‹ Chroniques craonnaisesChapitre 83 sur 127 · DES TROIS PREMIERS CHANTS DE LA PLANCHE XVI AVEC LEUR AGCOMPAGNEIIERT · texte numérisé non relu

DES TROIS PREMIERS CHANTS DE LA PLANCHE XVI AVEC LEUR AGCOMPAGNEIIERT

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Régnon et d'une belle de Lyon fait supposer qu'il appartenait à quelqu'un de ces vieux ménestrels du pays qui promenaient de château en château la gaie science et leur viole. Ce recueil, composé nécessairement pour satisfaire tous les goûts, est un péle-méle de chants liturgiques en latin, de chansons à boire, de romances sentimentales et de graveleuses chansonnettes en français et en espagnol. Plusieurs de ces pièces sont empruntées aux compositeurs du temps, tels que Harne ; Planche, auteur de la chanson n** 2, pi. XVI ; Prioris ou Prieur (romance n* 3) ; Agricola, chanteur allemand du commencement du xvi« siècle ; Loyset, etc. Nous devons à Tobligeance et au savoir profond de D. Piolin et de D. Gauthier, de Solesmes, la traduction, en notation moderne, des morceaux que nous publions. D. Pothier nous apprend en outre que du xii* au xv* siècle, des morceaux de musique à plusieurs voix se chantaient quelquefois en différentes langues, dont les airs n'avaient ensemble d'autre analogie que leur caractère triste, gai, etc. Notre recueil en donne trois exemples ; nous choisissons celui-ci attribué à Agricola :

(( Leure est venue de me complaindre, Veu que auUrement ne puys contraindre

Ne remaindre (oublier)

La dolieur que tant me vcult nuyre En riens ne me veult fors à me duyre (porter à) Toute ma vie à me complaindre. »

Pendant que ces paroles sont chantées par la première voix, la seconde les accompagne de ces lugubres mots tirés de nos livres saints :

(Silence de sept mesures) Circumdederunt me (nouveau silence de sept mesures). Vin mendaces (silence d'une mesure et demie). Sine causa fiagellis (dernière pause de huit mesures).

Enfin, nous voyons par ce recueil que les galants de cette époque avaient encore Tusage de se parer en l'honneur de l'objet aimé de quelque chose de son choix, par exemple d'une lettre de l'alphabet, témoin la romance qui commence ainsi :

« C'est pour aymer que je porte cesle M... »

et se termine par ce couplet :

« A la poursuite de cuer, de corps et da M

Servir la veuil sans reproche et diiïa M,

C'est à bon droicl que je n'y veuil faillyr,

De tous dangiers me lerroys ensoignir (me laisserais accabler).

Fait ou failly aultre je ne récla M.

C'est pour aymer que je porte ceste M. »

Trop souvent une confusion déplorable mêle chez nos cultivateurs ridée religieuse avec des pratiques qui y sont tout à fait contraires. Ainsi un jeune gars qui ne peut fléchir les rigueurs de celle qu'il recherche en mariage, croira s'en faire infailliblement aimer s'il parvient à lui faire prendre une prise de tabac qui ait touché à la pierre sacrée de l'autel (1). Une femme, il y a quelques années, disait très-sérieusement : On croit mon mari sans religion, on se trompe bien : jamais je ne l'ai vu passer la Chandeleur sans manger des crêpes !...

Autrefois, en effet, il était rare que les réjouissances du foyer domestique ne vinssent pas ajouter leurs charmes aux fêtes de la religion. Ainsi, la veille de Noël, tout chef de famille se croyait obligé d'en réunir les membres pour manger la morue : et le jour de la fête, on voit encore aujourd'hui par les chemins grand nombre déjeunes gens courir dès le matin la grigne (3) sur l'épaule. C'est le pain que leur maître leur a permis d'emporter pour aller passer chez leur vieux père la veille du joyeux jour de Noël.

A l'Epiphanie, tout le monde connaît les gâteaux qui font les seuls rois heureux, ceux delà fève.

Parlerons-nous des joies délirantes que cause encore à nos petits enfants l'arrivée de la bonne femme Mi-Carême, laissant à chaque bouchon de foin déposé pour son âne, bonbons, ou cendres, selon la sagesse des moutards?... et du quartier d'agneau gras qui, mangé en famille à Pâques, doublait le plaisir de voir la fin du Carême ?

