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SUITE DE LA DOMINATION FRANÇAJSE

Seconde Maison <le Graon, dite de IVevera :

Robert le Bourguignoin ; Renaud; Fondation de La Roe; Maurice I" et Guérin II (de 1039 à H81)

Simonachi suni doctores, episcopi, abbates, saccrdotes ; principi iniqni et rjptore;^, adulteri, incesloosi : nullus agit bonum, non est vcritas, non est misericordia, non est scientia in terrj îlla; mcndacium et adolterium et homicidium inundavcrunt, etsanguis sanguinem tegit.

^Robert d'ARBRissiL.)

ROBERT LE BOURGXnGNON.

ependant Robert de Vitré, soutenu par Conan II, duc de ^040

Bretagne, ne cessait de faire la guerre pour reconquérir la

belle baronnie de Craon, dont sa femme Berthe devait être

Tunique héritière. Il paraît môme que la victoire le favorisa

d'abord, puisqu'il vint assiéger le Bourguignon jusque dans

son château, et peut-être le succès aurait-il couronné ses

efforts si la mort n'était venue l'arrêter. (Pocquet de Livon-

nière, t. II, p. 1207, et Rojoux.) Cet événement suspendit la

guerre. Ce fut alors que le duc d'Anjou et Conan, voulant

donner à leurs peuples épuisés une paix solide et détruire

à jamais tout nouveau germe de guerre, imaginèrent de

marier Robert le Bourguignon, qui venait de perdre sa

femme, à la veuve de Robert de Vitré, et Renaud, fils du

Bourguignon, à Enoguen ou Agnès, fille de Berthe et de

Robert de Vitré, ce qui fut exécuté (1). Par cette double alliance, tous les

(l) Bourdigné rapporte ces faits autrement, mais d'une manière tout à fait invraisemblable. 11 fait épouser la jeune Enoguen au vieux Robert qu'il nomme Hugues. Mais tout à l'heure nous verrons une charte où Enoguen figure comme femme de

1067 droits à labaronnie deCraon se trouvèrent réunis sur la tête de Robert le Bourguignon et de son fils, et les prétentions de la Bretagne 3ur notre territoire définitivement anéanties. Selon Le Baud et Bourdigné, une des clauses de ces mariages mit Renaud et Enoguen en possession immédiate de la baronnie de Craon : ce qui est très-probable, puisque nous les y verrons faire des dons vers 1071, et que la dernière charte de Robert leur père au sujet de Saint-Clément est de 1067. Aux dévastations de la guerre succédèrent donc la paix et même les réjouissances commandées par ces deux mariages ; mais quelle part pouvait y prendre la malheureuse Berthe obligée de placer sa main dans celle qu'avait rougie le sang de son père ? Pour l'obliger à un tel sacrifice il ne fallait rien moins que le suprême intérêt de ses vassaux ; d'ailleurs de pareilles alliances n'étaient pas rares : sous le régime féodal, les simples barons, comme les souverains de nos jours, étaient souvent obligés de sacrifier leurs goûts au bonheur de leurs peuples ; aussi les héritières de fiefs ne pouvaient-elles se marier sans l'assentiment du suzerain.

Berthe suivit donc son nouveau mari à Sablé, séjour moins pénible pour elle que celui de Craon.

Quant à la jeune Enoguen, lorsque, en vertu des conventions matrimoniales» elle entra à Craon, domaine de ses pères, son cœur fut si oppressé que le peuple s'en aperçut. Pour la consoler un peu, le prêtre chargé de la complimenter l'appela Domita ou dame légitime, et ce surnom répété par la foule excita de bruyanles acclamations {Mém.dela Mayen.) ; ce qui prouverait que pour le peuple le nouveau baron n'était encore qu'un AUobroge et que son ancien seigneur, le malheureux Guérin, vivait toujours dans son souvenir : depuis ce jour Enoguen conserva le nom de Domitille, affectueux diminutif de Domita.

Robert, devenu ainsi chef de la seconde maison de Craon, était surnommé Bourguignon ou AUobroge, soit parce qu'il était partisan des Capétiens que le Gesia consulum appelle Bourguignons (1), soit plutôt

Renaud (renvoi J); d'autres prétendent que ces mariages curent lieu après la bataille de Concret ou deCongrier, près Craon, en 003; mais la mort de Guérin est de beaucoup postérieure à cette date.

(1) (I Dedignabanlur (les seigneurs manccaux) feodum rcciperc suum de RegeRoberto (fils de Hugues Capot) asserentes se nulle modo posse subjici gcneri Burgundioni. • {GesL consulum.) Du reste, la preuve que Robert était aussi de la famille de Nevers, c^st que dan^ divers titres de Saint-Aubin, on cite Tun de ses frères sous le nom de Guido Nivernis et l'autre sous celui de Guill. Nivemeiisis, (Ménage, p. 35. Voyez le tableau généalogique de la deuxième maison de Craon.) Les Allobroges avaient pour capilale Vienne eu Dauphiné. Conquis par les Bourguignons venus de la Germanie, ces deux peuples se fondirent en un seul.

parce que Mathilde, sa grand'mère, était en effet fille d'Otte-Guillaume, 1080 comte de Bourgogne ; son père était Renaud I", comte d'Auxerre et de Revers (P. Anselme), et sa mère était Adèle, sœur de Henri I**, roi de France.

Quant à son autre surnom d'Atlobroge^ il lui venait sans doute de ce que Vienne, en Dauphiné, capitale ;des Allobroges, était devenue celle des Bourguignons en 432 ; les noms de ces deux peuples furent dès lors synonymes.

Robert fut élevé près de son grand-oncle Geoffroi-Martcl, il s'en fit beaucoup aimer, Taida dans un grand nombre d'expéditions et s'y enrichit (1). En outre le comte^d'Anjou lui fît épouser Havis, nommée aussi Hadwine ou Avoise, et surnommée Blanche, fille et unique héritière de Geoffroi le Vieux, seigneur de Sablé. C'est ainsi que Robert devint la souche des deux nouvelles maisons de Graon et de Sablé. Avoise vivait encore en 1067 ; on ignore Tannée de sa mort. Ce qui est certain, c'est que Robert, en 1097, était remarié à Berihe de Vitré. (Renvois A* à A*.)

Geoffroi-Martel, avant d'être comte d'Anjou, avait, de concert avec sa femme, jeté les fondements de l'abbaye de Vendôme, nous l'avons dit, vers 1033; il y mit vingt-cinq Bénédictins de Marnioutiers, mais il n'en fit la fondation et la dédicace qu'en 1040 et prit plaisir à l'enrichir de toutes les églises qui tombèrent entre ses mains ; dévotes mais absurdes compensations de ses déprédations, peut-être de ses crimes, et empreinte naïve des mœurs violentes de l'époque. Du nombre de ces églises données à Vendôme fut^Saint-Glément (3), et ce don fut confirmé par le pape Clément II ; notons en passant que le don de Saint-Clément, confirmé par Clément II , pape de 1046 à 1047, est encore une preuve que la mort de Guérin fut antérieure à 1050.

En 1043 etl044, d'effroyables famines désolèrent l'Anjou et ne cessèrent qu'en 1066. [Arch,de VAnjou^ tome I*'.)

L'abbaye de Saint-Aubin, encore une fois dépossédée de notre église de Saint-Clément, réclama vivement, mais en vain, auprès du comte Geoffroi et auprès de l'évêque Eusèbe (1047-1081). Elle alla jusqu'au cardinal Gerald, légat du Saint-Siège, qui se trouvait alors à Chartres.

(1) r Multolies opulent! Normanonim et Anglonim proccres capiebanlur : quorum redemplionibus vicecomes et Bobertus BurgundiOt aliique adjutores sui honorifice ditabautur. » (Ordéric, moine de Saint>EvrouU, cité par Ménage,' p. 28, cl Recueil des hist, de Francey t. Xll.)

(2) Vendôme possédait dans notre pays beaucoup d'autres églises. Ainsi le don à cette abbaye de Saint-Saturnin et de Ménil tai approuvé par Victor II, en 1030. Celui de Pommerieux, Athée, La Chapelle, Bouchamp, Gongricr et Laigné, par Innocent II, en 1136. (M. Cauvinet Notes de M. Tabbé Logeais.) Geoffroi et sa femme fondèrent aussi le prieuré de TEvière du vivant de Nerra, afin que ces deux maisons se servissent mutuellement de refuge dans les temps de guerre.

136 DEUXIÈME Maison de craon.

1093 Enfin, ce qui prouve Timportance de notre église, l'abbaye envoya jusqu^à trois fois à Rome un de ses religieux nommé Milon, qui, s'il ne put réussir dans la négociation, y gagna du moins de se faire connaître, et d'être plus tard nommé cardinal. Il n'était jencore que simple religieux quoique de la maison du Pape (1), quand il vint en France avec Urbain II, en 4096, mais il y figura comme son légat en HOl.

Aldrod, évoque de Chartres, choisi pour arbitre dans cette aflFaire, décida que pour toute indemnité Orric, abbé de Vendôme, payerait deux cents livres (environ six mille francs d'aujourd'hui) à Olbrannus, abbé de Saint-Aubin. Mais celui-ci, persuadé que l'église de Saint-Clément valait beaucoup mieux, refusa de souscrire à cette décision; le Pape renvoya l'affaire à son légat assisté cette fois de l'archevêque de Tours et de

(1) De clericis papœ, dit Tannexe à la première charte-notice du cartulairede La Roé.

Gomme nous aurons souvent occasion de citer ce cartulaire, que M. Marchegay, archiviste d'Angers, croyait perdu, et que nous avons été heureux de lirerde l*oubli(;t de faire donner à la bibliothèque de Graon, on nous pardonnera d'en faire ici Thistorique, d'autant plus qu'il est question aujourd'hui (1866) d'en faire hommage aux archives de Laval.

Ëchappé aux fureurs des huguenots (voyez année 1592), ce manuscrit échappa encore, comme par miracle, deux cents ans plus tard à de nouvelles fureurs : en 1796, probablement le dimanche de Quasimodo, 3 avril, Tabbaye fut dévastée et sa bibliothèque amenée à Graon,. ainsi qu'une partie de son chartrier; mais au milieu du bourg, on fit un immense aulo-da-fé de vieux papiers : un habitant aux pieds duquel roula notre cartulairc, jugea qu'il pourrait tirer quelque parti du parchemin et le sauva du feu. Le secrétaire de la mairie d'alors, U. Ronot, se le flt Céder, et à sa mort, le cartulaire passa à son frère, percepteur à Graon. G'est de ce dernier que nous tenons ces détails, et c'est chez lui que nous vîmes ce manuscrit en 1846; il voulut bien nous permettre d'en tirer une copie et nous promit de le donner h la mairie de Graon.

