‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 3)Chapitre 71 sur 107 · CHAPITRE CCXLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXLV

Comment le duc de Bretagne fut pris prisonnier par le comte de Pentbièvre, et détenu grand espace de temps ; et la guerre qui s'émut à cette cause.

Or convient parler d'une grande et merveilleuse aventure qui advint en cet an en Bretagne. Il est assez su et déclaré en aucunes histoires, et par espécial en celle de maître Jean Froissart , comment les devanciers de Jean Montfort , à présent duc de Bretagne , et ceux d'Olivier de Bretagne , comte de Penthièvre, si eurent au temps passé de grands guerres <H dissensions l'un contre l'autre, pour

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avoir la duché et seigneurie d'icelui pays ; à laquelle un chacun d'eux se disoit avoir le plus grand droit. Pour lesquels traiter et, apaiser , furent faits plusieurs traités entre lesdites parties. En la fin desquels demeura icelle duché franchement à ceux de Montfort , moyennant que la partie de Penthièvre eût aucunes récompensations. Desquelles récitera présent je me passe, pour tant que ce n'a pas été du temps de mon livre. Et en possédèrent paisiblement les dessusdits par long-temps; néanmoins, jà-soit-ce que ledit comte de Penthièvre montrât audit duc chacun jour semblant de grand amour à la vue du monde , si n'éloit pas l'ancienne guerre, dont dessus est faite mention , bien apaisée, quant à lui, comme vous orrez ci-après.

Vrai est que sur l'espérance en partie de retourner à la seigneurie de Bretagne, et par l'exhortation de la dame de Glisson , sa mère , fille de feu messire Olivier , jadis connétable de France, le dessusdit comte de Penthièvre, par certains moyens , traita tant devers le duc de Touraine, dauphin, qu'il obtint de lui mandement scellé de son scel pour prendre et emprisonner ledit duc de Bretagne. Car nonobstant qu'icelui duc eût épousé la sœur du dauphin , si n'étoil-il pas content de lui, parce qu'il ne vouloit , lui ni ses pays , du tout pleinement être de sa partie, ni lui aider à faire sa guerre contre les Ànglois et les Bourguignons.

Après lequel mandement obtenu , comme dit est , ledit comte pensa et imagina comment ni par

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quelle manière il pourroit mener son entreprise à chef. Et enfin ne sut trouver meilleur moyen pour parfournir son fait , que de prier le tluc de venir prendre soa dîner à Chantonceaux ; et comme il pensa ainsi le fit ; c'est à savoir alla un certain jour devers lui en la ville de Nantes. Et après qu'ils eurent faits plusieurs devises l'un avec l'autre, le comte requit bien instamment au duc qu'il lui plût venir audit lieu de Chantonceaux ébattre et prendre son dîner, disant outre que madame sa mère, laquelle y étoit , en seroit moult joyeuse, et le recevroit à son pouvoir très honorablement. Laquelle requête par ledit duc lui fut accordée, car en rien ne se doutoit qu'on lui voulsît faire ni traiter autre chose que bien. Et fut le jour accepté le quatrième jour de février ; lequel venu , se partit le dessusdit duc du châtel où il avoit geu (couché) , nommé le Lorain-Botereau , et prit son chemin à aller à icelle ville de Chantonceaux. Si allèrent ses maîtresd'hôlels et fourriers devant, pour appointer les besognes comme il est de coutume; et quand ils furent là venus , le comte monta à cheval , et alla atout (avec ) les gens de son hôtel au-devant du duc, jusques auprès d'un pont nommé le pont à la Tibère , qui sied sur une petite rivière. Par lequel pont passa ledit duc , en sa compagnie Richard son frère ; et aucuns autres chevaliers et écuvers de son hôtel , et les autres gens les suivoient de loin , et n'étoient en doute de nul mal engin. Et quand il fut passé le pont , il y eut un des gens dudit comte

