'ai déclaré dans ma dernière chronique ; sans cela la vie que je mène ici me tuerait en moins d'une semaine. Quels féroces bambocheurs que ces Montréalais de tout âge ! Depuis huit jours, ils me plongent dans le mixed-bitter, le cock-tail, le kii'sch et le bitter havrais, cet apéritif olvmpien inventé par un grec du Bas- Empire pour les estomacs fatigués et cependant encore pleins de convoitises.
Grands dieux ! quelle jauge il y a chez l'ho mme quelle immense capacité d'absorption ! Je ne suis pas un ivi'ogne, non, certes ; tous ceux qui me connaissent ont pu en juger à ma physionomie de cénobite ; c'est pour cela que je m'éjîouvante de la quantité que j'ingurgite, et je me demande combien il faut s'êti*e logé de tonneaux dans l'abdomen pour- devenir un vrai pochard.
O ma génération ! tu mourras embouteillée ; tu mourras do tes propres mains qui tremblent et peuvent à peine tenir le veiTe homicide ; tu mourras ginée, cocktailisée, whisky fiée ; toi, je te le jure, tu ne seras pas immortelle, tu dureras ce que durent les futailles et tu te lanceras dans le néant la main dans les cheveux.
C'est la i)Osition dans laquelle je me suis trouvé ce matin. Ah ! C[uel moment délicieux ! Y a-t-il une ivresse qui égale les titillations du cuir chevelu ?
Pour être vraiment grand comme le monde, il faut
s'être couché la veille avec l'aide de plusieurs amis chancelants, mais dévoués, et quand on s'éveille le lendemain, on est maître de l'univers autant qu'on l'est peu de soi-même.
C'est le moment ou jamais d'entamer une chronique, œuvre difficile lorsqu'on est à jeun, œuvre de prédilection lorsqu'on se souvient juste assez du lecteur pour lui rendre d'un coup tout le mal qu'il nous tait en une semaine.
Pour moi, je le regrette, je n'ai pas les lendemains féroces ; c'est sans doute là un des signes du ramollissement prématuré qui m'envahit. Quand un homme a le feu dans la tête et qu'il n'est pas furieux, c'est qu'il est bien près d'être idiot. Juste ciel!... Mais parlons des événements d'Europe.
ISTapoléon III est mort, c'est incontestable, et on lui en sait généralement gré, quoiqu'il se soit fait un peu tirer l'oreille j)Our en venir là. Malheureusement pour lui on ne peut l'oublier, et c'est le souvenir qu'il laisse qui est son plus terrible châtiment, Sedan n'était qu'un stigmate, la mort est un sceau impérissable, ineffaçable, mis sur sa vie. Il s'éteint sans avoir rien racheté, en prolongeant même les impuissantes espérances du crime avorté. Il a traîné jusqu'à la tombe le boulet de l'ambition coupable, et, ne pouvant plus dominer, il n'a jjas cessé d'être nuisible.
Pendant deux ans, à Chiselhurst, il a eu l'audace de conspirer encore et a voulu léguer à son fils l'héritage sordide de son règne. Spectacle hideux et qui
donne bien la mesure d'une époque ! Ce qui épouvante, c'est qu'il y ait des gens qui s'appellent encore euxmêmes bonapartistes ; il y a donc dans l'infamie un certain degré où le cynisme devient nécessaire, et quand on n'a plus rien à redouter de sa conscience, c'est donc une loi fatale qu'il faille l'étouffer pour échapper à ses retours possibles ? Napoléon soudoyant des journalistes pour défendre l'Empire, après l'opprobre de Sedan, c'est le gouvernement provincial payant des agents d'émigration pour hâter le déjîcuplement du pays.
Cette comparaison peut surprendre comme toutes les vérités crues dites brusquement, mais elle est aussi juste qu'une décision de l'empereur d'Allemagne.
Puisque je suis à ]\Iontréal, laissez-moi me reporter, seulement quelques minutes, au temps où je l'habitais d'un bout de l'année à l'autre, à cette époque où mes amis et moi nous étourdissions la ville de nos bruyants ébats, des éclats fantasques de notre gueuserie.
