SEPT
Le tïibac que l'Angleterre importe presque tout entier des Etats-Unis lui donne un revenu de trente-deux millions de dollars. Ceci nous conduit tout naturellement à parler du calumet qu'on vient de découvrir dans les démolitions de la porte Prescott, en face de l'édifice du parlement. Ce calumet est en pierre, et, jusqu'à moitié, il est rempli de ce narcotique délicieux
qui donne une mort lente, tellement lente que les plus robustes vieillards sont ceux qui en font usage depuis plus d'un demi-siècle. Le tabac est un poison, sans doute ; mais il n'y a pas de remède qui vaille ce poisonlà. Avec lui, on goutte le sommeil sans fenner lesyeux et l'on trouve l'oubli qui est le bien suprême.
Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir ?
a dit le poëte. C'est vrai : voilà pourquoi l'on enterrait les anciens guerriers sauvages avec leur calumet- Celui dont je vous parle est la chose la plus commune au monde Des érudits prodigieux assurent que ce calumet remonte à deux cents ans ; à quel signe reconnaissent-ils cela ? Non pas à l'odeur sans doute qui est aussi forte que si le tabac avait été fumé d'hier, ni à aucun signe extérieur du fourneau de la pipe qui est aussi nu qu'un poisson. ^Mais, pour les savants, il y a dans toutes choses un langage muet que le vulgaire ne saisit pas.
Avec le calumet on a trouvé une petite écuelle en zinc qui a l'air d'être beaucoup plus ancienne, ce qui ferait sttpposer qu'elle remonte au moins à cinq cents ans. Moi qui ne suis pas un érudit, je me contente d'être logique et de juger d'après les apparences. Les apparences ! Yoilà la grande erreur, et cependant c'est ce qu'on cherche à sauver le plus. Je crois qu'il y a là une faute de langage. Ce n'est pas nous qui sauvonsles apparences, ce sont les apparances qui nous sauvent.
Et dire qtie toute la société repose ainsi sur un aphorisme mal tourné !
En fait de curiosités, il y a encore ici une baleine de soixante pieds qu'on a trouvée échouée sur la côte nord et qu'on a remorquée jusqu'à Québec, pour la montrer aux badauds, moyennant dix cents. C'est une chose ti"ès rare qu'une baleine dans les capitales ; aussi, ne s'aborde-t-on depuis quelques jours dans les rues qu'avec ce dicton consacré par un usage solennel : " As-tu vu la baleine ? " Ceux qui ne l'ont pas vue rougissent de leur ignorance ou de leur pauvreté ; pour moi, j'ai ces deux grâces heureuses qui mènent droit au royaume des cieux. Et cependant, vous allez voir quelle profondeur de science je trouve à l'occasion.
A propos de ce cétacé qu'on exhibe à mes concitadins, je me suis fait cette question. Quels ont été les premiers baleiniers ? E. S. V. P. Ce n'est pas le Breton, dominateur des océans, ni le rude Danois, ni le Hollandais à moitié amphibie, ni le hardi Norvégien, tils des rois de la mer. Non, ce sont les Biscaiens et les Basques qvii, les premiei-s, osèrent attaquer le Léviathan dans ses abîmes, et cela remonte à 1575.
Des historiens, comme il y en a tant, ont voulu prouver, il est vrai, que les Norvégiens avaient été les premiers venus sur ce champ de pêche formidable ; mais en cherchant la preuve, ils ont perdu la piste. Ce que les Norvégiens chassèrent, c'est probaljlement le grampus du Nord, ou quelque autre diminutif de la baleine. Le vieux navigateur norvégien du neuvième siècle, Tethore, qui a raconté lui-même ses aventui-es merveilleuses au roi Alfred, parle de non moins de soixante baleines qu'il aurait tuées en un seul jour.
Yolis voyez cela d'ici, — soixante baleines de cent pieds de long tuées en un seul jour par un seul homme ! Ce qui est certain, c'est que les premières barbes de baleine qui aient été vues en Angleterre provenaient du naufrage d'un navire basque en 1594, et, lorsqu'à la tin du seizième siècle, les Anglais équipèrent pour la première fois des baleiniers, ils fiu'ent obligés d'en appeler aux Basques pour les guider dans leurs préparatifs et pour remplir les fonctions les plus importantes du bord.
Depuis, quel changement! c'en est au point que, loin d'avoir à courir au loin la baleine, c'est elle aujourd'hui qui vient nous trouver, comme celle qui est en ce moment à la Basse- Ville. Je ne dis pas. qu'il faille absolument compter là-dessus pour abandonner la pêche dans les mers polaires ; mais enfin, c'est un progrès
On ne vit jamais à Québec autant d'Américains et d'Américaines que cette année ; les portes étant démolies, l'étranger peut accourir. Aussi a-t-il pris possession de la ville désormais sans défense. Les hôteliers, les marchands de nouveautés et les cochers de fiacre font fortune.
Hier, je me suis trouvé ex abrupto avec im de ces fils de Washington qui, tous les soirs, inondent la plateforme avec leurs femmes et leurs filles. La conversation est vite engagée avec des Yankees, et elle roule sans délai sur des sujets sérieux et pratiques : "J'habite, me dit-il, un petit village du Yermont d'à peu près quinze cents âmes ; le maître de poste n'y a d'au-
tre salaire que celui qu'il retire de sa commission sur chaque lettre ou journal distribué ; or, il s'est fait l'an dernier un revenu de $165 par ce seul moyen. Tous les jours il distribue à peu près trois cents journaux des grandes villes, de sorte qu'il n'y a pas une famille qui n'en reçoive un et même plusieurs."
