CHRONIQUES 39Y
OU d'estomac ; elles enfoncent ce dard dans les pores de la peau, à travers n'importe quelle peau, fut-ce celle d'un crocodile, arrivent jusqu'à la chair, la mordent et en arrachent un morceau qu'elles vont manger ensuite sur les piquets de clôture, ou sur les souches. Elles ne sucent pas le sang, elles mangent, de sorte qu'elles finiraient par avaler des corps d'hommes tout entiers, si on les laissait faire. Elles ne demandent pas mieux.
Dans les champs, sur les pauvres bêtes à cornes, sur les chevaux et les moutons, c'est une fureur. Pour les combattre, les moutons se tiennent ensemble, serrés les uns contre lec autres, et ils courent droit devant eux afin de faire du vent. Les chevaux deviennent fous ; on les voit s'élancer dans des courses vertigineuses jusqu'aux limites des champs, puis revenir, tourner pendant des heures, blancs d'écume, ne s'arrêter que pour prendre haleine et s'élancer de nouveau, tout ensanglantés, aveuglés par la colère et la douleur. Quant aux bestiaux, ils passent la journée à chercher partout un souffle d'air, se précipitent dans le moindre vent, se battent les côtes sans relâche, se lèchent et se frottent incessamment, et, de guerre lasse, tombent épuisés sur l'herbe et se laisient dévorer. Alors, les hox-ribles moustiques font rage; elles entrent par centaines dans les oreilles, dans les yeux et à travers les poils des bêtes couvertes de sang ; elles s'y repaissent, se gonflent de chair et meurent en éclatant, frappées d'apoplexie.
Yous ne voyez rien, vous n'entendez aucun bourdonnement, et, en moins de cinq mimites, votre corps n'est qu'une suite de boursoufflures brûlantes ; c'est la
trahison organisée, savante, impitoyable. Eien ne saurait vous protéger ; les mouches passent à travere votre chapeau et entrent jusque dans vos bottes ; vous avez un moustiquaire ? Elles le dévorent ou le déchirent, et arrivent jusqu'à vous dans votre sommeil confiant. Le plus horrible, c'est qu'on aggrave soimême et que l'on complète l'œuvre de ces odieuses bêtes : la démangeaison est irrésistible ; on se déchire après avoir été mordu, et l'on se met la plaie à vif, absolument comme celui qui. dans sa douleur aveugle, arrache le fer de sa blessure liéante en arrachant avec lui des lambeaux de sa propre chair.
J'ai vu de pauvres vaches, la queue tout épilée, sèche et rude comme une queue de tortue à force de s'en être fouetté les flancs; j'ai vu des chiens tellement éreintés, morfondus par leur lutte avec les moustiques que, pour aboyer aux voitures qui passaient, ils étaient obligés de s'appuyer sur les clôtures, et qu'à peine ouvraient-ils la gueule qu'une nuée de brûlots s'y engouffraient comme au lit d'un ravin se précipitent les sables ardents.
Partout où les animaux des champs se réunissent, on fait un grand feu, de même que lorsqu'il faut aller ti-aire les vaches. Toute action extérieure est impossible ; on ne peut aller pêcher dans les lacs innombrables et poissonneux de cette région sans se voir, en deiix ou trois minutes, les mains gonflées sous les piqûres de ces monstres atomiques que rien n'éloigne, que ricTi n'arrête. Ils sont surtout friands de sang étranger. 0 dieux de mes pères! que j'en ai laissé do pâture artérielle dans les pomjjes de ces acharnés invisibles ! J'en tremble encore de colère et
de faiblesse ; ils m'ont sucé jusqu'à l'imagination, et je les sens à cette heure, même en souvenir, comme s'il me passait un orage de feu entre la chair et la peau.
Horace, le Eomain, qui leur a paj'é tribut pendant dix ans, ne les sent plus. Du reste, outre qu'il est un héros, Horace est encore un philosophe ; je vous le présente. C'est un ancien compagnon de collège devenu arpenteur de presque toute la région qui s'étend du Saguenay à Betsiamis, sur une profondeur de cinquante lieues. Quatre ou cinq fois propriétaire dans la vallée du lac Saint- Jean, il lui a pris fantaisie un jour de se bâtir un toit sur une petite île de deux milles de tour, située en plein dans le lac, à l'abri des hommes, et d'en faire sa résidence principale. Cette île s'appelle Helena, détail insignifiant, s'il ne me servait à faire une réflexion philosophique sur les faiblesses des héros. Horace a aimé jadis, une jjremière fois, la meilleure pour lui comme pour nous tous, et c'est en souvenir de cet amour printanier qu'il a baptisé son île.
Ermite, philosophe, arpenteur, Horace, en cette triple qualité, a une barbe longue de quinze pouces, une charpente vigoureuse, un torse athlétique. Il possède les sciences par intuition ; seul, dans une région sauvage, sans livi-es, pendant de longs mois de l'année, il a réfléchi et obsei*vé au milieu de la vaste nature, il a questionné ce grand volume, toujours ouvert, où sans cesse s'ajoutent des pages nouvelles à des pages impérissables : aussi a-t-il découvert de nombreux secrets de géologie et explique-t-il, comme s'il l'avait vu se faire, la formation de cette étrange, gigantesque
et fantastique région du Saguenay qui ne ressemble à rien de ce qui existe.
Néron, le charretier, abominable tja-au, nous mène sur une '"planche," seul véhicule connu dans cette primitive contrée. Cette planche a deux sièges, hélas ! entre chacun desquels il y a un espace de quinze pouces pour nous permettre d'allonger nos jambes. Sa largeur est de trois pieds environ ; mais, je viens de le dire, Horace a de l'ampleur, ce qui me réduit à un amincissement que je n'aurais jamais rêvé, même en dormant dans un étau. Seul, sur le siège de devant, Néron devise de choses politiques, agricoles et autres. Il a oublié d'emporter de l'avoine pour Eossus, de sorte qu'il s'arrête à toutes les maisons de la route, pendant deux heures, et en demande au nom de tous les saints, mais inutilement. Il n'y a pas d'avoine dans le Saguenay.malgré les prodigalités du gouvernement provincial et l'envoi de semences qui a lieu régulièrement, mais qui n'arrive presque jamais à destination.
Eossus, qui a déjà monté un nombre infini de côtes, commence à battre de la ratte, son pas fléchit ; le despote Néron le flagelle en vain, Eossus ne répond que par un hoquet de croupion de plus en plus fréquent à chaque coup qu'il reçoit ; c'est sa manière à lui d'objecter. Le philosophe et moi nous avons des crampes; cependant je descends de voitm-e pour monter chaque côte, j'ai fait ainsi près d'une lieue, car, il faut vous le dire, quoique nous soyons sur un plateau qui conserve un niveau uniforme jusqu'au lac Saint-Jean, en partant des hauteurs qui s'élèvent de Chicoutimi, ce plateau est néanmoins coupé, presque à chaque minute, de ravins et d'ondulations de toute sorte qui
le rendent extrêmement accidenté et, par suite, pénible à parcourir en voiture.
Toute la vallée du lac Saint- Jean, vallée vaste et féconde, est ainsi formée de mamelons, de collines et de gorges creusées en tous sens, qui sont une histoire vivante et une explication manifeste de sa formation géologique. Le lac, jadis large mer intérieure s'étendant entre les Laurentides et la chaîne des Périboncas, à trente lieues plus loin, s'est retiré petit à petit en déposant, suivant le cours capricieux de son retrait, d'énormes quantités de terre d'alluvion. En même temj)s, comme le mouvement de ses eaux était fort irrégulier, il y eut des endroits laissés absolument à sec, tandis que, dans d'autres endroits voisins, il s'est formé de véritables petites rivièi'cs qui ont creusé leur lit à des profondeurs très variées.
Ailleurs, ce sont des lacs qui se sont trouvés paisiblement installés dans des j)récipices qu'ils remplissent à moitié ; çà et là, vous voyez de nombi-eux monticu.les, tous formés de terre d'alluvion, s'ébouler en partie dans les ravins et les rivières ; cette terre marche toujours, même après la retraite des eaux du lac, et le travail qui se fait en elle, visible aujourd'hui, sert merveilleusement l'intelligence de l'observateur et lui dévoile le phénomène dans toute sa clarté. Les cours d'eau, grands et petits, qui se déchargent dans le lac, entraînent avec eux beaucoup de terre ou de sable qui se détache et roule du sommet ou du flanc des monticules ; vous les voyez, épaissis et chargés, rouler jjéniblement leurs ondes et faire çà et là des dépôts qui servent à combler insensiblement les ravines, ou à exhausser les rivages. Des lacs apparaissent
à chaque instant ; il y en a un nombre incalculable, les uns très ijetits, d'autres assez grands, comme le lac Kinogami qui a cinq lieues de longueiu', mais tous sont extrêmement profonds : dans chacun d'eux, la truite et le brochet abondent.
Le chemin public, ouvert au milieu d'un ton-ain aussi accidenté, en a tout le pittoresque et les inconvénients ; il faut monter et desceudi*e à toute heure des côtes qui n'en finissent plus. Tantôt, c'est un sable chaud qui aveugle et qui étouffe pendant deux heures de marche ; tantôt ce sont les grands bois brûlés qui forment de chaque côté du chemin une forêt désolée, nue, noire et absolument dépouillée de rameaux et de feuillages. Tous les arbres sont rongés jusqu'au sommet, et, dans l'espace qui les sépare les uns des autres, l'œil ne distingue plus rien des lianes nombreuses, des taillis impénétrables qui les rassemblaient autrefois en forêts touffues, à moins que ce ne soient des souches calcinées qui dressent leurs débris noirs et informes, en attendant que la pluie et le vent les rongent et les rendent au sein de la ten-e pom- fertiliser les arbustes naissants.
