‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 3)Chapitre 100 sur 107 · CHAPITRE CCLXX1II · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXX1II

Comment le roi d'Angleterre alla de Senlis à Compiégne ; la prise de Saint-Dizier, et la rencontre des Dauphinois et Bourguignons.

En ce temps , alla le roi d'Angleterre de Senlis à Compiégne , pourvoir la ville; auquel lieu lui furent apportées nouvelles qu'on avoit voulu prendre

Chtiomqttes de Mokstrelet. — T. lf'~ t 25

580 CHRONIQUES d'^GUEIIRAND (l4aa)

la ville de Paris , par aucuns moyens de 1 et 1res apportées en ladite ville par la femme de l'armurier du roi de France, laquelle, par un certain jour, bien matin , fut aperçue d'un prêtre qui étoit allé en un sien jardin au dehors d'icelle ville ; et la vit parler secrètement à aucuns gens d'armes , en une va!léeau-dessousduditjardin;etsurce 9 tout effrayé, retourna dedans la porte de Paris, et dit aux gardes qu'ils avisassent à ce qu'ils avoient à faire , et qu'il avoit vu gens armés et une femme parler à eux. Et adonc lesdi tes gardes, de ce avertis , prirent ladite femme et la mirent en prison , laquelle tantôt après connut son fait. Pour lesquelles nouvelles, ledit roi Henri retourna avec tous ses gens d'armes à Paris , et fit noyer la dessusdite femme pour ses démérites , et avec elle aucuns de ses complices , et puis retourna à Senlis devers le roi de France.

Auquel temps messire Jean du Vergy et messire Antoine prirent la ville de Saint-Dizier en Partois; mais les Dauphinois qui étoient dedans se retrahirent au châlel, auquel lieu ils furent tantôtassiégés; et entre temps , la Hire et aucuns autres capitaines s'assemblèrent en grand nombre , pour aller secourir ceux dudit châtel. De laquelle assemblée furent avertis les deux seigneurs dessusdits, et pour y résister se mirent ensemble au plus grand nombre qu'ils purent fiher, et allèrent au-devant de leurs adversaires, lesquels ils assaillirent très vigoureusement , et enfin les détroussèrent. Sien y eut de morts environ quarante , et les autres se

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sauvèrent par fuite. Après laquelle besogne retournèrent audit lieu de Saint-Dizier ; et bref ensuivant se rendit à eux ledit châtel > lequel ils regarnirent de leurs gens.

S'ensuit la complainte du pauvre commun et des pauvres laboureur*

de France.

Hélas ! hélas ! hélas ! hélas !

Prélats , princes , et bous seigneurs , Bourgeois, marchans, et advocats, Gens de mestiers grans et mineurs , Gens d'armes , et les trois estats , Qui vivez sur nous laboureurs, Confortez nous d'aucun bon ayde :

Vivre nous fault, c'est le remède.

Vivre ne povons plus ensemble Longuement, se Dieu n'y pourvoye :

Mal fait qui l'autruy toit ou emble Par barat, ou par faulse voye.

Perdu avons soûlas et joye L'en nous a presque mis à fin , Car plus n'avons ne blé ne vin.

Vin ne froment ne autre blé.

Pas seullement du pain d'avoyne , N'avons nostre saoul la moite Une seulle fois la sepmaine :

Les jours nous passons à grand' peine , Kt ne sçavons que devenir ; Chacun s'en veull de nous fu\r.

Fuvr de nous ne devez mie , Pensez y , nous vous en prions.

388 CHRONIQUES D* E N Gtî Ëtt a AN D <i4«)

Et nous souslenez noslre vie :

Car, pour certain, nous languissons.

AUangouris nous nous mourons, Et ne sçavons remède en nous , "Seigneurs, pour Dieu , confortez-nous.

Confortez-nous, vous ferez'bien, Et certes vous ferez que saiges :

Qui n'a charité , il n'a rien.

Pour Dieu , regardez noz visaiges , Qui sont si piteux et si pâlies , Et noz membres riens devenir, Pou nous povons plus soustenir.

Soustenir ne nous povons plus En nulle manière qui soit :

Car , quand nous allons d'huys en huys, Chacun nous dit : Dieu vous pourvoye !

Pain, viandes, ne de rien qui soit, Ne nous tendez nen plus qu'aux chiens , Hélas ! nous sommes chrestiens.