Je l'écoutais en silence, couvert de confusion. Je me rappelais que, pendant mes courses à la campagne cet été, dans des chefs-lieux qui comptent près de 3,000 âmes, c'était à peine si j'avais pu trouver quinze ou vingt abonnés aux journaux indispensables, quelle qu'en fût la couleur, et que j'avais inutilement cherché en bien des endroits, soit le Pays, soit la Minerve. En Canada, le journalisme est la profession des hommes intelligents qui n'arrivent à rien, et ceux qui font des chroniques arrivent moins vite que les autres, parce qu'ils sont une espèce à part, beaucouj) trop supérieure. Ici, le journalisme n'est qu'un moyen ; aux Etats-Unis; c'est une puissance. Chaque petit bourg y a sa presse qui communique jusqu'aux log-houses les plus reculées des squatters, l'histoire de toutes les heures, les découvertes de chaque joui*. Chez nous, c'est à peine si les grandes villes elles-mêmes peuvent sustenter des journaux de premier ordre.
A propos de journaux, on se fait ime idée bien exagérée des salaires que reçoivent les principaux rédacteurs de New-York ; les rédacteurs-en-chef du World, de la Tribune, du Herald et du Times reçoivent chacun $100.00 par semaine. C'est le Herald, le croirait-on ? qui paie le moins cher ses écrivains. Ses principaux rédacteurs reçoivent de $35 à $50 par semaine, ceux du Tribune de $50 à $60, tandis que deux des éci'ivains du
World en reçoivent cent. Le i-édacteur du Times, qui est chargé spécialement des grands articles de fond, reçoit $150 par semaine, et les autres entre $60 et $75.00. C'est assez poui" faire venir l'eau à la bouche, mais guère en proportion de ces grands journaux dont les bm-eaux sont de véritables départements publics. Quand . on songe que le propriétaire du Herald s'est payé dernièrement la fantaisie de donner $100,000 poui* l'érection d'une église, on se demande qui l'empêcherait de doubler le salaire de ses rédactem-s qui en ont plus besoin que tous les temples du monde !
A Messrs. Louis Perrault k Cie., propriétaires du Pays.(l)
15 Octobre.
AJi ça ! mes jDroiwiétaii'es, est-ce que vous voulez promener la révolution radicale en charrette jusque dans nos paisibles campagnes ? Dejjuis deux ou trois joui-s ou n'entend jjlus parler que des petites voitures
(1) La présente chronique a besoin d'un mot d'éclaircissement.
Les MM. Perrault, imprimeurs, de Montréal, alors propriétaires du Pui/s, en avaient fait en quelques mois le premier journal français du Canada. Leur activité, leur esprit d'entreprise et l'éclat dont ils l'environnaient, promettaient au Pays un bel avenir. Les premiers, ils avaient imaginé de faire distribuer le Pays à la campagne par des facteurs spéciaux, conduisant des petites voitures rouges, couleur du parti libérai. Qui aurait pu penser alors que le Pays dût si tôt mourir, lui qui semblait plus vigoureux que jamais ?
peintes en vermillon qui portent le Pays dans tous les villages avoisinant la grande métrojîole canadienne. On nous a raconté l'ébahi ssement des cultivateurs à la vue de ce véhicule inouï qui promène dans ses flancs le l)roduit de tant d'intelligence hors ligne. On nous a dit leur curiosité, puis leur enthousiasme, puis leur acharnement à se disputer les exemplaires destinés aux dépôts. On nous a dit que le cocher (est-il, lui aussi, peint en vermillon ?) avait toutes les peines du monde à leur faire com^prendre la resiionsabilité qui pesait sur lui, s'il ne livrait pas aux dépôts le nombre exact des exemplaires qui lui étaient confiés.
]\Iais il parait que le peuple est toujours et partout le même ; il n'entend pas raison et il veut se satisfaire tout d'abord. Il y a plus. On nous apprend que vous avez fait l'acquisition d'une ivresse qui imprime 4000 exemplaires à l'heure. Si cela est, la circulation du Pays doit être quadruplée depuis qu'il est entre vos mains. En face de ce résultat merveilleux, un seul sentiment trouve place en moi, l'admiration du génie devant la splendeur. Vous renversez toutes mes idées l^éniblement, très péniblement acquises sur le journalisme canadien. Je m'étais habitué à le voir revêtu de l'éternelle tunique de Job, couvert non pas de lèpre, mais de dettes, ce qui est bien plus irritant ; je me l'appelle le temps, et il a duré des années, où cinq à six cents lectem's, émerveillés de mon style, ne me rajjportaient autre chose que l'obligation de demander crédit à mon boulanger. Que de créanciers, assez braves gens du reste, trop ])eut-être, ont été immolés ainsi aux mânes de l'ancien jounialisme !
Ah ! ce n'est donc plus un vain titre que celui
d'homme de lettres en Canada, et l'on peut y être écrivain sans porter des habits d'occa.sion ! Grande et sublime transformation sociale ! Yous êtes des radicaux, mes propriétaires ; avant peu, vous voudrez bien m'associer à vous, comme la Minerve vient de le faire de son premier rédacteur qui le mérite bien moins que moi. Ça été là un noble exemple, que le JS^ouveau- Monde (1) ne suivra pas, sans doute, rien que par esprit d'antagonisme ; et, du reste, ses propriétah-es ne pourraient s'associer personne, attendu que la vérité, une et indivisible, ne permet pas de partage.