Sur notre avis, M. Marchegay fit venir ce cartulaire à Angers et nous avons lieu de croire qu'il en a fait aussi tirer une copie pour les archives de Maine-^l-Loire.

Gc manuscrit, en latin assez barbare, est composé de cent feuUIets numérotés ; chaque page est de trente et une lignes tracées, ainsi que les marges, à la pointe sèche ; il mesure vingt-six centimètres cl demi sur dix-huit. On croirait que Boileau l'avait sous les yeux quand il dit :

Deux ais mal réunis forment sa couverture, Entourée à demi d'un vieux parchemin noir Où pendent à trois clous un reste de fermoir.

Écrit en caractères gothiques du xn^ siècle, avec hastes courtes et initiales rouges, il contient deux cent*quarante-huit notices dont les deux dernières, de l'abbé Gautier, font mention de Duplessis de Gosmes parlant pour la croisade de 1191 et de Foulques, abbé de Gleroiont, mort en 119i. Il comprend donc le temps écoulé depuis le 21 mars 1096 jusqu'à l'année 1191 ou 119i, et a été écrit sous les règnes de Philippe («', Louis VI le Gros, Louis VII le Jeune et Philippe-Auguste. 11 a été compulsé par plusieurs auteurs, entre autres par Pavillon qui en cite les 1", 2«, 17% 47», Si» et 55« chartes.

Tévéque d'Angers réunis à Bordeaux. Foulques Rechin, alors comte 1093 d'Anjou et qui avait, au moins autant qu'aucun seigneur de son temps, horreur des formalités légales, trouva plus simple de faire arrêter à Saint-Jean-d'Angely Tabbé de Saint*Aubin; celui-ci, de sa prison, fit en sorte de charger secrètement quatre de ses religieux d'aller à sa place k Bordeaux. Vains efforts! la sentence del'évêque de Chartres fut confirmée et ratifiée par le Pape en 1093. Mais Saint-Aubin ne se tint pas encore pour battu et fit si bien, que de guerre lasse, le pape Pascal II condamna Vendôme à donner à Saint-Aubin Tune des trois églises : de Mantille, de Saint-Saturnin ou de Saint-Jean-sur- Loire; c'est cette der^iière que donna l'abbé de Vendôme en H15. {Arch. delà May,, H68.) Notre prieuré de Saint-Clément resta donc une dépendance, un membre de l'abbaye de Vendôme, peuplée elle-même de Bénédictins venus de Marmoutier, dit en latin Monasterium majus.

Robert de Craon figure comme témoin dans le consentement de Geoffroi comte d'Anjou à une donation faite par Garin le Français h l'abbaye de Saint-Maur, à condition que les nouveaux vassaux des moines n'iraient à la guerre qu'avec le sergent de Saint-Maur et avec l'étendard de Saint- Martin (1), tant était grande la vénération pour ce saint. Sans doute les Bénédictins de Vendôme s'empressèrent de placer quelques religieux à Saint-Clément, et d'y former le prieuré conventuej qui y a existé jusqu'en 1789; car, vers 1071 ou 1078, Renaud, fils de Robert, et sa femme Enoguen, donnèrent aux religieux de Vendôme, établis à Saint-Clément, le droit (Técuage que l'on payait pour s'exonérer du service militaire, ainsi que les redevances dues par ceux qui étaient admis à jurer sur les reliques des saints (2). Ils réservèrent seulement à leur chapelain, sa vie

(t) Cum serviente Sancii-Mauri illius pairiœ etvexiUoSancti-Martini,{Arch. d'Anjou .) Georrroi-Marlol avait aussi conquis Tours, en 104i, sous rétcudnrd de saint Martin. [Ibid., p. 434.) Cet étendard, nécessairement de la môme couleur que la chape de saint Martin, Tétendard nalional de la première race, était bleu. A leur tour, les Carlovingicns adoptèrent roriflamme de saint Denis, qui était rouge, et celte couleur fut ceUcdela Fraince jusqu'à la guerre de Cent ans (i3is-i.4.'S3} dans laquelle les Anglais nous ayant pris la couleur rouge, qu'ils ont encore, nos rois prirent la couleur blanche qui devint celle de Tindépcndance nationale. Cependant le Pcnnou, ou étendard royal, continua d'ôlre bleu semé de fleurs de lis sans nombre, et môme, en mémoire de nos anciennes couleurs, le colonel des gardes françaises avait le privilège do placer derrière récusson de ses armes six drapeaux aux couleurs du roi, c'est-à-dire blancs, rouges et bleus, coïncidence singulière avec les couleurs actuelles de la France.

(i) Acte donné par Ménage (voir renvoi J/. Ce moyen de connaître la vérité serait de nos jours d'une efficacité douteuse ; il n'en était pas de même alors : vers 1*130, quelques seigneurs contestaient aux chanoines de La Ro^ certaines terres du Roseray près de Falmuchon, aujourd'hui Fremusson. La question étant douteuse, Geofnroi, seigneur

1093 durant, la moitié de ces droits. Celte charte fut attestée par Robert et Bernard de La Pommeraie, et par Hubert des Corbières.

Mathilde et son fils Conan avaient donné à Saint-Clément, en 1067, réglise de Vetuli campL Saint-Clément n'ayant jamais possédé de paroisse du nom de Yieuchamp, et le B se changeant fréquemment alors en V, il est très-probable qu'il est question de Bouchamp, Betuli campus. Ce qui est certain c'est que Bouchamp appartenait à Vendôme dès 1136, comme nous Tavons vu; qu'en 1460 on l'appelait encore Boli campus et que jusqu'à 1789 il a dépendu de Saint-Clément.

Guillaume le Conquérant venait de s'emparer de l'Angleterre (1066). Au rapport d'un poëte contemporain, il était accompagné de beaucoup d'Angevins :

Ne sai nommer toz les barons (1), • Ne de toz dire les sornoms

De Normandie et de Bretagne; Que li Dus out en sa compagnie, Muit out Mansels et Angevins Et Tourceis et Pettevins, etc. (2).

Mais dans la liste du Doinesday-Book, acte de naissance véritable de la

de Ballots, réunit les parties, fit apporter par le curé les reliques de la paroisse et ordonna aux détenteurs des terres en litige de jurer sur ces reliques quMls en étaient légitimes possesseurs ; mais, dit la GXXXIIIo charte de La Roô, ces hommes redoutant les conséquences de ce serment (peccatum timeulcs)^ aixandounèrent à Tabbaye leurs prétentions sur les terres contestées.

Quelquefois en pareille circonstance Tune des parties ne voulait pas admettre comme preuve le serment de son adversaire, mais néanmoins le juge pouvait le déférer et juger ensuite selon son appréciation (CXXXIV« ch.).

Selon Montesquieu, Tusage des preuves négatives par le serment, et du combat judiciaire qui en est la conséquence, venait des lois des Ripuaires et des Bourguignons, et n'existait pas dans la loi Salique {Esp. des lols^ liv. XXVKI, ch. xiv), tandis que les capitulaires de Charlemagne. dit d*Héricourt (p. 27), autorisaient cette purgation. Si haut que Ton remonte dans Thistoire, on trouve la trace des épreuves judiciaires ; on les rencontre chez les Celtes, comme chez les Aryas, descendants de Japhet, et dans leur code de Manou, 900 ans avant J.>C.

(i) La qualification de baron date du vi* siècle, mais sa signification a beaucoup varié; dans nos chartes du xii* siècle, il n'est que Téquivalent d'homme d'armes ou d'homme libre, vir^ titre inréricur à celui de dominus. Ainsi dans uotre cartulaire de La Ro6, le seigneur de Graon, dominus, appelle les propriétaires de sa mouvance, assemblés dans un plaid, ses hommes, ses baronsou notabies (homines, barones, magnâtes). (Yoy. renvoi Q.) La A.* charte dit : «Plaçait baronibus in Gredonensi page existentibus, etc. » Voir à la paroisse de Méral le testament d'Uamelin. Ge n'est que beaucoup plus tard que la qualification de baron devint un titre nobiliaire d'un rang supérieur.

(3) ^Yace ou Vacce, chanoine de Lisicux, vivant en IIGO, cité par l'abbc des Roches dans SCS Annales de VAvranchin.

noblesse anglaise, nous avons vainement cherché à reconnaître quelque 1093 nom craonnais, sauf, nous Tavons dit, celui de Guy de la première maison de Graon.

En 1070, Foulques le Rechin, en donnant à Saint-Florent la terre des ^^ Ulmes, avait pour témoins Robert le Bourguignon, Renaud, son fils, Geoffroi-Papebœuf, seigneur de Rillé, etc. En 1078, Robert, comme seigneur de Sablé, consentit à Tachât, par les moines de TEvière (1), de Taqueduc du même nom. En 4089, il alla au secours de Hugues de /^/3 ^/^^/ Beaumont, époux de sa nièce, lequel était assiégé dans Sainte-Suzanne ^

par Guill. Notus. (Ord. Vital., liv. X^. y// C, xj ^ '^^^

Cinq ans après, il rend hommage, sans doute pour Sablé seulement, à ^ f^ff^ Robert, duc de Normandie, (/d^) /|,/ x, C. vf^J , ^- Z)^/- /^ /^

En 1098, on trouve un autre hommage de lui pour la mAme terre à Guillaume, roi d'Angleterre, devenu maître du Maine. (f(^.) Il assista, en 1094, à l'accord conclu entre les religieux de la Couture et ceux de Marmoutier. (Le Paige, art. Sablé.) On trouve encore plusieurs autres chartes souscrites par Robert : en 1039, pour un accommodement au sujet du meurtre d'un parent de Geoffroi-Martel ; en 1040-1050, pour l'établissement de l'abbaye de Vendôme ; en 1061, pour fortifier Saint-Florent-le- Vieux ; en 1067, pour Saint-Clément de Craon ; enfin, en 1097, sur le point de partir pour la Terre sainte, on le voit donner à Saint-Nicolas d'Angers la terre du Ghâtelet et trois hommes avec leur terre et leur censive. (Ménage, p. 80 à 82.)