Chrestiens sommes-nous voirement, Et en Dieu sommes tous vos frères v Si vous avez l'or et l'argent Ne sçavez si durera guères :

Le temps vous aprestent les biens , Ft si mourrez certainement, Et ne savez quand , ne comment.

Comment dictes-vous et pensez Plusieurs choses que de nous dictes , Que ce nous vient par noz péchez , Et vous en voulez clamer quittes.

Pour Dieu jà plus ne le dictes , Et autrement nous confortez Pour ce en pitié nous regardez.

M 22 ) DE MONSTRKLET. 38q

Regardez- nous , et si pensez, Que sans labour ne povez vivre , Et que tous sur nous vous courez :

( Long- temps a que chacun nous pille ) Ne nous laissez ne croix ne pille , Ne rien vaillant que vous puissiez, De quelque estât que vous soyez.

Soyez , si vous plais t, advisez , Et que de cecy vous souvienne, Que nous ne trouvons que gaigner , Ne nul qui nous mette en besongne.

Chacun de vous de nous s'eslongne , Mais s'ainsi nous laissez aller, A tard vous en repentirez.

Repentirez vous si acertes, Que si ainsi nous en. allons , Vous cherrez les jambes retraictes , Et au plus près de voz talons ; Sur vous tumberont les maisons , Vos ebasteaulx et vos tenemens :

Car nous sommes voz fondemens.

Voz fondemens sont entendus , N'y a mais rieu qui les soustienne ; Les murs en sont tous pourfendus, N'y a pilier qui les retiengne, N'y estât qui en rien se faiugne De nous mener jusque au plus tas :

Pource nous fault crier , hélas !

Hélas! prélats et gens d'église, Sur quoy uostre foy est assise, Chiefs estes de chrestienté , Vous nous voyez nuds sans chemise Et nostre face si eslize, Et tous languis de povreté.

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Pour l'amour Dieu , en charité , Aux riches gens ce remonstrez Et que vous les admonestez.

Qu'ils ayent pitié d'entre nous autres, Qui pour eux avons labouré Taut que tout leur est demouré :

De noz povretez ils sont causes , Comme leur dirons cy en bas :

Pour ce nous fault crier , hélas !

Hélas ! très puissant roy francois , Nous pensons si bien ravisois , Et tu feusses bien conseillé, Qu'aucun pou nous espargnerois :

Tu es le roy de tous les roy s , Qui sont en la chrestienté, Dieu fa ceste grand' dignité Baillée , pour raison deffendre , Et diligentement entendre Aux complainctes qui vont vers toy 1 Et par ce garder nous pourras , De ainsi fort crier , hélas !

Hélas! très noble roy de France, Le pays de vostre obéissance Espargnez-le : pour Dieu mercy , Des laboureurs ayez souv'iiance , Tout avons prins en patience Et le prenons jusques à icy; Mais tenez-vous asseur, que si Vous n'y mettez aucun remède , Que vous n'aurez chasteau ne ville, Que tous seront mis à exille , Dont jà sommes plus de cent mille Qui tous voulons tourner la bride A Et voifs lairrons tout esgaré ,

\*2) DE AIONSTRELKT. 3gi

Et pourrez cheoir en tel trespas , Qu'avons faudra crier , hélas !

Hélas ! ce seroit grand douleur Et grand' pitié à regarder, Qu'un si très excellent seigneur Criast , hélas ! Or y pensez , Pas ne serez le premier > Qui par deffaut de raison faire , D'estre piteux et débonnaire Auroit esté mis en exil.

Tenu estes de bon affaire , Mais que n'ayez point de contraire, Dieu vous garde de ce péril !

Et nous mettez si au délivre, Qu'en paix puissions dessoubs vous vivre Dès le plus haut jusques au bas, Tant que plus ne crions, hélâs !

Hélas! comment ces tailles grans, Qu'avez fait , passa quinze ans Par chacun an trois fois ou deux , Et des monnoyes les tumbemens , Et les griefs de voz sergens Ont bien noz vaches et nos bœufs Amoindris , et tous nos chevaux , Tant qu'ils n'y treuvent plus que prendre :

Mais, par Jésus, le roi des cieux , Ne sçay si vous en valiez mieux.

Pour ce vous prions à joinctes mains , Que nous pardonnez noz compUins , Et qu'en hayne ne prenez pas , Si nous crions ainsi , hélas !

Hélas! pour Dieu, noz bons seigneurs, Qui estes les grans gouverneurs , Et gouvernez tous nostre roy ,

5q2| chroniques d'engueîirànd M»)

Que nous veuillez donner secours ; Au roy présentez noz clamours , Et vous joingnez de bonne foy A luy faire passer Poctroy , Que tant humblement requéron , En nostre humble supplication.

