Y0 CHRONIQUES
chemin de fei* du Nord, disent les pauvres Québecquois, on se moquera du pont de glace." Eh oui ! mais en attendant, ils ne l'ont pas ce chemin tant désiré, et c'est le pont de glace qui se moque d'eux.
Je vois des choses inouïes. Figurez-vous qu'au lieu de ramasser le fumier délayé qui inonde les rues et de le porter sur les terres, quelques pauvres diables s'amusent, ça et là, à en détacher, avec de petits grattoirs, de légères parties et à les j^ousserdans les égoûts, pour les boucher sans doute. Le soir, il n'y a plus de gaz dans les rues. Pom*quoi ? parce qu'elles sont impraticables et que, le joui- même, on a toutes les peines du monde à ne pas se rompre le cou dans les mille trous et bosses qu'y pratique la débâcle. On se fie à la lune poiu" l'éclairage des rues, comme si la lune n'était pas le plus inconstant et le plus perfide des astres, comme si le moindre nuage n'était pas pour elle un prétexte excellent pour nous envoyer paître. Du reste, la lune est le satellite de la terre, c'est tout dire. Depuis quelques jours on démolit deux portes, celle du Palais et celle de la côte Léry. Il en restera encore une, renouvelée à grands frais il y a sept ans, celle de ' la rue Saint-Jean. Combien faudra-t-il de temps encore pour qu'on se décide à démolir tous ces vieux remparts qui font à la capitale comme un bandeau de débris ? Nul ne peut le dire ; c'est le secret de l'honorable M. Langevin, ministre des travaux publics, qui est trop occupé d'élargir les canaux pour élargir les rues et donner de l'air à une population suffoquée. Pourtant, c'est au milieu de cette population que se trouvent ses
commettants. Mais il en est partout ainsi ; l'homme, arrivé au faîte des grandeurs, oublie toujours les vils instruments qui l'y ont porté ; et M. Langevin, qui n'est jjas du tout une exception aux mortels vulgaires, se venge de la bassesse de son élection en tenant, dans le même statu quo et ceux qui l'ont élevé et ceux beaucoup plus nombreux qui l'ont ignoré.
Que c'est ennuyeux de dire toujours les mêmes choses ! Eh ! morbleu, donnez-m'en donc de nouvelles. Est-ce que nous n'habitons pas également, vous et moi, les villes du Canada, les plus monotones de l'univei-s ? Y a-t-il ici des théâtres, des cafés, des places publiques, des endroits de réunion où les hommes se rencontrent, échangent des idées et reçoivent le contact quotidien des hommes d'autres pays ? Y a-t-il entin une vie sociale chez nous ? Y a-t-il même, dans ce pays constitutionnel, une vie publique qui fasse naître des incidents et fournisse des objets dignes d'occuper l'attention ? Non, tout est muré, claquemuré, chacun vit chez soi ; mille tonnerres, mille sabords ! est-ce qu'on ne sortira pas de là avant la fin du monde ? Je me morfonds et je m'étiole dans le vide, je m'entoure de visions, je me crée une vie factice et j'enfante des mondes tout autour de moi, afin de pouvoir me débattre dans quelque chose et d'échapper aux étreintes glacées du néant. Mais crac ! dès que j'ai amoncelé des chimères infinies, que j'ai jjeuplé ma solitude de fantaisies innombrables, je me retrouve tout à coup tout seul, plus seul qu'auparavant. Par la sang-dieu ! ce n'est pas vivre, cela,
et les Modocs ont cent fois plus de plaisii' que tous les Canadiens ensemble.