Après Tété humide et orageux de 1093, les céréales périrent. Une disette générale s'ensuivit. Les couvents livrèrent à bas prix leurs provisions, car alors ils étaient presque les seuls à pouvoir récolter en sûreté. Mais ces ressources ne purent suffire ; les plus riches sentirent les étreintes de la faim. Le setier, environ deux hectolitres, valut jusqu'à 7 écus d'or, de 14 fr. 80 l'un, valeur intrinsèque ; quant à la valeur relative^ la puissance de l'argent étant à cette époque de trois à cinq fois plus grande qu'aujourd'hui, c'est environ 208 francs que valut l'hectolitre. (Voyez Poids et mesures à l'article Coutumes.)

Deux ans après, nouvelle famine causée au contraire par une sécheresse qui dura depuis le 8 des calendes d'avril jusqu'au 17 des calendes de septembre (25 mars, 16 août.)

Nous avons vu Renaud et.Enoguen donner à l'Eglise quelques-uns de leurs droits ou revenus sur Craon ; cependant Robert n'était pas mort;

(1) L'Evière était un prieuré d* Angers, dépendant, comme Sainl-Clômcnt,dcrabbayc de Vendôme; son nom venait de Taquedue, evavia, qui en dépendait.

(t) CiMl /3ij 1. ^v^ ^0\a» [MiA^ ^'Jl,ji,uu,I,2lo^ U uni?, r^f t:2zr^5(,

140 DEUXIÈME MAISÔ?! DE CRAO:«.

1096 nuiis, comme nous Tavons dit, par suile des arrangements conclus par les comtes d'Anjou et de Bretagne, il avait cédé à son fils la baronnic de Craon, vers 1068 (1), et s'était retiré à Sablé, fief déjà considérable.

Ici rimpartialité nous oblige à dire ce que les chroniques nous apprennent de ce seigneur, ces détails d'ailleurs caractérisent les hommes de répoque.

Geoffroi-Martely en partageant fort inégalement sa succession à ses deux neveux, Greofiroi le Barbu et Foulques le Rechin, avait créé entre eux de sonrdes et violentes jalousies qui ne tardèrent pas à éclater. Le Rechin, qai avait eu en partage la Saintonge, n'eut pas honte de débaucher, par son or et par de lâches manœuvres, une partie des vassaux angevins de son frère, entre autres notre Robert, et ces seigneurs poussèrent la félonie jusqu*à mettre la main sur leur comte et à renfermer à Sablé sous la garde même de Robert.

Délivré par le pape, Geoffroi voulut reprendre les armes contre son frère; mais il fut battu, pris à Brissac (1067) et enfermé pour toujours au château de Chinon. (Bodin, Saumur, t. P', p. 200.)

Vers ce même temps, un gentilhomme picard, Pierre THermite, tour à tour guerrier, pèlerin et prédicateur, arrivait de la Terre sainte, et peignait avec chaleur la triste situation des chrétiens de la Palestine; il vint jusqu'en Anjou prêcher la croisade (2). Deux ans après (novembre 1095) le pape Urbain II, Français d'origine (3), réunissait le concile de Glermont où fut décidée la première croisade et dans lequel fut excommunié Philippe P' à cause de l'enlèvement de Bertrade, femme' de Foulques le Rechin. Robert, dans sa retraite de Sablé, avait sans doute fini par écouter les reproches de sa conscience; sa vie n'était pas certainement sans quelques taches, mais par ses bonnes œuvres il cherchait k les effacer. Sa femme le secondait de tout son pouvoir. C'est ainsi que pour plus de convenance (4), ils dtèrent de l'intérieur de leur château de Sablé

(1) Bourdigné dit que ce fut à la sollicitation de Robert de Vitré, que le comte d*Anjou, qui bénin et miséricordieux é/at(, décida que la fille du seigneur de Vitré épouserait le flis du Bourguignon. Si cette version était exacte, Robert de Vitré vivant encore, le Bourguignon n'aurait épousé sa veuve que quelque temps après. Mais il nous parait ressortir des faits mêmes que c'est la mort de Robert de Vitré qui fit décider» comme nous l'avons dit, les mariages de la mère et de la fille.

(2) Nos populations se croisèrent au cri de : Deus lo volt. Le latin n'était plus la langue vulgaire depuis le ix« siècle.

(3) Son nom était Eudes de Lagcri, il était né à Châlous-sur- Marne.

(4) Voyez au renvoi I le pape Innocent II rclircr par le môme molifdu cliàleau de Craon les chanoines de Saint-Nicolas.

les chanoines de la Coulure qui y desservaient une église dédiée à 1096 saint Malo, et leur donnèrent en compensation près de la ville un grand terrain : ad Burgum factendum, et pour y bâtir une nouvelle église. Robert avait une grande dévotion à saint Nicolas (1) ; il profita de l'occasion pour dédier à ce saint Téglise du château en la confiant aux moines de Marmoulier. Il arriva môme que le terrain donné aux chanoines de la Couture, devenu un faubourg de Sablé, prit, ainsi que leur nouvelle église, le nom de Saint-Nicolas. Mais en montant sur le siège du Mans, révêque Arnaud n'approuva pas ces changements faits par Tarchevôque pendant la vacance du siège ; il voulut forcer Robert à rétablir les chanoines de la Couture et, sur son refus, Texcommunia : mais soutenu par l'archevêque, Robert profila habilement de la consécration de l'évêque de Rennes qui se faisait en présence de beaucoup de prélats, pour présenter sa réclamation ; tous se réunirent à l'archcvôque contre l'évêque du Mans, le traitèrent de chicaneur et l'auraient interdit lui-même s'il ne se fût rendu de bonne grâce. (Abbé Foucher, Méniige, etc.]

Ce fut au milieu de ses œuvres pieuses que le Pape, qui connaissait la valeur de notre baron, alla le touver,enl096, pour l'engager à se croiser. Malgré son âge avancé, Robert crut devoir consacrer à Dieu ce qui lui restait de forces. Il accepta la croix et, l'année suivante, après avoir donné à Saint-Nicolas de Craon trois bourgeois afin que le Chapitre priât pour lui, il partit avec Renaud II de Château-Gontier, suivi sans doute d'un grand nombre de chevaliers craonnais, dont les noms ne sont pas venus jusqu'à nous. (Renvoi A».)

Comme on le voit, sous l'impulsion de la foi, rien alors n'arrêtait les départs pour la Terre sainte, ni richesses, ni femme, ni enfants; ce mouvement, auquel la politique ne fut peut-être pas étrangère, s'empara de tous les esprits. Les seigneurs oublièrent leurs querelles désastreuses (2),

(1) Nous avons dit dans notre notice sur saint Nicolas que la vénération particulière pour ce saint tenait sans doute k ce qu'il était patron dei Nautoniers. Bourdigné (t. I«%p. 2M) confirme celte opinion. Foulques Nerra (H88-10I0) allant à Jérusalem, vers 1007, fut assailli en mer par une violente tempête. Les chevaliers de sa suite invoquaient les saints a et comme, entre autres, les nautoniers souvent récla- « maient on leur ayde le glorieux monseigneur saint Nicolas^ rappelant Vauxiliateur « de tous les marins^ le comte... promit, s'il lui plaisait le délivrer de mort, que luy « retourné en Anjou, ferait construire une église en son nom. » Telle fut, en efTet, Torigine de Saint-Nicolas d'Angers. L'église Saint-Jean de Chftteau-Goniier avait aussi une chapelle dédiée à saint Nicolas.

(2) Urbain II, au concile de Clermont, n'oublia pas de parler de ce but des croisades. « Tournez, s'écriait-il, contre les ennemis du nom chrétien les armes que vous em-

1097 rendirent au clergé une partie des biens qu'ils lui avaient pris, s'humanisèrent un peu sous la tente avec leurs vassaux, et les peuples respirèrent. Plus de cent ans après cet élan durait encore.

Mentionnons également quelques actes auxquels Robert participa avant son départ : dans le premier il est témoin du don que Foulques le Jeune fit, en 1096, au monastère de Saint-Nicolas, d'une portion de forêt. Avec lui figure comme témoin un chevalier nommé de Champaneis. (Rép. arch. d'Anjou, iS6i.)

Un autre acte concerne Guy de Craon qui, nous l'avons vu, avait donné ou restitué à Saint-Aubin l'église du Lion. Il avait fait ratifier ce don par Suhard, son suzerain d'alors, mais il crut prudent de faire renouveler la ratification par le nouveau seigneur de Craon. Cette ratification, donnée par sa femme et par ses enfants, est le dernier acte que nous ayons de notre baron. Cependant Dupaz dit avoir vu, au cartulaire de Saint-Nicolas d'Angers, un acte signé par lui en 1098 (Indiction 6«) (1). Parti pour la Palestine, en 1097 ou 1098, pour se mettre sous les ordres de Godefroi de Bouillon, il est probable qu'il ne put longtemps soutenir les fatigues de l'expédition, et qu'il y succomba ainsi que Renaud de Château-Gontier, vers 1098. (Renvoi A^)

Il laissa de sa première femme, Avoise de Sablé, plusieurs enfants :

l'* Renaud, à qui il avait déjà cédé la baronnie de Craon ;

2" Geoffroi, qui ne se maria pas;

3*^ Robert, surnommé Vestrol, qui eut Sablé en partage, épousa Hersende, fille de Hubert de La Suze (Le Paige), et devint chef de la branche de Graon-Sablé d'où est sortie la famille de Champagne de La Suze ;

4° Henri, seigneur du Lion, et père de Geoffroi, abbé de Vendôme, dont il sera parlé ; 8° Béatrix, épouse de Geoffroi de Château-Gontier (2), et souche des

a ployez si injuslement les uns contre les autres ; rachetez par ce sacrifice agréable à ff Dieu, les pillages, les meurtres et les autres crimes qui excluent de son royaume. » {Encycl. du xix« siècle. Croisades.)

(i) Hiret, p. 247, dit que Téglisc et Pabbaye du Perray, paroisse d'Ecoufflant, Airent bftlics par Robert de Sablé avec le consentement de Geoffroi, son héritier, en 1120, et du temps du roi Philippe !«', mort en 1103. Ces deux dates s'excluent Tune Pautre et prouvent que la première est erronée. La charte dont parle Dupaz fut probablement signée par Robert au moment de son départ, en 1097, et sa date de 1008 vient sans doute de la manière de compter le premier jour de Tannée.