Le Nouveau-Monde ayant fait dans un récent article cette immortelle déclaration :
'^ Le libéralisme est une erreur dans tous les ordres de choses. On peut en politique le subir comme un moindre mal, le tolérer poui- prévenir les désastres d'une révolution sanglante ; mais il y a un abîme entre souffrir ainsi le despotisme libéral, et l'accepter comme principe ou doctrine politique,"
Jj Evénement lui répond :
" Ces mots, qui contiennent l'essence de la doctrine du pi'ogramme, ouvi'ent un abîme entre le parti conservateur et ce que nous avons pris la liberté d'appeler le parti réactionnaire. Ils sépareront à jamais ces deux partis, car les hommes d'Etat, qui ont entrepris de faire fonctionner la constitution actuelle, ne peuvent accepter le concoui-s de ceux qui se déclarent les ennemis des libertés publiques, et qui n'hésitent 2)as à dire
(I) Journal ultramonlain.
qu'ils ne font que subir comme un moindre mal, que tolérer le régime constitutionnel, et qu'il n'y a que la crainte d'une révolution i^anglante, que la peur, en un mot, qui les empêche de travailler à le renverser. Les réactionnaires n'élèvent pas de barricades, mais ils s'efforcent d'altérer le système, de fermer les ouvertures, de clore portes et fenêtres, et de chercher à y asphyxier la liberté qu'ils n'osent attaquer de front. L'alliance avec un pareil j^arti est impossible j^our qui est convaincu que la constitution anglaise a j^osé des limites au-delà desquelles aucun peuple en Amérique ne doit et ne peut reculer. Eien de plus, mais certainement rien de moins. Le libéralisme anglais est devenu pour nous l'essence même de notre vie publique.
" Il faut que les réactionnaires en prennent leur parti : conservateurs et libéraux, nous avons une foi politique commune, le constitutionalisme. L'ordre de choses actuel contient, pour les uns le miniînum, pour les autres le maximum des libertés publiques ; mais l^ersonne, aucun parti, aucun homme public, ne voudrait en laisser supprimer une seule. Nous avons tous pour ancêtres des libéraux, des hommes qui ont lutté pour la liberté et qui ont conti'ibué à la conquérir pour l'avenir. Nous ne renoncerons jamais à cet héritage. Nous difterons siu* les questions secondaires, transitoires ; nous sommes unis sur ce point principal."
Cette réjîonse, qui ne permet pas de réplique, établit nettement l'état des choses, et nous savons désormais îV quoi nous en tenir. Les programmistes ne sont ni plus ni moins que les perturbateurs de nos institutions sociales, des ennemis dangeui-eux des lois qu'il faut poursuivre à outrance. Je propose donc, pour les
punir, qu'ils soient tous élus députés sous l'empire de la constitution. S'ils acceptent, ils se mettront en contradiction avec eux-mêmes; s'ils n'acceptent pas, ils se mettront nécessairement dans l'opposition qui n'est composée que de libéraux.
Les Chinois, nos maîtres en tout, ont un moyen infaillible pour faire changer le temps quand il est mauvais. Le voici :
" Quand la période des pluies, des vents, de la gi'èle ou de la neige se prolonge outre mesiu-e en Chine, les indigènes, assui-e-t-on, après avoir vainement supplié leurs dieux de faire cesser l'intempérie régnante, les mettent dehors et les exposent à cette intempérie, pour voir s'il trouvent la chose de leur goût."
Parmi les chrétiens, il n'y a que ceux du Nouveau- Monde qui en fassent autant.
L'hon. M. Langevin est revenu de la Colombie Anglaise ; il s'est abattu sur nous au bruit des cloches sonnant à toute volée. Son voyage à la Colombie a eu pour résultat de faire découvrir de nouvelles mines et d'apprendre à dîner aux habitants de Cariboo. En outre, comme il l'annonce lui-même, il a trouvé à 150 pieds sous terre des mineurs pouvant lutter, pourl -i qràce des manières avec les 2>remiers gentilshommes du Royaume-Uni. Il a fait entendre à ces fashionables d'illustres paroles qui renferment tout un programme
politique : " Tout déjjend, leur a-t-il dit, des prochaines élections. Si vous élisez de mauvais représentants, vous n'aurez à blâmer que vous-mêmes.''
LE RIRE DE DIEU, (i)
Je suis furieux ; les hommes sont devenus trop bêtes, même pour qu'on en rie. Il ne m'était resté pourtant que ce plaisir-là, à part celui de rire de moi-même, en dernière ressource. Voyez-moi un peu cet aplati de Nouveau-Monde ; il ne lui siifïisait pas d'avoir des rédacteurs montréalais ; le voilà maintenant avec un rédacteur québecquois, et quel rédacteur! C'est M. Eouthier, programmiste, veuillotiste, ci-devant coadjuteur du Courrier du Canada. Ce M. Eouthier fait un livre dans lequel il y a deux chapitres intitulés: '' Le rire des hommes et le rire de Dieu." Je sais d'avance ce que c'est.
" Le Rire des hommes, " c'est celui qu'on éjn-ouve en lisant les articles de M. Eouthier sur les Etats-Unis. Le " Eire de Dieu, " c'est le rire de l'Eternel en voyant le Nouveau- Monde se donner comme son représentant. Ce dernier rire doit être parfois bien douloureux. Je vois d'ici le rédacteur québecquois de l'organe programmiste, admis par faveur spéciale en contemplation devant l'Esprit-Saint et étudiant le jeu de sa physionomie. Le rire de Dieu ! voilà un titre ! Jusqu'à présent
(l) Tel est le titre d'un chapitre tiré des " Causeries du Dimanche,"' volume publié par M. le juge A. B. Routier.
