Y4 CHRONIQUES
qui y a déposé l'impérissable trésor de ses souvenirs. Pauvre cher petit cap ! Tu n'as pas un sentier, aujourd'hui perdu sous les dépouilles entassées de plusieurs automnes, pas un vieux tronc d'arbre noir, rabougri, déchiqueté, pas un rocher que je ne l'evoie comme de vieilles connaissances ; je les salue du regard et ils ont l'air de me sourire, ces contidents muets de tant de drames intimes à jamais ignorés. Ah ! souffles du nordest, brises des marées montantes, parfums âpres de la grève, venez un instant rafraîchii* mon front humide des sueurs de la vie : passez sur ces rides d'hier, et effacez la trace des années que je n'ai pas vécues depuis lors ! A moi ! mon beau passé dis2)aru, mes espérances
envolées, mes vingt ans ! enterrés sous dix autres.
Allons, bon, voilà que je dis mon âge : on oublie tout dans les transports du lyrisme, jusqu'au lecteur qu'on a égaré avec soi et qui suit sans rien comprendre, attendant qu'on ait repris ses sens.
Le lecteur n'est pas toujours un être intelligent, comme cela a été surabondamment démontré par tous les génies méconnus avant le mien ; aussi j'en ai un suprême dédain, et j'entends bien dire tout ce qui me passe par la tête. Je pourrais bien faire encore une colonne de poésie sentimentale, ça n'est pas plus difficile queya ; mais il fait bien chaud:
Et comme j'écrivais cette page oîi j'exhume, Le dernier souvenir de moa bonheur passé. Un maringouin s'en vint se poser sur ma plume, Et jusques à mes doigts fût bientôt arrivé...
Il n'y a rien qui change l'allure d'une chronique comme le bourdonnement d'un maringouin ; avez-vous
jamais ftiit cette observation ? Des maringouins le 20 août ! Tout est anomalie cette année ; dire que l'été n'est commencé que depuis huit jours, et que c'est précisément depuis ces huit jours que les étrangers retournent à la ville ! Pour moi, je suis libre comme le coursier du désert, et j'entends porter encore mes pas errants de campagne en campagne jusqu'au dernier rayon chaud de cet été tardif.
Quelle existence charmante on mène ici! Kamouraska est un des endroits les plus intelligents de la province ; vous y trouvez toute une légion de jeunes gens instruits, déniaisés comme le sont peu de Canadiens, tout à fait do leur temps, libéraux en diable, absolument la chair et l'esprit qu'il faut pour la grande campagne électorale de l'année prochaine. Et les vieux ne le cèdent pas aux jeunes. Quels types ! tous ils diffèrent entre eux; pareils originaux n'existent nulle pa'"t. Grands buveurs, grands mangeurs, grands chasseurs, grands parleurs.
De la chasse et et de la pêche tant qu'on en veut, un site ravissant, des lurons accomplis et des femmes...
je m'arrête, je ne veux pas dire de ces choses !
Passons au large.
On frappe à ma porte. Entrez. C'est une créature : oh ! soutenez-moi. " Que puis-je faire pour vous être agréable, madame ? — Pourriez-vous me dire, monsieur, où demeure Mme Deniers ? — La porte voisine, madame. — Ah ! Bien des mercis, monsiem-. — Nullement, madame, vous êtes bien venue. — Oui, je ne suis pas mal
venue, en eftet, ])uisque ce n'est que tle la i)orte voisine que je viens Pendant que j'y pense, monsieur,
vous êtes étranger ? — Comme le Juif dans la terre sainte. — Est-ce que vous ne me feriez pas un peu la charité?..."
J'examine et je côtoie ma visiteuse des pieds à la tête : je reconnais une ancienne solliciteuse de jadis. — '' Mais, est-ce que vous n'avez aucun moyen d'existence, jDar exemple des tils qui peuvent travailler pour vous ? — Oui, j'ai trois grands garçons. — Que font-ils ? — L'un est luarchand. — Marchand ! alors il doit vous venir en aide. — Oui. mais c'est pas un marchand comme j'en ai vu!... — Comme quoi donc? — Il vent des guenilles aux jîortes. Mon second fils est officier. — Bigre, vaillante carrière ! celui-là, du moins, doit faire quelque chose pour vous ? — Ça se pourrait, mais c'est pas un officier comme il y en a ! ... lui, il balaie les offices des avocats. — Et le troisième garçon ? — Il est seigneur. — Corne de bœuf! Seigneur! pour le coup, en voilà assurément un qui ne peut pas vous laisser mendier.
