‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 3)Chapitre 32 sur 107 · CHAPITRE CCVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCVII

Comment le roi de France eut plusieurs conseils pour lever le siège de Rouen; de la reddition d'icelle ville au roi d'Angleterre, et autres matières.

En après, le roi de France , la reine sa femme, et le duc de Bourgogne, étant à Beau vais , comme dit est dessus , et avec eux moult d'autres grands seigneurs , tant d'église comme séculiers , tintent plusieurs conseils pour savoir comment ni pdr quelle manière on pourroit bailler secours à ceux

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de la cité de Rouen. Mais en la conclusion fut avisé que le roi et le duc de Bourgogne n 'et oient pas de présent assez puissants pour combattre le roid* Angleterre ni lever son siège. Et pour tant, on congédia la plus grand' partie des gens d'armes qu'on avoit assemblés, et ceux des bonnes villes, excepté aucuns qui furent mis en garnison sur les frontières , tant contre les Anglois comme aussi contre les Dauphinois. Après lesquelles conclusions dessusdites , le roi , la reine et le duc de Bourgogne, accompagnés de Bourguignons , et autre grand nombre de gens d'armes de Beau vais, par Creil et Lagny-sur-Marne s'en allèrent à Provins. Pour laquelle départie moult de gens furent moult émerveillés.

Si furent icelles nouvelles noncées à ceux de la ville de Rouen ; et leur fut mandé secrètement par le duc de Bourgogne, qu'ils traitassent pour leur salvation avec le roi d'Angleterre au mieux qu'ils pourroient. Etadonc, quand les nouvelles furent épandues et publiées en icelle ville , ne faut pas demander s'il y eut grand deuil fait ; car pour vrai tous les habitants d'icelle généralement en eurent si grand' douleur et tristesse au cœur, que plus ne pouvoient. Et quant à la plus grand' partie des gens d'armes, ils étoient moult émerveillés comment et par quelle manière ils pourroient saillir du danger où ils étoient. Néanmoins aucuns des capitaines, et avecque eux des plus notables de la ville, les réconfortèrent ce qu'ils purent. Et après

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s'assemblèrent en la maison de la ville pour avoir conseil, comment l'un avec l'autre ils se auraient à conduire envers le roi d'Angleterre. En la fin duquel conseil fui conclu et avisé , puisqu'ils avoient perdu l'espérance d'être secourus par le roi de France et le duc de Bourgogne , et avec ce y qu'ils n'avoient plus quelques vivres pour eux entretenir, il convenoit par nécessité qu'ils traitassent avec leurs adversaires. Et lors envoyèrent un héraut devers le roi d'Angleterre, pour avoir un saufconduit pour six hommes aller devers eux ; lequel leur fut envoyé. Si ordonnèrent à faire cette ambassade deux hommes d'église, deux gentilshommes et deux bourgeois; lesquels étoient sages, prudents, et bien emparlés. Et allèrent tout droit devers la tente du roi; mais ils furent conduits par ses gens au logis de l'archevêque de Cantorbie , qui avoit la charge , avec le comte de Warwick , de traiter. Et après que ils furent ensemble , y eut plusieurs matières ouvertes, à savoir à quelle fin ils pourroient venir ; mais pour cette fois ne purent oncques obtenir ni avoir quelque traité , sinon que tous les hommes d'icelle ville se missent en la volonté du roi d'Angleterre ; et sur ce s'en retournèrent sans autre chose faire iceux ambassadeurs en leur ville ; et derechef assemblèrent grand nombre des plus notables avec plusieurs de la communauté présents ; lesquels firent leur relation, qui leur sembla être moult étrange.

Et fut dit par tous ceux là étant , que mieux ai-

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meroient à vivre ou mourir tous ensemble en combattant leurs ennemis , que eux mettre en la sujétion et volonté d'icelui roi. Si se départirent pour ce jour sans rien conclure; et le lendemain revinrent ensemble en très grand* multitude. Et après plusieurs parlements , furent tous d'opinion de mettre un pan de mur sur étais par-devers la ville ; et après , eux armés , et tous ensemble , hommes, femmes et enfants, quand ils auraient premier bouté le feu en divers lieux , abattraient le dessusdit pan de mur es fossés , et s'en iraient où Dieu les voudrait conduire. Si se départirent à intention de lendemain par nuit mettre à exécution leur entreprise. Mais advint que le roi d'Angleterre fut de tout ce averti , et pour tant que tout son désir étoit d'avoir la dessusdite ville entière en son obéissance , fit feintement remander lesdits ambassadeurs dont dessus est faite mention , par l'archevêque de Cantorbie ; avec lequel , et autres à ce commis, fut tant traité, que les parties furent d'accord par la manière ci-après déclarée.

