CHAPITRE CLXXX
Comment le seigneur de Cbauny fut envoyé de par lé roi en ambassade devers le duc de Bourgogne qu'il trouva à Amiens , et de la réponse qu'il eut dudit duc de Bourgogne.
Après que le duc de Bourgogne eut par très long temps fait toutes ses préparations 7 sur intention de mener son entreprise à fin , et que tous ses gens d'armes et habillements de guerre furent prêts, se partit au mois d'août, le jour Saint- Laurent, de la ville d'Arras , et alla à Corbie, pour passer outre et tirer vers Paris. Auquel lieu de Corbie, la propre nuit qu'il y vint, mourut l'abbé dudit lieu , nommé Raoul de Roye. Pour la mort duquel ledit duc fut très courroucé; et après qu'il eut là été aucun peu de jours , s'en alla à Amiens , jpù il fut reçu de tous ceux de la ville moult honorablement , tant des gouverneurs d'icelle comme du commun ; et crioit-on Noël ! par tous les carrefours où il passoit. Et se logea en l'hôtel de maître Robert Lejeune , son conseiller. En laquelle ville devant son département, il ordonna nouveaux officiers, c'està savoir ,leseigneur de Belloy fut capitaine , le seigneur de Humbercourt, bailli, Andrieu Clamel, procureur, et autres,
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chacun en son degré , les commit selon son bon plaisir.
Auquel lieu d'Amiens lui furent apportées lettres de par le roi , signées de sa main , lesquelles lui présenta messire Aubert , seigneur de Chauny et de Varennes , en lui disant : « Très noble prince » et redouté seigneur , comme il appert par ces » lettres du roi notre sire , il m'est enjoint et » commandé que je vous enjoignisse de par lui, et » commandasse détroitement en tant que pou vois , » que vous laissez le voyage qu'avez encommencé » en congiant (congédiant) votre ost;et que re- » tournez en votre pays , et lui récrivez pourquoi » vous avez fait cette assemblée outre son corn- » mandement. »
Auquel ledit duc de Bourgogne répondit de sa bouche : « Vous , dit-il , sire de Ghauny , si vous » voulez, ou si vous ne voulez pas, vous êtes de » notre lignage du côté de Flandre ; mais néan- » moins pour cette légation par vous faite , en » vérité à peu tient que je ne vous lais trancher » la télé. » Et adonc ledit sire de Ghauny, moult ébahi pour icelles paroles, se mit à genoux , lui humblement excusante son pouvoir, disant comment il avoit été contraint de par le roi à obéir, en lui montrant les instructions à lui sur ce baillées de par le roi et son conseil. Et avec ce, fut grandement excusé des chevaliers étants autour duditduc, pourquoi aucunement s'apaisa, et dit que par lui il ne manderoit pas son intention,
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mais par un autre il lui récrirait, et que rien il ne ferait pour le mandement et défense du roi; mais à toute sa puissance prestement il irait devers lui à JParis , et lui répondrait bouche à bouche de tous tes articles à lui envoyés. Toutefois ledit duc ffr répoudre par son conseil à tous les articles de l'instruction à lui baillée de par le roi ; et ce bailla par écrit audit seigneur de Chauny ; et avec ce, les noms des traîtres de son conseil, et officiers içelui veuillants détruire; et fit promettre audit sire de Chau.ny qu'il les baillerait en la main du roi, et npn d'autre. Et après qu'il eut besognjé, se départit d'Amiens, et retourna à Paris devers le roi.
S'ensuivent avec les actes l'instruction baillée à messire Aubert deChauny , seigneur deVarennes, <je par fe roi et son conseil, de ce qu'il a à faire devers le duc de ÏJoqivogne.
« Premièrement il parlera au duc de Bourgogne, en.lni disant que ie roi et monseigneur le dauphin sont iuquH ébahis des manières qu'il a tenues et encore lient vers le roi et sa seigneurie, vu qu'il est. son parent tant prochain comme chacun sait , et à lui obligé par tant de manières , comme lui-même a toujours dit et confessé en toutes ses lettres et écrits. .
» Item , et dit est , à déclarer ce que lui remontrera confiamment que ses gens et les sujets de ses pays, et autres, qui sont et s'avouent de lui, font guerre ouverte au roi et à ses sujets , en prenant par assaut et par siège les villes, châteaux et for-
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teressçs du roi , et font toutes les cruautés et inhumanités par feu , par sang et autrement que faire pourraient les ennemis d'Angleterre, et encore pis»
» Item, en outre , lui remontrera comment ses gens et officiers prennent serment dés habitants es bonnes villes du roi, d'être obéissants au duc de Bourgogne ; el avec ce leur font défense de par lui , que dorénavant ils ne paient plus rien au roi de ses aides ou redevances , que ils lui ont accoutumé de payer; laquelle chose est moult merveilleuse et contre l'honneur, autorité et seigneurie du roi.