— Ben clair, mais c'est pa.s un seigneur ah ! ah ! il
saigne les cochons et on lui donne le sang. "
Kamouraska est un des plus jolis et des plus anciens endroits de la rive sud ; les grands viveiu-s l'ont de tout temps illustré. H y a quinze ou vingt ans, quand la rage des stations d'eau fa.shionables n'avait pas encore fait déserter nos plus belles campagnes, aller à l'eau salée voulait dire aller à Kamouraska. Aussi, qu'elles joyeuses et intimes familles s'y réunissaient tous les étés, et qu'elle bonne vieille gaieté fine et franche !
CHRONIQUES YY
Les hommes les plus spirituels qui aient vu le jour en Canada ont longtemps vécu ici. Qui n'a connu l'incomparable, l'unique M. Chaloult, le grand ami des juges Vallières, Ayhvin et Stewart, qui a laissé un nom presque fabuleux, après avoir été ])endant un qiiart de siècle l'étonnement de tous ceux qui entendaient ses intarissables saillies ?
Qui ne se rappelle le légendaire, l'inouï, le merveilleux shérif Martineau, dont l'apparition seule était comme un cri de joie, ce boute-en-trajn infatigable qui, l^endant quinze ans, mit Kaniouraska sans dessus dessous, et qui a dépensé plus d'esjij'it, plus de verve, plus d'irrésistible gaieté dans ses glorieuses soulographies, qu'on ne peut en mettre dans un in-folio de cent pages ? Et, aujourd'hui encore, quels types prodigieux ! Qu'on ne vienne à Kamouraska que pour voir et entendre ces fantastiques originaux, et l'on passera une saison des plus amusantes.
Il y a tant de choses à dire sur Kamouraska que je ne tarirais jamais, mais vous m'avez prescrit des limites et je dois m'y renfermer. Peut-être en ai-je troj) dit, hélas ! je ne sais jamais où va ma plume, et je suis plein d'indulgence pour cette bonne vieille amie qui m'a joué tant de mauvais tours. J'ignore la discrétion, cette vertu des sages et souvent de ceux qui ne savent rien dire. Où en seriez-vous, grands dieux ! s'il fallait que je fusse discret, tout en étant chroniqueur?
CHEOOTQUE QUÉBECQUOISE
30 Août.
Faire une chronique québeequoise n'implique pas nécessaiT'ement qu'on soit à Québec. Pour le commun des lecteiu's, cette nécessité semble absolue ; mais le journaliste s'affi*anchit aisément du despotisme des titres, et son imagination doit être aussi libre que sa profession. Le chroniqueur surtout a un sublime dédain du convenu, ce t^Tan universel ; il dit ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. Donc, je date aujourd'hui ma chronique québecquoise de Saint-Thomas, comté de Montmagny, à dix lieues de la capitale.
Puisque je ne suis pas à Québec, j'ai le droit d'avoir des idées à moi. Or, une de mes idées en ce moment, c'est que je voudrais bien être un habitant de Mycone TuiK' des îles Cyclades, dans le Levant. Là, paraît-il, la nouvelle mariée, en an'ivant à la demeure nuptiale, ti'ouve au seuil de la porte un crible sur lequel elle doit marcher en entrant. Si le crible ne se brise pas sous ses pieds, le mari conserve des doutes sur la candeur de son épouse.
Ceci est logique ; on s'accorde à ne pas admettre la vertu chez la femme légère; or, une femme légère courrait grand risque de ne pas défoncer le crible ; donc, la femme lourde offi-e toutes les garanties désirables. Une femme lourde, bien nourrie, bien épaisse,
est donc le desideratum de tout épousenr tant soit peu soujjçonneux.
Cela m'a donné à réfléchir, à moi qui f^uis célibataire, Dieu merci, et quelque peu incrédule, et j'ai résolu de ne plus voyager qu'avec une balance, en cas que la faiblesse commune à tant de mes semblables s'emparât aussi de moi.
