CHAPITRE CXCV
Comment la ville de Paris fut prise par les gens du duc de Bourgogne , et se tournèrent les Parisiens de ce côté ; et ce qu'il en advint à cette cause.
Vous avez bien ouï ci-dessus recorder comment les Parisiens n'étoient pas bien contents do comte d'Armagnac , connétable de France , ni des autres gouverneurs du roi, pource principalement qu'ils n'avoient pas voulu entretenir le traité dernièrement fait avec le duc de Bourgogne , comme cidessus est plus à plein déclaré. Lequel duc et sa puissance moult doutoienticeuxParisiens, et véoient bien que s'il n'étoit réconcilié avec le roi et le dauphin ils demeureroient longuement en la tribulation où ils étoient. Et aussi en y avoit grand' partie qui fort l'aimoient , et désiroient qu'il eût le gouvernement, mais bonnement n'y savoient comment pourvoir ; car moult étoient de près gardés , et ne s'osoient ou pouvoient mettre ensemble pour communication l'un avec l'autre, parce que les gouverneurs dessusdits étoient toujours fort fournis de
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gens d'armes , prêts pour les punir tantôt qu'ils les veiyoien t faire aucune apparence de rébellion.
Néanmoins y eut aucuns jeunes compagnons de moyen état et de légères volontés , qui autrefois avoient été punis pour leur démérites , lesquels s'aventurèrent d'aller parler secrètement au seigneur de l'fle-Adam , qui se tenoit à Pontoise en garnison. Desquels compagnons étoient, les principaux , un nommé Perrinet le Clerc , fils de Jean le Clerc , Ferron , Jean Thiebert , fils de MicheL Thiebert, boucher, Perrin, Bourdeehon^et aucuns autres, jusques à six ou sept; et tant traitèrent avecques lui qu'il leur promit d'assembler gens de guerre au plus grand nombre que faire le pourroi t, et les mener le vingt- neuvième jour de mai ensuivant devant la porte Saint-Germain -des-Prés, pour entrer dedans Paris ; laquelle porte ils lui promirent délivrer et ouvrir, et sur ce se partirent. Et ledit seigneur de F Ile-Adam, le plus secrètement qu'il pqt , assembla jusques à huit cents combattants ou environ , entre lesquels étoient le Veau de Bar , bailli d'Âuxois , le seigneur de Ghastellus , le seigneur de Chevreuse , Ferry de Mailly , Louis de Wargnies, Lionnetde Bournon ville , DavioddeGouy , jusques au nombre dessusdit , lesquels il conduisit au jour et lieu dessusdit , où ils trouvèrent ledit Perrinet le Clerc, lequel avoit emblé (enlevé) à son père, dessous son chevet , les clefs de ladite porte Saint-Germain , qu'il gardoit ; et avecques lui étoient les compagnons dessusdits.
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Si fut icelle porte ouverte , ainsi que promis l'avoient ; et adonc issirent les aucuns dehors , et parlèrent à icelui seigneur de Pile-Adam et aux autres , disant qu'ils entrassent sûrement dedans , et qu'ils le conduiraient par toute la ville. Lesquels seigneurs avecque leurs gens tous armés comme s'ils dussent entrer en bataille , sur le rapport des dessusdits, se boulèrent dedans tout à cheval, moult doutablement ; et pouvoit être environ deux heures après minuit. Et lors icelui Perrinet le Clerc , après qu'ils furent ens , referma la porte à la clef; et après , voyant eux tous, les jeta par-dessus la muraille ; et puis commencèrent à cheminer tout coyement à cheval jusques assez près du Châtelet, auquel lieu ils trouvèrent environ quatre cents combattants desdits Parisiens, tous prêts pour aller avecque eux.