Quel temps ! nous étions une dizaine de fous qui n'avions d'autre souci que d'abréger notre existence ; quelques-uns d'entre nous ont réussi, hélas ! beaucoup trop vite ; ils sont restés sur ce chemin retentissant que je foule encore de mes talons usés ; les autres sont mariés, sont pères, sont presque riches, ô profanation ! Ils ont épousé et ils se couchent avec des bonnets de coton, et ils paient les robes de leurs femmes, et ils ont des cuisinières... et des bonnes, dieux vengeurs! et ils font des spéculations, les apostats, les déserteurs de notre glorieuse bohème.
Puisque je suis resté seul, je me venge d'eux et je leur fais des chroniques en échange des dîners et des
lunchs dont ils m'accablent, s'imaginant, par ce procédé vulgaire, étouffer la voix du passé et le cri de mon orgueil qui ne se refuse à rien et qui accepte par pitié pour leur splendeur. Grâce à eux, grâce à tous ces traîtres qui m'ont laissé comme un chardon envieux sur la route qu'ils sèment de fleurs, je n'ai pas eu le temps de faire des visites à des familles qui me sont chères et qui me prennent sans doute pour un ingrat. C'est ainsi ; jusqu'à présent je n'avais passé que pour insolvable, aujourd'hui je suis i;n oublieux; j'arriverai à ne plus être rien du tout, ne laissant pas même de quoi payer mon épitaphe. O mes amis ! vous auriez bien dû me prendre en société, et j'aurais pesé de tout mon poids dans la colonne des déjienses ; quant aux recettes, nous aurions noblement partagé en frères. Aujourd'hui vous me faites des politesses ; c'est bien joli, mais vous gardez les revenus. Soit; je vous charge de mes obsèques.
Maintenant, faisons des ajjpréciations. Savez-vous, Montréalais, que vous habitez la jjremière ville du monde ? Croyez-m'en, moi qui suis un voyageur, un cosmopolite ; je ne connais pas de ville qui ait grandi et se soit métamorphosée comme la vôtre en si peu d'années ; j'entends le développement suivi, régulier, constant, et non pas ces soubi'esauts qui tiennent de la magie, ces élancements électrique-; C[ui ont fait jaillir Chicago et quelques villes semblables comme par des coups de foudre. Montréal va vite, mais sans emportement; les particuliers qui ont de la fortune semblent tiers d'en consacrer une bonne partie ù l'em-
354 CHROXIQUES
bellissement de leur ville, et ils se bâtissent pour cela des palais qui, toutes proportions gardées, n'ont pas d'égaux dans le monde.
Ce qui étonne, c'est que cela se fasse dans une ville où l'accroissement de la population n'est nullement en rapport avec celui du commerce et de la richesse. On dirait de Montréal : " C'est une ville de millionnaires," mais on la croirait habitée par 500,000 âmes; elle a l'étendue, le déploiement d'une grande métropole, tandis que sa population ne dépasse pas celle d'une cité de quatrième ordi'e. Cent vingt mille âmes poiu" Montréal, c'est presque humiliant. Allons ! qu'est donc devenue notre race de patriarches ? Où sont-ils ces enfants qui se comptent par dizaines autour de chaque foyer ? Tudieu ! est-ce que nous dégénérons? Pas encore ; mais cela viendra vite ; car nous faisons pis, nous émigrons; les plus forts partent, laissant derrière eux tous les rabougris et les vieux garçons comme moi dont on ne peut plus rien attendre, et qui s'éreintent à prouver qu'ils sont inutiles.
MATHIEU vs. LAFLAMME. (i)
(breach of promise.)
18 Février.
Je trouve que cela est odieux; je trouve que- les loi.? humaines sont trop souvent en contradiction flagrante avec la nature. Enlever à la femme le droit d'être trompeuse, perfide et parjure, droit qu'elle exerce depuis le temps de la mère Eve, c'est supprimer la femme. Il n'y en a plus : là, vous êtes bien avancés, juges de la terre qui judicatis mulieres.