Noz très chers seigneurs vous sçavez Que la clef du royaume tenez Et que trestout ne gist qu'en vous :

Et pour ce vous plaise qu'ayez Regard à noz grans povretez , Et qu'ayez mercy de nous.

Pour Dieu /seigneurs, advisez vous, Vous tous qui avez la puissance De donner bonne conséquence Aux lettres qu'envoyons au roy Et aux estats qui sont à soy , Et aussi pourrez en tel cas Nous garder de crier, h,élas !

Hélas ! ducs, et marquis et comtes, Barons , chevaliers et vicomtes , Et nobles qui chasteaux avez , Voz ayglantiers et voz ronces j Vos officiers avec leurs pompes Nous ont souvent fait espoucer , A voz murs nous ont faict garder , La nuict à la pluye et au vent Trestout le corps de nous tremblant :

Puis nous mettoient voz gens asseur Qu'avions dormy dessus les murs , Et noz robbes nous despouilloient Par violence rudement, En nous mettant à grands rançons , Frappans sur nous de gros bastons ,

4»-j) DE MOIN S T RE LE T. Ogd

Puis que leur disions tout bas :

Mercy pour Dieu , hélas ! hélas !

Hélas ! hélas ! encor' n'estiez Vous pas contens , se plus n'aviez De nous puis qu'estions batus :

Et que nous estions rançonnez A fin de venir aux escus, Que vous avez moult souvent eus, Disant : « C'est nostre droit demaine. - Raison le voudrait à grand* peine :

Là ne sont pas les fondemens De vos terriens tenemens , Us sont bien autrement fondez Si vous très bien le sçaviez :

Mais je croy que n'y tendez pas; Vous en pourriez bien dire , hélas '

Hélas voulentiers nous teussions De plus parler > si nous peussions , De vous, ne de voz officiers.

Mangé ils out noz goretons , Et noz brebis , et noz moutons :

Et de noz bleds faits voz garniers 7

Puis faut à leur sergent leur glene, Au portier du bled pour sa peiue :

Et puis faut pour chacun vaisseau , Qui est mis dedans le chasteau, Cinq sols pour voslre capitaine , Et un ou deux boisseaux d'avoyne , Dont il fait souvent grans amas:

Ne. luv chault se crions hélas.

Hélas! encore y a -il plus, Qui moult souvent le cueur nous trouble , Quand le roy mect une ayde sus :

Il convient que le coup nous double »

Sgi Cil KO N IQ U ES d'ejNG U EH K A IN D (U»

Vous nous en mettez eu grand trouble :

Car il convient souventes fois , ,

Que nous les payons par deux fois.

El quand gens d'armes au pays viennent , Qui de bien vous servir se peinent, Pource que vous les soustenez , Noz beufs, et noz vaches emmeinent Et les tuent , et les détiennent :

Et s'il est que les engardez , Il faut qu'ayez pour voz peines Et de l'argent , et des avoynes , Et les mettent en un grand tas ; Nouspovons bien crier hélas.

Hélas ! gens d'armes et de traict , Vous avez le forment deffaict , Et mis en consommation ; Tourmentez nous avez de fait , Le complaindre peu nous vaudroit Se plus avant en dision.

Chacun sçait bien si nous menton, Mais je croy, que vueillez ou non , Qu'avant que soit longue saison Passée , dire je vous os , Que vous nous voirrez en re|K)s.

A l'ayde de voz destinées, Et de neiges, et de gelées Qui ont esté en maints hyvers, Maints en cherront trestous en vers , Très tous morts la gueulle bayée Avant que l'année soit passée , Se Dieu n'y employé sa grâce.

Ainsi lui plaise qu'il le face , Comme il feit aux Egyptiens Jà pieca en l'ancien temps ,

Bit JWUM Sï KELliT.

Quand il les vepeiil de la manne , Qu'il leur feil du ciel descendre , De Pharaon les délivra , Ainsi que de nous il fera , S'il lui [jlit.ir , aius Pasques fleuries

Et puis après rie dirons pas , Que nous laciez crier hélas !

Hélas ! advocats empariez , M,iinli:~li>is nous avez brouillez Ht maintenu; en plaidoyer:

Dont l.ii ri garder vous poviei

Mais ce n'esloilque voz envies ,

'I an 1 qti 'eussiez 1rs huiii'ccs gajuii;

Aiuçois que vus voyes sublives , Par voz arts el par vos pratiques .