Dans le cours de l'hiver nous avons été plus d'une fois trois, quatre et cinq jours sans malles ; il n'y avait plus qu'à répéter les vieux cancans, à redire les médisances cent fois rebattues sur le com^Dte de tous les amis possibles. Maintenant la malle arrive à peu près tous les jours, entre trois et quatre heui-es de l'après-midi ; mais chose étrange ! les cancans sont restés les mêmes. Oh ! les cancans, voilà une industrie nationale qu'aucune grève n'atteint. Pour les autres indvistries, c'est une grève continuelle dans Québec, une grève sans grévistes ! voilà le prodige de l'art. Vous en étonnezvous ? C'est bien simple, c'est aussi simple que c'est accablant. Vous voulez, par exemple, fonder une entreprise nouvelle ; c'est une entreprise dont le besoin se fait sentir, dont les avantages sont démontrés, reconnus ; depuis longtemps on en parle, depuis longtemps on regrette de ne pas la voir établie. Vous vous mettez à l'œuvre avec des capitaux, mais pas tout à fait assez pour compléter le matériel ou l'outillage nécessaire ; naturellement vous vous adressez à ceux qui sont en mesure de vous faire des avances, de favoriser cette entreprise destinée immanquablement à j'éussii*.
Vous frappez à la porte des capitalistes. Ici, un capitaliste, c'est un thésaurisexu-, un homme qui place dans les banques ou prête aux pauvi-es diables d'habitants afin de prolonger de deux ou trois années leur eéjoui- en Canada. 11 y a aussi un certain nombre de vieux bonshommes chétifs, râpés, aux collets reluisants, sorte de rats émaciés, sui* deux pattes, qu'on croii-ait
sortir de quelque ruine grecque ou romaine, parfois très corrects dans leur redingote demi-séculaire ; ceuxlà vivent de leui" argent prêté à quinze ou vingt pom* cent. Ces compères ont leur commères, vierges ou veuves antiques, détachées des liens de ce monde dont elles ne perçoivent que l'intérêt,, jaunes, tannées, on les dirait même salées et fumées, dans un bon état de conservation pour l'autre monde. Ces tendres haridelles n'ont qu'un souci, savoir au juste de combien elles peuvent dépasser dans leurs prêts l'intérêt canonique, sans se précipiter dans les feux infernaux à côté de Belzébuth, dont elles ont horreur en sa qualité de démon masculin. Prêteurs des deux sexes sont les taupes qui habitent la ville en ruines et se font des trous dans sa poussière.
Mais vous frappez, comme nous le disions, à la porte des caj)italistes. " Ah ! c'est vous, mon cher monsieur, enchanté de vous voir ; vous voulez de l'argent, n'estce pas? bien, bonjour; pas d'affaires." Tous ferez ainsi le tour de la ville pour trouver deux mille dollars et vous ne les aurez pas, et ceux qui les refuseront se plaindi'ont comme vous de la m.esquinerie et de la léthargie des Québecquois. Ici, il n'y a que trois ou quatre genres d'affaires qui se maintiennent; les gens à moyens n'osent sortir de la routine, de la seule et même chose à laquelle ils ont été habitués ; ils ne comprennent pas la solidarité des industi'ies et ne voient j)as qvie du succès de l'une dépend celui de l'autre. Le commerce est ignorant et puéril comme tout le reste : " Si ce que je fais réussit, pourquoi vous aiderais-je à faire autre chose ? faites comme moi." Voilà le langage que l'on tient en tout temps ; aussi toute l'activité
humaine est-elle comprimée dans une sphère étroite et forcée de subii' les étreintes de traditions invariables.
Voilà deux ans passés que je dis la même chose sur Québec, et Dieu sait combien longtemps encore on le dira après moi. Mais je ne me lasserai pas quand bien même je lasserais tout le monde ; je suis plus énervé encore que mon lecteur, mais j'irai jusqu'au bout. Si vous voyiez comme moi tout ce qu'il y a d'étroitesse et de lésinerie, jusque dans les détails les plus ordinaires, si voiis étiez témoin journalier de cette fayon de vivre retenue des petits boui'geois de France, si, comme moi, vous aviez été enfermé durant trois hivers consécutifs dans ce tombeau de glace, coupé du reste du monde, battu par l'infatigable nord-est, abasourdi par les cancans de milliers de langues jeunes et vieilles, voue seriez pris de cruels accès d'hydi'ophobie et vous mangeriez de vos compatriotes.