(â) Ce GeofTroi était filleul de GeofTroi-Martel et fut élevé à sa cour selon la coutume du temps avec Bcnaud son frère atné, qu1l ne faut pas confondre avec Renaud de

REISAUD DE CRAON, ROBERT d'aRBRISSEL. 143

seigneurs de ce nom qui s'éteignirent dans la famille des Beaumont-lc- ^^^^ Vicomte, puis dans la maison d'Alençon et finalement dans celle de Bourbon. (Voyez la généalogie de la deuxième maison de Graon).

RENAUD, sumommé aussi le BOURGUIGNON.

Nous avons vu que Robert, de son vivant, avait cédé la baronnie de Graon à son fils aine, et que cette cession fut une des clauses des deux mariages qui mirent fin à la guerre entre l'Anjou et la Bretagne. Geci dut avoir lieu vers 1068, car on voit Robert, en 1067, souscrire encore une charte en faveur de Saint-Glément.

En 1080, Renaud choisit Eusèbe, évoque d'Angers, pour témoin des dons qu'il fit à Saint-Aubin. (D. Housseau.)

Dans ces temps-là, le désordre était partout, môme dans le clergé ; il n'en pouvait guère être autrement : épars et isolé comme il était, au milieu de populations grossières et barbares et manquant d'instruction, toutes les lumières et les vertus semblaient s'être retirées et réunies à l'abri du cloître. Ainsi s'explique l'importance acquise par les communautés religieuses, le grand nombre de cures dont l'administration leur fut confiée, les dons nombreux dont elles furent l'objet, et enfin pourquoi la grande majorité des restitutions se fit à leur profit et non à celui du clergé séculier auquel cependant avaient appartenu presque tous les biens rendus. Du reste, il était si commun alors de voir les biens ecclésiastiques entre les mains laïques, que les religieuses du Ronceray, établies à Saint- Michel-de-Feins, n'ayant point de cimetière, un voisin leur vendit un champ pour en faire un, à condition de partager les droits de sépulture. (Abbé Foucher.)

A cette triste époque, en Bretagne surtout, les princes étaient injustes, ravisseurs, adultères, incestueux : les prêtres, les évéques môme étaient simoniaques; les peuples sans connaissance de la loi divine; la science, la vertu avaient disparu; le mensonge, la violence, l'homicide couvraient

Craon. Entendant souvent parler des prouesses {probitates) de sou aîné, il supplia son parrain de le mettre à môme de le servir aussi de son épée en qualité de servaut d^armes {seiwiem comiti), ce que GcofTroi lui accorda {milUem consliluit), 11 lui donna le château de Horannes que Nerra avait fortifié, et enfin lui fit Sponsor Béatrix : neptem uxoris suœ {Gesla conmhim).

1098 la terre (1). Pour remédier k tant de maux, Dieu suscita un pieux et véhément prédicateur : Robert, surnommé d'Arbrissel du lieu de sa naissance. II naquit vers 1047 ou 1053, son père se nommait Damaliochus et sa mère Orguendis ou Orvendis. Il était fils et petit-fils de prêtres (2) ; c'est dire assez que le bien sortit, comme c'est l'ordinaire, de l'excès même du mal. Heureuse loi providentielle qui régit le monde et qui, tôt ou tard et quoi qu'on fasse, assure élernellement le triomphe à la vérité, au droit, à la vertu.

Après avoir terminé ses études à Paris, delà manière la plus brillante, Robert fut nommé par Sylvestre de La Guerche, évêque de Rennes, officiai et grand-vicaire, vers 1078 ou 1086; il avait alors vingt-cinq ans. C'est à cette époque qu'il obtint pour premier fruit de ses prédications la conversion du seigneur de sa paroisse, Hervé de l'Epine, qui ne crut pas pouvoir mieux lui prouver sa reconnaissance qu'en remettant entre ses mains l'église d'Arbrissel (3). Quelque temps après, Hervé se faisait lui-même religieîix et, si l'on en croit Ménage, devint, de llOi à 1116, le troisième abbé de LaRoë.

Robert, par son zèle à combattre le mariage des prêtres et la simonie, s'attira tant d'ennemis qu'il fut obligé, quatre ans après, h la mort de Sylvestre de La Guerche (1096), de se retirer à Angers. Il y fut maître-école ou écolâtre {magistère scholaris ou scholasticus) (4). Pendant son séjour dans cette ville, il se lia intimement avec Geoffroi de Craon, religieux, et plus tard abbé de Vendôme, cousin de notre Renaud de Craon; il y connut aussi Marbodus (Marbœuf), alors la lumière des écoles d'Angers et qui fut fait évêque de Rennes cette même année 1096.

Mais toujours dévoré par un ardent désir de la perfection, Robert,

après avoir passé deux ans à Angers, résolut de vivre dans la solitude.

« La forêt de Craon lui parut sans doute un des lieux les plus déserts et les

plus sauvages de l'Anjou ; il vint, en 1093, y bâtir un petit ermitage. Là,

(1) Voyez plus loin la lettre de Robert d'Arbrissel.

(2) I). Morice, t. I«% p. 83, et Pavillon, préface. Arbrissel, aujourd'hui Arbressec, est un village breton à quatre lieues de La Roê.

(3) «Uobcrlo de Arbrissel viro magnae aucloritalis cl infmilae roiigionis vcrbiim Del por diversa loca scminanli, mulli ad suscipicnda gratia tanti seminis convenerc. Inlcr quos fuit Hcrveus de Spina vir magnse nobililatis qui primus suscepta gratia verbi Dei Robertum seminatorem sua mercedc remuneravit. In eodem namquc ioco dedil ci ecclesiam de Arbrissel cum omnibus ad eam pertincntibus. » (Cart, de La Roâ', ÈK>« notice.)

(4) Chargé de renseignement des maîircs cl des élèves dans les écoles épiscopales.

RENAUD 1)Ë CRAON, ROBERT D'aRBRISSBL. 145

bientôt accoururent vers lui presque tous les solitaires célèbres du 1098 royaume. Citons entre autres, diaprés Pavillon :

Vital, qui passa une douzaine d'années dans une solitude nommée Dampierre (Domnipetra^ (voyez Méral)^ et a été canonisé (i) ;

Saint Renaud, ou Raynaud, qui alla ensuite dans la forêt de Mélinaie, près La Flèche, où Raoul de Beaumont bâtit une église et fonda une abbaye. Raynaud y mourut vers il04 (2).

Saint Bernard d'Abbeville, ancien moine de Saint-Cyprien de Poitiers, et qui après avoir passé quelque temps dans la forêt de Graon, alla défricher la forêt de Tyron, au Perche, que Tévéque de Chartres lui avait donnée vers 1109. Sa fête se célèbre le 14 avril. Ce saint répandit en France une cinquantaine de ses colonies religieuses (3).

Hervé, ancien religieux de la Trinité de Vendôme, et grand ami de Geoffroi de Craon, abbé de ce monastère. Sa fête se célébrait le 4 ou le 18 juillet (4).

Ainsi, grâce à Robert d'Arbrissel, le Craonnais peut se glorifier d'avoir contribué à donner quatre saints ù TEglise.

(i) Ce fut lui qui romla au diocèse d'Avranchcs, prés Mortain, et, au plus tard, en 1103, l'abbaye de Savigoy, de laquelle dépendait celle de La Boissière, près Craon, fondée vingt-six ans après, et qui, sans doulc, fut Torigine du bourg de ce nom. (Voy. Notes sur La Boissière.) Hiret dit, p. 218, que ViUl était frère de Robcrl d'Arbrisscl, mais le seul frère connu du fondateur de La Roè avait nom Fulchrodius.

(2) Henri II, roi d'Angleterre et comte d'Anjou, fonda en ce lieu, en 1182, une abbaye sur le modèle des religieux de La Roô. Les fébricilanls. les femmes stériles, venaient en fouie à son tombeau; son culte fui dv^claré de notoriété publique, et sa félc fixée d'abord au premier puis au deuxième dimanche d'août. Ses reliques égarées pendant la Révolution furent retrouvées et transférées à Candé, en 1830, par M. Beaugé, curé de cette paroisse, encore existant en 1871. A cette translation, un enfant de trois ans, nommé Pignet, né à Candè, et qui ne pouvait marcher qu'avec de petites béquilles, fut placé un instant sur le reliquaire de saint Raynaud, et après avoir un instant dormi dans son lit, se réveilla en disant : « Je suis guéri, lé saint me Ta dit, » et, en effet, il courut jouer sur le pré Saint- Jean, proche la ville de Caodé. [Vies des sainLs personnages de i'AnjoUf par D. Chamard.)

(3) Voici un fragment de sermon de ce grand ami de Robert : Ensi sunl plusiors gent cui fruit sachet et chutent por cen kit trop hastieusement naissent. Ce sunt cil ki en Vencommencement de lor conversion vueulent a par mesmes fructifier par une presitmptuouse badise. Ce qui veut dire : Ainsi sont plusieurs personnes à qui, ou dont les fruits sèchent et tombent, parce qu'ils naissent trop hâtivement. Ce sont ceux qui, dans le commencement de leur conversion, veulent de suite fructilier par une présomptueuse vanité. (Barbazan, cité par Bodin.)

(4) Vers 1100, Hervé fit à pied le voyage de Jérusalem. A son retour, Renaud, évoque d'Angers, lui donna rtle de Chalonnes, où il bâtit une chapelle mise plus tard sous son invocation .

146 DEUXIÈME MAISON DE CftAON.

1098 Citons encore : Pierre de TÉtoile; Raoul de la Fustaie, instituteur de Tabbaye Saint-Sulpice à Rennes; Guillaume Firmat^ patron de Hortain et fondateur des Blanches-Dames de Savigny ; Engelger, Giraud de Salles, fondateur de Tabbaye de Cadouin, en Périgord ; Âlleaume ou Adelerm, fondateur, en 1109, de Tabbaye d'Estival en Gharnie, grâce à la munificence de Raoul II de Beaumont (Ménage et Bourjoly] ; Robert Loc Ronan, évoque de Cornouailles ou de Quimper; Salomon qui, après avoir vendu ses biens et en avoir distribué le prix aux pauvres, vint dans la forêt de Graon, vers 1094 (Ordéric Vital), et fonda Nyoiseau (Nioselius)^ vers 1109, sur une terre déserte au bord de TOudon, que lui donna Gautier, seigneur de Nyoiseau. (Ch. de Nyoiseau^ donnée par Pavillon, Histoire de Robert d'Arbrissel, p. 543.) Hiret, qui met cette fondation en 1040, s'est lourdement trompé, dit Pavillon (1).