Et adonc conclurent d'un commun accord d'aller assaillir plusieurs hôtels des gouverneurs du royaume , et ordonnèrent deux parties , qui allèrent par diverses rues , criant à haute voix et disant outre que ceux qui vouloient la paix allassent en armes avecque eux. Auquel cri furent tantôt grand 1 multitude de peuple , atout (avec) lesquels s'en allé" rent , comme dit est, envahir el assaillir plusieurs hôtels par ordonnance ; dont l'une des parties allèrent à l'hôtel du roi , à Saint-Poi , où ils rompirent les portes et les huis, et firent tant qu'ils parlèrent au roi, lequel fut content de leur accorder tout ce qu'ils demandoient. Et tantôt le firent monter
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à cheval , et le frère du roi de Chypre avecque lui , et chevaucher avecque eux parmi la ville de Paris; et les au 1res allèrent à l'hôtel du connétable pour le prendre , mais il étoit jà averti , et étoit sauvé en habit déconnu en la maison d'un pauvre homme > assez près de son hôtel; et aucuns autres à l'hôtel du chancelier et de Rèmonnet de la Guerre , lesquels furent pris.
Et adonc Tanneguy du Châtel , prévôt de Paris , oyant cet effroi , incontinent s'enfuit à l'hôtel du dauphin , lequel , enveloppé d'un linceul tant seulement, il porta dedans la bastille Saint-Antoine. Avecque lequel se relrahirent tantôt plusieurs de leurs gens , qui ouïrent la criée parmi la ville de Paris.
En* outre , toute celle nuit, le premier et second jour, les seigneurs dessusdits avecque leurs gens, et infini peuple de Paris avecque eux, fustèrent (pillèrent) plusieurs maisons des gouverneurs dessusdits et de leurs favorisants ; lesquels ils dévêtirent de tous biens , et prirent prisonniers sans nombre , et les menèrent au Palais , au Louvre, en Châtelet et plusieurs autres lieux. Entre lesquels furent pris les évêques de Senlis, de Bayeux , de Coutances , messire Hector de Chartres , messire Enguerrand de Martinet, et autres sans nombre.
Le sire de l'Ile-Adam alla en cette nuit à l'hôtel de Bourbon , où il trouva Charles de Bourbon , âgé de quinze ans ou environ ; auquel, après qu'il Veut éveillé , lui demanda quel parti il vouloit te-
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nir , et il répondit : « Tel parti que monseigneur » le roi. » Et adonc ledit de File-Adam le fit lever, et puis le mena devers le roi , avec lequel il se tint*
Et cette tribulation durant, grand 9 partie des gens d'armes dudit connétable ; et de messire Tanneguy , comme dit est , se sauvèrent en la bastille Saint-Antoine , et avec eux Jean Louvet , président de Provence , maître Robert Masson , et moult d'autres gens de grand état
Pareillement furent pris les cardinaux de Bar et de Saint-Marc, l'archevêque de Reims et tous leurs chevaux; mais, par la prière de l'évêque de Paris, et pource qu'ils avoient conseillé la paix , ils furent mis au délivre, et il leur fut rendu toutes leurs bagues.
Le lundi , environ huit heures, fut , de parle roi , au son de la trompette , Tanneguy du Châlel démis de la prévôté de Paris , et en son lieu y fut constitué le Veau de Bar, bailli d'Auxois. Et à bref comprendre , tous les conseillers du roi, de la chambre de parlement , des requêtes , et autres bourgeois de Paris de nom, tenants la partie du comte d'Armagnac , furent pillés , pris ou occis cruellement. Et avec ce fut crié de par le roi , de carrefour en carrefour , au son de la trompette , sur confiscation de corps et de biens , que tout homme et femme qui sa voient aucun tenant la partie du comte d'Armagnac, mucé (caché) ou repos ( placé ) en aucun lieu , le noncât au des* susdit prévôt de Paris, ou à aucuns des capitaines.
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Pourquoi, assez lot après, le pauvre homme en laquelle maison étoit le comte d'Armagnac , l'alla noncer audit prévôt , lequel , sans délai , y alla , et le trouva ainsi comme il lui avoit dit , et le fit monter sur son propre cheval derrière lui , et le mena au palais, avecques les autres, qui étaient prisonniers. En après les choses dessusdites , messire Tanneguy du Châtel , le plus habilement qu'il put, envoya par le pont de Gharenton , à Corbeil , à Melun , et de là à Montargis , Charles, duc de Touraine, dauphin. Et tantôt manda par tout son parti gens d'armes , qui vinssent devers lui à la bastille Saint-Antoine, à Paris. Et en cas pareil , le sire de l'Ile-Adam et les autres grands seigneurs , mandèrent par tout le parti du duc de Bourgogne , jusques en Picardie, gens d'armes à venir sans délai à Paris, lesquels dedans brefs jours ensuivant , y vinrent en grand' multitude.