L'ancienne croyance aux sorciers est loin d'être éteinte chez nos paysans, et s'ils connaissaient les faits modernes du spiritisme, elle serait bien plus vive encore. Plusieurs, quand ils sont volés, vont, non pas chez le juge de paix, mais chez certains individus de Laval qui leur font parfaitement reconnaître le voleur dans une glace...

Du reste, ils ont un moyen très- simple de se garantir des maléfices et du mauvais œil : c'est de tenir leurs pouces bien enfermés sous les doigts de chaque main.

Les loups-garoux, les meneux de loups, trouvent encore quelque créance. Peu de temps avant la Révolution, un médecin accoucheur renommé, M. La Touchardière, était descendu à l'entrée de la route de Laval, à l'hôtel du duc d'Anjou. La nuit était noire et froide ; on se chauffait au bon feu de la cuisine, — on sait qu'il n'y en a jamais de meilleur, — et on vint à parler de loups-garoux, — le docteur d'en

(i) En efTel, un élcrnucment pouvait produire un signe tel qupl d'assentiment. (â) A Laval, ce pain s*appcla conuau.

rire. — Eh bien, dit le maître de Thôtel, attendez un peu, — jusqu'à minuit seulement, et vous m'en direz des nouvelles. Le défi est accepté. — La Touchardière reste botté et éperonné, et ordonne au garçon de tenir son cheval tout prêt. — En effer, vers minuit, un grand bruit de chaînes se fait entendre au loin. Tous frémissent et fixent les yeux sur La Touchardière qui reste impassible. Le bruit approche, le docteur saute en selle et, armé d'un bâton de néflier à massue (1), court après le fantôme, l'atteint près de la grille du château et allait l'assommer, quand le prétendu loup-garou, voyant à qui il avait affaire, avoue qu'il est M. d'A..., qu'il était amoureux d'une femme de chambre du château et qu'il prenait ce travestissement pour éloigner les curieux. On juge du bruit que fit l'aventure. La femme de chambre, nommée Goivraut, fut obligée de sortir, et c'est pour elle que fut bâtie la petite maison de campagne qu'on voit à Saint-Martin, au bord de la grande route. Elle y a fini ses jours vers 1802, sous le nom de M""* la Sablonnière. La fin de son vieil amant fut déplorable comme celle de presque tous les vieux célibataires qui n'ont pu secouer le joug de leurs passions; car si les saintes lois du mariage tendent nécessairement à réunir à la fois les cœurs et les intérêts, tout au contraire le concubinage, qui ne lie les cœurs que pour un temps, les divise bientôt profondément par rinévitable antagonisme des questions d'argent... Aussi le pauvre d'A..., soit par suite des captations de M""* la Sablonnière, soit pour soustraire le peu de bien qui lui restait aux convoitises révolutionnaires, ayant tout donné à cette femme beaucoup plus jeune que lui, se trouva, quand elle mourut, dans un complet dénuement. Les héritiers, venus on ne sait d'où, se ruèrent sur tout ce qu'elle possédait. Le malheureux vieillard, cassé, perclus et dont ils n'avaient plus rien à attendre, les gênait dans cette maison où tout était à l'encan. La chronique dit qu'ils le jetèrent demi-mourant dans un sale poulailler où il ne tarda pas à finir sa triste existence, sans voix amie, sans consolation, et, ce qui est plus affreux, sans espérance !

Dans les classes supérieures, avons-nous dit, les mœurs étaient autrefois moins bonnes qu'aujourd'hui ; ce qui rendait cette différence sensible était moins sans doute le nombre des coupables que Téclat donné au scandale par leur position sociale. L'esprit de galanterie qui régnait alors dans les salons était bien fait, il faut l'avouer, pour tourner la tête de quelques femmes légères qui, prenant follement au sérieux de banales adulations traînées de ruelle en ruelle, se laissaient persuader que le soin de leurs

(1) Ce bâton, alors fort en usage, est Pancien frappe-lôte ou Pengod des Bretons.