» Item 9 il lui remontrera en outre comment les choses dessusdites * qui maintenant sont faites par ledit duc de Bourgogne > quant au point de la venue et descendue des Anglois, font croire et imaginera plusieurs gens qu'elles sont faites au profit et avantage d'iceux Anglois , comme pour ôter la puissance du roi , et non résister aux mauvaises volontés, et efforcements desdits Anglois, et que le duc dé Bourgogne soit leur allié et assermenté-
nltenij et pour ces causes, requerra ledit messire Aubert de Chauny , de par le roi, au duc de Bourgogne , qu'il veuille cesser de tels efforcements et choses dessusdites > et espécia^ment d'assaillir les bonnes villes du roi et de ses sujets , et dé mettre siège devant , et aussi de prendre serments de lui obéir par les sujets du roi demeurants en ses bonnes villes. Et avec celui requerra que tous les gens d'armes qu'il a assemblés fasse départir, issir et retourner chacun en son
lieu; car, vu les manières qu'il a tenues et tient jusques ci, le roi croit fermement qu'il tient et fait assembler iceux gens d'armes pourdonner secours, faveur et aide aux Ànglois , et pour grever le roi et sa seigneurie.
» Item, et pour induire le duc de Bourgogne à ce, messireÀubert lui remontrera le granddéshonneur qu'il a fait et le grand' ditfameet reproche qui sera à lui et à sa génération , s'il persévère en tenant les manières qu'il a commencées, en lui priant très humblement et doucement , qu'il veuille à ce bien penser et aviser, et qu'il ne fasse telle vilenie à son bon père , qui tant fut vaillantet loyal , et qui en sa mort lui commanda de toujours obéir au roi et à ses commandements.
» Item, messire Aubert remontrera semblablement les choses dessusdites à tous les seigneurs, barons , chevaliers , écuyers , et autres de la compagnie du duc de Bourgogne , auxquels il pourra parler, en eux priant et requérant, de par le roi, que eux et leurs prédécesseurs , qui toujours ont été tant bons et loyaux devers le roi ef sa seigneurie , maintenant ne s'en veulent pas défier ni eux déshonorer ni diffamer par mauvais conseil , en faisant aucune chose dont eux ni leurs successeurs puissent être réputés au temps à" venir d'avoir été désobéissants au roi , et d'avoir donnéfaveur à ses ennemis.
» Item, et en la fin , en exécutant à la personne du duc de Bourgogne, et à lous ceux de sa coin-
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pagnie ce que le roi a commandé audit messire Aube rt , il fera , le plus doucement et gracieusement qu'ilpourra, les commandements et défenses contenues et déclarées en lettres-patentes sur ce baillées de par le roi à messire Aubert , et de ce demandera réponse.
*» Item, et si le duc de Bourgogne , ou autre de sa compagnie , disoit que ceux qui gouvernent devers le roi , lui ont fait , et font de jour en jour plusieurs grands duretés et choses qu'il ne peut ni doit endurer ni souffrir, encore répondra messire Aubert que si aucuns de ceux qui sont entour le roi ont fait aucune chose au duc de Bourgogne, qui lui dût déplaire, si ne serôit-ce pas cause raisonnable , ni suffisante pour ainsi détruire le royaume comme il a fait détruire, et encore fait chacun jour, ni que pour ce il eût dû favoriser ni donner conseil , confort ni aide aux Anglois , ennemis du roi, à la charge de son honneur et de sa génération à toujours mais , et qu'il peut bien procéder par autre manière plus honnête.
» Item, dira en outre, messire Aubert , quant à ce point , à la requête de bonne mémoire monseigneur de Hainaut , à qui Dieu parti oint , a autrefois voulu et oclrojé par le bien de la paix au duc de Bourgogne, et h tous autres qui l'ont servi moult en très grosses choses , et qui leur dévoient plaire; car elles étoient au bien et profit du duc, et de tous ceux qui l'ont servi ; mais il ne les voulut pas accepter, et n'en fit compte; dont le roi n'en
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est pas bien content, et à bon droit. Et néanmoins encore n'a-t-il pas la main si close qu'il ne Soit bien enclin de faire grands courtoisies et grâces audit duc de Bourgogne , et à tous autres qui ont été à son service, si métier est, et ils font vers lui leur devoir comme ils sont tenus.