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qui contre faisoit le fol , lequel descendit à pied, et boula les planches en l'eau d'icelui pont , en Taisant semblant de lui jouer et faire sa folie ; pourquoi les gens du duc, qui suivoient derrière , comme dit est, ne purent passer. Et encore ne se doutait ledit duc de nul mal, etrioit delà folie dessusdite; mais en Ire- temps, Charles, seigneur d'Àvaugourt, frère du comte, qui étoit en embûche, atout (avec) quarante hommes d'armes ou environ avec lui , vint accourant devers le duc, lequel , les voyant venir, demanda audit comte de Penthièvre : « Beau-coo- » sin, quels gens sont ceci? »Et il répondit: «Mon- » seigneur , ce sont mes gens ; je vous fais prison- » nier de monseigneur le dauphin.» Et mit la main à lui. A uxqu elles paroles le duc répondit tout émerveillé : « Ah ! beau-cousin , vous faites mal ; je suis » venu sur votre parole et votre requête , et ne nie » défiois en rien de vous ni des vôtres. » Toutefois y eut aucuns de ses gens qui tirèrent leurs épées, pour le cuider défendre ; mais ils virent assez tôt qu'ils étoient trop foibles au regard de leur adverse partie.

Et entre temps vinrent sur eux ceux de la des* susdite embûche les épées traites ; et y eut deux gentilshommes du duc dont l'un, est à savoir Jean de Beaumanoir , eut le poing coupé , et l'autre fut navré en la main , qui se nommait Thibaut Buisson. Et après , un gentilhomme de l'hôtel du comte, nommé Henri l'Allemand, voulut frapper le duc de son épée , mais le comte le défendit contre lui, et

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commanda à ses gens qu'ils cessassent , disant qu'il mèneroit le duc devers le dauphin dessusdit. Et lors les gens du duc, qurétoient outre le pont , voyant leurseigneur en tel danger, étoient en grand* délresse de ce qu'ils ne le pouvoient secourir, et ne savoient quel conseil prendre. Et tôt après , le dessusdit comte de Penthièvre; son frère et ses gens, emmenèrent ledit duc , et Richard son frère , hâtivement vers Poitou > à Bressuire , et de là fut mené par plusieurs fois à d'autres lieux , comme à Lizenan, à Bourg-Nouveau, à Châteaumur et ailleurs. Et fut prisonnier environ de six à sept mois sans être mis en prison fermée , ni qu'aucone violence lui fût faite à sa personne ; mais bien s'en tenoit-on sûr. Et avoit pour le servir tant seulement un de ses varlets de chambre ; et fut son frère Richard , par dessus nommé , toujours prisonnier comme lui.

En outre, quand il fut venu à la connodssance de la duchesse de Bretagne et des seigneurs du pays , comment le duc avoit été pris , ne faut point demander s'ils furent fort troublés, et par espécial ladite duchesse en fit si grand deuil , qu'à grand' peine la pouVoit-on rapaiser. Toutefois , inùonfi* nent et bref ensuivant, s'assemblèrent les barons et grands seigneurs du pays avec ladite duchesse en la ville de Nantes ; et là tous ensemble conclurent et jurèrent solennellement de poursuivir la délivrance dudit duc , et faire guerre audit comte de Penthièvre et à tons ses alliés et bienveillants; et

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d'un commun accord élurent pour conduire l'ornée d'icelle poursuite, le seigneur de Châteaubriant \ et le seigneur de Rieux, qui de fait, atout ( avec ) grosse puissance de gens d'armes, allèrent mettre le siège devant La m balles , appartenant audit comte , qui se tint environ quinze jours. Et après se rendirent ceux de dedans, et furent la ville et chatel , qui éloient moult fort, abattus et désolés; et de là allèrent au châtel Àndren, lequel fut abattu ; et pareillement firent la Moted'Ebron.

