CHRONIQUES 3G
Si l'on veut savoir maintenant ce qui a amené la Minerve à rappeler cet axiome, méconnu dans la longue l^ossession du pouvoir et le soin assidu des intérêts privés, nous dirons que c'est à proj)OS du premier dîner public donné par M. Hector Langevin après dix années de ministère. M. Cauchon, dans un récent article du Journal de Québec, blâmait l'honorable ministre de s'être un -pen fait attendre et de ne recourir à la ressource suprême de la table que dans un cas désespéré. Ce reproche paraissait plausible aux esprits non familiarisés avec les vérités fondamentales, mais lu Minerve eût bientôt rétabli le caractère et les devoirs de chaque condition ;
" De quel droit, dit-elle, M. Langevin, jusqu'à ce jour simjjle lieutenant de M. Cartier, aurait-il convié à un banquet les membres du parti conservateur ? La modestie, le désintéressement de M. Langevin durant le cours d'un commandement subalterne, sont non seulement des titres réels à la considération, à l'estime et au resjDcct de tous, mais encore l'assurance la plus formelle de ses capacités de chef."
S'il ne faut d'autre garantie, pour devenir un bon chef, que de ne jamais déboucher le Champagne ni offrir des perdreaux aux choux, il est indéniable que notre pays est une pépinière de gens propres aux rôles secondaires. La frugalité de M. Langevin, qu'il n'a pas hésité à faire partager, pendant dix ans, aux dociles adhérents de l'homme de bronze, devient un signe de mérite assez commun. "Pour savoir commander, ajoute la Minerve, il faut savoir obéir." Faut-il conclure de là que l'honorable ministre, à force d'assister aux dîners de son chef, a appris à en donner à son
toui" ? C'est fort méritoire; mais que l'on mette dix ans à acquérir cette ca2')acité, voilà ce qui rend l'axiome d'une pratique trop restreinte et d'une conception trop difficile.
J'admets que le ])rincipe établi par la Minerve n'a même pas besoin d'être discuté, mais il met lord Dufferin dans une situation formidable. En effet, lui seul va être chargé désormais de faire manger à toui* de rôle les députés de droite et de gauche ; les lieutenantsgouvei"neui"S n'y auront plus aucun droit. En outre, et ce qui est bien plus terrible, l'honorable Langevin, en supposant quïl reste au pouvoir une session de plus, va y laisser toutes ses épargnes. Avant de formuler son axiome, la Minerve aurait bien pu songer qu'il va devenir ruineux pour son chef d'occasion, celui que la fîTtalité lui impose aux dernières heures, et qui n'est à la tête que pour avoir bien su tenir la queue, comme la Minerve le reconnaît elle-même.
En voulant trouver une excuse à la longue persévérance de son chef dans l'obéissance, la Minerve ne craint-elle pas de le réduii-e au désespoir et de lui enlever le fruit de tant de labeurs parcimonieux ? Mettre l'honorable Hector dans une obligation semblable à celle où se trouvait l'homme de bronze qui, lui, n'épargnait rien, et qui ne gouvernait souvent qu'à force d'omelettes et de galantines, c'est ériger la cruauté en principe, c'est vouloir faire une victime au nom d'un axiome, sacrifier le compagnon du bain à une formule, et, pour le plaisir d'émettre une vérité
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éclatante, imposer un carême général à mie population affamée.
Il y a plus. Les députés ministériels, auxquels la Minerve envoie cet axiome absolument comme si elle leur jetait un biscaïen, seront décontenancés. Ils ne croiront pas à sa réalisation ; et, par suite de la faiblesse inhérente à la nature humaine, ils sacrifieront le principe en écartant l'homme si peu fait jiour le représenter.
Voilà où conduisent les formules gastronomiques.
L'honorable Langevin n'aura pas seiilement la consolation d'avoir osé à propos, en escomptant les devoirs de la conscience par les sensations de Vestomac, comme le dit encore la Minerve dans un style qui ne manque pas d'ampleur, ni même d'ampoule, ni même de jjathos inintelligible. Il aura préparé un dîner pendant dix ans, et cela ne lui donne pas un seul comté dans le district dont il prétend représenter les opinions ! Il aura fait casser des œufs et beaucoup de mâchoires
d'électeurs, pour voir ses créatures repoussées
unanimement dans chaque élection ! 0 principes ! que vous coûtez cher, et que V obéissance est une vertu funeste !
M. Langevin a fait présenter M. Jean Blanchet à la Beauce : battu par douze cents voix. — Il a fait présenter M. Philias Huot dans Québec-Est : battu par huit cents voix. — Il a fait présenter M. Brousseau dans Portneuf : battu. — Il a fait présenter M. Eouthierdans Ivamouraska : battu. — Il a fait présenter M. Cimon dans Charlevoix : battu par sept cents voix. — Il a fait présenter M. Adolphe Caron dans Bellechasse : battu aussi par sept cents voix ; de telle sorte que jM
Langevin, repoussé partout, devra chercher sur la carte une nouvelle province à annexer au Dominion, pour combler tant de vides et se refaire une majorité. Toujoui's entraîné par cette vertu de l'obéissance que les singes possèdent à un degré surprenant, M. Langevin a voulu imiter son maître jusqu'au bout et s'entourer de nullités, de pantins, d'automates. Il n'a pas compris que le règne des crétins n'est pas illimité, et que c'est un fait anormal que le gouvernement des peuples par les imbéciles. Un homme, à force d'audace et de mensonge, et servi par la profonde ignorance de la masse, peut quelque temps escamoter le pouvoir, mais il ne peut être suivi impunément et remplacé par un homme qui n'a que des velléités, des convoitises, et seulement les obliquités louches du cynisme dont le premier avait toute l'impudeur agressive et dominatrice. Pour succéder à M. Cartier, il ne faut pas attendre le moment où il croule ; il faut avoir tous ses vices et non pas seulement les afficher ; il faut avoir autre chose que les vertus négatives qui ne conviennent qu'aux impuissants.
jSTous assistons à un l'éveil de l'opinion aussi subit qu'il est général. Jamais pareil revirement ne s'était vu dans notre pays. Cela a commencé du jour où sir George, jusqu'alors possesseur par le droit de la force de Montréal-Est, s'est trouvé tout à coup n'être plus que le représentant de vingt-et-un métis, de six blancs et de trois ou quatre sauvages. Encore a-t-il fallu qu'on les lui otïrît. Maintenant il ne ])eut pas
même voter par procuration dans ce parlement où il étouffait tout avec sa majorité accroupie..