Premièrement, fut ordonné que ledit roi d'Angleterre auroit de tous les bourgeois et habitants de ladite ville de Rouen la somme de trois cents et soixante-cinq mille écus d'or du coin de France, et trois hommes à faire sa volonté ; lesquels furent dénommés, c'est à savoir maître Robert de Liaet, vicaire-général de l'archevêque de Rouen , lequel, durant ledit siège, s'étoit gouverné et conduit moult prudentement ; le second fut un bourgeois nommé

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Jean Jourdain , qui avoit eu le gouvernement des canonoiers ; le tiers fui nommé Alain Blanchart, qui éloit capitaine du menu commun, et avoit été le principal de ceux qui à l'autre fois avoient mis à mort messire Raoul de Gaucourt , bailli de Rouen, duquel en autre lieu est faite mention ; et avec ce", tous les habitants universellement jureroient au dessusdit roi et à ses successeurs , à tenir foi , loyauté, service, et toute obéissance , moyennant qu'il leur promettrait de les garder et défendre à Tencontre de tous ceux qui force ou violence leur voudraient faire ; et aussi les tiendroit en leurs privilèges , franchises et libertés , lesquels ils possédoient du temps du roi saint Louis.

En outre; fut ordonné que tous ceux qui se voudraient partir de ladite ville, s'en, iraient franchement, vêtus tant seulement d'aucuns de leurs habits, et le surplus demeurerait confisqué au rai.

En après , fut aussi ordonné que tous les gens d'armes mettraient tous leurs biens généralement en certains lieux déclarés ; et après qu'ils auraient fait sermeut audit rai d'eux point armer à ('encontre de lui, un an durant , il leur ferait bailler saufconduit, et les conduire outre ses détroits, vêtus chacun en ses habits accoutumés , à pied , le bâton au poing.

Après lesquels traités accordés et paraccomplis, et que ledit roi eut pleiges ( gages ) d'entretenir les choses dessusditeSjCeux de ladite ville, en nombre compétent, allèrent quérir vivres à leur plaisir à

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l'ost du roi; desquels vivres y avoit grand* abondance , et n'y valoil la chair d'un mouton que six sols parisis. Lequel traité fut du tout parfourni le seizième jour de janvier de cet an mil quatre cents et dix-huit '. Et le jeudi ensuivant dix-neuvième jour dudit mois , entra ledit roi d'Angleterre en grand triomphe et bobant (pompe) dedans icelle ville de Rouen , accompagné des seigneurs de son sang et autres nobles en très grand nombre. Et avoit un page derrière lui sur un moult beau coursier, portant unelauce; à laquelle d'emprès le fer avoit attaché une queue de renard en manière de penoncel , en quoi aucuns sages notaient moult de choses. Et à son entrée , qui fut environ deux heures après midi, furent sonnées toutes les cloches de la ville.

A Tencontre duquel allèrent tous les gens d ? église , c'est à savoir les abbés mitres , et tous les autres vêtus de sacrés vêtements , portant plusieurs reliques; et en chantant menèrent ledit roi à la grand' église cathédrale de Notre-Dame; etlàydevant le portail descendit à pied , et le chef nu entra révéremment en l'église , en laquelle à genoux il fit son oraison devant le grand autel; et après s'en , alla loger dedans le châtel , et les autres chacun où ils purent le mieux.

Laquelle ville de Rouen ainsi conquise par icelui roi et de toute Normandie, avoit été en l'obéissance

i Vieux style ou i4i$h nouveau style.

des rois de France . depuis l'espace de deux cents et quinze ans, que le roi Philippe-le-Conquérant , tayon ( aïeul ) de saint Louis , l'avoit conquise sur le roi Jean d'Angleterre , comme confisquée par le jugement des pairs de France. Et le lendemain , ledit roi d'Angleterre fil couper la tête à Alain Blanchart, capitaine du commun ; et les deux autres , qui étoient en sa volonté , furent depuis sauvés par force d'argent.