enfants el de leur maison ëtail chose trop vulgaire; que Tauguste auréole qui couronne la mère de famille n'était pas une assez belle parure : elles crurent que, faites uniquement pour plaire, le printemps et ses roses devaient pour elles seules n'avoir jamais d'hiver. — La poésie, la peinture, les beaux-arts célébrèrent à l'envi ces belles imaginations : guerriers et magistrats, pour soupirer plus à l'aise, se transformèrent en bergers, el tout, jusqu'à l'écorce de nos hêtres, ne parla que d'amour ! On le réduisit même en préceptes, et des prudes, plus ou moins heureusement sauvées du naufrage, se chargèrent de les expliquer, de les commenter et de les enseigner aux jeunes gens !... Pour saisir en quelque sorte sur le vif cette ancienne société si aimable, mais si imprudente, donnons quelques extraits de lettres de l'époque, tombées par hasard entre nos mains :

« Angers, V octobre 1779. — Je me trompe fort, mon cher neveu, ou je vais bientôt jouer le rôle de confidente : c'est de bonne heure; je n'ai pas trente ans et vous en avez vingt. Bien des femmes à mon âge, sans être jolies, ont des prétentions ; jugez donc de celles qui croient l'être! En vérité, c'est me réduire à bien peu de chose ; n'importe, parlez-moi net, me voulez-vous pour confidente? Allons, j'y consens, il faut jouer un rôle quelconque dans ce monde ; mais, dites-moi, serez-vous vrai T Songez que je veux tout savoir généralement, tout ou rien... »

« 2 janvier 1780. — Amusez-vous, mais soyez seulement papillon : vous êtes trop jeune pour penser sérieusement à vous marier. Qu'il faut de fois vous enflammer, aimer, vous désespérer avant de vous fixer !

a J'avais dernièrement un adorateur qui m'a beaucoup amusée ; — c'est une confidence que je vous fais; ainsi, chut! — Il sortait d'aimer une femme de ce pays-ci, et il prétendait que c'était moi qu'il aimait dans celte autre... A force de plaisanter, je l'ai corrigé de son extravagance et de son amour. — Il était grand, blond, les yeux bleus, un beau teint, ayant de l'esprit comme un ange ; jamais je n'ai lu d'aussi jolis vers; — de plus il était Anglais! — Eh bien! tout cela ne m'a pas séduite; je crois que je tiens un peu du siècle dernier pour ce qui s'appelle aimer constamment; — un mari à la mode me trouverait assommante...

« Si j'étais jeune homme, à votre âge je ne voudrais pas soupirer inutilement plus de vingt- quatre heures, ou je consentirais qu'on m'appelât Don Quichotte. . . Avez-vous lu Amadis des Gaules (1 ) ? c'est le plus extraor-

(t) Vieux el faslidieux roman espagnol en 20 on 24 volumes, traduit en français el réduit en 7 volumes, eu 177Î, par Duverdler.

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dinaire roman que j'aie lu de ma vie. Lisez-le et vous me direz si vous êles Amadis ; mais je doule que vous soyez digne de passer sous Tare des vrais amanls. Tant mieux pour vous, la constance n'est faite que pour les gens mariés...

« Au milieu de tout cela, vous instruisez- vous? L'amour est le délassement des grands hommes et le mobile des grandes actions. Vous n'avez pas d'idée combien une jeune personne est flattée d'avoir pour amant un homme de mérite. Je suppose d'ailleurs de l'honnêteté et des mœurs ; quiconque en manque, s'assimile aux gens les plus bas. On doit respecter la vertu ; aussi de tout temps les filles ont inspiré le plus grand respect. Les femmes, je l'avoue, n'ont pas été aussi respectées ni aussi respectables, et je ne pourrais m'empêcher de rire de l'aventure d'une femme assez sotte pour se manquer, et son vainqueur n'en aurait pas moins à mes yeux le mérite d'un honnête homme... »

« Novembre 1781. — Eh bien ! que faites-vous dans le Craonnais ? Oh ! le triste pays et que je vous plains ! — Il faut le rendre plus agréable ; il faut danser, jouer, devenir amoureux... Un sentiment bien placé n'est jamais criminel. Je vous crois assez délicat ; le choix que vous ferez ne peut donc que vous rendre plus aimable encore. Il faut un objet à votre âge, et cet objet honnête et vertueux nous retient et souvent nous empêche de faire des sottises. L'amour bien dirigé nous mène au bien, nous fait veiller à toutes nos actions. L'envie de plaire nous fait faire mille efforts pour mériter des préférences non-seulement particulières, mais publiques... »

Voilà à quelle théorie extravagante d'amours sans dignité, de galanteries factices, ridicules ou dégradantes, la lecture des romans avait conduit un certain nombre de femmes de distinction. Elles ne se doutaient guère alors qu'en trailanl si légèrement l'honneur, la stabilité des familles, elles attaquaient les bases mêmes de la société et creusaient l'abîme qui devait, dix ans plus tard, engloutir leurs arrière-petifs-enfants.