» Item y à cette fin seront baillées» si métier est , à messire Aubert , les réponses par écrit, que le roi à faites autrefois aux complaintes et doléances que faisoit ledit duc de Bourgogne, des choses qu'il disoit à lui être faites et perpétrées contre lui en son préjudice, afin de montrer telles réponses aux barons , damoiseaux , chevaliers et autres nobles étants au service et en la compagnie du duc de Bourgogne.
« Donné à Paris le second jour d'août, l'an de grâce mil quatre cents et dix-sept.
» Ainsi signé par le roi. Ferremont. »
S'ensuit la copie des réponses que fit ledit duc de Bourgogne sur les articles à lui baillés de par le roi, par messire Aubert de Chauny , seigneur de Varennes.
« Premièrement , en ce qu'il touche que le roi est moult ébahi des manières que ledit duc de Boui>gogne a tenues et lient encore devers le roi et sa seigneurie , vu qu'il est son parent si prochain , comme chacun sait, etqu'il est obligea lui par moult de manières , répond le duc de Bourgogne : que vrai est qu'il est son parent et à lui obligé devant tous et contre tous; et pour cause de ce, il a tenu
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les manières de lui aimer et servir, encontendant, au temps passé , que bon régime fût mis en son royaume, tant au regard de sa personne, de la reine et de ses enfants, comme sur la réparation de ses maisons et places', de bonne justice et bonne administration des finances , comme il appert notoirement par le$ ordonnances royaux. Lesquelles, choses à la poursuite dudit duc , ont été publiées et jurées en la présence du roi tenant lijt de justice ; mais les manières de' ceux qui sont en tour le roi , qui seront ci-après nommés furent cause de tout rompre , de gâter et dissiper; non pas tant seulement la substance du roi et de son royaume , mais généralement de tous ses sujets et particuliers étants au royaume; et mêmement du duc de Bourgogne , et de tous ses bons amis et bienveillants, en les détruisant de corps et de tennements, ainsi comme ils les ont pu prendre et appréhender et ont procuré, tant en cours spirituelle, comme ailleurs, son déshonneur, et damnement de sa bonne mémoire et renommée, et de sa postérité et génération; mais le duc de Bourgogne, au saint concile de Constance, obtint une sentence pour soi , par laquelle il appert clairement du bon droit d'icelui duc j et de la mauvaiseté et haine des autres.
» Item y en tant qu'il touche et dit que les gens et sujets des pays de Bourgogne et d'autres qui se avouent audit duc, font guerre ouverte au roi et à ses sujets, et prennent, tant par assaut comme
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par siège, les villes, châteaux et forteresses du roi, et font toutes les cruautés et inhumanités par feu , par sang et autrement que pourraient faire les ennemis d'Angleterre , et encore pis ; répond le duc de Bourgogne : que quand il vitqueceuix qui sont enlour le roi ont toujours persévéré et persévèrent eu leurs rigueurs, et qu'ils n'ont voulu entendre à aucun bon régime et bien de paix , et qu'il étoit toujours envahi et agressé, et ses bons amis et de bonne volonté, par voie de feu et de sang, lors le duc de Bourgogne fut contraint de signifier par ses lettres- patentes , en plusieurs particulières villes de ce royaume, les dures rigueurs commises et perpétrées par ceux qui sont en tour le roi , et la volonté qu'il avoit, et pareillement les manières qu'il tiendra pour y remédier. Et pour cause de ce, fit-il son mandement de gens d'armes et de traits; et que , grâces à Dieu , il a pour servir le roi , el pour le bien de lui et de son royaume , six mille chevaliers et écuyers, et jusques au nombre de trente mille combattants, tous bienveillants du roi et de son royaume, et de ses bons sujets. Lequel duc et les siens en tenant leur chemin , ont trouvé et trouvent en plusieurs notables villes et cités bons bourgeois et autres connoissant la bonne intention et volonté du duc , à tout bien , qui lui ont fait ouverture des bonnes villes 4 et cités. Et avecques ce les gens du duc ont fait qu'aucunes places qui étoient garnies de pillards, robeurs efau très malfaiteurs , lui ont été rendues , baillées et délivrées,
