‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 33 sur 34 · LE LAC SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

LE LAC SAINT-JEAN

Lecteur, je suis sur un plateau, à je ne sais combien de cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et de cette hauteur où je plane sur ma patrie encroûtée, tu m'apl)arais comme un maringouin. Je flotte dans la plénitude du calme et de l'espace. Il est vrai que ce n'est pas là absolument du nouveau ; en Canada il y a du calme, de l'espace et des plateaux tant qu'on en veut ; mais dans cette monotonie générale on trouve encore de temps à autre à varier la scène ; le fond reste le même ; c'est toujours des montagnes, des forêts infinies, des rivières et des lacs, mais le degré d'intérêt diminue ou augmente suivant l'histoire, la physionomie et l'avenir probable des lieux qu'on parcourt.

Cette lois, je me suis enfoncé dans une région intérieure, déjà célèbre quoiqu'à peine ouverte, quoique toujours négligée par les gouvernements corrompus et cornvpteurs ; je suis à trente-cinq lieues du grand fleuve, dans la vallée féconde et dédaignée du lac Saint-Jean, en compagnie d'un Eomain des premiers âges qui s'appelle Horace, et d'un charretier, autre Eomain, mais moins antique, qui s'ajspelle Néron. Le Bucéj)hale qui nous transporte est un latin de la décadence, qui a nom Eossus, ainsi baptisé, il y a seize ans déjà, par

un collégien en vacance, très fort en thème, qui n'est jamais parvenu à la célébrité.

Il faut voir avec quelle méthode Eossus modère son allure ! Quand le tyran Xéron le fouette, il lève les quatre j^attes à la fois, fait un bond, un seul, et s'arrête court, puis, l'instant d'après, il reprend son train de route qui est celui d'un crapaud estropié. Cela donne le temps de faire des observations.

Que l'homme est petit quand on le contemple des hauteurs que mon pied foule, au milieu de nuées de mouches, dont une seule suffit à donner la rage ! Les moustiques du Saguenaj sont une race unique, indomptable, supérieure. Unies entre elles, par myi'iades de millions, elles affii-ontent tous les moyens de destruction connus. Elles ravagent et dévorent tout ce qui existe; aucune peau d'animal n'est à leur épreuve. Pour les anéantir on dit des messes, mais cela ne suffit pas toujours ; on fait du feu, on enveloppe les maisons de fumée, on s'étouffe littéralement, mais sans jamais étouffer ces maudites petites bêtes, grosses comme des pointes d'aiguilles et que le vent emporte ainsi que des nuées invisibles. Ce ne sont ni des maringouins, ni des cousins, ni des brûlots ; c'est une espèce à part, presque microscopique, armée d'une pompe terrible et d'un appétit colossal.

Yues au microscope, elles sont d'une beauté ravissante ; ô perfidie des apparences ! Etre si petit et si vorace ! Elles ont un dard plus long que leur corps tout entier, la racine duquel est une sorte de réservoir

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