Pendant son règne, les Canadiens-Français n'avaient de voix à la Chambre que pour voter. Quant à la langue, ils n'en avaient pas ou n'osaient s'en servir de peur de lui donner le coup-de-grâce (1). Aujourd'hui la belle langue française a repris ses droits et se fait écouter, par la seule raison que les députés bas-canadiens nouvellement élus savent la parler. Aux ignorants, aux aplatis et aux satisfaits opaques a succédé une phalange de jeunes députés instruits, formés à la parole, connaissant leur histoire et leur droit, et faisant figure, quand leurs prédécesseurs ne faisaient que des ombres. Désormais la province de Québec ne joindra plus au désavantage de la minorité celui de l'incapacité et de l'ineptie ; ses représentants ne sei'ont plus des automates mus par des dîners et des cock-tails. S'il leur arrive, par condescendance, de manger du dinde officiel, ils n'en seront pas farcis, et le Champagne, au lieu de les abrutir, prêtera des ailes à leur imagination.
L'honorable Hector n'a pas compris, en donnant son premier dîner si tardif, que les estomacs diffèrent en même temps que les cerveaux. Que de choses il n'a pas comprises, toujours parce qu'il n'était qu'obéissant, et qu'il ne suffit pas, malgré le proverbe, de savoir obéir pour savoir commander ! La Minerve a tort d'en vouloir faire un chef par la seule raison qu'il a été bon soldat. Si on lui ôte l'exercice de l'obéissance, que lui restera-t-ildonc, grands dieux ! et quelles
(l) Allusion au français horrible que parlaient bon nombre des députés.
destinées nous réserve-t-on avec un homme qui n'a appris que l'usage des signes, et qui veut s'en servir avec une armée formée à une tout autre école !
Dans le district de Québec, nous ambitionnons aujourd'hui autre chose que de danser sur la corde et d'exécuter des battements de pas au commandement d'un jongleur. L'obéissance y est devenue une vertu fort compromise ; la docilité n'a plus d'avenir et les traînards restent en arrière tout seuls sans pouvoir retenir plus longtemps la masse rendue à l'intelligence et aux idées. Si M. Langevin avait appi-is autre chose qu'à emboîter le pas, il se rendrait compte du changement des temps, et en se rendant ce compte facile, il les jugerait désormais imjDossibles pour* lui.
28 Avril.
Il pleut, il grêle, il neige ; un rayon de soleil par ci par là, des entassements de glaçons dans les rues, des chaos insondables, des trottoirs à moitié dénudés, des passages étroits entre des monceaux de glace et des ornières pleines de neige fondue, un fumier flasque qui vole en éclats sous le pied, des maisons qui suintent, des chariots que mille travailleui-s, interceptant le 2:>assage, emplissent de glace souillée et d'ordures de toutes sortes, des débris s'ajoutant aux eaux crottées qui se cherchent en tous sens une issue vers les égoûts, voilà le printemps à Québec, précurseur de la belle saison, l'énovateur de la vie ; voilà ce qui s'appelle retrouver les beaux joui*s, sortir d'une léthargie de six mois et renaître sous le soleil !
Cette année, renaître sous le soleil signifie jDasseià travers dix j)ieds de neige, quelquefois vingt ; il y a même des poteaux de télégraphe complètement enfouis qui, eux aussi, vont renaître sous le soleil. Dans les cours de certaines maisons, la neige domine les toits ; il y a jusqu'à des rues entières où, pendant un mois, les locataires n'ont eu d'autre issue que par les lucarnes. Maintenant que la neige a fondu de moitié, ils sortent par les fenêtres du troisième ou du deuxième étage, suivant le cas ; c'est ainsi que fait John A. MacDonald, bloqué \yàv la motion Huntington. Il lui faut descendre d'étage en étage jusqu'à ce qu'enfin il arrive à la porte qui l'attend avec la débâcle.
Tous les printemps c'est la même chose dans cette ville en compote où tout le monde se plaint et où tout le monde laisse à l'abandon s'entasser devant sa porte des monceaux de fumier et les ordures de toute la province. Avec cela que le pont de glace est inébranlable; il résiste à la pluie, au vent, au soleil, aux prières de 60,000 âmes en état de grâce et toutes puissantes au ciel. Les ponts de glace sont des châtiments, ils ont l'impassibilité d'une sentence ; jour par jour, je dirai heure par heui-e, on va regarder si l'un des grands dissolvants de la saison entame sensiblement cette épaisse couche qui tient notre fleuve captif, et, chaque fois, c'est une déception nouvelle.
Depuis trois jours le j)ont n'a pas bougé d'une ligne. A trois ou quatre cents pieds seulement de l'endroit où il s'arrête, les voitures passent comme en plein cœur d'hiver, et l'on voit, presque sur la limite même de cette prison de glace, un bateau à vapeur tenter d'impuissants efforts pour en sortir. " Quand on aura le