CHAPITRE GCXIX
Comment le duc de Tou raine vint à grand 9 puissance à Montereau, où faut Yonne , où il manda le duede Bourgogne , qui étoit à Troyes en Champagne , lequel fut mis à mort piteusement.
Or est vérité qu'après que Charles , duc de Touraine, eut visité les duchés de Berri et de Tours , se tira , atout ( avçc ) vingt mille combattants , ou environ , à Montereau , où faut Yonne. Et tôt après sa venue , envoya à Troyes , en Champagne, messire Tanneguy duChâtel, et autres de ses gens , atout ( avec ) certaines lettres signées de sa main , par lesquelles il écrivoit très affectueusement audit duc dejfl^urgogne, que pour conclure
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et aviser à la réparation du royaume , et aussi pour grands affaires qui grandement le touchoient, il voulsît aller par-devers lui audit lieu de Montereau. Lequel du c, oyant cette requête , différa par plusieurs jours d'y aller; et contendoit que ledit dauphin allât audit lieu de Troyes vers son père le roi, et devers la reine, et démontra plusieurs fois audit Tanneguy, que plus convenable et expédient seroit qu'il y allât qu'autrement , afin de tenir leur conseil ensemble. Et sur ce, retourna ledit Tanneguy devers le dauphin , pour lui rendre la réponse qu'il avoit eue ; mais finablement le dessusdit dauphin, et tous ceux de son conseil « prirent conclusion ensemble de demeurer à Montereau , et non ailleurs.
Et derechef retourna icelui messire Tannegoy , à Troyes, devers ledit duc, avec lequel il traita tant, qu'il vint à Bray sur Seine; et de là furent envoyés plusieurs messages de l'une partie à l'autre. Entre lesquels au derrain (dernier), le dauphin, y envoya l'évêque de Valence , qui étoit frère à l'évêque de Langres lequel de Langres étoit avec le duc de Bourgogne, et un de ses principaux conseillers , et étoit nommé Charles de Poitiers. Et quand icelui évêque fut audit lieu de Bray, parla par plusieurs fois audit duc de Bourgogne , et l'admonesta et induisit bien acertes qu'il voulsît aller devers ledit dauphin , disant qu'il ne fût en nulle douteou soupçon de quelque mauvaiseté. Et pareillement en parla féablement êdion frère dessusdit,
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en lui remontrant que féablement il y pouvoit aller, et feroit nia! de faire le contraire. Toutefois icelui évêque , pour vrai , ne savoit rien de ce qu'il advint depuis . et traitoil de bonne foi les besognes dessusdites.
Finablement, tant par les remontrances dessusdites , comme sur les paroles de messire Tanneguy duChâtel, ledit duc de Bourgogne se conclut et disposa, avec son conseil, d'aller versle dauphin, en la compagnie d'icelui évêque, et se partit dudit lieu de Bray sur Seine, le dimanche dixième jour de septembre mille quatre cent dix-neuf; et avoit en sa compagnie environ cinq cents hommes d'armes , et deux cents archers , desquels étoient capitaines messire Charles de Lens , amiral de France, et Jacques de la Lime, maître des arbalétriers ; et si y étoient plusieurs seigneurs; c'est à savoir Charles,
filsaînéduducdeBourbon;leseigneurdeNouailles, frère au comte de Foix , Jean , fils au comte de Fribonrg ; le seigneur de Saint-George, messire Antoine du Vergy , le seigneur de Jonvelle, le seigneur d'Ancre, le seigneur de Montagu , messire Guy de Pontarlier , et plusieurs autres , atout (avec) lesquels il chevaucha joyeusement jusques assez près de Montereau ; et éloit enviton trois heures après midi. Et lors vinrent à Tencontre de lui trois de ses gens; c'est à savoir messire Antoine de Thoulongeon , Jean d'Ermay , et Saubrelier ; lesquels lut dirent qu'ils venoient de la ville, où ils a voient vu le pont , auquel lieu se dévoient
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assembler plusieurs fortes barrières, faites de nouvel, très avantageuses pour la partie du dauphin, disant qu'il pensât à son fait , et que s'il s'y boutoit il seroit au danger ( pouvoir) dudit dauphin et de sa partie. Sur lesquelles paroles ledit duc, tout à cheval , assembla son conseil, pour savoir que sur ce il étoitbon de faire, et y eut diverses opinions; car les aucuns doutoient moult cette journée, et les nouvelles et rapports de ce que d'heure à autre ils oy oient.