Heureux ceux qui peuvent s'échapper ! j'envie tous les Canadiens qui émigrent et qui peuvent gagner soixante à quatre-vingts dollars par mois aux Etats-Unis. Hier, il en arrivait trois cents dans le même train, venus des paroisses d'en bas ; on a beau répéter au peuple qu'il y a toute espèce de grandes enti-eprises publiques en perspective, que les chemins de fer, les canaux, les havres, les routes vont donner de l'emploi à des milliers d'ouvi-iers, c'est comme si l'on chantait un refrain chimérique. Des salaires qui, il y a quelques années, eussent retenu chez nous toute une population industrieuse, sont aujourd'hui regardés comme une misère : " Nous gagnons le double aux Etats-Unis;
voilà la réponse invariable. Aussi, pour conserver le reste des travailleurs, va-t-il falloir élever à un niveau excessif le prix de la main-d'œuvre. Hé quoi ! que voulez-vous ? Après un hiver où il est tombé de dix à quinze pieds de neige en moyenne, voilà qu'il neige encore, aujourd'hui, le 28 avi'il ; il y a déjà deux pouces de cette manne sur le sol, les rafales soufflant du fleuve nous aveuglent, on reprend ses fourrures et ses mocassins ; c'est éternel. Et dire qu'à la fin de sejDiembre on recommencera encore à geler, on reviendra de la campagne tout grelottant, et la neige retombera comme de plus belle à la fin de novembre pour ne pas cesser pendant six mois ! O mon Dieu ! est-il donc vrai que, dans votre justice infinie, vous ayez voulu que les Canadiens expiassent les péchés du reste des hommes !
11 Juin.
La mort, l'horrible mort frappe, abat, fauche, moissonne de tous côtés ; on a beau prier l'odieuse invisible, plus elle frappe, plus elle se bouche les oreilles et nous laisse prier. Il semble qu'il y ait comme un crêpe constamment suspendu sur la pauvre vieille capitale ; nombreux sont les foyers en deuil, nombreux sont les cœurs attristés. On meurt, on meurt partout, à chaque porte; les églises frémissent du chant des libéras, les cortèges funèbres défilent à toute heure et les vivants ne semblent avoir plus d'autre office à remplir que de reconduire à la tombe leui's amis disparus.
Ce matin, on enterrait ce cher et regretté Dessane, un artiste éminent qui, depuis vingt années qu'il est
en Canada, s'est voué à une vie d'incessants et pénibles labem-s. On avait conservé poui* sa mort, arrivée dimanche dernier, toutes les décorations funéraires qui ornaient la cathédrale lors du libéra officiel chanté en l'honneiu' de sir George. Ces décorations étaient de longues draperies noires et blanches s'étendant d'un côté à l'autre de la nef. des crêpes couvrant les autels, des tableaux, enfin des tentures déployées du haut des jubés et entoiu-ant la vaste église d'un cercle lugubre.
Je ne sais pourquoi, mais toutes ces décorations, disposées à grands frais et rendues imposantes bien plus par la j^ensée de la mort que par leur seul aspect ou la solennité de la circonstance, avaient, au simple enterrement de Dessane, une physionomie de douleur et de regret qu'on eût en vain cherchée lors de l'orgueilleuse et excessive démonstration faite à la déj)Ouille du ministre canadien.
Jamais, non jamais, malgré tout l'éclat dont on a voulu l'entourer, malgré la pompe de commande et toutes les marqties extérieures d'un deuil public, cérémonie funèbre laissa-t-elle moins d'impression, eût-elle une physionomie plus indifférente, plus froide, plus éti'angère. pour ainsi dire, à son objet. Une foule énorme de curieux assistaient à un spectacle, mais il n'y avait jîas un visage, pas même un visage officiel capable de revêtir seulement l'apparence de la tristesse- On avait convoqué les différentes professions, les différents corps sociaux à former en ordi-e le cortège funèbre ; on avait fait un programme qui annonçait la participation sans restriction de toutes les classes au malheur qui frappait une ftimille, un gouvernement, un parti ; longtemps à l'avance une somptueuse mani-
festation était organisée, le canon retentissait du haut de la citadelle, le parlement et le bureau de poste, deux édifices du gouvernement, déployaient dans l'air d'immenses tentures qui traversaient les rues ; une chapelle ardente avait été dressée par des mains habiles à bord du bateau qui contenait les restes du chef tory, un corbillard, traîné par six chevaux et accompagné de huit honorables portant les coins du drap, avait été commandé pour la circonstance, rien enfin ne manquait aux apprêts, et le 9 juin 1873, jour de l'arrivée du steamer Prussian, allait devenir un jour à jamais mémorable, à jamais empreint dans la mémoire du peuple de Québec.