A cette longue liste d'hommes aussi recommandables par leur science que par leurs vertus, D. Chamard ajoute le bienheureux André, fondateur de La Ghaussaire, près Beaupréau, et saint Jouin, dont le tombeau, dit Grandet, se voyait à un quart de lieue de Bouchamp, près Graon. (Voyez Notes sur Bouchamp,) Une telle réunion d'hommes célèbres doit donner une haute opinion de celui qui sut les réunir sous sa direction et qui les surpassa tous par ses talents, par ses austérités et par sa renommée (2).

(1) Salomon mourutlc 23 novembre 1140 et fut enterré à Sa int-Généré, près Mayenne : Bodin {Bas Anjou, 1. 1«% p. 23.^) insinue que Salomon, avant de se faire ermite, s'était rendu coupable d'un meurtre en 1116; or le fondateur de Nyoiseau était près de Robert en 1091 et fonda son abbaye en 1109 !...

L*abbaye de Nyoiseau, ordre de Saint-Benoît, présentait aux cures de Notre-Dame de Chaltain, de la Madeleine de Segré, de Ghalonge, de Sainl-Aubin-du-Pavoil, etc., possédait les prieurés conventuels des Lochcraux, du Plessis-Gramrooire et des Laides aux Nomains. En I6j0, le revenu de cette abbaye étail d'environ dix mille livres. Elle avait été réformée après les troubles de la Ligue par Françoise Le Roi, fille du procureur du roi à Nevers, et morte en 1613. L'abbatial, assez élégant et bien conservé, porte la date de 1647 : dans une grande salle au rez-de-chaussée, on lit quelques sentences significatives pour les personnes du sexe qu'on y envoyait en pénitence avant la Révolution : Regrcltez le passé, — profitez du présent, —craignez Tavenir...

(2) Il est surprenant qu*un homme qui a si profondément remué les esprits dans nos contrées n'ait laissé aucun écril : cependant M. Bouchet, bibliothécaire de Vendôme, a découvert, en 1584, une letire adressée par Robert à Ermengarde, femme d'Alain Fergent, duc de Bretagne : nous croyons devoir en donner quelques fragments; c'est un curieux monument des mœurs du temps, de la langue parlée dans notre pays par les personnes instruites, et enfin Tunique spécimen qui nous reste du style et des idées du fondateur de La Roe:

« Sermo Dom. Roberti de Arbrussello ad comilissam Britanniœ : spiritus superbiae ma*

RENAUD DE CRAON, ROBERT D'aRBRISSEL. 147

La vie de ces* hommes rappelle celle des plus austères anachorètes. 1098 Leurs cellules étaient des huttes formées par des pieux entrelacés de branches et couvertes de chaume ou de genêts. Leur Ht était la terre nue ou un peu de paille. Leur boisson, Teau des fontaines , leur nourriture, des herbes et des racines sauvages, qu*aux grandes fêtes on cuisait et assaisonnait d'un peu de sel. Jamais de viande. Leur occupation était la prière, l'instruction du peuple et des enfants, le défrichement des terres, et ces terres étaient bien mauvaises puisque, vingt ans après, Ulger,

lus est, sed simulatio sanctitatis pejor. — Spiritus tnvidise malus est, sed simulatio caritatis pejor. — Spjritus cupidilatis malus est, sed simulatio misericordiœ pcjor.— Spiritus guiae malus est, sed simulatio abstinenlise pejor. — Spiritus luxuriae malus est, sed simulatio castilalis pejor. Abhis malis audilis et cognilis, manifcslis et simulatoriis,

ancilla Cbristi cave, virtus enim médium vitiorum est (la vertu est un milieu entre les

vices opposés). Vide ne quid nimis facias : omne quod nlmium est in vitium convertitur... SuDt quidam enim adultérantes verbum Dei, cuplentes placere hominibus, non Deo, qui pervertunt scripturas ad pravam volunlatcm suam... Contra evangelium et prophetas aftirmant justitiam facerc, sive corporali pœnft, sive damais rerum, sive aliquà aspcrâ pœnâ, non considérantes scriptumin lege : malificos et homicidas ne patiaris viverc. Punire homicidas et adultcros, rap tores et hujus modi pravos homines, non est effusio sanguinis, sed jussio legis, et ut ait beatus Augustipus : quœ est ista parcere et mullos in discrimen adducere. (On voit que la question d'abolir la peine de mort n'est pas nouvelle.) Ne pigeât te mullum quod alligata es Intideli viro: mémento Hester quae alligata fuit Assucro intideli principi et profuit multum populo Dei... Copjuncta es, non potes disjungi lege : non habes testes qui probare velint; aliter ecclesiastico judicio non potes separari (après avoir eu en quatre ans (1002-1090) trois enfants de son mari, Ermengarde voulait s*cn séparer sous prétexte de parenté, mais en réalité, parce qu'elle était lasse de sa grossièreté).

« Voluntas tua esset ut.mundum relinquer&s et le tpsam abnegare^ et nuda nudum Christum in cruce sequereris : sed ora Dominum Deum tuum ut non tua voluntas sed sua de te fiât. Non sis nimis sollicita de mutatiooe loci et habitûs. In corde Deum habe, sive in civitate, sive in auU, sive in lecto eburneo, sive in vesle pretiosa, vel in exercitu, vel in judicio, sive in convivio fueris. — Dilige et Dcus tecum erit. — Intcr barbares homines et incultos moraris, et, ut tibi videtur, nullum bonum potes ibi facere. — Simonachi sunt doctores, episcopi, abbates et sacerdotes; principes iniqui et raptores, adulteri et incestuosi... Nullus agit bonum, nuUus dicit bonum ; non est veritas, non est miscricordia, non est scientia in terra illa: Xendaciumetadulterium et homicidium inundaverunt etsanguis sanguinem tegit, et infecta est terra in sanguine clcontaminata est in operibus eorum et fomicati sunt in adjuventionibus suis, et iratus est fuFore Dominus in populo suo et abominatus est heredilatem suam et tradidil eos in manus genlium, id est immundorum spirituum et dominati sunt eorum qui oderunt nos. Taies ver6 inimicos Ghristi ne timeas, nullo modo nocebunt tibi nisi permissi a Deo. Si odio habuerinl et maledixcrint te et exproba vérin t, beata eris testante cvangelio... Omnis viUi tentatio est et intelligentibus Deum vila praesens miseria est. Omnis caro fœnum, omnis gloria ejus flôs fœni. — Quibus libet prctiosis vestibus induantur ;

148 DEUXIÈME MAISON DE ClUOIS.

1098 évoque d'Angers, disait : Ecdesia sanctœ Mariœ de Bosco 'sita in terra sterili et in locis pahistribus, (Baluze, in mise, II, 202; D. Lobineau, etc.)

Ceci confirme Tobservation que les fondateurs d'ordres monastiques choisissaient toujours, pour rétablissement de leurs maisons, des forêts, des lieux incultes et difficiles, autant par amour de la solitude que pour se procurer un travail utile à eux-mômes et à leurs semblables. C'est ainsi que saint Bernard prescrivait à ses religieux de choisir des vallées abruptes, des terres insalubres et marécageuses,' appelant le travail de l'homme (1).

carosemper erit caro, sicut scriptum est : Vanitas vanitatum etomnra vanitas... Quapropter soror ne extollaris pro prospcris, ne frangaris a(lversis...Sursum cor suspende ad Deum tuum, et conversalio tua in cœlis sit semper. Attende ne opéra tua bona propter. humanam laudem facias, ne perdes mercedem Dei... Dare eleemosynam et orare et jejunare bona quidcm sunt, liaec si pro Deo fiunl. — Si pro humana iaude, nihil proficiunt. Oratio brevisulilis est... Oratio cordis, non labionim, est accepta a Deo. Non attendit Deus ad verba, sed ad cor deprccanlis. Omnia opéra justi oratio est... Tu vero occupata mullis negotiis, brèves orationcs Tac : mane canonicas horas competcnter audi; matulinas, primam, tcrliam, sextam, nonam, et scro vesperes et complelorium : iioras sanctae Virginis quotidie audi. — Paupcrlatcm voluntariam diUge. — inter dignitates et honores, inler divitias et sericos pannos, inter virum et dilectos pueros et parentés diviles, suspirans. cum prophela, die : Ego autem mendica sum et pauper... clcemosyna libérât a morte et non sinit hominem ire in tenebras si ex bono (de ses biens légitimes; acquisita lucrit : si autem ex malo, non juvat sed nocet. Discretioncm tcne in omnibus, in abslincntiâ, in jcjunio, in vigiliis, in orationibus. — Utere cibo et polu et somno, lantum ut possis sufTerre laborem propter utilitalem aliorum, non propter te. Non dico ut nutrias carnem tuam, quia qui nulrit carncm, nulrithostcm, sed dico : Ne intcmperanler occidas carnem, quia qui occidit carnem, occidil civem • (l'âme). »

Celte lettre, de sept ou huit pages in-S», est, du reste, remph'ede citations tirées des livres saints. L'École des chartes lui donne pour date Tannée 1109 environ ; les désordres que révèle Robert Teraient penser que celle épltrc est antérieure à 1099, année, comme nous allons le voir, où Alain Fcrgent se croisa pour la Terre sainte. Aujourd'hui, on sera surpris qu'après avoir engagé la duchesse à faire de courtes prières, Robert lui conseille néanmoins à entendre chaque jour : matines, primes, tierce, sexte, none, vêpres, compiles, et rofHce de la sainte Vierge... C'est qu'autrefois cette habitude de prière était générale, et qu'il y a cent ans, les femmes pieuses, bien élevées, avaient encore coutume de dire chaque jour les heures canoniales. La question est de savoir si ces entretiens de Tâme avec Dieu ne laissaient pas dans leur cœur et celui de leur famille, plus de paix, de pureté et de bonheur que les passe -temps habilucls de nos jours.

(1) Sans doute quelques communautés faisaient exception à la règle, notamment le prieuré de Saint-Clémccl ; mais remarquons que celui-ci succédait à un temple des f^ux dieux et probablement à un collège de prêtres païens. Une lettre de Nicolas. II (1039lOOt) donne à Saint-Clément le titre de 7nonaslerium' ci de villa. Or, selon la note du

RENAUD DE GRAON, ROBERT D'aRBRISSEL. 149

Le vêlement des anachorètes était, même pour la forme, celui des 1098 paysans d'alors : une espèce decarrick de bure grossière, en laine noire, non teinte, ou en peau de chèvre, sur lequel était attachée par devant et par derrière une petite pièce de drap nommée Robert; aussi la tunique blanche qu'ils mettaient par-dessus, s'appela sur-plis [super -pelli' cem) (1).

