CHAPITRE CLII
Gomment le roi de France et plusieurs de ses princes 4tant avec lai i Rouen, conclurent en conseil que le roi d'Angleterre seroit combattu.
Durant le temps dessusdit, le roi de France et le duc d'Aquitaine vinrent à Rouen; auquel lieu, le vingtième jour d'octobre. Tut tenu conseil, pour savoir ce quiétoit à faire contre le roi d'Angleterre. Auquel lieu furent présents le roi Louis , les ducs de Berri , et de Bretagne , le comte de Ponthieu , mains-né fils du roi, les chanceliers de France et d'Aquitaine , et plusieurs autres notables conseillers, jusques au nombre de trente-cinq ; lesquels, après que plusieurs choses en présence du roi eurent été pourparlées et débattues sur cette ma-
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tière , fut en la fin conclu par trente conseillers du nombre dessusdit , que le roi d'Angleterre et sa puissance seroient combattus ; et les cinq , pour plusieurs raisons , conseilloient pour le meilleur à leuravisy qu'on ne les combattît pas au jour nommé; mais en la fin fut tenue l'opinion de la plus grand' partie. Et incontinent le roi manda détroitement à son connétable , par ses lettres^et à ses autres officiers y que tantôt se missent tous ensemble avec toute la puissance qu'ils pourroient avoir , et combatisseot ledit roi d'Angleterre et les siens. Et lors après ce, fut hâtivement divulgué par toute France, que tous nobles hommes accoutumés de porter armes ^ veuillants avoir honneur, allassent nuit et jour devers le connétable, où qu'il fût. Et mémenjent Louis , duc d'Aquitaine , avoit grand désir d'y aller, nonobstant que par le roi son père lui eût été défendu ; mais , par le moyen du roi Louis deSicile, et du duc de Berri, il fut attargé et (retardé) de non y aller.
Et adonc tous seigneurs en grand' diligence se tirèrent tous ensemble devers ledit connétable ; lequel approchant le pays d'Artois envoya devers le comte de Charrolois, seul fils du duc de Bourgogne , le seigneur de Montgoguier , pour luicertifier la conclusion qui étoit prise de combattre les Anglois , en lui requérant bien affectueusement de par le roi et ledit connétable , qu'il voulsît être à icelle journée. Lequel de Montgoguier le trouva à Arras , et fut de lui et de ses seigneurs très hono-r
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rablement reçu. Et après qu'il eut exposé h cause de sa venue audit comte de Cbarrolois, présent son grand conseil, lui fut répondu par les seigneurs de Roubaix et de la Viefville , qui étoient avec lui ses principaux gouverneurs, que sur sa requête il feroit si bonne diligence qu'il appartiendroity et sur ce se partit. Toutefois, jà-soit-ce que le^ dessusdit comte de CbarroJois désirât de tout son cœur d'élre à combattre lesdits Ânglois, et aussi que lesdits gouverneifrs lui donnassent à entendrequ'ilyseroit, néanmoins leur étoit défendu expressément de par le duc Jean de Bourgog'ne son père , et sur tant qu'ils pouvoient méprendre envers lui, qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas. Et pour cette cause , afin de l'éloigner , le menèrent de ladite ville d'Arras à Aire. Auquel lieu furent derechef envoyés de par le connétable aucuns seigneurs , et Mont^oie, roi d'armes du roi de France, pour faire pareilles requêtes audit comte de Charrolois comme les devant dits. Mais à bref dire fut la besogne toutefois attargée (retardée) par les dessusdits gouverneurs ; et mêmement trouvèrent manière de le tenir dedans le châtel d'Aire le plus coyment et secrètement qu'ils purent faire^ afin que pas il ne fût averti des nouvelles ni du jour de ladite bataille.
Et entre temps la plus grand' partie des gens de son hôtel , qui savoient bien les besognes approchées, se partirent coyment et secrètement sans son su , et s'en allèrent secrètement avec les
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François pour être à ladite journée, et combattre lesdits Anglois. Et demeurèrent avec ledit comte de Charrol(»s , le jeune seigneur d'Antoing , et ses gouverneurs dessusdits. Lesquels en la fin , pour l'apaiser, lui déclarèrent la défense de non le laisser aller à icelle besogne , ce qu'il ne prit pas bien en gré; et comme je fus informé, pour la déplaisance qu'il en eut, se relrahit (retira) en sa chambre très fort pleurant.
. Or convient retourner au roi d'Angleterre, lequel, de Mouchy - la - Gâche , où il étoit logé, comme dit est dessus , se tira par devers Encre , et alla loger en un village nommé Forceville , et ses gens se logèrent à Acheu , et es villes voisines. Et le lendemain, qui étoit le mercredi, chevaucha par emprès Lucheu , et alla loger à Bouviers-l'Ecaillon ; et le duc d'ïork son oncle, menant l'avant-garde, se logea à Fremont, sur la rivière de Canche.