Dire qu'il y a un moyen si simple d'être à jamais fixé sur son sort, et que si peu de gens l'emploient !...
Chaque pays cependant a ses mœurs ; il y en a, comme le Canada, où les femmes sont si vertueuses, si fidèles, qu'on peut les épouser sans les peser. A propos de mœurs, il y en a parfois de singulières. Ainsi, sur la côte du Zanguebar, en Afrique, le mari est tenu, le jour de ses noces, de se mettre un emplâtre de farine sur l'œil gauche. Cela est bien inutile, puisque, lorsqu'on épouse, on est généralement aveugle. Mais pourquoi cet emplâtre sur l'œil gauche plutôt que sur l'œil droit, et pourquoi de la faj-ine plutôt que de la seiui'e de bois ou du 2>apier mâché ? O mystères profonds du cœur humain ! Soyez donc philosophe pour rester coi devant un emjîlâtre !...
Dans la Kabjdie, toujours en Afrique, paj^s bien éloigné de nous heureusement, la jeune fille ne quitte le voile épais qui couvre son visage qu'après que les noces sont consommées. Le marié peut crier an voleur tant qu'il lui plaît, il est trop tard. Trop tard! c'est le mot que Ledru-Rollin fit entendre d'une voix de stentor, à la tribune française, après la déchéance de Louis-Philii)pe, et lorsqu'il s'agissait de placer sur le trône son petit-fils, le comte de Paris. Vous saisissez l'analoffie ?...
Du reste, dans les pays civilisés, dont le Canada constitue xine infime molécule, si les jeunes filles ne g-ardent pas un voile sempiternel, elles ont en revanche de faux chignons, de fausses dents, de faux... Je n& m'arrêterais plus; tout est fausseté, tout est mensonge^ excepté les discours d'un conseiller législatif.
L'été a commencé le quinze août cette année pour notre pays bien aimé. C'e.st l'époque où les voyageurs songent à revenir à la ville. Pour moi, je m'en sauve; je suis parti de Québec, indigné pom* plus d'une raison, entre autres parce que je suis dj^spejîtique. Il n'y a pas dans cette capitale, qui date de Champlain, un seul restaurant où l'on puisse à toute heui-e chiffonner une serviette et mâchouiller un i-oastbeef, même mal cuit. Les Québecquois sont moins civilisés que les Chinois, et je vais le démontrer.
En Chine, pays de toutes les inventions restées à l'état d'enfance, il y a ce qu'on appelle les restaurateitrs ambulants, qui portent sur un fourneau de la soupe et autres comestibles chauds pour les travailleurs et les i^assants fatigués. Sous le fourneau, dans un compartiment séparé, est le bois ou le charbon qui alimente le feu, et xme carafe d'eau fraîche, accompagnée des ustensiles nécessaires, tels que cuillers, foui-chettes, etc.. En outre, dans de petits tiroirs ménagés sur les côtés de cette cuisine portative, se trouvent l'aiTOw-root, mets ^populaire, le vermicelle, le sucre... Pour un centin et même un demi centin, tout malheureux afiamé peut avoir, à une minute d'avis, del'arrow-
root, des boules de riz, du yermicelle ou du potage pour deux centins, il peut satisfaire sa faim ou du moins la contenir.
Voilà ce qu'on fait dans les pays barbares pour l'amour de ses semblables. A Québec, il vous faut crever de faim, si vous n'êtes pas prêt à dîner entre midi et deux heures (1).
Québec a vu naître une nouveauté dans son sein ; c'est la fondation d'un théâtre français à Saint-Roch. De toutes les choses inattendues, celle-là ne l'était pas le moins à coup sûr. Transformer la salle du marché Jacques-Cartier en salle de théâtre était déjà une tentative hardie ; elle a été couronnée de succès. Il y avait fouie à la première représentation, et le jeu des acteurs a été aussi brillant que le choix des pièces était heureux. Maugard et Génot sont des comiques de la bonne école ; celui-ci était en même temps le peintre des décors. Son rideau de scène, rejirésen tant Jacques Cartier couronné par l'Amérique sous les traits d'une femme, est une véritable inspiration ; c'est rendre du coup le théâtre populaire, et je n'ai nul doute qu'il se soutiendra aisément, grâce à cette intelligente population de Saint-Roch qui n'a pas tout perdu avec le départ de ses nombreuses familles pour les Etats-Unis.