D'abord, le suprême du ridicule, c'est de vouloir juger les femmes : ces reptiles suaves ne veulent pas être jugés. La femme aime qu'on l'adore ou qu'on la batte; l'amour ou la force, la crainte ou la passion; mais être condamnée aux termes de l'article XX... d'un code saxon quelconque qui date de bien avant la conquête normande, cela est pour elle aussi humiliant qu'illogique et monstrueux.
De même que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, de même le mariage a été donné à la femme pour déguiser son inconstance ; mais lorsque, malheureusement, cette inconstance
(l) A propos de la rupture d'un engagement matrimonial, de la part de Mlle Laflamme, tiancée du docteur Mathieu, dentiste de Montréal, et du procès intenté par ce dernier contre la dite demoiselle.
éclate avant les épousailles, il y a un tarif qui i-ègle tout. L'homme se soxiviendra éternellement de la pomme et il s'en vengera de toutes les manières. Ce qu'il ne reconnaît pas toutefois, c'est que le père Adam n'a pas été plus mal inspiré, il y a six mille ans, que ses fils ne le sont tous les jours. On n'est pas plus avancé aujourd'hui que l'était ce père commun de tant d'imbéciles ; peut-être l'est-on moins. Si l'homme à découvert la vapeur, la femme a découvert \a.flirtation, qui est la vapeui" et l'électricité combinées. Découvrons et emjîloyons, si nous voulons, toutes les forces de la nature, nous viendrons toujours nous briser contre cette créature en apparence faible, molle, craintive, mais qui résume en elle toutes les forces connues et inconnues.
La femme ! profondeur mystérieuse et terrible ! poui* bien y voir il faut être aveugle. Les tribunaux ! elle s'en moque bien ! Est-ce que Dieu ne l'avait pas condamnée dès le premier piège qu'elle tendit à l'homme, et cela l'a-t-il corrigée ? Au contraire ; puisqu'elle était tombée, elle s'en prit à sa victime; c'est toujours comme cela que la femme i-aisonne. Il lui fallut, dès sa chute, un souffre-douleur, une pelote sur laquelle elle plantât ses épingles à travers les âges ; et l'homme, avec son air bête et sa confiance bonace, lui sembla l'objet propre à la chose.
Maintenant il y a un tarif, cela devient sérieux ; les rôles vont changer. L'homme a eu là une lueur d'intelligence : dans un siècle où tout est affaire d'argent, si la femme est prise par la bourse, on court le risque qu'elle soit constante ou du moins qu'elle le paraisse ; épouvantable perspective ! Car, remarquez bien que la
femme est tout apparence, tout dehors ; c'est son talent à elle de paraître aussi vraie que la vérité, aussi franche que l'acier trempé. Si donc elle -psiie, nous sommes coulés, rasés, flambés. Il faut y réfléchir, législateurs, maris et futurs maris. Mieux vaut cent fois faire une expérience qui coûte mille dollars en voitures et en meubles que d'en faire une qui rend ridicule pour la vie, sans même avoir pour soi les sympathies de son sexe.
Pour moi, homme, si j'avais le malheur de m'être fiancé dans un moment d'oubli, je tâcherais de me sortir de là coûte que coûte ; j'engagerais mes chroniques pendant dix ans, s'il le fallait, et je paierais même pour qu'on me poui-suive en dommages-intérêts, préférant payer de ma bourse que de ma personne.
Depuis le récent arrêt qui vient de condamner une descendante d'Eve coupable seulement de s'être trompée d'éjjoque, les jeunes filles sont furieuses, surtout les héritières, bien entendu. Dans les premiers transjîorts de leur effroi, elles s'imaginent qu'elles ne j^ourront plus tromper personne et qu.e, dès lors, leur rôle ici-bas est fini. J'ai reçu d'elles une vingtaine de lettres, toutes plus pressantes les unes que les autres, qui me supplient de revendiquer leurs droits. Je leur rendrais avec enthousiasme ce service si je pouvais compter que l'une d'elles seulement voulût me tenir en dehors de la loi commune, me faire l'honneur de ne pas me prendre à priori pour une dupe, simplement parce que je suis un homme ; je lui assurerais en échange un droit exclusif sur moi.