Et est vrai que pour celte nuit lesdits Anglois furent bien logés en septouhuit villages en Téparse. Toutefois ils n'eurent nuls empêchements, car les François étoient allés pour être au-devant d'iceux Anglois vers SaintPol, et sur la rivière d' An jain. Et le jeudi , le dessusdit roi d'Angleterre, de Bouviers se délogea; et puis, chevauchant en moult belle ordonnance^ alla jusquesà Blangy ; auquel lieu , quand il eut passé l'eau et qu'il fut sur la montagne, ses coureurs commencèrent à voir de toutes parts les François venant par grands corn-*
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pagnies de gens d'armes pour aller loger à Roussauville et à Azîncourt , afia d'être aa- devant desdits Anglois pour le lendemain les combattre '. Et ce propre jeudi, vers le vêpres, à aucunes courses fut Philippe, comte de Nevers, fait nouveau chevalier, par la main de Boucicaut , maréchal de France, et avecque lui plusieurs autres grands sei gnenrs. Et assez tôt après arriva ledit connétable assez près dudit Azinconrt ; auquel lieu , âve4) lui, se rassemblèrent tous les François en un seul ost : et là se logèrent tous à pleins champs, chacun au plus près de sa bannière; sinon aucunes gens de petit état , qui se logèrent es villages au plus
I. Le jeudi 24, le roi d'Angleterre, à la vue de la multitude des Français qa'il aurait à combattre , envoya proposer de sa part de réparer tous les dégâts qull venait de faire en France , pourvu qu'on lui donnât assurance de le laisser retourner avec ses troupes en Angleterre. Les Français refu^ sèrent.Hardyng, qui était présenta la bataille di^ lendemain, à Azincourt, fait monter le nombre des Français à 100,000, et celui des Anglais à 9,000! Monstrelet dit que les Français étaient six fois aussi nombreux que les Anglais. Walsingham prétend que les Anglais étaient au nombre de 8,000, et les Français de 1 4o,ooo.Le lieutenant du roi d'Angleterre à CaLiis déclare, en date du 7 octobre (Rymer,t. 9, p. 3 14.)» que les Français avaient 100,000 hommes. Ce qui parait probable, d'après la comparaison des divers comptes rendus^ c'est que les Anglais avaient i5à 16^000 hommes d'armes et archers, et une dixaine de mille hommes de troupes ramassées à la hâte; que les Français avaient 100,000 hommes de tr oupes régulières ; et a5,ooo soldats irrégnlîers.
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près de là. Et le roi d'Angleterre avecque tous ses Anglois se logea en un petit village nommé Maisoncelles , à trois traits d'are ou environ des François.
Lesquels François , avec tous les autres officiers royaux , c'est à savoir le connétable , le maréchal Boucicaut , le seigneur de Dampierre et messire QignetdeBrakant, tous deux eux se nommant amiraux de France, le seigneu r de Bambures^ maître des arbalétriers, et plusieurs princes, barons et chevaliers,fichèrent leurs bannières en grand' liesse, avec la bannière royale dudit connétable , au champ par eux avisé et situé en la comté de Sain t-Pol, au territoire d'Azincourl, par lequel le lendemain dévoient passer les Anglois pour aller à Calais; et firent, celle nuit moult grands feux , chacun au plus près delà bannière sous laquelle il dévoient lendemain combattre. Et jà*-soit-ce que les François fussent bien cent cinquante mille chevaucbeurs , et grand nombre de chars et charrettes , canons , ribaudequins et autres habillements de guerre, néanmoins si avoient'^ils peu d'instruments de musique pour eux réjouir^; et à peine bennissoient nuls de leurs chevaux toute la nuit; dont plusieorsavoient grand' n^rveille disant quis c'étoit signe de chose à venir.
Et lesdits Anglois en toute celle nuit sonnèrent leurs trompettes et plusieurs manières d'instru* ments de musique , tellement que toute la terre en tour d'eux retentissoit par leurs sons; nonobs-
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tant qu'ils fussent moult lassés et travaillés de failli; de froide et autres mésaises, faisant paix avecque Dieu, confessant leurs péchés, en pleurs, et prenant plusieurs d'iceux le corps de notre Seigneur; carie lendemain , sans faillir, attendoient la mort , comme depuis il fut relaté par aucuns prisonniers.
Et fut vrai que le duc d'Orléans en cette nuit manda le comte de Richement , qui meiioit les gens du duc d'Aquitaine , et les Bretons ; et eux assemblés , jusques à deux mille bassinets et gens de trait , allèrent jusques assez près du logis des Anglois. Lesquels, doutant que les François ne les voulsissent envahir (attaquer), se mirent tous en ordonnance dehors les haies en bataille^ et commencèrent à traire l'un contre l'autre. Adonc fut le duc d'Orléans fait chevalier , et avec lui plusieurs autres. Après laquelle entreprise lesdils François retournèrent en leur logis; et pour celle nuit ne fut fait autre chose entre icelles parties.
Durant lequel lemps le duc de Bretagne vint de Rouen à Amiens, atout six mille combattants, pour être en l'aide des François , s'ils eussent attendu jusques au samedi. Et pareillement le seigneur de Longn j , maréchal de France , venant en l'aide desdits François atout six cents hommes d'armes , coucha cedit jour à six lieues près de l'ost; et le lendemain se partit très matin pour y cuider venir.
{"4'5) - DE MOKSTRELET.