Ailleurs, les bois s'éloignent et l'on a des champs de blé et des prairies, mais toujours sans horizons ; la vue ne peut s'échapper au-delà des innombrables mamelons et coteaux, ouivis à jdIus ou moins de distance de chaînons montagneux qui la bornent dans toutes les directions; on a beau vouloir percer resjDace devant soi et chercher quelque éciaircie, quelque ouvertui*e qui soulage de cette monotonie en quelque sorte asphixiante, on ne découvre rien que des monticules nouveaux s'ajoutant à ceux qu'on a laissés derrière
soi et à ceux qu'on a sous le regard. L'homme qui vit enfermé dans cette région presque sans issue, comme sans air libre et sans les vastes aspects auxquels sont habitués tous les enfants de l'Amérique, finit par s'y croire absolument isolé du reste du monde et par borner son idée comme son regard au cercle qui l'entoure.
Pendant que j'observe, que je raisonne, que je questionne et que je scrute, Eossus a fini par réduire son allure au pas d'une grenouille parmi les cailloux ; Néron est arrivé à l'apogée de l'humiliation ; pas encore d'avoine, et nous avons fait jdIus de quatre lieues ! La paroisse voisine de Chicoutimi, le Grand-Brulé, est franchie, et, à cinq lieues plus loin, nous avons la perspective d'une autre paroisse, tout aussi brûlée, aussi ensablée, aussi montueuse, aussi mélancoliquement boisée, dont le nom indigène, Caskouïa, a été converti en celui moins harmonieux et beaucoup plus barbare de Saint-Cyriac. Comment se rendre jusque-là sans offrir à Eossus au moins un simulacre de céréales ? Il est cinq heures passées, et déjà nous marchons depuis bientôt trois heures ; j'ai descendu de voiture au moins trente fois pour gi-avir les côtes, Horace, philosoj)he et stoïque, est resté immobile ; il prétend que la canicule est antipathique au mouvement ; ISTéron est devenu sombre et il sonde l'avenir en regardant les flancs mouillés d'écume de son Encéphale qui a décidément abandonné le trot; mais il veut toutefois reconnaître en termes éloquents mon abnégation et l'agilité de mes muscles : " Monsieur, dit-il, vous avez dû coucher longtemps sur des fougères, vous ; vous m'excuserais de vous parler
comme ça ; m.ais je suis bien curieux, je voudrais savoir si tous les messieui's de la ville se graissent les jambes avec de la gomme."
" Parle, continue, réponds-je aussitôt, parle, monstre de cruauté, pétrolexir de la ville éternelle, exterminateur de patriciens ; chacune de tes paroles me vaut de l'or ; je te cbroniquerai, tyran abominable ; tu paraîti*as sur le National avec ton masque sanglant et tes doigts teints de crimes ; le lecteur, qui est toujours une bonne croûte, sache bien ceci, fauve, le lecteur me paiera généreusement chacun de tes mots et gestes ; tu es l'Eldorado et le Colorado de mes convoitises monétaires ; en toi je puise, ^Néron ; donc, continue, questionne, abonde, déverse-toi, etc — " Tout à coup je m'arrêtai ; Xéron était devant moi immobile, stupéfié, cloué sur place ; son regaixi fixe était comme béant, et sa bouche entr'ouverte avait la profondem- sombre et redoutable d'une caverne ; Eossus gisait sur j)lace, en proie aux taons, la queue basse, les oreilles inertes. Alors Horace, le Eomain des premiers âges, républicain convaincu et par conséquent ennemi juré des autocrates, crut utile d'intei-venir : " Ke savez- vous pas, s'écria-t-il, ]Sî"éron, massacreui" horiible, ne savez-vous pas que monsieur que voici est un feuilletoniste, un humoriste, un chroniqueur ?
— Un chroni quoi ? " hurla Néron sortant d'un
abîme d'hébétement. A ce cri, un voile passa devant mes yeux; j'entendis comme en un rêve toutes les facéties idiotes de mes amis de Montréal et le quoi monstiiieux qui est en-core en vogue ; je m'affaissai, je trébuchai inconscient, puis je tombai raide mort
Etre mort et en avoir connaissance, voilà un homble supplice ! c'est celui qu'endure le gouvernement de sir John depuis la publication des documents sur le Pacifique. Ainsi je fus annihilé pendant cinq minutes. Quand je revins à moi, je me sentis faible et creux, ce qui ne veut pas dire que les syncopes donnent de l'appétit, mais je signale un fait ; j'avais faim, et il nous restait encore cinq lieues à parcourir avant d'arriver chez le père Jean, qui tient un half way house, entre Chicoutimi et la paroisse d'Hébertville. Cinq lieues avec Rossus, c'est le tour du monde en perspective. Comme je l'avais déjà fait à peu près en réalité, cela me suffisait.
Je regardai Horace qui regarda Néron, lequel n'avait qu'une idée fixe, le minot d'avoine poui' Eossus ; mais jîlus l'idée se vrillait dans sa tête, plus le minot s'éloignait. " Horace, m'écriai-je, ô stoïque, ô fortissime ! arrêtons-nous, je t'en prie, à cette première maison, et demandons une bouchée de pain et de lait, cai* je succombe et la vie peut être encore si belle pour
moi ! Voir le lac Saint-Jean et puis moui'ir ! . . . . j e ne demande que ça ; mais je ne voudrais pas mourir d'abord et le voir ensuite. "
Horace, aussi attendri que convaincu, mais toujours bref, ne dit qu'un mot: " Néron, stop. " (1) Eossus comprit le premier ; il ne faut qu'un mot poui* que Eossus arrête, tandis qu'il lui faut dix coups de fouet pour qu'il marche.
(l) Mot anglais qui signifie " arrête. "
Nous étions devant une maison d'assez bonne apparence pour cette contrée encore à la fleur de l'âge ; je sautai de voiture, Horace derrière moi, calme, grave et surtout lent, Eossus déjà à moitié enterré dans le
foin vert qui borde la route. Nous arrivons
portes ouvertes, maison vide ; pas même un chat, poui'tant le plus domestique, le plus casanier des animaux. Nous regardons de tous côtés; Néron découvre une huche, je me précipite ; il y avait cinq à sis pains tout frais ; Horace entr' ouvre une espèce d'armoire, et soudain brille à nos yeux toute une rangée de bols de lait disposés avec autant de symétrie que de séduction. Devant une telle abondance, au lieu de me jDlonger, je restai coi avec des scrupules.
O lecteur ! des scrupules, tu ne sais peut-être
pas ce que c'est, mais moi !!! Le ciel, vois-tu, m'adonne une âme timide et douce, lorsque je crève de faim, et alors j'ai le respect des huches.
Comme je continuais d'être perplexe, la bouche immense et les mains immobiles, voilà que, subito, nous voyons arriver à la maison deux gamins tenant chacun ime brochetéede truites qu'ils venaient de prendre dans la rivière Chicoutimi.
La rivière Chicoutimi, (entre parenthèses) pleine de méandres et de détours inattendus qui la font perdre de vue à chaque instant, se faufile comme une couleuvre, prend sa source je ne sais où, se décharge dans la rivière du Saguenay, déborde au printemps comme s'il n'y avait qu'elle dans le monde, renverse et démolit tout sur son passage, arrache aux collines des monticules entiers de sable, charroie de nombreux billots destinés aux scieries, contient beaucoup de truites
comme tous les cours d'eau et les lacs de cette région et, finalement, présente tout l'intérêt qu'on peut attacher à une chose lorsqu'on n'est pas difficile à satisfaire.
De même que les autres rivières de la région saguenachienne, la Chicoutimi mange ses rives, aujourd'hui absolument nues et déboisées, car les feux périodiques dévorent les bois ; les terres cultivées y paraissent à intervalles inégaux, quoiqu'il y ait des habitations sur tout le parcours du chemin qui est un des plus beaux qu'on puisse voir dans n'importe quelle partie de la province. Oui, je le répète à haute voix et suis prêt à le soutenir j)ar un affidavit, dussé-je paraître devant une commission royale, le chemin qui va de Chicoutimi au lac Saint-Jean, sur une longueur de cin quantesix milles, est un chemin doux, agréable et léger, grâce iiu sol du pays, envers et malgré la mauvaiseté du gouvernement à son égard: mais aussi, c'est le seul.
Abonnés du National^ je vais vous dire au juste ce qui en est de cette vallée du lac Saint-Jean dont on vous casse les oi'eilles depuis tant d'années.
C'est un grenier d'abondance qu'on laisse moisir.
Au point de vue agricole, c'est vme des plus précieuses portions de notre cher pays qui n'en a pas de reste ; il y a là trois cent mille milles carrés de terres d'alluvion qui n'ont pas de débouchés, et dont les produits ne peuvent se vendre, parceque ces terres sont séparées de la ville par un espace de quarante lieues,
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encore sauvage et sans moyens de communication d'aucune espèce.
Quand on atteint le lac Saint-Jean, on est arrivé à un véritable cul-de-sac ; il n'y a plus d'issue nulle part^ et il faut revenir sur ses pas si l'on veut regagner les bords du Saint-Laurent. Il y a vingt à vingt-cinq ans, cette partie du Bas-Canada, qui contient aujourd'hui près de 30,000 âmes, n'était encore fréquentée que par les Indiens chasseurs et ne contenait, en fait d'habitations, que les postes de la compagnie de la Baie d'Hudson, laquelle, on s'en souvient, avait un droit exclusif de chasse sur l'immense étendue de territoire que lui reconnaissait sa charte.