*** Je reviens à Saint-Thomas ; ce n,'est pas difficile,
(1) C'est bien changé depuis treize ans que cette chronique a été écfile.
puisque j'y suis. Saint-Thomas est un endroit fort plat, fort laid, fort ennuyeux, mais qui offre un attrait, la pêche au bar. Tout est relatif; quand je dis attrait, je veux parler pour ceux qui ont la patience ridicule de rester des heures entières j^enchés sur une ligne, à attendre que le bar vienne mordre. D'autres, qui ont moins de patience, en voyant que le bar ne mord pas souvent, ont trouvé tout aussi commode de le prendre par la queue, d'où Ton voit que tous les moyens sont bons et que les extrêmes se touchent.
Je lis cette pensée dans une revue américaine : " Une lettre est un échange indirect des idées ; la conversation est un échange personnel de la vie." Il y a de grands écrivains tels que Buffon, Descartes, Lafontaine, Marmontel, Goldsmith, dont la conversation était insupportable, tellement qii"après une heure de causerie avec eux, on était obligé d'avoir recoure à leurs livres pour ne pas être tout à fait désenchanté. En revanche, Mmes de Eambouillet. Eécamier, de Longueville, de Staël et de Solms, qui réunissaient dans leurs salons les plus beaux génies de leur époque, font voir quelle est la puissance de la conversation. Les femmes ont du moins sur nous cette supériorité incontestable, c'est qu'elles peuvent causer avec beaucoup de charme et écrire en même temps avec une grâce infinie,
Je m'aperçois que ma chronique devient de moins en moins québecquoise. Que voulez-vous que j'y
fasse ? Depuis que l'honorable Langevin a quitté la capitale, de quoi peut-on s'entretenir? Il est vrai qu'on a pris, il y a quelques jours, un veau-marin sur la batture de Beauport, et que cet imprudent amphibie avait quatre pieds de long-. S'il avait eu cinq pouces de plus, ce serait peut-être plus intéressant ; ces cinq pouces m'auraient sans doute fourni un ])aragraphe pour finir ma chronique, mais je suis obligé de rester court. Il est évident que cela ne peut pas durer, et qu'avec la reprise du mouvement, au commencement de septembre, il se fera une réaction formidable dans la vie de la capitale comme dans celle de mes correspondances dont j'ai l'honneur d'être
YOTRE TOUT DÉVOUÉ
POUE LE " PAYS
10 Septembre.
La grande affaire du jour à Québec est le vote du comté de Champ] ain qui refuse de concourir à la construction du chemin de fer du nord. Il parait que c'est le diable qui est cause de tout cela ; les habitants du comté en ont une jieur incroyable, et depuis le jouioù on leur a dit qu'une locomotive était le propre cheval de Belzébuth, ils n'ont plus vu dans les avocats du chemin que des suj^pôts de l'enfer et ils ont cru à la fin du monde. Le programme catholique n'est pas étranger à ces légitimes appréhensions de consciences
délicates. L'hoii. ^I. Cauchon a beau se couvrir de sa ciiivasse d'orthodoxie, il a beau invoquer ses vingtcinq années- de sei'vices rendus à la religion, les gens de Champlain exigent avant tout qu'il soit exorcisé. L'opération serait difficile, car le président du sénat est un homme robuste, et il prétend mordicus qu'il n'est pas possédé, ou plutôt qu'il ne l'est que du dévouement à la chose publique.
Quoi quil en soit, on ne s'attendait guère à voir l'ange des ténèbres jouer un si grand rôle dans un vote municipal du Bas-Canada, et l'on se demande ce que feront les habitants de Champlain lorsqu'ils veiTont l^asser le chemin de fer avec ses ailes de feu, lorsqu'ils entendront au loin son sifflet comme un mugissement de damnés, et lorsqu'ils verront s'élever au beau milieu d'eux une station pour recevoir les maudits qui voyageront de Québec à Montréal. Quand j'y songe attentivement, je trouve que le cheval de Lucifer doit être un animal merveilleux pour pouvoir voyager en même temps dans toutes les parties du monde, et par tant de routes dittérentes ; je trouve que Lucifer ne le ménage pas assez, et que, d'un autre côté, les citoyens de Champlain montrent troj) de compassion envers une bête infernale.