Hélas ! l'administration propose et le peuple dispose . Jamais convoi d'homme public ayant joué un grand rôle n'a reçu moins d'hommages spontanés, ni ne fut à la fois entouré d'un pareil déploiement de démonstrations extravagantes, excentriques, frisant presque le ridicule par leur exagération, je dirai même par leur inconvenance. Ce n'est pas un jugement que je porte en ce moment ; je ne fais que constater, je ne me fais que l'écho d'un grand nombre d'appréciations plusieurs fois répétées et presque toutes analogues.
A la place des différentes professions, des différents corps convoqués, pour ainsi dire sommés de marcher dans leur ordre respectif à la suite du cercueil, et de la foule énorme qu'on s'attendait à voir accompagner la dépouille de celui qui était représenté comme un des grands types de notre nationalité, comme une gloire chère à tous les Canadiens, quels qu'ils fussent, qu'a-ton vu ? Quelques militaires, personnages très officiels, avec des sabres très retentissants et des bottes impo-
santés ; huit ou dix avocats, trois ou quati-e médecins, tous les élèves des Frères sans exception, tous les hommes de police urbaine et rivei-aine, un certain nombre d'employés, des ministres fédéraux, des ministres provinciaux surtout, puis plus rien, si ce n'est la foule stationnant sur la marche du convoi et retenue par rm irrésistible instinct de curiosité.
Yoilà à quoi s'est réduit cette cérémonie dont on a absolument voulu faire une démonstration. Jamais les dehors, l'affectation du deuil n'ont été poassés plus loin ; mais rarement aussi le sentiment public y a-t-il aussi fjaiblement répondu. Bien des pauvres gens j trouvaient un prétexte d'envie et murmui-aient contre ce déploiement fastueux qu'ils ne trouvaient pas justifié. D'autres, des hommes éclairés et intelligents, cachaient à peine la mauvaise impression que leur faisaient tant d'honneurs rendus à un cadavre qu'on allait promener ainsi de ville en ville et apothéoser dans cinq ou six endroits différents avant de le livrer au repos de la tombe, honneurs bien plus grands, bien plus pompeux qu'on en aurait rendu à un bienfaiteur public, tandis qu'il ne s'agissait ici que d'un homme politique, exclusivement et absolument homme de parti, qui jamais n'avait pensé, agi et voulu que pour tion parti ; qui, dans maintes occasions, avait montré un profond dédain de la justice, pour qui la violence était un moyen habituel, qui, en somme, n'avait aucune grande qualité morale ni aucun talent supérieur, mais seulement une forte capacité de travail, une énergie que rien ne déroutait et une obstination plus grande encore qui le rendait indifférent quant aux moyens à employer pour atteindi-e son but.
CHRONIQUES 3t9
Voilà quels étaient les sentiments chez les uns et les autres, chez un grand nombre, à la vue du corbillard hermétiquement fermé, traîné par six vilains chevaux qui gravissaient péniblement la côte de la haute ville, et suivi d'un aussi maigre cortège. Evidemment, on sentait que le mort qui passait silencieux sous les nombreuses tentures déployées avec ostentation sur son chemin n'avait jamais rien fait qui allât au cœur du peuple, lien qui laissât de lui un souvenir immortel» une mémoire chérie, qu'il n'avait jamais mis son âme et sa vie en rapport avec l'âme et la vie du peuple qu'il avait été appelé à défendre et à servir ; on sentait que c'était presque un inconnu, sans doute trèshaut placé, sans doute superbe, qui, ce jour-là, couché dans une bière, passait comme parmi des étrangers ; on se rappelait qu'il était mort en Canada de véritables grands hommes, de beaucoup supérieurs sous tous les rapports à ce chef de parti pour qui le canon tonnait, pour qui se pavoisaient les édifices publics et les églises, et qu'on n'avait pas fait en leur honneur la moindre démonstration pour témoigner de l'empreinte impérissable qu'ils laissaient dans l'âme de plusieurs générations, comme aussi de la trace immorteHe qu'ils laissaient dans l'histoire ; on se demandait pom-quoi cette pomjye purement officielle, purement organisée, à laquelle ne répondaient aucune impulsion, aucun élan publics, et l'on s'étonnait qu'on eût f;ùt tant de frais au milieu d'un si grand vide.