Veuillot s'était contenté de rire tout seul et n'avait pas fait la photograj)hie du rire divin ; mais M. Eouthier, écrivain de premier ordre, d'après le Courrier du Canada, est tenu d'être un chérubin et de rester devant le trône du Tout-Puissant pour le regarder rire. Yous concevez ; un homme qui sait comment Dieu rit, ce n'est plus seulement un prophète on un inspiré, c'est un assidu de rOlympe! Je voudrais bien savoir pourquoi il n'y a pas un troisième chapitre intitulé : " Le rire de M. Eouthier : " ce rire doit avoir quelque chose de céleste par imitation, et l'on j apprendrait comment rire dans ce monde-ci à l'instar des séraphins.
Mais je n'en reviens pas. Le rire de Dieu ! quel chapitre ! On croirait tout d'abord que M. Eouthier arrive en droite ligne du troisième ciel ; pas du tout. Il arrive de Chicago. O programme ! serait-ce là une de tes dérisions ?
Il y a une chose qui m'agace, c'est rétcrnelle plaisanterie des féniens qui font irruption périodiquement sur notre teiTitoire. regardent et s'en vont. Veni, vidi, fugi. Mais ce qui m'agace encore plus, c'est cette levée de boucliers qui se fait par tout le Dominion, dès qu'un fénien ïyvq ou idiot a traversé la frontière. Les féniens, cette fois, ont pris un fort où il y avait trois femmes et un infirme, puis ils se sont laissés prendi-e à leur tour ; la guerre était finie. Cela nous coûte cinq cents hommes envoyés de toutes les provinces et une l)roclamation de Sir Etienne. Ces hommes sont choisis, pardieu ! mais la proclamation ne l'est pas. En revan-
che, celle du gouverneur du Manitoba est très-bien. Des qu'il apprit que les féniens avaient été capturés par les troupes américaines, il lança un ordre du jour à son ])euple en armes : " Les féniens sont près, s'écria-til ; gens de Manitoba ! tenez-vous le corps raide. Dieu sauve la reine ! "
Dieu sauve toujours la reine sans rire dans ces grandes occasions-là. Je ne sais bîV écrivain de premier ordre l'a remarqué, mais je vous jure que rien n'est plus exact. Ce n'est cependant pas lîrécisément la reine qui est attaquée quand les féniens débouchent sur nos domaines. Voilà pourquoi ces proclamations énergiques, mais idiotes, me donnent le rire des hommes.
On ne croirait jamais quelle quantité de vieille ferraille il y avait dans Québec. C'est le départ du dernier régiment de la garnison qui nous le dévoile. Canons éclopés, obus rouilles, mortiers infirmes, tout cela dégringole des remparts. Remarquez que ces instru.ments de destruction étaient là depuis un siècle à essuyer tous les temps, sans avoir une chance d'essuyer le feu de l'ennemi, malgré les provocations de M. Cartier : c'est sans doute ce qui a hâté de beaucoup leur vétusté ; on ne reste pas indéfiniment dans l'attente sans se rouiller. Les officiers et soldats anglais le sont autant que les canons ; ils avaient fini par s'enraciner au sol, par prendre goût à cette carrière militaire, i^résage, au Canada, d'une paix éternelle, et ça les contrarie d'être envoyés si prématurément sur le champ de bataille de Dorking, mais ils ont déjà des
remplaçants, et c'est à l'artillerie volontaire, qui prend ses quartiers à la citadelle, que sera désormais dévolue la mission de tirer le coup de canon de midi.
Je ne vous en écris pas plus long pour cette fois. Il faudra que vos lecteurs se rattrapent de la quantité par la qualité. C'est ma pi-étention. du reste, de me croire presque aussi écrivain de premier ordre que le rédacteur québecquois dont dit est plus haut. Peutêtre y a-t-il là de la jalousie, mais entin cette jalousie est bénigne et ne m'inspire que le rire, le rire des hommes, bien entendu.
20 Octobre.
Quoi ! déjà l'automne, déjà les froides brises qui donnent l'onglée, déjà les poêles que l'on monte, déjà les pétillements de l'âtre et les pardessus précurseurs des épaisses fourrures.
Image de la jeunesse, hélas ! Que les jours chauds, que les jours dorés passent vite ! Image de la vie canadienne siu-tout, où il faut avoir chaud trois fois plus en un mois que dans tout autre pays, si l'on veut passer l'hiver sans que la dernière goutte de son sang soit tigée.
Il avait fait si beau toute la semaine dernière, le soleil avait été si prodigue, il s'était si bien montré que. partout, les plus joyeuses espérances éclataient en un concert de bénédictions poussées vers le ciel. Quel beau mois de septembre ! quel radieux automne on allait avoir! Les anciens croj'-aient que leur printemps recommencerait, et les jeunes cro3-aient que le
leur allait être éternel. O illusions ! vous êtes donc de tous les âges !