Mais si aujourd'hui, dans les classes élevées, les esprits sont devenus moins futiles, en revanche, la politique y a répandu autant de tristesse que d'ennui : les relations sont devenues rares, cérémonieuses, réservées. Il y a quarante ans, le dimanche réunissait à une collation, suivie d'une petite soirée, toutes les bonnes maisons de la ville ; sous le moindre prétexte, on s'invitait à des soupers simples, mais gais, abondants, réunissant les deux sexes et où pétillaient les meilleurs vins blancs d'Anjou, le Foi, le Rablay, le Bonnes-eaux, etc.; car alors on croyait qu'il fallait être malade pour boire du vin rouge ! Bientôt éclosaient les vieilles chansons à boire ou la romance sentimentale, et quelquefois minuit surprenait nos aïeux à table.

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Aujourd'hui la délicatesse des santés, l'habitude du tabac qui fait fuir du salon les hommes dès qu'ils le peuvent, les exigences du luxe et par-dessus tout les dissensions politiques, ont fait cesser presque toutes les réunions de plaisir ; l'homme prudent resserre le cercle de ses amis ; à la douce causerie a succédé la morgue de la sottise ou la basse jalousie ; aux joyeuses chansons, des discussions ténébreuses sur les intérêts de l'Etat qui n'en va pas mieux : — heureux encore quand le dîner que vous n'avez pu refuser ne cache pas un hameçon électoral !

Depuis soixante ans nos mœurs se sont tellement modifiées que le dernier trait que nous allons rapporter, quoiqu'il nous ait été certifié par les témoins les plus dignes de foi, trouvera certainement des incrédules. Cette anecdote servira en même temps à faire connaître une certaine classe de personnes déshéritées de la fortune par suite des partages nobles, et qui trouvaient dans les châteaux une existence parasite telle quelle.

Vers 1760, on rencontrait presque constamment au château de la Lande, alors possédé par la famille de Lantivy, un certain M. de S... Sa douceur, son extrême complaisance, le faisaient aimer de la maison dont il était devenu le commensal.

Un jour, M"»* de Lantivy arrive au salon la figure bouleversée, on s'empresse autour d'elle, on s'informe du motif de son émotion. — Ah ! dit-elle, figurez-vous que j'avais une magnifique couvée d'oisons prête à éclore, et voilà qu'un maudit renard vient d'emporter la mère. — Le coquin, s'écrie M. de S.., je vais lui faire payer son forfait, laissez-moi faire. — Bah, il s'agit bien de courir après le renard, cela sauvera-t-il mes vingt-cinq oisons que je me figurais déjà voir folâtrer dans mes douves ! — Mais, madame, il y aurait peut-être quelque moyen de les sauver..., si quelque poule ..? — Eh ! mon cher S..., comment voulez-vous mettre vingt-cinq œufs d'oie sous une poule? d'ailleurs je n'en ai aucune disposée à couver... Cependant vous me donnez une idée, et peut-être pourrait-on... Mais non, je n'oserais demander un tel service? — Comment, madame, douteriez-vous de mon dévouement? parlez, parlez, que faut-il faire ? — Que vous êtes bon ! non, non, mieux vaut les laisser périr ! — Mais, madame, c'en est trop, où faut-il aller? — Nulle part, mon cher ami, nulle part; il faudrait, au contraire, rester ici bien tranquille. — Eh bien, madame, rien de plus facile, car mes jambes se lassent. — On aura bien soin de vous. — Trop bonne, madame, me voilà tout à votre disposition. — Vous voudrez donc bien vous mettre au lit? — Me mettre au lit ? mais je ne suis point malade. — Eh non, mais vous ferez seulement semblant de l'être ; je vous le répète, vous serez bien soigné, dorloté. — Mais, madame, à quoi bon me mettre au lit ? — Allons, allons.

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