Quant au vêtement de Robert, c'était une tunique tissue en poil de porc, c'est-à-dire un véritable cilice de la tête aux pieds. Baldric assure qu'il y ajoutait encore un cilice de fer, ferrugineâ veste camerh domabat^ et Hildebert, évoque du Mans, égalerment contemporain de Robert, dit aussi qu'il broyait sa chair sous rëtreinte d'une mortification sans relâche. C'est dans le même but que la règle donnée par Robert à ses religieux leur prescrivait de se faire saigner trois fois l'an.

Le nombre de ses disciples s'accrut si rapidement» que Robert fut obligé de demander au baron de Craon une plus grande étendue de terrain, et Renaud, dit notre VIII® charte de La Roë, « se rappelant <( qu'il est écrit : des richesses de l'iniquité faites-vous des amis dans le « ciel, et considérant que là où se rencontrait souvent le brigandage il a convenait de placer un asile de paix, » lui concéda sept masures (2)

P. Sirmond, viZ/a était synonyme de (;ur/i;, ferme ; donc une forme citllivôe existait déjà là, au moins au xi« siècle.

(1) La fonne des habits religieux et sacerdotaux, aujourd'hui si différente de celle de DOS habits laïques, élait aussi à Toriginc la forme des vôlcmcnls ordinaires. La soutane n'est autre chose quo le vêtement long des Gallo-Romains, conservé après finvasion des Barbares. La dahnaiique et Vauhe blanche en lin ou en laine étaient les habits vulgaires du temps de Valérien (â53-2ti3). La chasuble élait en usage du temps de saint Augusl in (3oi-430). Seulement elle était fermée sur les côtés. Le manipule élait le mouchoir qui se portait sur le bras. Or, quand les Barbares envahirent Tempire romain, les vaincus gardèrent leurs habits longs, cl les vainqueurs leurs habits courts. (D'Héricourt, p. 412 et 530.)

(2) Dans toutes nos chartes ma%ura signifie maison de paysan entourée de quelques terres; le mauvais état habituel de ce^ masures a fait de leur nom le synonyme de ruine. Mais quelle élait retendue des terres ordinairement jointes à ces masures? Selon le carlulairc de Saint-Serge, contemporain de celui de La Roô, la masure esl retendue de terre que quatre bœufs peuvent labourer en deux années ou en deux semailles, duabus sationibus; ce qui reviendrait k la manse, mansiOj mensura de Gharlemagne (d'où esl venu sans doute masurUy voyez p. ai), et qui équivalait h quinze ou vingt hectares. Celte évaluation nous esl conilrmée par la désignation môme des terres données à Robert d'Arbrissel par Renaud.

Voyez la noie sur la paroisse de La Roë. La masure était donc une petite métairie* Ainsi vers 813, le comte Helingaudus donna à Saint-Martin de Tours cent quatre-vingtquinze manses exploitées par trois cent soixante-six esclaves qu*il affranchit (Nov. GalL Christ») ; c'est à peu près deux personnes par manse.

1098 dans la forêt de Craon pour y construire une église en Thonneur de la sainte Vierge et une abbaye sous la règle des chanoines réguliers de Saint- Augustin. Cette donation, dit la IV^ charte de La Roê, fut faite avec le consentement des trois fils de Renaud et affranchie de toutes redevances : ita quietam ac solutam ab omni consuetudine.,. sicut ipse eam a Fulcone Andegavorum comité propriam ac liberam tenebat^ etc.

En effet, dans l'étendue de ces sept masures, ou fermes, les religieux ont toujours continué à exercer tous les droits seigneuriaux. (Voyez paroisse de La Roé.)

Ce don fait à Angers, le 11 février 1096, fut signé par Renaud et par beaucoup d'évêques réunis au pape Urbain II pour la dédicace de l'église Saint-Nicolas. Dans cette solennelle cérémonie, Robert prêcha en faveur de la croisade : le Pape en fut si content qu'il le nomma prédicateur apostolique et l'emmena au concile de Tours, tenu le 17 mars suivant : notre Robert revint k La Roë avec une immense réputation d'éloquence, qui lui fit appliquer par un jeu de mots cette parole de David : Vox tonitrui in rota. [Rép, arch, d'Anjou^ 1860.)

Deux ans après, le 7 des calendes de mai, 25 avril 1098, Geoffroi de Mayenne, évêque d'Angers, à la sollicitation de Robert et du baron de Craon, vint bénir le cimetière et la première église de La Roe. Elle fut placée sous le patronage de la sainte Vierge et de saint Jean évangéliste. Ce touchant souvenir de Jésus-Christ sur la croix, confiant sa mère au disciple bien-aimé, explique la pensée du futur fondateur de Foutevrault, où il voulut que l'abbesse commandât un couvent d'hommes qui y était joint. Qui sait si à cette pensée mystique ne se joignirent pas aussi les idées chevaleresques du temps, vieux échos de Germanie (voy. Tacite, De moribus Ge/*m., VIII), idées qui, ne se contentant plus de chercher à adoucir la barbarie guerrière par la douce influence de la femme, voulaient l'élever à un idéal surhu main de perfection et dépassaient le but chrétien en cherchant à mettre la force au service de la faiblesse (1)? Du consentement du clergé et du baron, on fit de cette église le centre d'une nouvelle paroisse formée de la partie de la forêt de Craon, comprise entre le sentier de Grolet et l'Usure (2).

(1) « Du reste, l'exemple des doubles monastères d'hommes et de femmes, donné par rOrient, avait été imporlô dans les Gaules par saint Golombau, cinq cents ans auparavant.» (De Montalembert.)

(â) Voir en entier cette charte de rondation à la note précitée sur La Roë. Le clergé

RENAUD DE CRAON, ROBERT d'aRBRISSEL. 181

L'année suivante (1099), Robert fil encore briller son éloquence à la 1098 cérémonie dans laquelle Alain Fergenl, duc de Bretagne, prit la croix avec ses barons dans la chapelle du Bouffay de Nantes.

L'abbaye prit d'abord le nom de Notre-Dame du Dois, mais les défrichements des religieux ayant bientôt rendu cette dénomination insignifiante, et les propriétaires d'un fief nommé La Roue ou La Roë, situé à deux kilomètres de là, lui ayant donné plusieurs de leurs terres, notre abbaye prit le nom de ce fief. (Voyez les Notes sur Fontaine-Couverte.)

Cependant le nouveau couvent était devenu trop petit, et Robert dut chercher un autre emplacement : après avoir obtenu la permission de l'évéque et de ses religieux, il quitta La Roë en laissant le gouvernement à Quintinus ou Quentin, Tun de ses six premiers compagnons. Il n'emmena avec lui qu'Emeri, Sinfrède et quelques disciples dont le nombre croissait chaque jour : car après l'avoir entendu, hommes et femmes quittaient tout pour le suivre. Affable, discret, d'un excellent conseil, sa réponse ne se faisait jamais attendre. Sa voix était vibrante, sa parole vive, agréable. Toujours nu-pieds, sans bâton, sans pain, sans argent, jamais la Providence ne lui fit défaut (i).

Cette prédication nomade dura une année. C'est alors qu'il songea à fonder Fontevrault (2) dans la forêt de Tranche^Col, nom lugubre donné à. une espèce de désert, à l'extrémité du diocèse de Poitiers, et habité par des brigands, qu'il eut la gloire de convertir.

Parmi les femmes célèbres qui l'avaient suivi, on cite la vénérable Hersende, fille de Païen de Champagne, et veuve de Guillaume de x>Iontsoreau ; Pétronille, veuve du baron de Chemillé, et qui, après avoir été assistante de Hersende, morte en 1109, fut la première abbesse du monastère, en 1118. Elle était de la première maison de Craon. (Voyez la généalogie de cette maison.) Sa sœur Agnès fut aussi l'une des premières religieuses de Fontevrault.

Citons encore Eve et Ozenne, qui se retirèrent, la première, dans une caverne de l'île de Chalonnes, et la seconde, àTrelazé-l'Authion.

A l'aide des libéralités du comte d'Anjou, les bâtiments de Fontevrault s'élevèrent rapidement et logèrent, en peu de temps, deux à trois mille personnes.

Nous ne suivrons pas davantage cet homme extraordinaire ; sa .vie

dui consentir facilement à la création de celte paroisse, car alors il était de rô'-le que • Foreslœ sunt nullius parochiœ. Ce principe fut appliqué aux défrichements de la forêt de Mayenne et à celle de Bouôre, en 1671. (Abbé Foucber.)

(!) Baldric, contemporain de Robert.

(i; En MOI ou 1102. P. Niquet, Histoire de Fontevrault.