Et après, fit issir lagarnison parlaporte du pont, en côtoyant Seine ; et furent conduits jusques au pont Saint-Georges , par lequel on les fit repasser ; et là , parles commis du roianglois , furent tâtés et épluchés tous; et leur fut ôtéor, argent, vaisselle, joyaux, et autres bagues s'ils les avoient; et leur bailloit-on tant seulement deux sols. Et même aucuns gentilshom ares furent dévêtus de bonnes robes fourrées de martres , ou chargées d'orfèvrerie , et leur furent par iceux baillées autres de moindre prix : pour quoi aucuns d'iceux de ladite garnison , étant derrière, voyant , comme dit est , leurs compagnons être ainsi détroussés , jetèrent plusieurs bourses , et trousselets dedans Seine , tout coyement, dedans lesquels avoient or, argent et autres joyaux. Et en avoit aucuns, qui par avant avoient fait ferrer leurs aiguillettes de pièces d'or, pour les porter plus secrètement. Et après qu'ils furent passés le pont Saint-George , s'en allèrent tous ensemble jusques à Pontoise; et là se départirent en plusieurs lieux, sinon les seigneurs qui allèrent de-

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vers le roi de France et le duc de Bourgogne , à Provins. Et messire Guy le Bouteillier , qui par avant étoit capitaine de Rouen , se rendit Anglois , et fit serinent au roi d'Angleterre, en délaissant son souverain et naturel seigneur, le roi de France, dont moult fut blâmé et reproché de plusieurs François. Et pareillement se rendirent Anglois avec loi plusieurs de ses gens. Auquel messire Guy , qui étoit natif de Normandie , fut rendue sa terre ; et avec ce fut commis lieutenant du duc de Glocestre ; lequel par le roi fut fait nouveau capitaine de Rouen.

Pour la reddition de laquelle ville fut la cremeur (crainte) du roi d'Angleterre si grande su* les marches de Normandie , jusques à Pontoise , Beaovaîs . et Abbeville, que la plus grand'- partie des bonnes villes et forteresses se rendirent à loi sans coup férir ni batailler; c'est à savoir Caudebeeq, Moustiervillier , Dieppe , Fécamp, Arques, Nettf- Châtel, Denicourt, Eu, Mondiaux ; et à 1 autre côté sur Seine et autres marches, Vernon, Mantes, Gournay , Honfleur, Pont - Audemer , Château- Mollinaux , le Trait, Tancarville , Abrechier, Maulevrier, Valemont, Neufville , Belencombre, Fontaines , le Bourg -Préaux , Nougon-Dourville, Longempré , Saint - Germain - sur - Caifly , Baudemont , Bray , Vilieterre, Châle-Mesnil , les Boules, Galencourt , Ferry -Fontaines , le Becq , Crépit) , Facqueville , et moult d'autres. Dedans lesquelles ledit roi d'Angleterre mît partout garnison de

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ses gens. Et portaient communément ceux du pays la crulx vermeille ; et en y eut plusieurs qui commencèrent à eux armer avec les Anglois ; non pas gens de grand' autorité ; car peu fut su pour ce temps que nuls seigneurs ni autres nobles hommes se missent ou tournassent du parti desdits Anglois. * Et quant aufc habitants de la cité de Rouen, firent tous généralement le serment aux commis du roi anglois ; c'est à savoir ceux qui voulurent demeurer dedans la ville. Et leur convint bailler caution , chacun en droit soi, de payer ce de quoi ils seraient assis, pour la somme de trois cent soixante et cinq mille écus d'or, dont dessus est faite mention. Et si furent contraints de non issir de leur ville, sans avoir chacun une bullette du roi. Et aussi les convint avoir à tous autres du pays qui étoienl sous la domination du dessusdit roi d'Angleterre ; lesquelles bullettes coûtaient chacune quatre sous , mon noie de France. A la cause desquelles très grandes finances furent levées au profit d'icelui roi et de ses gouverneurs.

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