Ce que je demande à cette femme idéale est bien difficile, c'est vrai ; mais aussi, diable, ce que j'o&e l'est bien plus. Arriver ainsi d'un bond à la vertu absolue, sans apprentissage !
En principe, j'approuve le docteur Mathieu et je le déclare hautement : dans la pratique, ce qu'il a fait ne vaut rien. L'homme a déjà tout contre lui dans sa lutte avec la femme ; s'il ne peut au moins avoir avec lui la loi, la loi qu'il a faite poiu* se protéger, pour se garantir surtout contre cet être prétendu faible qui le terrasse invariablement, chaque fois qu'il ose se mesurer avec lui, alors fermons boutique, donnons notre démission. Je sais que ce que j'écris en ce moment ruisselle de contradictions, qu'un paragraphe dément ou détruit celui qui le précède : mais comment parler autrement lorsqu'il s'agit des femmes ? Vouloir faire de la logique avec elles, c'est vouloir aller jusque devant le- tribunal : or je ne suis pas prêt à conclui-e avec ce rigorisme, fût-ce même en vue de faire payer mes meubles.
Cependant l'exemple donné par le malheureux ou l'heureux docteur peut avoir du bon pour les gens d'affaires. Faire sa cour deviendra une nouvelle spécialité financière ; il y aura des hommes exprès qui entreprendront des fiançailles et les feront souscrire par actions. A chaque petite visite rendue par le futui* à sa fiancée, les actions feront hausse; à chaque chaise de paille, à chaque oreiller qu'il achètera, prime. S'il se fait serrer l'index ou l'annulaire de cette façon éloquente qui est le langage du silence, deux cent, trois cent pour cent ! Il y a des fortunes à réaliser dans ce geiue d'opérations, comme on dit en style de commerce. Il
est malheureux que je manque de l'esprit d'entreprise nécessaire.
Avant de quitter ce sujet aj^pétissant qui est pour moi, vieux garyon, intarissable, (car j'en sais long làdessus, moi qui ai été traité comme le docteur Mathieu au moins trente-trois fois,) je veux donner un conseil. Le suivra qui pourra. N'allez jamais devant les tribunaux contre une femme; c'est parfaitement juste, logique, sensé, mais c'est détestable.
Malheureusement ce n'est pas la raison qui gouverne le monde, c'est le préjugé. Or, le préjugé sera toujours plus fort que la loi. Votre exemjîle ne sera jamais beaucouj) suivi, quelque louable qu'il soit dans un cas particulier. Il ne servira tout au plus qu'à donner des espérances aux jîleutres et à tous ces j^etits cuistres vils qui se faufilent dans les familles en calculant d'avance le prix de leur évincement. Ne poursuivez 23as la femme, parce qu'il n'y a pas de tribunal qui puisse l'atteindre ; elle est au-dessus comme en dehors de la loi ; ce qu'elle vous paierait en dommages, vous le perdriez dix fois en considération ; et puissiezvous monter à ce prix trois maisons, vous ne monteriez jjlus un seul ménage. Mais, servez-vous de ses armes, rendez-lui ce qu'elle vous fait, jouez son jeu. Quand elle vous verra aussi fort qu'elle, soyez assuré de sa loj'auté et de sa constance. Rien ne i^lie, rien ne cède comme la femme, mais à la condition qu'on la batte sur son terrain. Essayez cela et vous réussirez, dût-il vous en coûtei" d'abord vingt défaites. Ce noviciat fini, vous serez le maître et toutes les femmes seront folles de vous; mais, hélas! vous ne serez plus fou d'elles
27 Février.
Enfin je Tai vu, je l'ai vu, je l'ai vu le contrat !
Il a été ti-aduit dans ce style particulier aux traductions, incompréhensible en langage ordinaire. J'ai saisi toutefois, ou plutôt j'ai deviné certains passages ; l'un d'eux m'a éj)0uvanté. Il était j)0urtant bien entendu que le gouvernement ne devait j^as construire le chemin du Pacifique, qu'il l'abandonnait aux compagnies privées et que le peuple, le pauvre peuple, ne serait ]ias soumis à de nouvelles taxes poui* payer cette monstrueuse splendeur. Eh bien ! voilà une décejîtion nouvelle. Il est dit que la confédération ne fera que des dupes.