1098 n'appartiendra plus désormais à notre Craonnais dont il fut une des gloires : disons seulement qu'il fut horriblement calomnié, mais que CCS calomnies, auxquelles il n'opposa jamais que son humilité, tombèrent dans* le temps même qu'elles apparurent. Ainsi Geoffroi deCraon, devenu abbé de Vendôme et qui un instant avait paru les accueillir (1), bâtit peu après, à Fontevrault même, la maison dite hôtel de Vendôme, pour y venir jouir plus à l'aise des entretiens de Robert, et fit plusieurs dons à son monastère. (Pavillon, p. 209.) — Marbode, évoque de Rennes, et dont les lettres ont aussi conservé le souvenir de ces calomnies (2), pressa Robert, en 1101, de venir prêcher dans son diocèse. C'est qu'en effet les lettres de ces deux prélats, dont ou a fait tant de bruit, ne parlent que de simples on dit^ de bruits répandus par les ennemis de Robert, et que cette nombreuse réunion de personnes des deux sexes faisait aisément admettre. D. Rivet dit à ce sujet que les ennemis de la gloire de Robert ont triomphé sans sujet de ces deux lettres et que son Ordre n'a pas su les prendre sous leur véritable point do vue. [Rép. arc/i. (TAnjou^ 1861) (3). L'auteur de ces calomnies était l'hérésiarque Roscelin ; Abailard, au contraire, soutint toujours la haute sainteté de Robert. Bayle lui-même n'admet pas la possibilité de ces accusations; (M. Planchenault, XXIIP vol. des Mém. de VAcad, d'Angers,]

(1) « Feminarum quasdam, «^ dicUur, nimis familiariler lecum habitarc pcrmitlis et cum ipsis etiam et inler ipsas noclu fréquenter cubare non erubescis. Hinc tibi videris et asseris Domini bajulare crucem, cùm exiingucre conaris malè accensum caniis ardorem. IJoc si modo agiSy novum et inaudilum, sed infructuosum genus marlyris invenisli. »

. (2) « Uas (mulieres) non solum communi mcnsâ per dicm, sed et communi habita per noctem dignaris, ul referunt. »

(3) Les effets produits par l'imagination sur une idée préconçue sont quelquefois singuliers. Dans une église du Vendômois consacrée à saint Jacques, à Viliiers, existait une verrière représentant un pèlerin couché enlre sa femme et son fils ; ils vont à Composlclle, ou en arrivent, ce qui se voit aisément par leurs bourdons et par leur escarcelle ou aumôniére placée au pied du lit, et dans laquelle une femme dépose une pièce d'argent. Ce sujet était, comme on le voit, parfaitement en rapport avec le patron de réglise. Eh bien, voici ce que certaines personnes y ont vu : Le pèlerin, c'est Robert d'Arbrissel ; son fils et sa femme sont deux religieuses, et la pièce d'argent une écuelle contenant probablement un bouillon ! A celte calomnie opposons un fait donné par .M. Michelet : étant à Rouen, Robert entre dans un mauvais lieu, s'assied au foyer : les courtisanes l'entourent, l'agacent : lui, il prêche les paroles de vie et promet Ja miséricorde du Christ. Alors celle qui commandait aux autres lui dit : ((Qui es-tu loi qui dis de telles choses? Tiens pour certain que voilà vingl ans que je suis ici et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât comme loi. Si pourtant je savais que ces choses-là fussent vraies?...» A linstanl, Robert les fait sortir de la ville, les conduit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit passer du démon au Christ.

RENAUD DE CRAON, ROBERT d'ARBRISSEL. 1S3

Enfin, s'il fallait une nouvelle preuve de rinnocencc de l'illustre 1098 fondateur de notre abtay^ de La Roé, de cet homme qui précisément fut le fléau de la simonie et de Tincontinence du clergé, que Ton considère la conduite de Bertrade. Au concile de Poitiers, en 1100, au moment où le concile allait lancer l'excommunication prononcée contre elle et contre le roi, les soldats du comte de Poitiers envahirent réglise Saint-Hilaire où se tenait le concile et dispersèrent les prélats. Robert seul avec Bernard d'Abbeville et le légat du Pape osèrent lésister, et, malgré les vociférations et les violences, fulminèrent le décret. Eh bien, quand Bertrade, encore jeune et belle, mais repentante, résolut de changer de vie, c'est à FontevrauU qu'elle se retira ; elle donna, en 1115, à cette abbaye, sa maison de Haute-Bruyère dont elle fit un prieuré et y reçut le voile avec plusieurs de ses parentes, des mains mêmes de Robert. Comment concevoir que celte Lavallière du XII® siècle eût été se mettre sous la direction d'un homme qui avait mis tant de zèle à condamner sa conduite, si elle eût soupçonné sa pureté? On peut en dire autant de cette immense quantité de saints et éminenls personnages qui ne cessèrent d'ôtre les amis zélés de Robert. On peut donc affirmer hautement que la seule passion de notre saint fut l'amour de Dieu : sapor unm eU sed sapor ille Deus, comme le disait son épitaphe composée par Hildebert, évoque du Mans. Robert mourut le 27 avril 1H6, aliàs 1117, âgé de soixantedix ans, au prieuré d'Orsan, diocèse de Bourges. Les maisons de sou ordre célébraient sa fête le 24 février. Son corps fut apporté à FontevrauU, mais son cœur resta à Orsan. Il fut le premier, dit le docteur Briand (Revue de rAnjou^ t. II), pour lequel eut lieu cette marque d'honneur. Dès 1102, son abbaye de La Roë comptait huit chanoines. (XIIP charte.) — Voy. l'article de La Roé. — On peut voir (IléperL arch, d'AnjoUy année 1860) un dessin de son bâton pastoral et du reliquaire où son cœur était conservé.

Hamelin de Méral, étant à son lit de mort, fit venir Renaud de Craon et lui fil promettre de confirmer, pour ce qui concernait la baronnie de Craon, les dons qu'il avait faits à l'église d'Astillé {Hastiliacum), dépendant de Saint-Serge d'Angers. Il lui recommanda en même temps ses deux filles Jeanne et Domitille : or cette DomitlUe fut mariée à Viviep Ragot, seigneur de La Ragolière, en Méral, et celui-ci ne tarda pas à contester les dons faits par son beau-frère. Condamné par la cour du seigneur de Laval, Ragot n'en tint pas compte, et, pour se venger, ne craignit pas d'aller mettre le feu à l'église et au couvent d'Astillé! L'excommunication seule put avoir raison de ce seigneur turbulent

1098 (voy. les art. Livré et Méral) ; il ne fut absous que trois ans après, le 6 septembre 1093, par Hoel, évêque du Mans. (Abbé Foucher.)

Ces exemples de violence, alors si communs, font voir que la justice ecclésiastique était la seule respectée dans ces tristes temps : c'est que les peuples, après avoir été broyés dans l'anarchie des derniers siècles, avaient perdu toute organisation civile, et furent trop heureux de trouver dans le clergé un soutien, et des juges beaucoup plus éclairés et moraux que ceux que pouvaient leur offrir des barbares ou des chefs indigènes sans instruction. C'est ce qui explique comment le clergé devint tout naturellement le seul représentant du droit et de la morale, ainsi que Tappui du peuple contre Toppression des barons. On voit aussi la cause qui tit créer et grandir au xi** siècle tant de monastères; c'est qu*en outre du sentiment religieux, toujours plus vif dans les temps de calamité, ces retraites, souvent fortifiées, pouvaient seules alors offrir aux populations un peu de sécurité et des moyens de subsister.

Selon quelques auteurs, Vivien Ragot aurait donné son nom au village et à la chapelle du Pont-Vien. (Voir art. Livré,) Cependant nous devons dire qu'une charte de 1170 nomme cette chapelle : Ponte Viam et non Viviani.

Craon doit à Renaud là fondation de sa première église de Saint-Nicolas et de son chapitre auquel il donna beaucoup de terres, notamment à Boutigny. (Voyez les renvois B et J.)

Renaud, en fondant le chapitre de Saint-Nicolas pour six chanoines, leur donna, sur la terre de Craon, six habitants, sex burgenses (1), avec tout le revenu qu'on en tirait : un pré clos pour y faire un bourg, peutêtre le faubourg, quatre emplacements pour construire des maisons, son moulin et son four banal (2).

Il leur donna encore le droit de faire un second moulin (3) et un second

(1) Cette dénomination avait remplacé celle de cives. Nous en avons fait le mot bourgeois qui pourtant n'a pas la môme signification.

(2) Ce four devait être alors dans la cour de la geôle près du grenier à sel et de la prison, ordinairement jointe à ces greniers pour y renfermer les faux sauniers (c'est aujourd'hui la maison do M. Doudet). Deux énormes corbelets en granit, placés à trois mèlres l'un de l'autre, ont été découverts, il y a peu d'années, dans une maison attenante à celle de M. Dugrez. Ils ne pouvaient convenir qu'à une cheminée de grandeur exceptionnelle telle que celle d'un four public. On y a trouvé aussi une grande quantité de cendres dont nos aïeux, paraît-il, ne savaient que faire, puisqu'elles étaient enfouies là dans des espèces de puits perdus; plus tard le four banal fut établi rue des Juifs. Le prieuré de Saint-Clément avait aussi son four banal ; il était dans la rue dite du Pavé, en face le Pin.

(3) Les concessions du droit de construire des moulins à eau sont très-communes au

RENAUD DE CRAOiN. 155

four, le liers des droits qu'il percevait sur la foire des Rogations, fixée 1098 plus tard, à la Saint-Eutrope (30 avril) ; la dîme de tousses droits sur la ville, excepté sur le péage du pont; la dîme sur le panage de la forêt (1) et sur tous les moulins de la baronnie (2) ; le fief de son chapelain, une terre à quatre bœufs (3) à Thorigné, près Cosmes, ou plutôt à Boutigny. (V. renvois B, I et J.)

Enoguen voulut aussi donner de ses terres près Craon, et Renaud en ajouta encore d'autres de manière à suffire à quatre bœufs. Il leur donna un moulin sur TUsure, une terre à deux charrues sur Ballots, un pré et un four près de cette villa (juxtà eamdem villam)^ un terrain pris sur la forêt pour y faire un bourg, origine sans doute de celui de Ballots (4). Il leur donna enfin dans la forêt le droit de panage, de

XII® siècle, ce qui prouve qu*une partie des moulms du Craonnais datent do cette époque ; cependant leur invention remonte au ix« siècle. (Du Pineau, p. 83.) Quant aux moulins àventy la Bretagne les connut en 1098, et la Normandie au xii« siècle. Le pape Gèleslin 111 (1191-1198) en parle dans ses lettres. Le premier moulin mû par la vapeur a été établi à Craon en 1863. Avant les moulins à eau, les Romains se servaient de mortiers dans lesquels ils pilaicnl le blè, puis de moulins à bras : Molœ trussalUes ou m annales.

L'article 25 de la Coutume d'Anjou exigeait que le meunier rendit treize boisseaux de moulure pour douze de bon blé; mais il n'est pas besoin de dire que cette mouture était loin de valoir celle d'aujourd'hui. L'article 35 dispensait la noblesse et les gens d'Eglise d'aller au four, au moulin et au pressoir banaux.

(1) Le panage était le droit de laisser courir les porcs dans la forôt depuis la Nativité de la sainte Vierge (8 septembre) jusqu'à la Saint-André (30 novembre).

Le pâturage ou pacage pour les bêles à cornes dans les forêts s'accorda! l du 30 novembre au dernier jour do mars. (Ch. de fondation de la Trinité de La Guerche.) 11 formait alors une très-importante partie de l'alimentation du bétail pendant l'hiver.

Ces droits étaient sous l'administration des voyers; Emme, comtesse de Laval, céda divers droits et: « pasquagium herbae et omnia quse ad viariam pertinent exceplis tribus casibus : meurdro, inciso, et raptu. » (Ch. de 1236 donnée par l'abbé Foucher.)