Les autres , qui ne pensoient que bien , conseilloient, pour mieux faire, de laisser qu'il allât devers le dessusdit dauphin, et disoient qu'ils ne sauroient penser qu'un tel seigneur et prince , fils du roi de France, et successeur de sa noble couronne , voul- sît faire autre chose que loyauté.
Et lors ledit duc, voyant etoyant les diverses opinions de son conseil , dit haut et clair , en la présence d'eux tous , qu'il iroit , sur intention d'attendre telle aventure qu'il plairoit à Dieu de lui envoyer; disantoutre, que pour péril de sa personne ne lui seroit jà réprouvé que la paix et réparation du royaume fût attargée ( retardée ) ; et que bien eavoit que s'il failloit (manquoil) d'y aller, et que par aucune aventure, guerre ou dissension se rémou voit entre eux, la charge et déshonneur en retourneroit sur lui. Et adonc s'en alla descendre dedans le châtel de Montereau par la porte vers les champs; lequel châtel lui avoit été délivré, pour lui loger, par les conseillers du dauphin , afin qu'il
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fût moins en soupçon qu'on lui voulsft faire aucune mauvaiseté ; et fit descendre avec lui tous les grands seigneurs , et deux cents hommes d'armes , et cent archers pour lui accompagner.
Si étoit avec lui la dame de Giac , qui par avant , comme dit est, avoit été par plusieurs fois devers le dauphin pour traiter les choses dessusdites , et moult induisoit ledit duc d'y aller , en lui admonestant qu'il ne fût pas en doute de nulle trahison. Lequel duc, comme il montroit semblant, aimoit moult et croyoit de plusieurs choses icelle dame , et si i'avoit baillée en garde avecque partie de ses joyaux à Philippe Jossequin , comme au plus féable de tous ses serviteurs. Et tôt après qu'il fût descendu , ordonna à Jacques de la Lime, qu'il se mît atout (avec) ses gens d'armes à l'entrée delà porte , vers la ville , pour la sûreté de sa personne, et aussi à garder la convention.
Et entre temps, messire Tanneguy du Ghâtel revintdevers lui, et lui dit que le dauphin étoit tout prêt, et qu'il attendoit après lui, et il répondit qu'il s'en alloit ; et lors appela ceux qui étoient commis à aller avec lui, et défendit que nuls n'y allassent , fors ceinc qui à ce étoient ordonnés , lesquels étoientdix, dontles noms s'ensuivent: c'està savoir, Charles de Bourbon , le seigneurdeNouailles, Jean de Fribourg , le seigneur de Saint-George , le seigneur de Montagu , messire Antoine du Vergy , le seigneur d'Ancre , messire Guy de Pontariier, messire Charles de Lens , messire Pierre de Çiac ,
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et nu secrétaire nommé maître Pierre Seguinat, avecque lesquels alla le dessusdit , jusques au-devant la première barrière du pont. El derechef vinrent à l'en contre de lui les gens dudit dauphin, qui renouvelèrent les promesses et serments par avant faits et jurés entre les parties ; et ce fait , dirent: «Venez devers monseigneur, il vous attend ci devant le pont. »
Après lesquelles paroles se retrahirent (retirèrent) devers leur maître et seigneur. Et adonc ledit duc demanda à ses conseillers dessusdits, s'il leur semblent qu'il pût aller sûrement devers ledit dauphin , sur les sûretés qu'ils savoient entre eux deux. Lesquels , ayant bonne intention , lui firent réponse que sûrement y pouvoit aller, attendu lesdites promesses faites par tant de notables personnes d'une partie et d'autre ; et dirent que bien oseroient prendre l'aventure d'y aller avecque lui. Sur laquelle réponse se mit en chemin, faisant aller une partie de ses gens devant lui , et entra en la première barrière , où il trouva les gens du dauphin , qui encore lui dirent : « Venez devers mon- » seigneur, il vous attend.» Et il dit: «Je vois » ( vais ) devers lui. » Et passa outre la seconde barrière , laquelle fut tantôt fermée à la clef, après que lui et ses gens furent dedans, par ceux qui à ce étoient commis. Et en marchant avant rencontra messire Tanneguy du Châtel, auquel , par grand amour, il férit de la main sur l'épaule, disant au seigneur de Saint-George et aux autres de ses gens : « Vécy en qui je méfie. »