Mais laissons là ces idées et ces impressions du moment ; l'histoire ne tardera pas à jDarler à son tour ; peut-être sera-t-elle jjlus exacte, plus sûre dans son appréciation, mais sera-t-elle plus clémente ? Cela
n'est guère possible, à moins qu'elle ne pardonne, aussi elle, comme tant d'autres l'ont fait, sur la tombe à peine fermée d'hier, et où reposent pour un jour les passions et les inimitiés politiques en attendant qu'elles éclatent demain, peut-être plus violentes et plus acharnées.
Jamais temps plus doux, jamais soleil plus bienfaisant, plus pur et plus calme ne s'offrit à nos regards, que le soir où les restes mortels de sir G-eorge furent transportés à la cathédrale de Québec. Il semblait qu'un seul et même concert de la nature, suave et doucement solennel, se joignît à la voix profonde du libéra pour ne faire qu'un chant qui montât avec des accords toujours plus imposants vers les cieux. On n'eût jamais pensé à prendre un pareil jour pour un joui- de deuil, ni à faire contraster les lugubres ombres des tentui-es avec le blanc et le bleu limpides du firmament. Le lendemain et le surlendemain, encore un temps délicieux : mais la mort n'arrêtait pas son œuvre ; elle a frappé indistinctement à bien des portes depuis.
C'est donc au moment où tout renaît, où la natm-e se pare, où tout aspire à la vie, où tout ce qui respire en jouit avec plus de force et de bonheur, où, jusqu'aux plus tristes vieillards, tout se sent rajeunir, c'est à ce moment-là, dis-je, que la mort se montre cette année plus avide, i:)lus aveugle, plus impitoyable que jamais !
Ah ! c'est toujours bien étrange, et c'est vraiment parfois insupportable qu'aux deux actes les plus so-
lennels qui marquent son passage sur la terre, la naissance et la mort, l'homme ne soit absolument pour rien.
Il reçoit inconscient le misérable cadeau de l'existence et il le perd de même, après des eflforts inouïs pour conserver ce qui est vraiment un supplice et une expiation. Heureux ceux qui ne sont plus ! Ils sont certains du moins que c'est une affaire faite et qu'ils n'auront pas à recommencer, comme tant d'autres qui sont menacés de naître. Fût-on grand chef politique ou simple journaliste, on a le même sort et la même consolation, celle de ne faire qu'une fois ce détestable voyage où il n'y a de relais nulle part, pendant lequel on marche toujours, même en dormant, et dont on ne voit le terme que lorsque tout nous quitte à la fois.
Ce qui est étonnant, c'est que tout le monde voudrait retarder le terme de cette étape dans la vie éternelle. Ce qui étonne, c'est qu'un simple instinct de conservation, purement matériel, soit plus fort que tous les raisonnements et l'emporte sur l'évidence; on veut vivre quand même, comme si ce n'était pas déjà assez d'être né quand même ; et, quand arrive la mort, on tremble. Hélas ! que serait-ce donc à la naissance si l'on savait trembler alors, et si l'on savait tout ce que nous coûtera cette vie qui cause autour du berceau tant de réjouissances ?...
Il fait bon de vivre jusqu'à vingt-cinq, et rarement jusqu'à trente ans. Passé ce terme, on a des rhumatismes, des dyspe])sies, des maladies du foie, du cœur, des reins, des bronches, et alors ce n'est plus vivre, c'est se défendre avec un tronçon d'arme pour garder un souffle qui s'éteint quand la mort nous étrangle.