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et les ont pris au nom du roi et laissées en lagard^ des nobles vaillants hommes sujets de^ monseigneur le roi, qui, pour quelque chose du monde, ne voudroient faire déloyauté devers le roi et le bien de ce royaume ; et ce qui en a été fait a été fait au gré des bonnes villes, des cités et de tout le pays environ. » Item, et en tant qu'il touche que les gens et officiers du duc de Bourgogne prirent les serments des habitants es bonnes viliesduroi, d'être obéissant, à icelui duc, et avecques ce leur font défense de par lui que désormais en avant ils ne paient plus au roi ni autres aides débites qu'ils lui ont accoutumé de payer ; répond le duc de Bourgogne : que s'il prend les serments desdits habitants , c'est afin qu'ils soient et persévèrent en bonne loyauté devers le roi et le bien de son royaume , à la confusion et reproche des empêcheurs de paix et détruiseurs du royaume qui sont entour le roi. Et ceux qui se joignent et sont obéissants au duc de Bourgogne , c'est pource qu'ils voient et connoissent qu'il a tant bonne volonté au bien du roi et de son royaume , que plus ne pourroitet plus que nuls autres. Et n'est pas vrai, sauf la révérence du roi, que la défense soit faite de non payer au roi ses aides et autres dettes ; mais bien pourroitêtre qu'ils ont fait défense qu'on ne les baille pas aux faux traîtres et empêcheurs de paix, et qu'elles soient conservées et gardées à employer au bien du roi et de son royaume en temps et en lieu, et ils ont bien fait; car tout l'argent qui chet es mains desdits
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traîtres , qui monte une très grande somme de deniers, ai été toujours mauvaisement et déloyaument emblde(enlevée) au roi et départie en tre eux à l'avantage des ennemis de France, et au très grand et innumérable dommage du roi et de son royaume et de sa chevalerie, comme chacun sait. Toutefois, l'intention du duc de Bourgogne est de procurer , quand il sera devers le roi , que tels aides plus n'aient cours , et que les bons sujets du royaume soient tenus en leurs anciennes libertés et franchises en pourvoyant aux affaires et nécessités du royaume par toutes bonnes voies et manières.
» Item y et en tant que touche les choses ci-dessus déclarées , qui maintenant sont faites par le duc de Bourgogne sur le point de la venue et descendue des Anglois, font accroire à plusieurs gens et imaginer qu'elles sont faites au profil et avantage des Anglois , c'est à savoir pourôterla puissance du roi et non résister à la mauvaise volonté et efforcement des Anglois , et que le duc de Bourgogne soit leur allié et sermenté ; répond le duc de Bourgogne : que celle imagination ne peut ni doit cheoir en cœur de loyal homme , car autrefois on a vu la descendue des Anglois sans ce qu'on leur fît résistance aU contraire, combien que les traîtres, qui pour lors gouvernoient et encore gouvernent, fusse rit tons sages et ad visés de ladite descendue et venue, dont le roi a eu telle perte de terre et chevalerie , que chacun sait. Et doit-on fermement tenir que si les Anglois eurent lors l'avantage sur le royaume
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par le faux et mauvais régime des traîtres, ils veulent en ce persévérer, et mêmement, vu que par leurs damnables manières ils ont pris Harfleur, qui est une des plus fortes défenses de Normandie. Et cette chose doivent bien fermement noter et afficher en leurs cœurs les nobles chevaliers et écuyers de la compagnie du duc de Bourgogne , auxquels les destourbeurs de paix veulent imposer telle trahison et déloyauté, comme d'empêcher au résistement de la mauvaise volonté des Anglois; et» sauf la révérence du roi, tous ceux qui disent le duc de Bourgogne être sermenté et allié aux Anglois , ils mentent mauvaisement et faussement.
» Item 9 et en tant que touche la requête , que le duc de Bourgogne fasse issir tous ses gens d'armes qu'il a assemblés et fasse retourner en leurs lieux et pays et autres choses ; répond ledit duc : qu'on voit maintenant clairement la fausse et damnable volonté des traîtres; car tout le inonde perçoit bien qu'ils n'ont nulle puissance de résister aux Anglois, et que maintenant il est temps de faire assemblée de gens d'armes pour le roi et pour son royaume ; niêinement de bons et loyaux chevaliers , comme sont ceux de la compagnie, dudit duc de Bourgogne , et non pas d'eux donner congé et ehvoyer chacun en sa maison. Et est apparence claire et évidente qu'ils le font en faveur des Anglois , et pour grever le roi et sa seigneurie. Et encore d'abondant doivent noter les chevalier^ et écuyers de la compagnie dudit duc, que les traîtres les réputentenne-