Pendant que les cœurs re dilataient et que les visages s'épanouissaient sous les chauds rayons qui allaient bientôt nous dire adieu, moi, pensif, je regardais à l'horizon grandir les blancs nuages pleins de vapeurs glacées, et je parcourais les avenues de Sainte- Foye et de Sillerj^ où déjà la terre durcie craque sous les pas. J'ai vu bien des feuilles mortes arrachées à leurs tiges fuir avec la bise aigûe et joncher les champs dépouillés de leurs moissons. Il y aura donc aussi un hiver en 1871 ; bientôt on mettra les doubles croisées ; les scieurs de bois, personnages courbés et sinistres, s'arrêteront à toutes les portes, semblables à ce vieillard éternel, couvert de frimas, qu'on donne comme l'image de l'hiver ; l'éi'able, le noble érable, cet ornement de nos bois, coupé, fendu, scié, mis en cordes, parcourra la ville avant d'accomplir son dernier sacrifice et de mourir pour nous qui nous parons de ses feuilles au grand jour national ; le givi'e s'attachera, pour ne les plus quitter, aux carreaux des fenêtres, et chacun, claquemuré dans sa maison comme dans un hôpital, attendra pendant six mois le doiTX retour des fleurs et les parfums de la plaine.
Six mois d'hiver, c'est déraisonnable, malgré tout ce qu'offrent d'encouragement et de consolations les belles fourrures étalées à l'exposition provinciale, et je ne vois pas que le légitime orgueil des manchonniers nous dédommage des frais qu'il nous coûte. Eh bien ! qu'importe. Allons chercher nos mitaines, nos crémones et nos pea jackets er\fou.ies dans le camphre, au fond des valises, et faisons-nous une contenance.
cela réchauffe. Allons, gilets de laine épaisse, vestes doublées, bonnes grosses fourrures qui caressent le menton et les oreilles, sortez de votre cachette que je vous contemple avant de vous entasser sur mon coi*ps frissonnant... Mais non, non, c'est trop tôt; restez, hélas ! hélas ! je vois que vous n'en avez plus que jDOur un hiver peut-être, ménageons; vous m'avez coûté bien des chroniques et qui sait si je pourrais vous remplacer ! J'ai vieilli d'un an depuis l'hiver dei'nier, et beaucoup vieilli ; je perds cette verve, si piquante que j'en étais venu à m'admirer moi-même,
" Et ma jeunesse et ma gaité,
" .l'ai perdu jusqu'à la lierté,
" Qui faisait croire à mon génie..."
Pourtant le Pays paie bien. Oui, mes chers propriétaires, vous payez royalement. C'est vous qui avez introduit dans le joui'nalisme canadien cette étonnante réforme qu'au lieu d'avoir à payer soimême, comme jadis, pour faire insérer ses articles, on en est payé lorsqu'ils en valent la peine. Soyez bénis, et surtout continuez.
Si l'hiver est glacial, s'il abrège les joiu-s, s'il nous oblige à porter cinquante livres pesant d'habits, il n'en est pas moins impuissant contre l'ingéniosité de l'homme. C'est en effet l'hiver qu'il a choisi pour en faire la saison des jjlaisirs. S'il fait noir à cinq heures, on a en revanche les bals, les soirées qui prolongent les veillées jusqu'au lendemain ; on a surtout lethéâti-e, oh ! laissez-moi vous en dire un mot. C'est une innovation, c'est un inouïsme que le théâtre français l'hi-
ver, et c'est nous, les Québecquois, gens de routine et de réserve craintive, qui faisons cette révolution. Mais nous savions d'avance que nous ne risquions rien, voilà pourquoi.
La petite troupe française, composée de six personnages seulement, qui a monté le théâtre Jacques-Cartier, en plein faubourg Saint-Eoch, est la troupe la plus parfaite, la mieux équilibrée, la plus artiste, diraije bien, que nous ayons encore eue. Elle joue deux fois par semaine et chaque fois il y a salle comble, malgré qu'il faille descendre des sommets de la haute ville pour aller à Saint-Eoch, et surtout y remonter à -onze heures du soir, ce qui est redoutable, je vous le jure. Mais nous sommes poussés comme par un ouragan vers la civilisation. Du reste, il n'y a rien qui tienne au plaisir d'entendre M. et Mme Maugard, M. «t Mme Génot, M. et Mme Bourdais ; je les nomme parce qu'ils en valent la peine, et surtout pour taire bisquer les Montréalais, ces suffisants qui jjrétendent •qu'on ne peut rien trouver à Québec. Attrapez.
Lorsqu'on sort du théâtre, à moins d'être un bon pèi'e de famille rangé, craignant les indigestions, ou un dyspeptique désespéré, on va généralement manger ea douzaine d'huîtres ; puis on prend son verre de liot scotch, puis on allume sa pipe et l'on reste un quart d'heure à la har, puis on prend le deuxième hot scotch, -et l'on devient causeur, je ne veux pas dire causeur iiimable, puis on allume une nouvelle pipe, et lorsqu'on est bien enveloppé dans les nuages d'une fumée
épaisse que vingt bouches se renvoient à l'envi, on songe au night cap, dernier degré de la perfection humaine.
Heureux les maris que leurs femmes font rentrer de bonne heure ! heureux les fiancés qui ménagent leur jeunesse ! heureux les amoureux qui fuient Tétom-dissement et le tumulte fumeux des buvettes ! Ils se lèveront le lendemain sains et dispos, ils n'auront pas mal à la racine des cheveux, et ils trouveront au milieu de leurs pressantes occupations cinq minutes pour lire la chronique du Pays, ce qui leur vaudra bien des expiations.