Ce fut un Ecossais, au service de la compagnie, qui, le premier, eut l'idée d'exploiter les incomparables richesses forestières de cette région, en s'associant pour cela avec 31. Priée qui devait fournir les fonds. C'est de là que datent la fortune et l'influence de la maison Price, en même temj)s que la colonisation du Saguenay. C'est là aussi le secret de l'ascendant que cette maison a conservé jusqu'à nos jours au milieu d'une population qu'elle apoui- ainsi dire formée. En effet, les premiers travailleurs, ainsi que bon nombre de ceux qui y vinrent plus tard avec leurs amis ou compagnons, furent tous les employés de feu M. Price ; grâce à eux, les premiers défrichements se firent, puis s'étendirent. puis gagnèrent jusqu'au lac Saint-Jean, toujours en suivant le cours de la rivière Chicoutimi. Pendant longtemps, la maison Price fut seule à fournir des provisions et des vêtements aux nombreuses familles qu'elle tenait pour ainsi dire sous sa tutelle, de telle sox'te qu'il 3' avait à ])einc un homme des chantiers ou
un cultivateur des environs qui ne lui fût endetté. Voulez-vous vous faire une idée de ce qu'était le bois dans la vallée du Saguenay il y a quelque dix-huit ou vingt ans ? notez ce simple fait. Un navire d'outremer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché vide ; tout le bois disponible était expédié depuis quelques joui's. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout pi'ix que le navire repartît sur lest ou passât l'hiver à Québec. On s'adressa à M. Priée qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre. Aujourd'hui, on ne ti-ouverait pas dans le même lieu assez de bois pour construire un canot d'écorce ; mais en revanche il y a des terres jeunes, fertiles, qui, pour alimenter la moitié de la province, ne demandent que des bras et surtout des moyens de communication.
Dans la province de Québec, oui, dans la seule province de Québec, il y a l'une à la suite de l'autre, sur le même côté du Saint-Laurent, trois vallées admirables, vastes, coupées d'innombrables cours d'eau, capables de contenir et de nourrir plusieurs millions d'hommes, séparées l'une de l'autre par un espace relativement insignifiant, et qui seraient aisément réunies, si l'homme voulait tant soit peu aider la nature qui a tout préparé d'avance ; ces trois vallées, qui sont celles du Saguenay, du Saint-Maurice et de l'Ottawa, connues et explorées déjà depuis longtemps, n'ont pas
encore un chemin, non seulement qui les relie l'une à l'autre, mais qui leur donne une issue, un simple débouché vers les grands centres situés dans leui's régions respectives ! Combien de temps avons-nous perdu en disputes oiseuses, en rabâchages et en bêtises dans les journaux, c'est quelque chose d'incroyable, de douloureux sm-tout, et cela pendant qu'autour de nous les peuples marchaient à pas de géants et comptaient par autant de conquêtes sur la natiu-e chaque progrès qui entr'ouvrait devant eux des espaces nouveaux et leui* apportait de nouvelles richesses !
Quoi ! Yoilà vingt-cinq ans bientôt que la région du Saguenay est ouverte ; il y a là de jeunes paroisses admirablement situées, dont l'enfantement avait été salué avec un véritable enthousiasme, et qui ont été arrêtées dès leur j)remier essor, paralysées dans leur berceau. Oui, cette contrée nouvelle, qui promettait tant, ce nouveau-né venu juste au moment où les ressources agricoles des vieilles paroisses allaient s'épuiser, ce pays de l'avenir, comme on l'appelait encore, il n'y a pas plus de douze ans, déjà se dépeuple, et déjà le découragement aux sinistres inspirations y souffle de toutes parts, comme le vent du désert qui brûle ou détruit tout sm* son passage.
Parlons donc de notre jeunesse maintenant ! A quoi cela nous sert-il, puisque nous n'arrivons jamais à l'âge mûr, puisque nous mom-ons étiolés, impuissants, avant même d'avoir atteint notre majorité ; puisque nous ne sommes, d'une part, que des plaignards et des criards à qui l'action est inconnue, et,' de l'autre, d'infatigables louangeurs qui trouvent tout admirable, délicieux, splendide, unique, incomparable ?
Nous n'avons pas seulement le moindre principe d'établissement ou de colonisation, pas le moindre sentiment des moyens pratiques de progresser. Qu'on ne parle pas du climat ; c'est là une excuse trop facile. La faute en est dans notre incurable esprit de routine. Est-ce par hasard le climat qui empêche de mettre de l'engrais sur les terres et d'améliorer la culture par tous les moyens possibles ? Il me semble au contraire que, plus un climat est rigoureux, plus on doit redoubler d'énergie et de travail pour en compenser les désavantages ; mais, au lieu dé cela, on braille, et des terres excellentes, jeunes encore et fertiles, deviennent la proie des ronces.
Voyez comment procèdent les Américains. Eux raisonnent le progrès ; ils ont un principe de colonisation régulièrement et partout également appliqué ; tout le sol des Etats et des Territoires est arpenté d'avance, symétriquement, d'après une même règle invariable. Dès qu'un certain nombre de pionniers vont s'établir dans un endroit, la première chose à laquelle ils pensent est d'avoir uu chemin de fer, bâti tant bien que mal, pour répoudre aux seuls besoins du moment, quitte à le remplacer plus tard par une voie perfectionnée. Des chemins de fer ainsi construits ont parfois plusieurs cents milles de longueur à travers des espaces plus ou moins déserts ; mais voilà ! aussitôt que le grand nombre de ceux qui attendent et qui n'ont pas voulu s'aventurer dans vm pays inconnu, savent qu'ils ont désormais une voie de communication rapide, ils
arrivent en foule dans les nouveaux établissements, et bientôt on y voit surgir de véi'itables petites villes qui, en peu d'années, deviennent des cités importantes. C'est là ce que j'appelle nn principe de colonisation; faire des routes d'abord. Xous, nous procédons à l'inverse, et, même, nous ne procédons pas du tout ; aussi nous pei-dons tout notre monde qui se lasse d'attendre et qui quitte dadmirables terres, parce qu'on est ruiné et que, pendant vingt ans, on s'est nourri d'espoir, pendant vingt ans on a fixé en vain ses yeux sur les gouvernements qui se soucient comme de l'an douze que telle ou telle région se développe... et qui gardent toutes les allocations budgétaires pour les comtés amis où il n'y a souvent aucun travail à exécuter, m.ai8 des faveurs à prodiguer aux membres qui votent bien.
Telles, dans leur ingénuité et leur simplicité éloquente, m'assaillaient ces réflexions, pendant que la huche, ci-haut mentionnée, restait béante devant moi et que les deux gamins, aussi sus nommés, arrivaient sur le seuil de la porte avec leui*s brochetéesde truites. O Providence ! ô nature secourable et généreuse ! Dans un pays où la viande fraîche est aussi rare pour les hommes que Tavoine pour les chevaux, des truites sortant de la rivière, encore vivantes ou à peu près, m'apparaissaient comme une manne miraculeuse, comme un bienfait qui ne se rehouvellerait plus dans le cours de ma vie. Je ne savais pas, hélas ! que je dusse en être rassasié bientôt au point d'en sentir le dégoût. C'est toujours ainsi pourtant; l'homme est un
être indescriptible ; il souhaite et rejette, voilà toute sa vie. Ne venir au monde que pour accomplir deux fonctions, désirer et repousser, je ne trouve pas que le jeu en vaille la chandelle.
" Viens ci, hoy, dis-je d'un ton bref à l'un des deux gamins, combien veux-tu vendre tes truites ? " Celui à qui je parlais regarda l'auti-e ; ils se consultèrent savamment du regard. — " Une piastre," répondit-il, comme quelqu'un qui risque beaucoup et qui redoute d'avoir fait une gaucherie. Or, le hoy avait tout au 2:)lus deux douzaines de truites ; son compagnon n'en avait pas la moitié. — •' Une piastre ! repris-je en le regardant avec attention, si je t'offre dix centins, penses-tu que ça soit assez ? Tiens, je vais te donner trente sous. — Oh ! oui, trente sous ! s'écria le boy avec transport, oui, oui, monsieur, donnez-nous trente sous pour le tout."
Et les deux gamins se mirent à danser chacun d'une jjatte en battant des mains. Trente sous ! c'était un rêve. Ils croyaient que cela faisait beaucoup plus qu'une piastre et n'avaient jamais pensé avoir le quart de tant d'argent. Une piastre, c'était quelque chose de féerique, d'absolument idéal, dont ils ne pouvaient jamais se faire aucune idée, qu'ils savaient de nom, mais sans en avoir jamais appris la valeur, tandis que " trente sous " était une somme appréciable, un terme humain, susceptible d'être compris, d'une vertu pratique, et, pour nos deux gamins, c'était la limite de la convoitise, le dernier terme de la fortune.
Dès qu'ils virent mon trente sous (1), mon vrai
il) On appelait encore un " trente sous," à cette époque, la pièce de 25 centins, ou le quart d'un dollar.
trente sous, en argent pur, avec sa forme irréprochable, son éclat métallique, ils se regardèrent tous deux comme pour se demander à qui le prendrait. Cela leur faisait peur ; peut-être ça les brûlerait-il ? Qu'allaient-ils pouvoir faire de ce trésor, de ce trésor acquis en un clin-d'œil pour quelques truites prises en quelques minutes ? C'était là la conquête d'un empire ! ô innocence ! ô enfance des forêts ! Et dire qu'en naissant, nous citadins, nous sommes déjà insatiables, et que cela va toujours en augmentant, et que, malgré tout, il j aura toujours plus d'or que nous n'en pourrons avoir ! Que voulez-vous qu'on devienne avec un gouvernement comme ça ?
Je ne veux pas me plonger dans une mer de réflexions à propos d'un incident, d'autant plus qu'il y a tant à dire sur- des choses capitales et que j'ai à peine commencé. Nous n'avons fait encore que cinq lieues dans la vallée du lac Saint-Jean. Nous n'allons pas vite, lecteui-8 ; c'est du reste l'allure nationale ; le Canadien ne se précipite pas. Quand on voyage sur une planche avec un ennemi de l'humanité, conduit par un vieux cheval qui ne peut ti'ouver d'avoine, en compagnie d'un philosophe indifférent aux mouvements de ce monde, on n'a aucune raison d'être fougueux. Au demeurant, je suis classique: "Hâte-toi lentement," a dit Horace, conseil cher à ceux qui ne savent pas où ils vont, ni comment se tirer d'affaire.