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Et ainsi passa outre jusques assez près dudit dauphin , qui étoil tout armé, l'épée ceinte, appuyé sur une barrière ; devant lequel , pour lui laire honneur et révérence, il se mitàuti genou à terre , en le saluant très humblement. À quoi le dauphin répondit aucunement , sans lui montrer quelque semblant d'amour, en lui reprochant qu'il avoit mal tenu sa promesse, et n 'avoit point fait cesser guerre , ni fait vider ses gens des garnisons, ainsi que promis avoit. Et entre temps messire Robert de Loire le prit par le bras dextre et lui dit : « Levez-vous, vous n'êtes que trop hono- » rable. » Et ledit duc étoit à un genou, comme dit est, et avoit son épée ceinte; laquelle étoit, selon son vouloir, trop demeurée derrière lui, quand il s'agenouilla; si mit la main pour la remettre plus devant à son aise ; et lors ledit messire Robert lui dit : « Mettez-vous la main à votre épée » en la présence de monseigneur le dauphin ? » entre lesquelles paroles s'approcha d'autre côté messire Tanneguy du Châtel, qui fit un signe, en disant : « Il est temps. » Et férit ledit duc d'une
petite hache, qu'il lenoiten sa main, parmi le visage, si roidement qu'il chuta genoux, et lui abattit le menton. Et quand le duc se sentit féru, mit la main à son épée pour la tirer , et se cuida lever pour lui défendre; mais incontinent, tant dudit Tanneguy comme d'aucuns autres , fut féru plusieurs coups et abattu à terre comme mort. Et prestement un nommé Olivier Layet , à l'aide do Pierre Fratier ,
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lui bouta une épée par-dessous son haubergeoo , tout dedans le ventre.
Et ainsi que ce se faisoit, le seigneur deNouailles, ce voyant, tira son épée à moitié pour cuider défendre ledit duc; mais le vicomte de Narbonne tenoil une dague en sa main , dont il le cuida férir. Et ledit de Nouaille vigoureusement se lança audit vicomte , et lui arracha sa dague des poings, et en ce faisant), fut féru d'une hache par derrière en la tête, si efforcément, qu'assez bref après il mourut.
Et entre temps que ce se faisoit, le dessusdit dauphin, qui étoit appuyésur la barrière dessusdite, voyant cette merveille , se tira arrière d'icelle , comme tout effrayé ; et incontinent, par Jean Louvet , président de Provence , et autres ses conseillers , fut remené à son hôtel; et d'autre partie Jean de Fribourg tira son épée, mais tantôt lui fit-on perdre par force de coups.
Finablement tous les dix, avec le secrétaire, qui étoient allés avec ledit duc , furent pris sans délai, excepté le seigneur de Nouailles , qui demeura mort sur la place , comme dit est , et le seigneur de Montagu , qui se sauva par-dessus la barrière vers le châlel. Et fut le seigneur de Saint-Georges navré au côté de la pointe d'une hache, et le seigneur d'Ancre d'une taillade en la main. Lequel seigneur de Montagu, quand il fut outre ladite barrière , cria très fort à l'arme. Et adonc messire Antoine de Thoulongeon , messire Simon Otheli-
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mer, Saubretier, el Jean d'Ermay, avec aucuns autres , s'approchèrent de ladite barrière , et commencèrent à lancer de leurs épées à ceux de dedans. Et en ce faisant ledit messire Simon fut navré en la tête ; car ceux de la ville et desdites barrières s'éforcèrent de tous côtés à tirer arbalêtres sur les dessusdits ; pourquoi, non pouvant en trer dedans icelle barrière , se retrahirent dedans ledit châlel. Ainsi et par cette manière fut ledit duc de Bourgogne cruellement mis à mort, sur la sûreté du duc de Touraine , dauphin de Viennois , et de ceux de son conseil. Laquelle besogne, tant seulement à ouïr raconter, est si piteuse et lamentable, queplusgrande ne peut être; et par espécial tous cœurs de nobles hommes, et autres prud'hommes natifs du royaume de France, doivent avoir grand' tristesse et vergogne , voyant si noble sang comme des fleurs de lys , tant prochains de lignage , eux-mêmes détruire l'un l'autre , et ledit royaume être mis, par le moyen des choses dessusdites et autres par avant (ailes et passées, en voie et péril de changer nouvel seigneur, et aller du tout à perdition.