Québec a eu enfin ses régattes. C'était là la grande affaire. Sans doute ; cominent pourrait-on vivre sans régattes ? Et qu'est-ce que les journaux auraient donc, sans elles, pour remplir leurs colonnes, dans ce temps d'insignifiance et de monotonie ? Ce n'est pas qiie je veuille déprécier ce salutaire et gracieux exercice de la rame, ces exercices du corps qui font des Canadiens les imitateurs et presque les émules des anciens Grecs, mais en voyant l'enthousiasme, la frénésie, dirai-je bien, qui fait courir toute une popidation à ces sortes de spectacles, je m'écrie avec Alfred de Musset :
" 0 mou siècle ! esl-il vrai que ce qu'on le voit faire " Se soit vu de tout temps ?..."
Eh bien! oui, toujours; il n'y a rien de nouveau sous le soleil, jusqu'à ce jeu de ci-oquet qu'on a cru une in-
vention de la libre Angleterre, et qu'on jouait déjà en France du temps de Chaides IX, sous le nom de Pêlemêle. Et que diriez-vous si la mitrailleuse elle-même, la célèbre mitrailleuse, avait déjà été inventée par un habitant de l'île du Prince-Edouard ? Seulement, il n'avait jiu en faire l'exjîérience en grand, faire merveille, comme disait le général Favard ; et son génie, faute de ressources, est resté enfoui dans les brumes vaporeuses de son île. Le sort est toujours injuste : c'est bien le moins pourtant que les hommes connaissent exactement ceux qui trouvent les meilleurs moyens de les détruire !
S'il n'y a rien de neuf sous la calotte des cieiix, que fera-t-on des douze mille mots nouveaux que le célèbre professeur Hindi vient d'ajouter à son dictionnaire ? Demandons-le aux Chinois qui connaissent tout, mais qui n'ont rien fait connaître. Voilà la différence ; les hommes n'ont fait de progrès que par la publicité ; c'est pourquoi les imprimeurs, et surtout les propriétaires de journaux, sont incontestablement les premiers des humains.
Ces Chinois sont assommants. Yous pensiez sans doute que l'emploi du charbon datait de la découverte des mines en Angleterre, eh bien ! non, il y a longtemps que les Chinois en font usage. Il y a dans ce mavidit pays, appelé l'empire céleste, des terrains carbonifères plus grands que tous les terrains de même nature réunis en Europe ; ils sont inépuisables, de sorte qu'il n'y a plus moyen d'en finir. Les Chinois ont aussi
des usines considérables de fer magnétique ; mais, sous ce rajîport du moins, nous n'avons rien à leur envier, grâce aux mines de Xoisic et de Natachequan qui ne sont pas encore exploitées, parce que nous ne sommes pas encore assez Chinois. Ça viendra.
Le Canada a une industrie florissante que vous ignoriez peut-être aussi bien que moi, c'est le fromage. Le fromage raffiné ne s'exporte pas, à cause des quarantaines rigoui-euses qui sont établies dans tous les ports d'Europe ; mais les fromages d'auti-es esjDèces trouvent un marché abondant. C'est ainsi qu'un seul individu vient d'en expédier 68,000 livi-es en Angleten-e. A ce sujet, je me sens incapable de faire la moindre observation originale ; du reste, je décline visiblement et la fin de ma chronique approche. Ce n'est pas une raison pour que je m'en fâche, mais je suis accessible au remords, malgré huit années de journalisme, et je voudrais trouver au moins une raison pour dire bonjour à vos lecteurs. Ah ! voici. Parlons-leur de M. Langevin, c'est le meilleur moyen de leur faire crier à l'envi " Holà, oh ! assez, assez. " Or donc, l'honorable compagnon du Bain, arrivé à Cariboo, est reparti de Cariboo et retoui-nera à Cariboo où il restera encore jusqu'à ce qu'il quitte Cariboo, o, o, quoi ! Qu'entendsje ? On réclame ? C'est bien, brisons là.
3 IsToVEMBRE.
Je suis inondé, submergé, coulé. Ce ne sont plus des averses, ce sont des cataractes qui tombent des nues, et, comme disait le père Lacordaire, " les grandes
eaux du ciel se sont déchaînées. " Déchaîné est le mot ; c'est une vraie rage. L'arche de Noé ne serait qu'une coquille au milieu des torrents qui bondissent dans notre pauvre vieille ville qui sombre. S'il n'y avait que de l'eau encore ! mais les rues sont des marais : on a voulu les macadamiser avec les débris des démolitions, et l'on a fait une boue insondable où hommes et voitures disparaissent. On enfonce, on est engloitti, et quand, croyant trouver une planche de salut, on met le pied sur un bout de trottoir, on n'est jamais sûr que l'autre bout ne vous sautera pas à la figure. Ajoutez à cela qu'il y a beaucoup de gens qui se mouchent avec leurs doigts, qu'il faut changer de chaussures six fois par jour, que le parapluie d'autrui vous entre dans l'œil à chaque instant, sans que le vôtre suffise à vous garantir de la pluie, et que la malle de Montréal n'est jamais distribuée avant onze heuî-es du matin ! et cœtera. Tout cela m'agace horriblement et j'en veux au ministère.
J'affirme que les ministres auraient dû adopter le programme catholique : au moins, ils se seraient mis bien avec le ciel et en obtiendraient aujourd'hui de ne pas renouveler le déluge à propos de bottes. Le rire de Dieu évidemment a cessé depuis que M. Eouthier a voulu le peindre, et maintenant ce sont les pleurs qui commencent. L'Eternel n'a plus de secrets pour nous.
