‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 5 sur 34 · ALLEZ, MES JEUNES ANNÉES · texte numérisé non relu

ALLEZ, MES JEUNES ANNÉES

20 Août.

Je ne vous ai encore rien écrit de Kamouraska, je me l'ései'vais, ou plutôt je réservais à Kamouraska une

place à ])art dans le nojnbi'e des endroits que je visite depuis six semaines, parce qu'il en a une à part dans mes souvenire comme il s'en est fait une par sa physionomie propre, par ses traditions encore vivantes, comme au premier jour, dans resj)rit du peuple, enfin par la faveur dont il a joui, pendant ])lus de cinquante ans, auprès des meilleures familles canadiennes. Ces familles n'y rendaient invariablement, tous les ans, jjour faire de la villégiature comme on en faisait alors, villégiature qui accumulait dans les âmes et dans les corps des provisions de santé et de vigueur qu'on mettait ensuite tout un hiver à dépenser.

Aujourd'hui le mouvement des voyageurs se relentit, le tohu-bohu des arrivées et des départs s'apaise; toute cette cohue, quelquefois brillante, le plus souvent tapageuse, s'écoule eh laissant à la nature le soin de reprendre sa beauté un instant tourmentée, ses charmes simples et doux.

Que de beaux jours je dois à Kamouraska, et quelle jeunesse pleine de sève j'y ai jetée à tous les vents, en compagnie des plus joyeux amis que j'aie connus ! 3Iaintenant, comme moi ils ont vieilli, ils se sont dispersés, ils oublient le rendez-vous que nous nous donnions dans ce village assourdi pendant toute une saison de nos bru^'antes gaietés, de nos chansons éternelles, de nos danses folles le jour comme la nuit, de nos piqueniques imprévus, de notre intréjîide arrogance et de nos éclatants dédains de tous les préjugés. Tudieu ! comme nous étions libres et magnifiques ! Il fîillait que dans chaque famille il y eût un bal par semaine, et cela ne suffisant pas, nous dansions dans les champs, dans les

l)Osqiiets, sur les îles à un mille du rivage, sous l'orage comme les épis qui se balancent au vent.

La fatigue nous était inconnue ; nous vivions comme les sauterelles au milieu des riches moissons, semant et prodiguant partout notre inépuisable vie, insouciants, ^'lorieux, fastueux parfois, quand les tantes n'étaient pas ti-oj) rétives, ingénieux jusqu'au prodige dans l'invention des divertissements nouveaux, et toujours jeuïies. Oh ! j'ai vu là des enfants de cinquante ans qui jDOuvaient m'en revendre, plus frais, plus dispos, 2)lus alertes que moi, malgré mon exhubérante jeunesse. Où :sont-ils, où sont-ils maintenant ? et quels rêves suis-je donc venu tout à coup éveiller dans ce Ivamourasku surpris par le veuvage de ses joies et livré sans m.erci aux froids, roides, monotones étrangers qui viennent y respirer l'odeur du varech, sans désempeser un instant jîendant six semaines, et qui ne savent pas quels souvenirs passent inaperçus sous leurs regards inconscients, quel passé ils défigurent avec leurs ridicules imitations -des joyeusetés d'autrefois ?

Connaissez-vous ce petit cap là-bas, isolé, à un qaurt d'heure de marche, demeure séculaire des seigneurs de Kamouraska, brumeux et mystérieux, battu par les flots dont les éternelles caresses ne laissent jamais de traces ? C'est là, ah ! c'est là que j'ai passé les plus délicieuses heures de ma vie, lorsque, fatigué de plaisirs, j'}'' venais livrer ma pensée vagabonde aux brises mutines qui courent dans les sapins et les broussailles. Que de fois j'ai posé mon front lirûlant sur ces rochers

nus,enivré de rêves d'ambition, d'avenir et ! Il est là

toujours,le petit cap presque désert, j^resque abandonné, inuet peut-être pour tout autre, excepté pour mon cœur

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