Poui' moi, je suis toujours en face de cette huche qui semble grandir avec le vide de mon estomac ; les
bons 2)ains tout frais, dorés, continuent de m'éblouir, et de gras vaisseaux de lait, avec leur crème comme une couche de neige vierge, illuminent encore le bahut entr'ouvert. Que faire ? Il faut bien attendre, puisque les gens de la maison ne sont pas arrivés... Holà ! oh ! les voici : ils sont trois, quatre, jîuis d'autres ; en cinq minutes, voilà dix à douze indigènes. Nous nous prosternons ; Horace explique le cas avec le calme qui convient aux grandes occasions, je me penche mélancoliquement dans la huche en signe de défaillance, et !N"éron, toujours barbare, plonge un couteau dans le plus vaste des pains qui se trouvent à sa portée.
En un clin-d'œil la table est mise : "Yous m'excuserais, " dit la maîtresse du lieu qui se multiplie et se dépêche comme dans les bonnes années.
Les truites lavées, éventrées, farinées, gémissent siu* la braise ; dix minutes après, elles sont dans une assiette, sous mes yeux remplis de larmes de bonheur. Horace n'a aucune espèce de faim, mais il a jiour principe de manger quand une table est mise ; sa philosophie est pratique. Pour moi, je suis rendu à la limite extrême de l'inanition ; on sait que les dj^spejDtiques sont des gouffres ou des bardeaux, et je me préj^are à engloutir. C'est étonnant de ce qu'un homme est insondable quand il s'y met. Un estomac vide, c'est comme un trou dans le néant ! Oui, c'est bien ça.
O faim ! O faim ! que de crimes on commet en ton nom et que de truites on avale pour apaiser tes san glantes furem-s ! Le crépuscule n'avait pas encore teint l'horizon de ses tremblantes nuances ni semé dans le ciel ses incertitudes blafardes que déjà quinze ou dix-huit truites se disputaient l'empire de mon abdo-
men ; ce qui me donna l'idée de regarder quelle heure il était. Des jeux je parcoui-us les murs de la chambre où nous étions pour décou\Tir une pendule : dans un coin, sous la poussière, silencieux oublié, enveloppé de fils d'araignée qui lui faisaient comme un voile, semblable à un vieux Lare abandonné dans sa niche, gisait un de ces coucous d'il y a cinquante ans, qui ont émigré toui- à tour de la ville dans les paroisses, des paroisses dans les townships (1) et des to^vnships jusqu'au dernier asile de la colonisation moderne, la vallée du lac Saint-Jean. Le coucou s'était an-êté dans sa dernière migration peut-être perclus, j)eut-être trop vieux pour pouvoir aller plus loin. 11 ne battait plus : son reste de vie s'était brisé quand il lui avait fallu partii* encore une fois pour un foyer inconnu, peut-être ingrat ; sitôt arrivé sui- les bords de la Chicoutimi, il s'était aiTêté net comme la colonisation devait le faire quelques années plus tard.
Mon œil restait fixé sur ce pauvre vieux bon meuble qui avait mesuré la vie de deux ou trois générations, qui avait entendu les histoires d'une dizaine de foyers successifs, et qui, maintenant, moitié relique, moitié débris, aj^paraissait lui-même comme une légende muette avec d'intarissables secrets. Je le regardais sans lui demander l'heui-e du présent, mais les nombreuses heures du passé pour chacune desquelles il avait eu une voix, qu'il avait comptées une à une lentement, quoique déjà si vite disparues.
(1) Circonscription territoriale d'environ cent milles carrés, contenant douze concessions ou rangs de lots de ferme ; chaque rang compte 28 lots de 200 acres chacun, y compris le« routes.
Horace avait déjà tendu à Néron deux ou trois fois son flacon de genièvre ; le tyran y puisait à gorgées j)rofondes, oubliant Eossus tout à fait abruti du reste par la bonne chère qu'il faisait le long de la clôture, parmi les grandes herbes vertes. Je songeais, pétri de satisfaction et gonflé de pain de ménage : le pain de ménage est une des gloires du Saguenay ; quiconque n'en a pas mangé ne connaît pas la moitié de la vie. Ce qu'il y a dans le froment dont il est fait, je l'ignore, mais il a un goût unique, délicieux ; il paraît lourd et il est plus léger qu'une promesse de femme ; on en mange deux fois plus que de pain blanc et on s'en aperçoit deux fois moins ; comparé à lui, le jjain de la ville n'est autre chose que du mortier, et cela pour deux raisons ; d'abord, il est toujours fait avec de la farine médiocre, sans précaution, sans art ; ensuite, il n'est jamais cuit, d'où vient chez nous la gji'ande et mauvaise habitude des toasts, (1) qui sui)plée à l'ignorance du boulanger et corrige son œuvre malsaine. Quand nous aurons de vrais boulangers français, nous saurons alors ce que c'est que du pain ; jusqu'à jjrésent nous ne connaissons encore que la i^âte.
'Ne trouvant pas l'heure au coucou, je regardai ma montre ; il était six heures j)assées, détail à peu près indifférent aux trois quarts des lecteurs, et j'avoue qu'aujourd'hui cela m'est presque indiffèrent à moimême. Toutefois, je venais à peine de refermer ma montre que j'entendis autour de moi des chuchotements des questions, et que je vis toutes les têtes s'avancer vers moi et me regarder avec une curiosité visible.
(1) Mot anglais qui signifie des tranches de pain rôti
Evidemment je venais de piquer les indigènes. L'un d'eux, s'approchant dHorace, lui demanda à demi-voix si j'étais un orfèvre, à quoi le philosophe, toujours flegmatique, répondit que j'étais simplement un accordeur de pianos venu pour s'établir dans la vallée du lac Saint-Jean ! . . . .
Cela dit, il n'y avait plus qu'à fuir honteusement :
nous fuîmes. Xous fîmes quatre lieues au galoj)
Eossus était évidemment gris.
A la nuit tombante, nous arrivâmes chez le père Jean qui tient le half-way house, (1) une maison qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans ces parages barbares, tant elle a de propreté, tant on y trouve de choses inattendues. Figurez-vous que j'y ai mangé de la viande fraîche, quand,dansle Saguenay tout entier, un morceau de bœuf ou de moaton est introuvable. Et pourtant le Saguenay* est le pays des veaux. Il n'y a sorte de maison ])auvre, de chaumière misérable au seuil de laquelle on ne voie un veau de trois à quatre semaines, la queue raide, les oreilles retroussées, le nez couvrant la face, les flancs comme une vessie dégonflée et les jambes tricolant comme une dénégation ministérielle. Les mères ne peuvent les nourrir, parce cj[u'elles ne peuvent rester en place ; les mouches les dévorent ; aussi, dès que vous arrivez près d'une de ces maisons et que vous vous arrêtez seulement quelques instants, vous sentez-vous tout à coup tiré soit par le bas de votre habit, soit par vos pantalons ; vous vous retournez. . .c'est un veau qui vous tette.
(1) Littéralement: maison mi-chemin, c.-à.-d. qui se trouve à mi-chemin entre deux endroits.
Donc, chez le père Jean, nous mangeâmes de la viande, sur ime table nette, avec du linge blanc et des fourchettes, puis nous tilâmes vers Hébertville, la plus grande paroisse de la valle'e du lac Saint-Jean.
Il était alors dix heures du soir et la pluie avait battu les sables, de sorte que nous allions avoir de la fraîcheur et des chemins durs. La lune, combattant avec un amas de nuages de toutes les formes et de toutes les couleurs, se frayait son chemin comme un pionnier à travers les feuilles d'arbres et de touiïes entremêlées. Tantôt elle apparaissait soudaine, entière et éclatante, jetant sur toute la vallée comme un flot de rayons qui éclairaient en un clin-d'œil les précipices, les lacs, les rochers noirs et les longues traînées de pins et de cèdres bmlés jusqu'au sommet : alors, c'était un spectacle ravissant et formidable. La lumière de la lune a toujoiirs quelque chose, ou de doux qui semble couler comme une onde de perles sur les yeux, ou de farouche qui ajoute à l'horreur des ténèbres, en les remplissant de mille formes insaisissables et souvent monstrueuses. Tantôt, elle ne montrait d'elle-même qu'un segment rompu, qu'un cercle coupé par le jjassage rapide de quelque nuage, et alors il n'}^ avait jjlus que du farouche tout seul ; Eossus lui-même devenait fantastique ; on ne lui voyait plus qu'une oreille et deux pattes galopant sur le chemin. Néron, abandonné aux dieux nocturnes, se balançait comme un épais fantôme sur le siège de devant ; Horace, complètement abruti, cognait des clous en cadence sur son manche de para-
i:)luie ; moi seul, bien vivant, bien éveillé, mesm-aut des yeux le vaste plateau qui se déroulait comme à l'infini devant nous, je songeais à tout le mal que peuvent faire les mauvais gouvernements, et combien dix ans de charlatanisme peuvent ajjlatir un j^euple !
Çà et là les maisons apparaissaient comme des jalons antiques qu'aui-ait plantés ime race disparue; parfois nous faisions jusqu'à deux milles sans en voir une ; d'autres fois elles se suivaient à quelques arjjents de distance pendant dix ou quinze minutes ; puis, la forêt, les bruyères et les chaînons montagneux reprenaient l'empire du sol ; enfin, après quatre heures d'une marche précipitée, comme les dernières couches de la nuit commençaient à se disperser sous le petit jour naissant,nous vîmes poindre le clocher d'Hébertville comme une aiguille argentée trouant les nuages.