Si Québec est une fondrière, ce sont les enfants qui jubilent. Avez-vous remarqué comme les enfants aiment à se salir ? Tant que la capitale n'a pas eu de
trottoirs, on les voyait courir assez volontiers sur les pièces de bois pourries, disjointes, trouées, qui en tenaient lieu ; mais dej^uis que la municipalité s'est ruinée jx)ur en faire construire quelques centaines de pouces, on ne voit plus les enfants courir qu'au milieu des rues marécageuses, délayées par les dernières pluies jusqu'à deux pieds de profondeur.
Si je prends la peine de vous écrire cela, ce n'est pas que je le trouve intéressant, mais je veux prévenir vos lecteurs que j'ai cherché inutilement toute une semaine pour avoii" quelque chose à dire et que je ne l'ai pas. Pourtant je me suis donné bien de la peine, ce qui prouve que le travail n'est -pas toujours récompensé ; et comme je suis opposé aux grèves, je me vois obligé d'écrire une colonne de niaiseries poiu- remplir mon devoir.
Etrange ! étrange ! Moins il y a à dire, plus il se fonde de journaux ; c'est le Courriel' de Bimoiiski, c'est la Nation, c'est enfin VJScho de la Session qui s'annonce
d'avance et qui promet d'être impartial comme
tous les autres. Aucun journal n'avait songé à dire cela aupai'avant ; voilà enfin du nouveau.
L'Université Laval achève de se perdre. Elle vient de pousser le gallicanisme jusqu'à permettre à ses élèves de donner une fête aux huîtres, à laquelle se sont trouvés beaucoiip d'invités du dehors qui ont été s'irriguer le palais, suivant l'expression d'mi de nos confrères québecquois. Le verbe réfléchi s'irriguer, tiré du vocabulaire de l'avenir, vient du substantif irrigation
dont l'ancienneté se perd dans la nuit des temps. On voit que l'université Laval se fait un tort énorme.
L'Angleterre est bien déterminée à nous laisser seuls ; c'est décidément le 15 novembre que les derniers débris de la garnison s'envolent de Québec. En attendant, la Grande-Bretagne déménage petit à petit ; elle vient de faire transporter, de la citadelle au port, trois charriots de boui-res à canons ; la menue ferraille, les essieux rompus, les affûts brisés viendront ajjrès. Il n'est pas question d'enlever les remparts, ils j)artent d'eux-mêmes : dans xm mois, Québec sera dénudé et l^i'ésentera le spectacle indécent d'une ville fortifiée sans fortifications.
Heureusement qu'il nous reste quarante mille hommes de milice pour défendre notre langue, nos lois et nos mœurs contre l'envahisseur. Quel envahisseur ? on n'en sait rien ; mais c'est égal, il faut qu'il y en ait un. A ce propos, le Chronicle de Québec, journal révolutionnaire, s'exprime ainsi : " Nous n'avons aucun danger de guerre à craindre ; nos amis les féniens sont devenus j^auvres et faibles, et les Etats-Unis se sont engagés à nous épargner à l'avenir leurs visites de cérémonie. En outre, nos obligations, provenant de la confédération des provinces et comprenant plusieurs centaines de lieues de voies ferrées à construire, absorbent tout le capital dont nous pourrons disposer
pour longtemps.
" Nous n'avons donc aucun besoin d'une milice dispendieuse. Sans doute de brillants uniformes et de longues lignes de baïonnettes rehiisant au soleil sont
un délicieux spectacle, de même que les volées de Tartillerie sont très agréables à entendre à distance ; maistoutes ces belles choses ne sont ni nécessaires ni avantageuses. Le département de la milice pourrait mettreen usage tous les appareils militaires, toutes les arme& et toute la j)Oudre de l'Angleterre sans toutefois constituer une force suffisante. Ce n'est pas la quantité qu'il nous faut, mais la qualité. Une petite armée de miliciens bien disciplinés, bien approvisionnés, formerait le no3'au d'une grande force, lorsqu'elle devien drait nécessaire, et suffirait, pour le présent, à tous nos besoins ; elle rem])lacerait avec avantage cette grande armée de 40,000 hommes qui est la création de sir George Etienne, mais qui n'a ni discipline, ni équijîement, ni habitude des armes. Sir George a, paraît-il,^ jîlus d'hommes qu'il n'en peut pourvoir. Si toutes les ressources du département et du paj's n'ont pu fom-nir à 2,500 hommes réunis à Prescott les choses simplement nécessaires à la vie, dans un temps de paix profonde et après une expérience répétée du système des campements, que pouvons-nous attendre, dans lestemps de péril, de -40,000 hommes qu'il faudra équiper et former ? I^ous pensons que tout notre système de milice a besoin d'être refait et que les réformes doivent embrasser, entre autres, une rédviction considérable des dépenses actuelles. "
Pour parler ainsi dans une ville qui a des remparts^ sous la gueule entr'ouverte des canons de l'artillerie volontaire, il faut avoir un courage jDOUSsé jusqu'à l'indécence et ne tenir aucun compte du préjugé militaire, la plus glorieuse bêtise qui ait jamais possédé les hommes.
M. Eouthiei", l'homme du jjrogramme, se rend aux Etats-Unis ; grande nouvelle ! Il l'annonce lui-même dans le Courrier du Canada, et il a l'obligeance d'apprendre au public qu'il est parti en lisant V Univers. Il n'y a pas de meilleure préparation, et si M. Eouthier lit r Univers durant tout son voyage, il est incontestable qu'il pourra juger les Américains sans parti pris, comme il en fait la promesse précieuse. Les lecteurs ne seront pas volés lorsqu'il leur donnera à son retour vingt-cinq colonnes de Yeuillot en guise d'apjîréciations ; c'était annoncé. — C'est pourtant bien ainsi que se fait aux trois quarts l'éducation de notre peuple. Eéfiexion amère !