Si furent les principaux faisant cette conspiration contre ledit duc de Bourgogne , Jean Louvet , président de Provence, le vicomte de Narbonne, messire Guillaume Baliller, messire Tannegu y du Châtel , messire François de Grimaille , messire Robert de Loire, Pierre Fra lier , Olivier Layet, messire Ponçon de la Namac , sénéchal d'Auvergne , et aucuns autres. Lesquels , grand espace de temps
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par avant avoient conclu , promis et juré l'un à l'autre de mener à fin cette besogne , comme ils firent. Et mêmement dès la première assemblée , qui fut faite entre iceux princes auprès de Pouiily-le-Fort, quand la paix fut faite entre eux, comme je fus informé, eurent volonté et intention de l'achever; mais lors fut délaissée , pour ce que ledit duc de Bourgogne avoit trop grand' puissance de gens d'armes; et aussi que lesdites parties étoient près l'un de l'autre aux pleins champs; pourquoi eût convenu qu'il y eût eu de trop grands uieschefs entre eux.
En après , le seigneur de Jonvelle, et les autres, qui étoient dedans le châtel de Montereau , et auxquels ledit duc de Bourgogne l'avoit baillé en garde à son parlement, furent moult émerveillés, et non pas sans cause, quand ils surent et virent les manières qu'on tenoit contre eux , tant pour la personne de leurdit seigneur et prince, dont encore ne savoient pas la vraie vérité de son état, comme pour les autres seigneurs qui étoient avec lui; et aussi pour eux-mêmes, qui étoient là sans avoir quelque provision de vivres ni habillements de guerre , sinon ce qu'ils avoient apporté , qui n'étoil pas grand chose; car , par avant leur venue, on avoit ôté toute l'artillerie et les vivres dudit châtel. Si eurent sur ce plusieurs imaginations, pour savoir s'ils se déparliroient ou non ; mais en la fin se conclurent l'un avec l'autre d'y demeurer , jusques à tant qu'ils auroient plus véritables nou-
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velles de leur dessusdit seigneur , qu'encore n'a- \ oient ouï.
Et combien que ledit seigneur de Jonvelle et le seigneur de Monlagù priassent moult de fois aux gens dudit duc , qui étoient venus avec lui , qu'ils voulsissent demeurer avec eux dedans icelui châtel , néanmoins n'en voulurent rien faire , ains (mais) se départirent hâtivement, sans tenir ordonnance ; et chevauchèrent, au plus tôt qu'ils purent, droit vers Bray sur Seine, dont ils étoient partis au matin. Mais les gens du dauphin, à grand' puissance , les poursuivirent très âprement et en tuèrent, prirent et détroussèrent grand' partie, sans trouver quelque défense. Et iceux seigneurs de Jonvelleetde Montagu , demeurèrent, comme dit est, dedans le châlel , et avec eux messire Robert de Marigny , messire Philippe de Cervoles , messire Jean Murât , le seigneur de Rosemate , Jean d'Ermay , Jean du Mesnil , Saubretier , Philippe de Montant , Renaut deCheuly , Renaut deRethel , Guillaume de Bière , la dame de Giac et ses femmes , et Philippe Jossequin , avecque environ trente var- Jets , que pages de la famille dudit duc de Bour-
gogne.
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