Hébertville est une paroisse de trois à quatre mille âmes, la plus grande, la plus florissante de la région du Saguenay ; elle est tout entière sur des vallons et des coteaux, et semble onduler sous le regard. Partout, à droite, à gauche, devant, derrière, surgissent de petits lacs, remplis de truites, qui noient la base des collines et se plongent dans la terre à des profondeui-s souvent prodigieuses ; ces petits lacs donnent naissance à une foule de cours d'eau qui fuient dans toutes les directions et se creusent les lits les plus capricieux ; souvent aussi ils disparaissent tout à coup, et on les retrouve un mille jîlus loin, débouchant au détour d'un mamelon ou rasant le fond de quelque précipice.
Ce qu'il j a de fertilité, de richesse agricole, d'abondance perdue dans cette admirable région est vraiment indicible ; on se sent exaspéré d'être pauvre au sein d'une pareille fécondité et l'on envoie paître les gouvernements qui paraissent tous idiots ou criminels- Qu'on marchande aux habitants du Saguenay quelques milliers de dollars pour leur ouvi'ir un chemin jusqu'à Québec, quand il ftuidrait dépenser de suite deux à trois cent mille dollars pour unir les vallées du lac Saint-Jean et du St-Maurice et les relier aux deux villes de Québec et de Trois-Eivières, c'est ce qui semble encore plus odieux que stupide. Pour moi, j'en suis révolté. Ça suffit.
Que la civilisation soit l'œuvre du temps, c'est possible, mais je ne vois pas pourquoi les hommes ne s'en mêleraient pas aussi un peu. Avant un demi-siècle il est bien certain que tout le rivage du lac Saint-Jean sera bordé de groupes de villas et peuplé par plusieurs milliers de touristes qui s'y rendront chaque été pour faire la pêche et canoter sur cette grande nappe d'eau de douze lieues de longueur sur dix de largeur, et dont on ne voit pas la rive opposée, en quelque endroit qu'on se place. On y trouvera aussi sans doute deux ou trois grands hôtels en style américain, avec larges galeries, pavillons, belvédères, jardins jetant à l'air mille parfums variés, petits parcs,équipages étincelants, robes longues d'un demi-arpent et chignons défiant les nues, cocodès flûtes, valétudinaires goutteux, asthmatiques et chercheurs de dots. Tout cela y sera comme aujourd'hui à tant d'auti-es places, et l'on ne comprendra pas alors
qu'un simple chemin de colonisation ait été si difficile à faire ; on ne comprendra pas que pour une chose indispensable, inévitable, il ait fallu autant de mensonges, autant de trompei'ies officielles qu'on en prodigue à ce sujet depuis dix ans ; nos petits-fils s'étonneront de
leurs grand'pères En attendant, les colons du
Saguenaj aui-ont tous blanchi la terre de la poussière de leurs os, et c'est à peine si l'on saura qu'ils ont vécu !
Sic transit defrichatorus.
D'Hébertville au lac vSaint-Jean il y a encore quatre lieues à faire dans la partie de la vallée la plus pittoresque, la mieux arrosée et la plus fertile. Deux lieues plus loin se trouve le premier poste de la compagnie de la Baie d'Hudson, autour duquel se groupent quarante familles de Montagnais qui vivent de la chasse et trafiquent avec la compagnie.
Le 24 juillet, à six heures du matin, nous partions, Horace et moi, d'Hébertville pour le lac Saint-Jean. ]S"éron nous avait quittés la veille ; pour moi, Rossus n'était i:>lus qu'un rêve. Eetrouverai-je une autre année ce type de la plus noble conquête que V homme ait jamais faite ? Je l'ignore et le crains également ; j'aime moins Rossus en perspective qu'en souvenir ; et pourtant, il avait galopé comme un lapin les derniers dix milles que nous avions faits ensemble. Aussi, je lui dois une
épitaphe :
A Rossus, débris équestre ; " Voyageur, salue ce coursier et prends-en un autre."
Quant à yéron, l'exécration de l'humanité pèse sur
.s;i tête et je ne lui dois rien, attendu qu'Horace, aussi généreux que stoïque, l'a payé pour nous deux.
Trois heures après notre départ d'Hébertville, nous tirrivions au premier poste situé sur le lac et tenu par M. Eoss, jeune homme de vingt et quelques années, au service de la compagnie de la Baie d'Hudson.
Un poste est une maison unique avec hangar, magasin, dépôt de provisions, autom* de laquelle se groupent un certain nombre de cabanes indiennes. Malgré la cession au gouvernement canadien de l'immense étendue de territoire qu'elle possédait, la compagnie de la Baie d'Hudson a néanmoins conservé tous ses établissements, parmi lesquels se trouvent en première ligne les postes nombreux qui sont disséminés dans tout le Nord-Ouest britannique. La compagnie avait autrefois un droit de chasse exclusif, de sorte que les Indiens qui parcouraient, à la poursuite des fouri-ures, les vastes solitudes qui s'étendent des Montagnes Eocheuses au Labrador, ne pouvaient ti-afiquer qu'avec elle. A elle seule ils vendaient tous les produits de leur chasse et, en échange, recevaient des vêtements, des armes, des provisions... Depuis la cession du Nord- Ouest, la compagnie a perdu son monopole, mais les Indiens n'en continuent pas moins de trafiquer surtout avec elle, parce qu'elle a ses agents sur les lieux, parce que ses postes sont autant de centres de réunion et d'établissement depuis longtemps connus, parce que les Indiens sont toujours sûrs d'y trouver tout ce dont ils ont besoin en même temps qu'un marché régulier,
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stable, poiu- les fourrures qu'ils apportent, enfin, parce qu'ils sont à peu près tous endettés envers la compagnie et qu'ils ne peuvent se passer d'elle.
Dans les environs du poste où nous étions arrivés, on compte environ quarante familles de Montagnais qui font la pêche en été et la chasse en hiver. Dès que les premières neiges se sont durcies sur le sol, ils partent par groupes nombreux, emmenant femmes, enfants, chiens, tout. Ils se munissent au poste de provisions jîour trois ou quatre mois, et comptent sur la chasse poui- vi^i-e le reste du temps. Alors, ils s'enfoncent jusqu'à une profondeur de cent lieues et au-delà dans le nord, et ne reviennent souvent qu'avec un maigre butin, car les animaux à belles fourriu'es deviennent de plus en plus rares, et il faut aller jusqu'à la vallée de la Sascatchewan et au territoire d'Alaska pour retrouver les espèces opulentes. Une fois partis en campagne, les sauvages marchent à petites journées et dressent leur camp chaque soir dans la neige éj)aisse des bois. Ce sont leur femmes invariablement, appelées sqimivs, qui vont de l'avant, faire les reconnaissances et dépister les traces du gibier: j^endant ce temj)s, l'Indien, étendu siu* une peau quelconque, fume son calumet. Quand les femmes ont découvert une trace, fût-ce à trois, à quatre lieues du camj), elles reviennent, indiquent à leurs hommes la direction et repartent avec eux.
Bien des fois il se passe de longs jours, des semaines même avant qu'on ait tracé le moindre vison ou le plus petit castor ; les orignaux et les caribous ont fui bien au loin vers le nord, la poudi'e est restée intacte, l'Indien compte encore toutes ses balles et les provisions
ont baissé, baissé de telle sorte qu'on est déjà à la ration et que, dans quelques jours, il ne restera plus rien au fond des coffres ni des sacs. Alors c'en est tini de la jjetite troupe qui campe, à moins qu'elle ne soit providentiellement rencontrée dans la vaste forêt par une autre troupe, également à la recherche de fourrures, et qui puisse lui venir en aide. C'est alors qu'on voit l'instinct et le dévouement admirables des chiens indiens. Dès qu'ils s'aperçoivent que les provisions sont devenues rares, ils se privent de manger plutôt que de diminuer de la plus minime partie le peu qu'il en reste à leur maîtres. Mais si une troujîe étrangère arrive et campe dans le voisinage, ils se glisseront furtivement la nuit et enlèveront tout ce qu'ils pourront, le transporteront aux huttes de leurs maîtres et feront ripaille, afin de pouvoir jeûner ensuite deux ou trois jours si c'est nécessaire. Quant à l'Indien il se laissera crever silencieusement.
Les Montagnais n'ont pas encore acquis le goût de la culture, malgré que le gouvernement ait envoyé chez eux un agent des tei-res chargé de leur distribuer des lots et de leur apprendre à les faire produire. Fils de l'espace, libre comme le renne sauvage qui parcourt des centaines de lieux sur la neige, l'Indien, à quelque tribu dégénérée qu'il appartienne, ne peut se renfermer dans les limites d'un champ ni s'assujétir aux soins méthodiques, calculés, de la vie agricole. La prévoyance et l'attachement à un lieu précis lui sont étrangers. Pour lui, la terre, c'est ce qu'il peut en mesui-er dans
sa coui'se annuelle à travers la solitude, et, pour mourir, il ne croit pas avoir besoin d'un foyer ou d'un tombeau.
Fataliste sans le savoir, enfant inculte de la nature, il se laisse aller à elle et n'écoute que sa voix sans songer à lui rien demander au delà de ce qu'elle offre. Aussi, lorsqu'il a épuisé le peu qu'elle lui donne, lorsqu'il a tari son sein, avare surtout sous un ciel comme le nôtre, n'a-t-il j)lus qu'à se résigner et à subir en silence la mort inévitable. Pour vivre il ne veut rien apprendre de ceux dont l'apparition sui* le sol d'Amérique a été le signal de la chute de ses pères et de sa propre déchéance. Il se laisse effacer, comme s'il comprenait sa faiblesse devant l'homme armé des forces ingénieusement créées de la civilisation.