Or est ainsi que le mercredi ensuivant ladite prise de Paris , du matin , le maréchal de Rieux , le sire de Barbasan et Tanneguy du Châtel, atout ( avec ) seize cents combattants, gens d'élite, entrèrent dedans Paris par la porte Saint- Antoine, en intention de subjuger et reconquerre ladite ville de Paris; et l'une des parties alla à l'hôtel du roi , àSaint-Pol, par derrière, le cuidant trouver, pour le prendre et l'emmener avecque eux.
Mais le jour de devant on l'a voit mené, et tout son état, demeurer dedans le châlel du Louvre ; et les autres à étendard déployé chevauchèrent très
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fort tous ensemble, jusques devant l'hôtel à l'Ours, criant hautement : « Vive le Roi et le dauphin , et » le connétable , comte d'Armagnac ! » Auquel cri soudainement s'assemblèrent les Parisiens en grand nombre, armés,avec le nouvel prévôt de Paris, le sire de l'Ile-Adam , et tous les gens d'armes étant dans Paris , et vinrent vigoureusement , et de toutes parts , combattre les dess u sdits • Auquel lieu y eut très âpre bataille ; mais en la fin, par la grand' multitude desdits Parisiens, qui venoient de toutes parts , il fallut que ledit maréchal de Rieux et ses gens se retrahissent vers ladite bastille; non pas sans perte , car il en demeura de morts en la place de trois à quatre cents de ses meilleurs gens. Et desdits Parisiens , et de ceux de leur parti, y en mourut environ quarante hommes , entre lesquels y mourut un gentilhomme nommé Harpin de Goy, qui étoit au sire^de l'Ile-Adam. En après , Barbasan et Tanneguy du Châtel, voyant leur perte de plus en plus multiplier , mirent certain nombre de gens dedans ladite bastille ; et après s'en allèrent , les uns à Meaux en Brie , les autres à Corbeil , à Me-
lun , et es autres lieux à eux obéissants.
Le jeudi ensuivant , Hector et Philippe de Saveuse atout ( avec ) deux cents combattants, arrivèrent dedans Paris, dont les autres seigneurs furent moult joyeux, et les logèrent aux Tournelies,etautreshôtelsdevant la bastille Saint- Antoine, où étoient encore les gens du comte d'Armagnac.
Le vendredi , samedi , dimanche , et huit jours
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ensuivant , vinrent audit lieu de Paris la plus grand* partie des capitaines de Picardie , atout (avec) leurs gens d'armes ; c'est à savoir, messire Jean de Luxembourg, le sire de Fosseux et ses frères, messire Jennet de Poix , le sire de Cohen , et moult d'autres , espérant qu'audit lieu de Paris trouveroient bon gagnage; mais la plus grand' partie trouvèrent le contraire de ce qu'ils avoient empensé, et fallut qu'ils payassent leurs dépens.
Eu outre , les dessusdits morts de la partie dudit connétable, furent par le bourrei de Paris, sur une charrette , menés hors de la ville , et enfouis aux champs , et les autres dudit parti desdits Parisiens furent notablement ensevelis , et mis en terre sainte.
Et adonc, par toute la ville de Paris, on portoit communément l'enseigne du duc de Bourgogne ; c'està savoir la croix Sain t-Andrieu, laquelle par grand' espace a voit été fort déboutée dedans ladite ville.-
Le samedi ensuivant, ceux dé la bastille^ voyant qu'ils perdoient leurs temps de la tenir, firent traité au sire de File- Adam, et autres seigneurs étant à Paris, par si qu'ils s'en iroient saufs leurs corps et leurs biens , en rendant ladite bastille : et sur ce leur fut baillé sauf-conduit , et se départirent, comme dit est. A laquelle bastille fut commis à être capitaine , de par le roi et le duc de Bourgogne, le seigneur de Chauny, qui toujours avoit été léans prisonnier , depuis sa revenue de l'am-
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bassade par lui faite à Amiens , à la personne du duc de Bourgogne , dont en autre lieu par avant est faite mention.
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