Nous faisiez du droiet le tort :

bien estes causes les plusieurs De partie de nos douleurs ,

Bien en pourriez crier bêlas '

Hélas ! bourgeois , qui de nos rentes , De noz labeurs et de noz plantes .

Avez vescu au temps passé :

Vous voyez nos chières dolentes , Et les poux qui nouscbcenl de* temple»

De langueur et de povreté.

Maints jours nousi Et recueillis en vosl

rez abuzé , rebostel.

Quand voz renies |

jusdoubloicnl

Mais quand vous no

us voyez en d

Kl que nous n'ivom

ne vin ne hb

3û6 CHRONIQUES d'eNGUEIIR ATHD (i|ii

Plus ne faictes compte de nous :

Pour ce souvent nous faictes vous Braire et crier haut et bas , Que ferons nous , chetif , hélas !

Hélas ! marchans , vous nous avez Par maintesfois revisitez , Et voz denrées survendues ; Mais quand de nous acheptiez Vous le nous mesprisiez :

Fay estoit bien en vous perdue.

Vous avez loyauté déceuë , Et vous avez commis usure , Larrecin et parjuretnent :

Mais celuy qui rendra droiture A toute humaine créature, Yous rendra vostre payement Par son droicturier jugement :

Et mauldirez tous ces amas Quand crier vous faudra , hélas !

Hélas ! vous autres de m es tiers > Mareschaux et cordouenniers , Et les tanneaux de peaux velues , Vous nous avez esté moult chiers :

Voz parolles nous ont deceuës , Pis nous avez fait que usuriers , Car pour néant , par chacun jour , Vous avez eu nostre labour :

Marchands , avant la cueillette Bien en pourrez avoir mal tour, Si n'en faictes aucun retour, Avant que jugement s'y mette ; Alors saison ne sera pas Que vous faulsist crier , hélas !

DE MONSTP. K LET.

Hélas ! vous MJttn Ions connue» 1 Nous perdismes noslre froment ,

Pour tu gelée dure el grand ,

Qui les meil à non fond emenl :

El puis vous seavez tous quels guerres .

Quels mescliiefs el quelles rappines

Nous l'eurent loi il es ses vermines,

N'y démolira ne pois ne febves Dont ne talassent des premiers.

Et les espîs en emportaient Des bleds qui démolirez estoienl :

F.t par moult diverses manières Ils les metloient en leurs tesnieres, fct en feirent degrans amas.

Dont maints en ont crié : hélas!

Hélas! avons trié assez Pour Dieu que cous nous pardonner. , Et que vous pensez eo vnus-niesnies Si nous vous disons vèrilé :

Courroux , mal latent et allâmes Nous regardent Ions chacun heure; Ileuf ne pourceau ne nous demeure >c brchî: , ne no/, pauvres vaehes , Dcqiio; faisions noz lailages.

Qui noire vie soubslenoit , B df la faim nous i;uarissoil ; Mais la mort et le divers lemps Les a fail demeurer es rliamps,

O98 CHRONIQUES d'eNGDERR AN D 04"

Quand voyons advenir tel cas, Qui nous fait fort crier : hélas !

Hélas ! sans plus vous dire hélas , Comment peuvent penser créatures , Qui bien advisent noz figures , Et ont sens et entendement , Et nous voyent nuds par les rues Aux gelées et aux froidures , Nostre pauvre vie querant :

Car nous n'avons plus rien vaillant , Comme aucuns vueillent langaigez.

Ils s'en sont 1res mal informez ; Car s'ils pensoient bien en Todigues Et Escoçois en leur complices , Et es yvers qui sont passez , Et autres voyes fort obliques , Dont tous estais nous sont reliques Comme chacun nous a plusmé :

lis seroïent bien hérétiques, S'ils pensoient bien en leurs vices , Qu'il nons fût rien demouré :

Tels langaiges ne sont que gas , Si nous taisons de dire : hélas !

O très saincte mère l'église , Et vous très noble roy de France»

Conseilliers , qui à votre guise Mettez tout le pays en ballance , Advocats de belle loquence , Bourgeois , marchai] s , gens de mestiers , Gens d'armes , qui tout exillés , Pour Dieu et pour sa doulce mère , A chacun de vous en droit soy , Vous plaise penser aucun pov En ceste complaïncle anière.

:Nous coidons que appercevres ,

El que

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