Il n'y a pas plus d'un siècle encore, il se battait avec d'autres enfants de la forêt, sauvages comme lui et qui se défendaient avec les mêmes armes grossières, la hache et le javelot, et cela dans un espace illimité dont toutes les tribus réunies n'occupaient qu'une infime j»ortion, comme autrefois nos ancêtres, à nous tous, s'égorgeaient pour la possession des cavernes les mieux à l'abri du mammouth et du rhinocéros velu. L'Indien de nos jours, n'ayant plus à lutter, à longueur de bras, avec des hommes aussi faibles que lui, se laisse détruire en paix par la civilisation qui l'envahit et le circonscrit de toutes parts, dont il prend rapidement tous les vices sans pouvoir acquérii- une seule de ses vertus ; il ne lui reste que la dignité ou la résignation du silence. Partout il succombe, laissant le blanc seul debout. Ainsi, rien ne peut arrêter la diminution et la mort des races faibles, condamnées d'avance à cause de leur haine d'une demeure lixe, de leur répugnance pour la
vie d'ambition et de travail, ou de leur infécondité devenue de plus en plus sensible.
Autour du lac Saint-Jean il y a plusieurs postes ; je n'en ai vu qu'un, mais cela suffit, les autres n'étant qu'une répétition de celui-là. Ah ! je n'oublierai jamais le long soupir de soulagement que je poussai en revoyant devant moi une large nappe d'eau et un espace libre, après avoir été quatre jours enfermé dans les ravins et les coteaux. L'air m'arriva comme à l'improviste des fraîches profondeurs du lac et des vents qui courent sur sou manteau flottant ; je le res- 2)irai en ouvrant ma poitrine gonflée de bonheur et de vie ; mille bouffées rafraîchissantes s'y précipitèrent comme pour lui rendre sa puissance et sa force ; je m'élançai hors de la voiture et me mis à courir aux côtés du cheval jusqu'à ce que nous fussions arrivés au poste où rien n'avait pu fiiire présager le chroniquem-, et où je me croj^ais certes bien aussi inconnu qu'au fond de la Laponie. Mais, hélas ! j'ai déjà jeté à tous les vents de mon pays tant de chroniques, envolées à peine enfantées, que leui* fantôme me poursuit partout ! Oui, hélas ! j'étais connu au lac Saint-Jean, et à peine annoncé que je me voyais, de la part de monsieur et de madame Eoss, l'objet d'une réception aussi flatteuse qu'inattendue.
Saluons de suite la fleur de ces lieux, inclinons-nous devant la douce et fraîche beauté qui orne la rive du lac, comme un lys étend sa blanche corolle sur une couche de feuillages détachés de leur tige. Je veux
présenter à la belle et charmante M"® Eoss les hommages de tous les lectem-s du National, et je la prie d'accepter les miens comme les plus empressés, quoique l)eut-être les plus indignes de lui être offerts.
Après un déjeûner sous la tente dans lequel Horace, rendu subitement expansif et très vif dans ses allures, rivalisa d'ajjpétit avec moi, nous engageâmes deux Indiens, nous nous couchâmes au fond d'un canot d'écorce et nous partîmes poui' l'île d'Héléua située à trois lieues du poste. Trois heiu-es après, en longeant toujours la côte nous arrivâmes à l'île. Il était temps ; j'étais à peu près rôti et Horace versait à grosses gouttes des sueurs philosophiques qui le détrempaient comme un navet dans la soupe.
Des bords du lac je ne puis dire grand'chose, si ce n'est qu'ils sont habités généralement du côté sud ; quant au lac lui-même, c'est une grande nappe d'eau d'environ cent vingt lieues en superficie [douze lieues de long sur dix de large], entoui-ée d'un côté par une rive assez plate, assez monotone, et de l'autre par le pied des Périboncas, chaîne de montagnes qu'on aperçoit vaguement au nord et dont la silhouette bleue se mire avec éclat dans les eaux transparentes du lac.
Aussitôt arrivés sur l'île, nous en fîmes le tour j c'était une marche de deux milles à peu près, pas davantage. Ici nous sommes en plein sur le domaine d'Horace ; l'île entière est à lui ; il a di-oit de haute et basse justice sm* tous les veaux et dindons qui s'y trouvent : pas un moucheron qui ne lui paie tribut et ne fête l'arrivée
d'un de ses hôtes par des baisers brûlants ; tout, sur l'île d'Héléna, appartient à son seigneur et maître, jusqu'aux bolithes qui tombent du ciel, et dont quelques uns ont depuis orné mon musée d'objets célestes. En mettant le pied siu- son île, Horace est le roi et le conquérant de tout ce que foulent ses pas ; conquérant en vérité! car, pour chaque pouce de terre livré à la semence, il lui faut combattre les bois touffus, les broussailles entremêlées et les ravages des glaces du printemps sur les flancs fragiles d'Héléna.
Ile bizarre ! Ile mystérieuse ! Est-ce elle qui a surgi des profondeurs du lac, ou bien est-ce le lac qui l'a laissée à sec en se retirant petit à petit ? Toujours estil que sa formation ne ressemble à rien de ce que nous voyons sur les livages et les îles du Saint-Laurent. Elle abonde en coquillages et en squelettes antédiluviens pétrifiés. J'ai vu des centaines de coquillages pris ensemble dans une seule masse de pierre, d'innombi-ables éclats de pierre à chaux, enfin une rangée de couches schisteuses, formant l'ardoise la plus brillante et la plus polie, s'élevant en amphithéâtre du rivage jusqu'à une hauteur de vingt pieds ; à leur sommet ces couches se pulvéï-isent d'elles-mêmes, et toute leur poussière retombant sur le sol le féconde et le vivifie. Ce travail de pulvérisation est presque sensible à l'œil nu, quand on regarde attentivement les racines des arbustes qui y prennent naissance. J'ai vu encore des cèdres, des pins et des ormes superbes qui forment comme un dôme feuillu à ce petit domaine réellement féerique qu'on croirait être une poignée de ten-e échappée à l'étreinte d'un titan ; j'ai vu de plus des bolithes, tombés là on ne sait quand, et dont l'éclat
jaillissant quand on les fraj^pait l'un contre l'autre, j)rodaisait une odeur de souffre enflammé. Que n'ai-je pas vu encore ? je ne saui'ais tout dire ; j'étais sui* un sol absolument étranger à tout ce que j"avais contemplé jusqu'alors, et j'oserais dire magique. Parmi les sables et la poussière des ardoises poussent des pruniers sauvages, petits arbrisseaux de vingt pouces de hauteur', dont le fruit est aussi savoureux que les prunes de nos vergers. A côté de ces arbrisseaux s'en élèvent d'autres qui donnent une fève également sauvage, en apparence semblable à la fève de jardin.
Pendant deux heures je contemplai, j'étudiai. A chaque pas je trouvais du nouveau ; je voudrais bien qu'il en fût ainsi de mes chroniques, mais je n'ai pas toujours des pruniers sauvages, des bolithes et des coquilles pétrifiées à offrir à mes chers lecteurs qui doivent être, à l'heure qu'il est, complètement ahuris par le tableau de tant de prodiges. Et pourtant il n'y a pas dans ce récit un mot de trop ; mais je m'arrête ; me voilà parvenu à la fin de mon voyage et je veux me recueillir quelques instants pour conclure.
Lecteur, j"ai fait, depuis mon arrivée à Chlcoutimi, vingt lieues en voiture et dix lieues en canot d'écorce ; j'en ai encore autant à faire pour retourner; je t'ai raconté cela en quatre chroniques qui jjaient tout juste mes frais de voyage. As-tu quelque chose à me reprocher devant un pai'eil aveu que je ne saurais faire si je ne t'aimais plus que moi-même ? Pour toi je me suis assis, pendant dix heures, sur une jjianche sans dos, en jwoie
à la rage des moustiques et aveuglé par le sable brûlant ; j'ai traversé un jjays sans issue et j'ai été obligé de revenir sur mes pas pour en sortir, content d'avoir encore dans mes veines quelques gouttes de sang échai)pées à la fureur des brûlots. Pendant quatre jours je n'ai pas mangé de viande, ce dont il faudra que je tienne compte au carême prochain; j'ai voyagé, la nuit sous l'orage, le jour sous un soleil mordant, parmi des sables fins et cuisants comme ceux du désert, toujours sans m'arrêter à peine, me bourrant à chaque étape de pain de ménage et de confitures de framboises, de truites et d'omelettes au lard ; j'ai recueilli en quatre jours plus de renseignements sérieux et j'ai fait plus d'observations que tu en a lues dans les journaux depuis cinq ans, sur la même région du lac Saint-Jean ; je suis revenu à Chicoutimi juste comme un coup de vent épouvantable, jetant en un clin-d'œil d'horribles ténèbres sur la rivière Saguenay, enlevait autour de moi cinq à six toitures et enfonçait je ne sais combien de portes. jDendant que le tonnerre et les éclairs s'arrêtaient exprès au-dessus de ma tête pour y carillonner sur tous les tons du diable. J'ai vu, durant sej)t à huit minutes, le plus terrible ouragan qui puisse j^asser sur un fleuve, dans quelque pays que ce soit, en une seconde le jour devenir la nuit et le ciel disparaître sous les flots rapides de nuages noirs comme l'âme d'un entrepreneur. Lorsque lessqualls (1) s'élèvent sur la rivière Saguena}-, on dirait que c'est une portion de l'enfer, avec tous les démons déchaînés qui se ruent sur elle, et qu'alors, se hérissant terrible et formidable, elle lutte
(t) Coups de vent.
avec l'abîme de ses eaux sans fond, avec ses énormes montagnes, avec ce visage souvent horrible, toujours menaçant, que la nature lui a donné dans un jour de
colère
J'ai vu tout cela, oui, et je l'ai raconté ; aujourd'hui, je m'en repens presqu'autant que toi, lecteur chéi-i. Si, l'an prochain, de nouveaux squallsn'ont pas changé le lit des torrents et des rivières, ti"ansporté le Saguenay au-dessus des montagnes, ouvert subitement et gratuitement un chemin du lac Saint-Jean à Québec; si quelque tremblement de terre n'a pas fait en deux minutes ce que les gouvernements sont déterminés à ne pas faire avant un demi-siècle, alors je t'invite à faire le même voyage que moi, pour constater avec quel scrupule je narre. Xéron sera certainement au débarcadère du bateau, conjointement avec Eossus, pour
te guetter Quant à moi, je dis adieu, pour toujours
peut-être, au lac et à sa merveilleuse vallée, abandonnant à mes petits-tils le plaisir d'y aller à ma place, quand il y aura ua chemin de fer à voie étroite ou des planches considérablement améliorées.