Nous avons passé jusqu'ici pour une race inférieure et, Dieu merci ! ça n'était pas volé, mais voilà que le Nouveau-Brunswick entreprend notre réhabilitation. Ça surprend d'abord, mais on s'y fait vite et l'on ne devine pas le motif secret ; la louange a la propriété de rendre aveugle, surtout la louange grosse, épaisse. On peut faire brûler n'importe quel encens, pourvu qu'il fume ; il n'y en a jamais de trop grossier, même pour les plus fins esprits ; voilà pourquoi les souverains les mieux doués ne voient jamais les choses qu'à travers un brouillard.
Or donc, le Nouveau-BrunsAvick, ayant besoin de meilleurs termes, et n'étant plus satisfait de ceux qu'il ■ a obtenus par l'acte de la confédération, demande au
parlement fédéral d'augmenter son subside. La Xouvelle-Ecosse en a fait autant l'année dernière et a réussi ; il n'y a donc pas de raison pour que le Xouveau- Brunswick n'ait pas son tour. Mais Ontario, le Cerbère du Dominion, ventru, replet, gorgé et grognard, montre les dents chaque fois que les petits veulent avoir des miettes de la table. Epeuré, le Nouveau- Brunswick se retourne vers nous et '• regarde avec espoir, dit le Telegraph de Saint-Jean, les descendants chevaleresques de la vieille France qui dirigent les destinées de la noble province de Québec. " Ça, c'est pour avoir les $150.000 de subsides demandés ; mais qu'importe ! il y a du vrai au fond, et nous avons dans notre noble province tant de chevaliers et de sires, et tant d'autres qui se sentent propres à l'être, que nous ne pouvons nous empêcher de trouver le compliment mérité.
De quelque côté qu'on tourne les yeux, on ne voit que des choses qui s'écroulent, des institutions qui disparaissent comme des souffles et des préjugés qui s'effacent, laissant les hommes tout étonnés d'avoir été si longtemps leurs propres dupes. Croirait-on que Far chevêque de Paris est allé si loin dans la voie des réformes qu'il permette à son clergé de porter la barbe toute longue ? C'est là un rapprochement avec le clergé de l'Eglise grecque, composé de prêtres énormément barbus.
Comme on n'est sûr de rien et que la Commune poui'rait bien revenir, la mesure prise par 1" archevêque, quelque schismatique qu'elle soit, sera peut-être bien
utile, attendu que bon nombre de prêtres n'ont dû leur salut, sous le règne des communards, qu'à leur barbe qu'ils avaient laissé croître.
Je lis dans un journal québecquois : "• M. Thibault doit, nous dit-on, se livrer à l'enseignement privé. Wous lui souhaitons autant cVélèves qu'il en désire. "
Il est impossible de mieux manifester ses sympathies. Comment ne pas être sincère quand on est
à ce point ?
Dans le dernier Congrès de la paix tenu à Lauzanne, où l'on s'est battu pendant trois jours, des choses inouïes et des sciences nouvelles, dont le nom seul dévoile des abîmes de profondeur méditative, ont été révélées au monde.
C'est ainsi qu'un des orateurs, M. Cluignard, a proj)Osé de remplacer dans la devise de la Ligue le mot " Liberté, " par celui, " d'Humanité, " et de nommer une commission pour étudier le principe de ['humanisme végétarien et V hygiène de la morale. Une femme, — il y avait là des femmes pour mettre la discorde, bien entendu, — a déclaré que le Congrès était la, fête de toutes les mères du globe terrestre. H y a de quoi se réjouir d'être invité à des fêtes comme celles-là.
A Paris, les mœurs se réforment étonnamment dej)uis la chute de la Commune. Dans cette Babjdone où l'on ne se mariait plus et où cette institution sacrée, ou civile, comme on voudra, n'était plus guère que le prétexte ou l'instrument complaisant de toutes les galanteries scandaleuses, le mariage est devenu une
espèce de frénésie : on cite une femme de quatre-ving-tcinq ans qui a été enlevée. On ne dit pas toutefois que l'enlèvement a été précipité. M'est avis que la dame en question est une pétroleuse enlevée par un gendarme.
Ici. à Québec, on est dans l'attente de deux événements, le diner de M. Langevin, et la première séance de l'assemblée dans laquelle il faudra nommer un "orateur."
La plus grande incertitude règne sur chacun d'eux.
Je lis sur l'enseigne d'un digne cordonnier du. faubourg Saint-Eoch : "X , marchand de chossure en
détail, à bon marché. ..." X'avoir qu'une chaussure et la vendre en détail, c'est là le comble de la concurrence.
Il est évident que le bon marché exceptionnel obtenu ■par ce procédé nouveau va obliger tous les autres crispins à feiiner boutique.
J'extrais cette phrase d'un obituaire fait par un de mes confrères québecquois : •' Un tel est mort entouré de toutes les consolations de la religion et de ses plus proches parents.'" Yoilà du moins un rapprochement qui éclate aux yeux. Je voudrais bien trouver quelque chose comme cela qui me rapproche de la fin de ma chronique ; mais, depuis une heure que j'écris des niaiseries, je n'ai rien trouvé encore d'assez niais pour
terminer. Pourtant à tout prendre dans l'ensemble,
ga peut sutHre.