Ceux de Lévis, qui sont irrévocablement condamnés à la damnation éternelle pour avoir élu le Dr Blanchet, semblent en avoir jjris leur j^arti. Ils se lancent tête baissée dal^s la construction du chemin de Kennebec et la poursuivent avec une ardeur vraiment diabolique. Chose étonnante ! ce chemin qui progresse rapidement est un chemin canadien ; il est %Tai qu'il mène à la frontière américaine où le diable est mieux reçu que
chez nou.s; mais, dans tous les cas, c'est jouer gros jeu et c'est risqiier son âme bien légèrement, même sur un court espace de chemin. La raison de cette différence entre les deux comtés consiste en ce que Lévis se trouve dans le diocèse de Québec où le programme a été condamné par l'archevêque, et que Champlain est dans le diocèse des Trois-Rivières, dont l'évêque a voulu l'imposer comme une condition indispensable de salut. Dans notre diocèse, nous pouvons donc espérer aller au ciel, même en chemin de fer, tandis qu.e dans Champlain, il faut suivre l'ancien chemin en emboîtant le pas derrière M. Anselme Trudel, le représentant des voyages à pied.
L'arrivée de M. Vannier, agent d'émigration française, à fait naître parmi nous de glorieuses espérances. On s'attend à ce que dix Alsaciens viennent s'établir avant la fin de l'année sur la rive nord du Saint-Laurent, pour faire concurrence aux dix-huit Belges annoncés, mais non encore apparus. Ce flot d'émigration mettra un terme, espère-t-on, aux criailleries des membres de l'opposition et de la presse libérale. Le Courrier du Canada voit déjà venir à sa suite une quantité innombrable de nouvelles industries, animées d'une âme qui sache penser comme l'âme des Canadiens-français. Il plaide à ce sujet la cause de l'émigration cosmopolite, et dit que tout homme, même un français, a le droit de venir grossir notre population. Voilà une vérité désormais acquise ; il est vrai qu'on l'avait bien un peu mise en-pratique depuis longtemps, mais jamais elle n'avait été si noblement proclamée. Quand le
('ourrl.er se met en frais de dii-e la vérité, il n'y va pas de mam-inorte. Défaut d'habitude.
Québec menace décidément de n'être plus reconuaissable avant six mois ; la ville des ruines commence à avoir des trottoii-s. Tous les esprits sont en mouvement et on ne parle que d'améliorations, de manufactures, d'industi'ies nouvelles. Les murs s'écroulent de toutes parts, les portes sont renversées, et dans leurs espaces béants, parmi des flots de poussière, au son des mines qui éclatent, on voit l'essaim des travailleui-s, la pioche à la main, ne pas se ralentir du matin au soir. L'avenue Saint-Louis, avec ses adorables résidences, ses jardins, ses gazons, ses bosquets, pourra désormais être embrassée d'un coup-d'œil du haut de la j^lateforme. et la destruction de la porte Prescott change du tout en tout l'aspect de la côte de la Basse- Ville. Au sommet de cette côte est notre confrère V Evénement <|ui est là. seul, isolé au milieu des débris, montrant sa face jaune et railleuse à travers une vieille masure qui ne reste debout que par tradition ou par impuissance de tomber toute seule, — ce qui n'empêche pas notre confrère d'être, par lui-même, très vigoureux, au point de trouver que le Pays n'est plus un journal assez avancé, et qu'il nous faut aujoui^d'hui un jn-ogramme de l'avenir à la place de celui que vous avez publié. Ecoutez-le plutôt :
" Le programme esquissé j^ar le Pays, et qui, il y a quelques années, aurait paini fort sage, est trop étroit aujourd'hui. C'est un programme tout constitutionnel,
fait pour une situation permanente à laquelle au fond il n'y aurait rien à changer. Adopté j)lus tôt, il aurait probablement donné le pouvoir aux libéraux, mais aujourd'hui il ne promet rien ou à peu près rien au ])ay8. L'espoir de voir régler, dans un sens plutôt que dans un aiitre, un très petit nombre de questions, ne saurait suffire. Il n'est pas bon en effet de charger l'esprit des masses de trop d'aliments à la fois ; mais il n'en est pas moins absolument nécessaire de lui imprimer une direction ferme et précise, de donner à l'effort commun un but certain et déterminé."