LE "TEETOTALISME"
De toutes les aberrations, voilà certainement la plus irritante. Qu'on soit maniaque tant qu'on veut, je n'y peux rien ; mais vouloir imposer sa manie à tout le monde, c'est un peu prétentieux, et je m'insurge.
Il y a, à l'heure même où j'écris, dans la bonne ville de Québec, (bonne est une manière de parler) un individu, du nom de Eine, cpii prêche la tempérance à outrance, une tempérance forcenée, furieuse, qui oblige tous les hommes à ne boire que de l'eau froide, comme .si Noé, le sauveur de l'humanité, n'avait pas, depuis quatre mille ans, protesté contre cette bêtise impie, contre cette ingratitude envers les présents du Ci-éateur. Il paraît que ce M. Eine a tellement bu jadis qu'il a • réussi à être écœuré de la boisson et qu'il s'en venge sur le reste des humains. Ainsi, voilà un monsieur qui veut absolument me faire jeûner, moi, parce qu'il n'est pas capable de manger, lui, sans se donner des indigestions ! Et cela se prêche, et le " teetotalisme " devient une doctrine, et l'on voit de formidables croisades organisées sur tout le continent pour faire rentrer sous terre le seigle et la vigne. On en est envahi ; pas une ville n'y échappe, et ce n'est pas du teetotalisme seulement qu'on devient la proie, mais encore de toutes ses conséquences, qui semblent être l'abstinence sous toutes les formes, la privation volontaire ou forcée
d'une foule de choses, surtout le dimanche. Oui, en effet, il ne peut y avoir que des abstinenciers pour- faire <lu dimanche ce quïi est dans la plupart des villes anglaises et américaines.
La défense de boire le dimanche n'est qu'im premier pas; on dirait justement que ce n'est qu'un prétexte pour arriver plus sûrement à l'interdiction de tout le reste. En effet, dès qu'un homme fait le sacrifice d'une habitude ou d'un goût, pendant vingt-quatre hem'es de la semaine, il peut bien en faire d'autres. C'est ainsi que se développe cette succession vraiment merveilleuse de suppressions et d'interdictions qui, si elles continuent; feront du dimanche un jom- abhorré et en rendr<;)nt une nouvelle définition nécessaire ; on dira : "Le dimanche est un jour où l'homme est privé de tous ses droits."
Il y a bon nombre de villes américaines qui, grâce aux abstinenciers, sont devenues absolument ridicules, tout à fait inhabitables le jour du Seigneur. Les nôtres ne tarderont pas à l'être également; elles ont déjà bien commencé. Voyez par exemple Ottawa ; il n'y est même plus permis de se promener le jour où l'on n'a rien à faire, et les cochers sont tenus, de par injonction municipale, de laisser leurs stations désertes.
Oh ! les conseils de ville ! Quelle bonne pâte, quels instruments excellents de teetotalisme ! Il est impossible que le nôtre échappe longtemps à la tentation de nous encarcaner, de nous museler et de nousjîresser comme des bottes de foin le dimanche, afin de pouvoir répondre de notre salut éternel, dont on le convaincra
aisément qu'il a charge. Il en a déjà donné un commencement de preuve, le printemps dernier, en faisant fermer les hôtels le jour dominical et tous les soirs de la semaine à onze heures.
Personne n'osera contester à nos conseillers municipaux la profonde sagesse qu'ils apportent dans l'administration de la ville, mais ce qu'on ne pourra se lasser d'admirer, c'est le discernement avec lequel la loi 2)rohibitive a été adoptée et l'époque qu'on a choisie pour la mettre à exécution. C'est justement au commencement des chaleurs, dans la seule saison où les étrangers viennent nous visiter, alors que les soirées ne commencent guère avant neuf heures et demie, que la circulation est encore abondante dans les rues longtemps après que le conseil municipal a fini ses éloquentes séances, c'est à cette époque-là précisément où la vie reprend parmi nous, que les hôtels, seuls endroits de la ville qui accusent une certaine existence sociale, ont dû faire le vide et les ténèbres.
Nous ne savons où passer les soirées ; (tout le monde ne se couche pas à l'heure des poules, tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir des yeux de conseiller municipal qui se ferment à heure fixe dans toutes les saisons) nous sortons à peine de l'écrasante monotonie de six mois d'hiver, nous voulons jouir un peu du temps; j^our nous, les jours doivent être doubles dans la belle saison afin de compenser six à sept mois d'engourdissement ; nous cherchons de tous côtés quels sont les établissements publics où l'on puisse se rencontrei', causer, discuter, passer en revue les événements, jeter un regai*d sur le monde, mener enfin la vie d'hommes civilisés, comme nous croyons l'être, et nous ne trouvons
rien, rien que les hôtels, et ce seul refuge, ce dernier centre de réunion nous a été enlevé à l'hem-e même où chacun, las de la promenade, énei-vé par la chaleui-, sent le besoin d'un entretien agréable à côté d'un bon verre qui appelle le sommeil et asseoit le système nerveux pour la nuit !
Pauvres hôteliers qui paient de lourdes, de très lourdes taxes, et qui mangent l'hiver ce qu'ils gagnent l'été, nous les plaignons ! Avant longtemps, sans doute, Québec n'aura rien à envier aux lugubres et funèbres villes de la Nouvelle- Angleterre qui, le dimanche, sont comme autant de tombeaux refermés sur des êtres vivants. Est-ce là l'idéal qu'ont cherché nos conseiller^ de ville et n'auraient>ils fait que remettre à plus tard de marcher jusqu'au bout sur les traces des puritains ? Car il faut bien qu'on le sache ; sur cette pente comme sur celle de la fausse dévotion, il est difficile de savoir où s'arrêter. La vertu extérieure a des exigences incontentables ; on commence par prohiber la vente dos boissons, et l'on arrive aux magnifiques résultats que tout le monde connaît, la loi éludée, bafouée, l'hypocrisie encouragée et l'amour funeste de l'alcool se déguisant sous mille formes poui' se satisfaire davantage. Puis, on fait disparaître les tramways, comme il en a été question sérieusement à Montréal, ville de haute moralité, puis les voitures de louage, comme cela se pratique dans bien des villes américaines, puis, l'exercice du piano, cet instrument si indécent que, dans plusieurs cités de la ISTouvelle-Angleterre, on le recouvre d'une vaste tunique et on lui enveloppe soi-
gneusemeiit les jambes, jDOur que la seule vue de cet objet servant à des divertissements profanes ne trouble pas des regards détournés de la terre.
Après les prohibitions, qui sont purement négatives et qui consistent dans l'interdiction de faire certaines choses, viendra l'obligation positive, formelle, de faire certaines autres choses, comme de ne se montrer en public qu'aux heures de l'office divin, de faire sa cuisine avant le lever du soleil, d'être debout avec les coqs, d'empêcher son chien d'aboyer, de marcher en glissant, de se laver comme les chats afin de faire le moins de bruit possible, enfin, de n'ouvrir la bouche que pour chanter des psaumes n'importe sur quel ton.
Voilà le dimanche tel qu'il sera inévitablement dans cinq ans d'ici, pour peu que nous voulions avoir autant de vertu qu'il est possible d'en montrer. Aussi, il faudra voir alors comme les gens se jetteront tête baissée dans tous les excès, afin d'échapper à l'ennui, l'ennui, ce patient tentateur auquel ne résistent guère les vertus modernes.
Or, c'est là précisément ce que nous voudrions empêcher, et, ]30ur cela, nous allons faire à notre tour un peu de morale, car nous supposons bien que c'est au nom de la morale que se font les prohibitions dominicales, et que c'est avec des arguments prétendus moraux qu'on tourne nos conseillers de ville en vrais Dracons promenant le fer rouge dans tous les gosiers. Yoj'ons un peu.
Une loi, pour être respectée et avoir de l'autorité, doit s'appuyer sm* une nécessité, sur un besoin, soit
pour protéger des droits, soit pour sanctionner de bonnes habitudes ou empêcher des abus qui troublent l'ordi-e public. Toute loi, faite uniquement j)0ur contraindre, est vexatoire et immorale, immorale, oui, certes. Prenez pour exemple IS'ew-Tork ; depuis que la vente des liqueurs y est interdite le dimanche, on voit la foule, une foule énorme quitter la ville et se rendre à Hoboken et à Staten Island, et y faire d'épouvantables orgies souvent accompagnées de rixes et de crimes. Le soir, tout ce monde-là revient à la ville, et il faut voir alors quel spectacle présentent les ferryboats et les rues qui bordent les quais !