En après, allèrent assiéger Chantonceau , où étoit le vieille comtesse de Penthièvre et en étoit capitaine le seigneur de Biersières, qui moult bien le défendit. Si y fut le siège bien trois mois , mais peu y firent , car elle étoit moult bien garnie de \ivres et habillements de guerre , et aussi de bonnes gens d'armes. Et entre temps traité se fit entre le duc et le comte; et promit icelui duc de le restituer de tous ses dommages, tant de ses forteresses abattues comme d'autres; el que jamais, pour cette besogne, ne lui seroit fait par lui ni par les siens, aucune chose qui lui portât préjudice. Après lequel traité, et les sûretés prises , le comte dessusdit renvoya le duc par le seigneur de l'Esgle, son frère; lequel

i . Geoffroy de Châteaubriant , seigneur de Lyon, d'Angers, et marié à Louise de Montgaugier , dont il eut Jean, seigneur de Chalain, et Guy de Châteaubriant.

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duc , de prime face , fit lever le siège de Chantonceaux; mais enfin , quand les barons et seigneurs de son pays avec les prélats eurent devers eux ledit duc, ils ne voulurent pas entretenir les dessusdits traités. Et convint que la dessusdtte comtesse et ses gens se partissent de là , et que la ville de Chantonceaux fut mise en la main du duc. Si fut pris jour de parlement derechef entre ces parties, pour voir et aviser s'ils pourroient être d'accord. Auquel jour promit ledit comte d'y comparoir en personne ; et pour la sûreté de ce /bailla son frère Guillaume en otage; mais il n'y comparut point, pourtant qu'il fût certainement averti que s'il yalloit, jamais n'en retourneroit. Et pour vrai , s'il y tût allé, il eût été exécuté par justice ; et avoitété ainsi conclu parles trois états de la duché. Et qui plus est , dirent au duc que s'il vouloit entretenir le traité qu'il a voit fait avec le comte de Penthièvre, ils le débouteroient de sa seigneurie et n'obéiroient plus à lui , mais feroient de son fils aîné'leur seigneur et maître ; et par ainsi convint qu'il s'accordât à leur volonté. Lesquelles besognes venues à la connoissance du comte , fut en très grand souci, non pas sans cause ; car il sa voit toutes les seigneuries de Bretagne être arrêtées et mises en la main du duc ,• comme confisquées et perdues, et son frère dessusdit demeurer en otage, qu'il ne pouvoit ravoir. Et d'autre part , étoit mal du dauphin , pour ce qu'il ne lui avoit voulu bailler ni livrer ledit duc; et avec tout ce, ne savoit

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bonnement où être assur de sa personne , car peu trou voit qui le vouloient soutenir.

Pour lesquels inconvénients éloigner, se re trahit en la vicomte de Limoges; et après aucunes conclusions prises avec ses frères , il se partit de là , et par le pays d'Auvergne s'en alla à Lyon sur le Rhône , et puis à Genève et à Baie, pour venir à sa terre d'Avesne , au pays de Hainaut. Mais, ainsi qu'il faisoit son chemin sur la rivière du Rhin , il fut pris du marquis de Bade , pour Arque , pour tant qu'icelui marquis avoit autrefois eu de ses gens détroussés audit pays de Hainaut. Si fut grand espace prisonnier, et enfin lui coûta bien trente mille écus d'or , et après s'en retourna en sadite terre d'Avesnes. Et depuis qu'il y fut f le duc de Bretagne mit gens sus pour le cuider faire prendre, et lui mettre un carcan au col. Et pour ce faire, furent envoyés aucuns gentilshommes dudit pays de Bretagne , c'est à savoir messire Roland de Saint-Pol, messire Jean deLouvion, Jacquet de Faulermine , et aucuns autres qui se conduisirent si mal secrètement , que leur entreprise fut accusée; et en y eut les aucuns détenus prisonniers, et les autres se sauvèrent. Mais il fallut que ledit •comte les rendît à la justice de Mons , et n'en y eut nuls exécutés. Lequel comte ne retourna oncques puis en Bretagne , mais demeura , sa vie du** rant , audit pays de Hainaut , et prit à mariage la fille et héritière du seigneur de Quienrain , delàquelle il laissa , à son trépas, aucuns enfants, qui

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point ne vécurent jusques en âge compétent ; pourquoi ses terres et seigneuries retournèrent à son frère le seigneur de l'Aigle.

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