D'accord ; mais hélas ! dans un pays où l'on ne sait pas où l'on en est, il est encore plus difficile de savoir où l'on va. Notre politique est un gâchis, le statu quo une énigme ; si l'avenir peut la résourdre, aidons-le ; mais je crois qu'il vaut toujours mieux commencer par le commencement qui est aujourd'hui. La première chose à faire est de se reconnaître, de se rallier, de s'entendre, et c'est déjà un effort assez pénible, au milieu d'éléments sans liaison, pour que cela suffise amplement aux plus vives impatiences.
rie ^ *
Je suis désespéré. On dirait que tous les peuples du monde s'entendent ])our mempêcher de faire des chroniques. J'ai devant moi une masse de journaux amé ■ ricains, français et canadiens ; j'ai jusqu'à des revues que je feuilleté obstinément, minutieusement, eh bien I dans ce monceau où plongent tour à tour ma main et mes regards, je ne trouve rien, absolument rien qui arrête un instant ma pensée, que deux déclarations de
OQ CHRONIQUES
principes ; l'une, de l'emperem- de Russie signifiant à l'ambassadeui- français " que la France lostera isolée en Europe tant quellegai'dera la forme lépublicaine ; " l'autre, de M. Letendre, rédacteur du C'oarriev de Rimouski, lequel déclare " qu'après des réflexions sérieuses, après maints efforts, il n'a découvej-t dans le libéralisme qu'une négation, pas de principe actif, pas de vie, jias de protection, pas d'avenir, et que c'est pour cela qu'il accepte la vie, la protection el l'avenir du parti conservateur qui ne se contente 2MS de jjf'omettre, mais qui donne. . ."
Il faut que l'empereur de Russie soit bien naïf et M. Letendre bien blasé ! Comment, pour sa part, M. Letendre peut-il concilier l'avenir avec un pai ti dont l'essence même est de ne se rattacher qu'au p.issé ? L'empereur de Russie peut avoir des illusions, puisque les souverains d'Europe ne sont plus eux-mêmes qu'une illusion vivante; mais que M. Letendie perde les siennes au moment même où les libéiaux voient se réaliser presque tous les articles de leui' programme, c'est une aberi-ation qui lui enlèvera au moins cent abonnés sur les deux cents qu'il jDourrait avoir dans ce heaw coraté qui j^roinet beaucoup, sans doute, mais qui donne peu, j'en parle par expérience, moi, démocrate, qui y possède un fief libre de toute redevance seigneuriale, mais non pas d'arrérages. Et cependant je garde mes illusions, au point de faire des chroniques, quand je ne puis rien saisir, quand tout m'échappe et me fuit. Oh ! les illusions, chères et douces consolatrices! jamais le réel pourrait-il nous enrichir aussi bien que vous avec vos précieux men.songes, et que resterait-il donc uux chroniqueurs s'ils n'ajoutaient au j^rix monnayé
de leurs articles la ravissante erreur de les croire lues par les femmes, ces êtres adorés qui immolent invariablement leurs adorateurs ?
Le temps de l'Exposition Provinciale approche. D'excellents préjjaratifs se font et il règne un mouvement, une activité de brillant augure. Il fait plaisir de voir que le nombre des bêtes à cornes va toujours croissant dans notre beau pays appelé jDOur cette raison "nos amours " ; mais, en même temj)s que les bœufs, il ferait bon de voii- améliorer aussi les hommes, ces autres bêtes à cornes pour lesquelles il n'y a aucun prix de mentionné. C'est vraiment singulier que les hommes se négligent de la sorte eux-mêmes, malgré leur insondable égoïsme ; espérons que les bestiaux nous feront rougir par leur exemple.
POUE LE " PAYS