Cette conséquence est toute naturelle et il serait surpi-eiiant qu'il n'en fût pas ainsi. Laissez aux hommes l'usage ordinaire, quotidien d'une chose ou d'un droit quelconque, il est rare qu'ils en fassent un abus; la licence, dans ce cas, est exceptionnelle, et ce n'est pas pour l'exception qu'on doit faire les lois. La répi'ession, qui est un châtiment, ne doit s'ajjpliquer qu'aux délits ; or, on en fait ici une mesure générale qui atteint tout le monde. Pour justifier une loi comme celle qui interdit la vente des liqueurs le dimanche, il faut l'existence de graves abus de nature à troubler l'ordre ou la décence j)ublic8. Comment les abus sontils constatés ? Par la plainte qu'on en fait ou par le cri général qu'ils soulèvent. Or, quels sont les citoyens paisibles, quelles sont les familles que la vente des liqueurs a troublés le dimanche plus qu'aucun autre jour de la semaine ? Le commerce des liqueurs est mauvais en soi ou il est indifterent : s'il est mauvais, qu'on le supprime tout à fait ; s'il est indifférent, en
qxioi peut-il l'être moins le dimanche qu'un Jour quelconque de la semaine ?
En vain l'on voudrait assimiler la vente des liqueui'S au verre à celle de toute autre marchandise, on n'y parviendra pas. Ce n'est pas une question de commerce que nous examinons en ce moment ; c'est une simple question de nuti-ition quotidienne, c'est un besoin qui se renouvelle tous les jours comme tout autre besoin phj'sique, et dont on ne peut prévoir les exigences. On a souvent aussi bien besoin d'un verre de cognac ou de vin qu'on a besoin d'un rosbif; alors, il vaut autant supprimer les restaurants et les tables d'hôte que les buvettes.
Il y a des abus, dira-t-on. Soit, mais faut-il supprimer une chose, parce qu'elle donne lieu accidentellement à un abus ? N'y a-t-il pas d'autres moyens à emj)lo3^er? Ne peut-on pas sévir contre les hôteliers qui donnent à boire à ceux qui sont en état d'ivresse ? Et l'abus, dans le cas qui nous occupe, a-t-il jamais ét^ porté assez loin pour donner lieu à un scandale ou à un trouble public ? Au contraire, les citoyens de notre ville n'ont eu qu'à se féliciter jusqu'aujourd'hui de la manière paisible et digne avec laquelle le dimanche est observé; l'intérêt même des maîtres d'hôtel est d'empêcher tout abus provenant de la vente des liqueurs au détail, et nous serions fort sm-pris d'apprendre que tel ou tel cas d'ivresse provient de la boisson servie inconsidérément dans l'un des hôtels respectables de notre ville.
Mais qu'importe! Supposons que cela fût; auraitt-on remédié au mal en faisant fermer toutes les buvettes? 'Non, l'expérience nous montre au contraire que le mal n'est qu'aggravé ; tout le monde se donne la main pour éluder une loi dont chacun sent l'injustice tant que la vente des liqueurs au détail n'est pas absolument prohibée ; les agents de l'autorité euxmêmes sont souvent obligés de fermer les yeux, quand ils ne vont pas jusqu'à participer au délit, comme cela se voit souvent dans plus d'une ville, et c'est ainsi qu'une loi, faite au nom de la morale et de l'ordre, va directement contre son objet et devient plus immorale que l'absence même de toute loi.
Il est si déraisonnable de défendre aux gens un usage convenable des boissons un jour plutôt que les autres, que personne n'en attribue la prohibition au sentiment de la décence ou de la morale publique : on en cherche le motif dans un besoin pécuniaire et on accuse les conseils de ville de chercher à se faire, par des amendes faciles à imposer, une nouvelle source de revenus. On dit que l'on compte sur la désobéissance des hôteliers et sur celle du public pour faire an-iver de temps à autre quelques centaines de piastres dans le coffre municipal ; poui' ne pas ' décourager complètement les hôteliers, on tolérera pendant plusieurs semaines qu'ils éludent la loi, comédie fort pratiquée à Montréal, puis on les frappera tout à coup, on les laissera ensuite se refaire de ce qu'il leiir en coûte, et l'on recommencera.
Au lieu de permettre un commerce légitime et mo-
déi'é, qui ne peut avoir qu'exceptionnellement de mauvais effets et ne menei* que rarement à des abus passagers, on crée un grand mal pour en corriger un petit et l'on inflige un remède mortel, car rien n'est plus immoral qu'une loi que personne ne respecte, et rien ne corrompt plus une ])opulation que l'habitude de désobéir aux lois ou de les éluder.
Au mal de prendre un verre de boisson, puisque c'en est un, l'on ajoute celui de faire fi de la loi qui le défend ; il est donc facile de voir que, de quelque côté qu'on l'examine, une pareille prohibition, loin de répondre à son objet, lui est directement opposée et devient plus condamnable, plus immorale que le vice même qu'elle prétend faire disparaître.
En voulant décréter l'abstinence, on donne à l'intempérance une impulsion plus grande et on lui fournit des excuses, car le bien même, dès lors qu'il est imposé, devient odieux. On ne peut pas condamner à la sobriété, j)arce que c'est faire de la sobriété un châtiment, c'est la dépouiller de toute vertu, c'est la rendre indigne d'être recherchée pour elle-même, et, j)ar conséquent, enlever tout mérite à ceux qui la pratiquent. Dès lors que l'abstinence devient la loi, l'intempérance n'est plus qu'une contravention ; le ])rincipe moral est détruit, et une hypocrisie plus ou moins habile ne tarde pas à se glisser dans les actes, comme il en est toutes les fois qu'on veut imposer la vei'tu ; la contrainte n'amène que le relâchement et le dévergondage, sous des dehors trompeurs qui cachent une cor-
ruption plus profonde. Ce n'est pas avec des lois qu'on établit les mœurs, et les goûts et les habitudes seront toujours au-dessus de toutes les prescriptions ; il y a du reste, dans les mille moyens mis en œu^a-e pour éluder les lois prohibitives des boissons fortes, comme une protestation de la conscience gênée dans le choix libre de ses actions et comme une réclamation déguisée de ceux qui savent modérer leurs goûts, contre la tyi'annie aveugle qui ne connaît pas de différences.
On n'a jamais raison d'entrer en lutte avec la nature, parce qu'un certain nombre d'hommes abusent de ses dons et tournent en maux ce qu'elle leur offre en bienfaits. Ce qui est un abus se corrige de soi-même ; dans tous les cas, les lois ne sont pas faites jîour l'exception, et l'on ne peut priver le très-grand nombre d'un usage légitime afin de punir la minorité de ses excès.
Qu'ont produit au reste toutes ces lois aussi barbares que ridicules dans les pays où l'on en fait l'expérience ? Le contraire de ce qu'on attendait d'elles. Vo^'ez dans le Xaine, par exemple, la ville de Lewiston qui, la première, a arboré le drapeau de l'abstinence totale ; les plus récentes statistiques établissent que c'est la ville la jdIus adonnée à l'ivrognerie de tout le continent américain. Yoyez l'Angleterre; dernièrement, sur la demande de plusieurs centaines de ministres de l'église établie, l'archevêque de Cantorbéry a demandé la formation d'une commission pour étudier les remèdes à poi'ter aux progrès de l'intempérance qui, on le sait, fait d'épouvantables ravages dans toutes les classes de
la société anglaise. Il a proposé des licences, une surveillance rigoureuse sur les maisons publiques et d'autres moyens également futiles ; mais l'évêque de Peterborough a démontré l'inefficacité de toutes ces entraves ; il a démontré que l'intervention du j^arlement ferait plus de mal que de bien, et que le meilleur remède était dans une éducation plus répandue des masses en même temps que dans le bon exemple. De son côté, le marquis de Salisburj', parlant au nom du gouvernement, a dit que le parlement avait fait tout eu son pouvoir pour contraindre le peuple à la sobriété, mais que chaque efïbrt avait été suivi d'un accroissement d'intempérance. En 1828, le cabinet Wellington avait cru faire une grande réforme en obligeant les aubergistes à obtenir des licences,ce qui n'a pas empêché que les auberges ne devinssent la pire plaie de la nation ; et il en a été ainsi du reste toutes les fois que la loi a voulu intervenir.
Non, mille fois non ; ce ne sont pas les lois qui corrigent les mœurs ; elles peuvent les contrarier, mais j amais les détourner de leur cours ; et quand l'homme n'a plus d'autre frein que la loi, il ne tarde pas à en perdre le respect, parce que l'obéissance à la loi suppose avant tout un jjrincipe moral qui fait reconnaître en elle une sanction légitime et nécessaire, et non jjas une simple mesure vexatoire. L'idée de traiter tous les hommes comme s'ils étaient des ivrognes est un peu trop monstrueuse pour conquérir les esprits, et l'on ne peut attendre d'elle que des effets aussi monstrueux que son principe.
L'abstinence et la tempérance sont deux choses bien différentes; la j)remière est une violation des droits que Dieu nous a donnés d'user de ses dons ; la deuxième est l'exercice même de ces droits dans la mesure qu'il convient à des êtres intelligents et raisonnables ; or, on ne peut obliger à cette mesure en décrétant des lois farouches qui visent l'exercice légitime et modéré aussi bien que l'abus. C'est vouloir réduire tout à un même niveau et ne voir dans les hommes, sans exception, qu'un amas de brutes incapables de se gouverner, incapables de faire la moindre distinction dans les choses qu'ils doivent ou ne doivent pas faire ; c'est leur enlever leui' libre arbitre, et, par conséquent, toute responsabilité, et par conséquent le principe moral qui les conduit, pour le remplacer par le fatalisme. ^ , ^
Voilà ce que veulent les teetotalers, ces instruments d'un fanatisme nouveau qui prétend régénérer" la société et apporter à l'homme la perfection en le rendant assez sec j)oui" la combustion spontanée ; despotes étroits et ridicules qui se croient appelés à reftiire la création et qui travaillent, de concert avec le philloxera, à faire disparaître la vigne, l'u^n des j^lus généreux dons de la Providence.
Qu'ils continuent leur œuvre, nous n'en avons souci. Il restera toujours quelque chose, avant la tin des siècles, pour arroser les pauvres humains à qui le teetotalisme foit tirer la langue.