(2) Cette concession fut convertie plus tard en une rente de Irois setiers de seigle. (Voy. renvoi J.)

(.3) C'était probablement ce qu'on appelait alors une masure. (Voy. p. 149')

(4) Voy. au renvoi J la note sur Ballots.

Le bourg de Saint-Michel-La-Roê parait être de la même époque que Ballots. On lii dans la CCllI' charte de La Roê qu'Elisabeth de La Lande-Barruchon (aujourd'hui Balisson en Saint-Michel) donna tous les droits qu'elle possédait : In medltaria de sancto Nichaele, comme si alors il n'y eût eu en Saint-Michel que la métairie du bourg.

Les rentes et dîmes sur Ballots formaient, en 1736 et sans doute jusqu'en 1789, le principal revenu de Saint-Nicolas. (Voy. renvoi J.) Ce chapitre avait encore à sa présentation Denazé et Saint-Michel-La-Roê.

1098 pacage et celui d'y prendre tout le bois de chauffage ei de construction nécessaire aux chanoines et à leurs métayers ; car alors, nous Tavons dit, les colons étaient obligés de réparer leurs maisons ou plutôt leurs chaumières (1).

Bien différent de son père, Renaud guerroya peu (2) et ne se signala guère que par de pieuses fondations et par d'heureux encouragements à Tagricullure. Non-seulement il créa Ballots et La Roë, mais il défricha lui-môme sur les bords du ruisseau de Pellctrée, du côté de Ballots, une portion de forôt dont il fit, dit la charte, les quatre métairies des Valcyeltes, aujourd'hui réunies en une seule.

La part que prenait Enoguen aux dons de son mari prouve qu'elle n'oubliait pas qu'elle était fille du malheureux Guérin, et nous porte encore à. lui attribuer la fondation de ce Libéra qui s'est dit au moins jusqu'en 1632 sur celte tombe de Saint-Clément, dont nous avons parlé.

La fin du xp siècle est remarquable par l'apparition d'un nom qui plus tard donna naissance à un nouvel élément social, la Bourgeoisie. Nous venons de voir RenauJ donner à Saint-Nicolas six bourgeois de Craon, et on lit dans la IX* charte de La Roë, à l'occasion du don des Valeyettes par le môme Renaud : « Affuerunt etiam omnes fere bttrgemes

(1) On Ht, en elTet, dans la CLXXXII« charte de La RoS : a Meditario autcm conccssit ut œdiQcaret suum boscum et capcrct convenienler ad calcfacicndum se, et ad remcndandam domum suarn et sepem. » Le bois avait alors si peu de valeur cl Targent était si rare que, pour de très- petites sommes, les seigneurs accordaient aux particuliers ou aux communuuU's les droits de pacage, de panage, de bois mort et de mort-bois (bois sans venue), droits qui dans la suite devinrent fort lourds et causèrent la destruction d*une grande quantité de forôls, surtout autour des bourgs, tels que nallots, La Roô, Saint-Michel, etc. Dans plusieurs forêts, notamment dans celle de Bouère (charte de Jean de Tcrcé et de Laval, de 1239, donnée par Ménage, p. 348), il était permis aux charroyeurs qui les iraversaient et qui cassaient leurs essieux alors en bois ou leurs banchards [eswlum et banchard)&'y prendre les harts et le bois nécessaires pour les remplacer (/ta zro^ et 2)0^a), à charge seulement de laisser les pièces brisées.

Le mot meditario fait voir aussi que la culture à moitié fruits était usitée au xii* siècle comme au temps des Romains, ce que confirment encore les LXXI« et C« chartes. Mais en donnant à moitié, les abbés de La Roé fournissaient ordinairement une paire de biûcufs du prix de trente à quarante sous.

(3) Cependant la récompense que nous lui verrons à la page suivante donner aux services de guerre de Guilerne et du seigneur de La Lande- Barruchon, et l'assemblée des barons, tenue à Chauvigny, pour aviser aux moyens de soutenir leurs seigneurs liges, donnent à croire que Renaud fut assez souvent obligé de guorroycr et de prêter son bras au comte d'Anjou CeolTroi- Martel, dans ses nombreuses expéditions.

RE?fAUD DE GRAON. 187

canonicorum quos enumerare longum est. > Il parait donc que, grâce à la 1100 protection de Tabbaye, le bourg de La Roë possédait déjà un certain nombre de bourgeois. La CLXXXVlll" charte dit encore : aHamelinus de Cornileio et uxorejus Sathana(l]dederunt ecclesiae de Rota unum burgensem de Culeio (de Cuillé) Tebandum scilicet carniticem cura domo sua et omnibus cosdumis suis ; » —et la CCXXVP : « Robert de Balorcio dédit ecclesiae. . . unum burgensera qui reddebatei XII den. de censu.» Ces deux dernières chartes, du milieu du xii* siècle, font connaître la redevance ou impôt payé par un bourgeois et font voir que si le serf habitant un bourg avait changé de nom, il n'était pas encore libre de changer de maître. C'était pour le seigneur un objet de rente, une espèce de mouton rudement tondu de tous les côtés comme aujourd'hui, mais avec infiniment moins d'adresse et de régularité. Du reste, les serfs et les bourgeois n'étaient pas les seuls à être ainsi donnés ou cédés au gré des hauts barons. Nous voyons Juhel III deMavenne, mort aux croisades vers 1211 et frère utérin de Maurice III de Craon, pour fonder l'abbaye de Montguyon près la forêt de Mayenne, lui donner, entre autres choses, quatre vassaux avec leurs fiefs : l'un, de Couptrain ; le second, de Mayenne ; le troisième, d'Ernée, et le quatrième, de Gorron. (Abbé Foucher.)

Plusieurs chartes parlent encore de Renaud : l'une, de 1068, nous le montre visitant le prieuré de Bouère avec Foulques, seigneur de cette paroisse.

Une autre de 1070 dit : «Rainaldus filius Roberti Burg. et uxor mea Enoguena filia Warini, naturalis heredis et domini Credonensis honoris, confirmamus monasterio Vindonensi donum factura de ecclesiâ Sancti- Clementis. »

(Voir au renvoi J une charte de 1078.)

En 1080, Renaud, sa femme Domita et son fils Maurice confirment aux moines de Saint-Aubin toutes les acquisitions faites par eux dans ses fiefs: « In tolo honore meo, id est apud Legionera (le Lion), apud Brionem, Duristallum, Malicornant(Brion,Durtal,Malicorne).» Don fait en présence d'Eusèbe, évêque d'Angers.

XIV' charte de La Roé, antérieure à H04 : « Guilernus cognomine de Pilatlis, dédit ecclcsia3 (de Rota) dimidiam medietatera terrae quam dederat eiRainaldusAllobrosconcedcntibus filiissuis: Mauricio Henrico, Roberto quibus posteà ipse Guiternus, pro terra illà et pro aliis donis quae pariter dederant ei, mnlta militiœsuœ itnpendit servitia, »•

(1) Joli nom de femme, aujourd'hui abandonna, on ne sait trop pourquoi.

1 100 Vers 1094, Guill. de La Lande-Barruchon, qui avait aussi reçu pour ses services la métairie des Orgeries en Saint-Michel, la donna à son tour à l'abbaye de La Roë (1).

En 1110, Zacharie, fils d'un vicaire ou viguier de Craon (c'est-à-dire, lieutenant ou sénéchal du baron) et nommé Frotmundus, donna à Sainl- Aubin réglise de La Selle-Guerchois5, dédiée à Saint-Martin de Tours et que quelques-uns ont confondue avec La Selle-Craonnaise donnée aussi k Saint-Aubin. Zacharie investit l'abbé en présence de Robert d'Arbrissel, de Vivien, fils deSuhard, et de Maurice, fils de Renaud de Craon. Ce don, fait au couvent du grand Saint-Jean de Châleau-Gonlier, fut ratifié en 1172 par Robert, fils de Zacharie, et les moines de Saint-Aubin promirent au donateur de le recommander aux pri^.res dans Téglise de La Selle tous les dimanches (2). Ce Zacharie est sans doute le même que celui cité dans la CXLIV" charte de La Roë où il est qualifié de villicuSj recenseur, receveur.

C'est aussi en 1110 que Vivien de Cossé (3), fils de Guillaume de Cessé, surnommé Capreolus, donna au couvent de Saint-Martin de Tours la chapelle de Saint-Etienne d'Origné en Houssay, la moitié du moulin de Ce sur la Mayenne et deux bordages, à charge d'en faire un prieuré. Il fit cette donation au château de Chauvigny d'Athée, en présence de son père, de Richard et de Patrice, frères de Vivien, de Renaud son fils, de Gaudin de Pommerieux, de Huard (ou Suhard) de Méral, avec l'approbation de Baudoin et de Robert de Laval, de Roland de Craon, de Bouchard son fils et de plusieurs autres seigneurs assemblés pour aviser aux moyens de soutenir leurs seigneurs liges : « ad conservandum bellum

(1) Celtemétairie, de trenle-qualrc hccti^res déterre labourable et sept hectares de pré, fut estimée 8,000 francs en 1791.

(â) D. Maurice, Histoire de Bretagne^ l'« coll. 475. Pavillon, page 541 Tous ce$ nom s dérivés de cella^cellula^ devraient s'écrire par un G et non par un S.

(3) C'est la première fois que nos chartes font mention du nom de Cossé devenu depuis si illustre, et que nous trouvons toujours écrit Cocé parles notaires jusqu*au xviii« siècle. Aussi le chiffre de cette famille était-il formé de deux C a lossés, avec la devise : «De alto sanguine Cod. » Celte famille n'achela Brissac qu'au commencement du xvi« siècle. Elle a compté parmi ses membres : six chevaliers des ordres du roi, un grand maître de l 'artillerie, qualre maréchaux de France, deux colonels généraux d'infanterie, un grand aumônier, plusieurs prélats, dix grands pancliers de France, quatre grands fauconniers, et plusieurs généraux et gouverneurs de province. On sait que la terre de Craon entra dans la famille de Cossé en 1781, par le mariage de Harie-Camille'-Adélaïde, fille unique d'Ambroise-Pierre d'Armaillô, avec François Timoléon, comte de Cossé- Brissac. (Voir Possesseurs de Craon.)

Les armes de Cossé sont de sable à trois fasces dauchées d'or par le bas. Devise : Virtute tempon.

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