Pour ce chemin que le gouvernement ne devait pas construire, il donne trente millions ! Or, c'est là une taxe de trente millions payée du coup. A la session prochaine, pour une raison ou pour une autre qui ne sera pas la véritable, on nous flanquera un di'oit de cinq pour cent plus élevé sur un objet quelconque. Sous prétexte de moralisation, on rendra le tabac et les liqueurs inaccessibles aux petites boiu*ses, qui sont les plus nombreuses. Je n'ai jamais compris, entre parenthèses, pourquoi les petites bourses, étant les plus nombreuses, ce ne soient pas elles qui gouvernent. Le régime constitutionnel est donc aussi lui une duperie !
Nous paierons, c'est superbe, et dans vingt ans nos petits-fils, au lieu d'aller à Cacouna, iront prendre les bains dans le lac Supérieiu- ou dans les ondes de la Sascatchewan. Quelle perspective ! Avoir à soi, sillonnée par un chemin de fer à voie large, (il faut bien que ce
soit une voie large, il y a tant de terre dans ce pays là !) avoir à soi, dis-je, toute cette immense région de l'ouest entre le 49e et le 5*7e degré de latitude nord ; faire reculer les ours blancs, les visons et les chats sauvages jusqu'au pôle, qui est Vadossement de l'Amérique Anglaise, comme l'a dit un ministre célèbre ; posséder avec cela des embranchements qui multiplieront les aspects du désert ; faire venir le bois de corde du flanc des montagnes Eocheuses, expédier aux innombrables populations de la Colombie Anglaise du fromage raffiné et même de la tire, par des trains spéciaux, c'est là une de ces grandes conceptions qui exigent qixe tous les membres d'un ministère soient des hommes de bronze ! En revanche, les directeurs de la nouvelle compagnie seront des hommes d'acier hein! quoi ?
Avez-vous remarqué une chose toute naturelle et qui cependant arrive rarement ? c'est que l'abdication du roi Amédée coïncide exactement avec celle de nos ministres. Je ne soupçonnerai jamais le roi Amédée de s'être entendu avec le chef du gouvernement ])rovincial pour laisser ainsi au dépourvu deux peuj)les dont l'avenir est maintenant brisé ; mais il y a au moins là quelque chose de fatal ; c'est la logique de l'imprévu. Amédée s'en va absolument comme l'honorable Hector Langevin laisse Ottawa pour Québec ; pas de bruit, pas de violence, pas de révolution. Voici un fait singulier. Deirais vingt ans, ce n'est que lorsque des prétendants quelconques montent sur un trône qu'il y a des massacres. Quand ils sont obligés de le
quitter, on s'en aperçoit à peine. Pauvre roi d'Espagne ! il était pourtant un des meilleurs et des plus rares, puisqu'il n'a pas voulu gouverner contre la volonté nationale. Il lui eût été si facile pourtant de faire tuer une vingtaine de mille hommes ! Décidément les rois vont devenir méconnaissables.
10 Mars.
Depuis trois ans je cherchais un principe auquel me rattacher dans la confusion des choses sociales, politiques et morales ; le bleu et le rouge aj-ant disparu poiu' être remplacés par des nuances, toutes les transformations et les atténuations me laissaient perplexe. J'étais comme dans une mêlée où je me connaissais à peine moi-même. Ari-iver à douter de soi, c'est l'idéal du scepticisme ; je glissais donc sui* cette pente où mon identité devenait de plus en plus incertaine à mes jeux, lorsque, tout à coup, la Minerve m'a tiré de ce chaos par un de ces aphorismes vainqueurs, une de ces maximes lumineuses qui font le soutien des peuples et les ramènent au sentiment do leurs destinées.
Cette maxime peut se formuler ainsi :
" Quiconque n'est pas chef de parti, mais simplement sous-chef ou lieutenant, n'a pas le droit de donner des dîners."
Cela n'admet pas de réplique et il ne manque à cette formule que d'ajouter ce qui en découle comme corollaire rigoureux : '-Quiconque n'est que simple membre d'un parti et n'y exerce aucun pouvoir, n'a pas le droit de mander."