‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 4)Chapitre 67 sur 103 · CHAPITRE CLIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLIIL

Comment les François et Anglois s'assemblèrent à batailler Fuu contre l'autre, auprès d'Azincourt , en la co^lté de Saint-Pol , et obtinrent lesdits Anglois la journée.

En après , le lendemain , qui fut le vendredi vingt-cinquième jour du mois d'octobre mil quatre cents et quinze , les François , c'est à savoir le connétable et tous les autres officiers du roi , les ducs d'Orléans , de Bourbon , de Bar et d'Alençon ; les comtes de Nevers , d'Eu, de Bichemont , de Vendôme, de Marie, de Vaudemont, de Blamont, de Salmes, de Grand-Pré , de Boussy , de Dampmartin , et généralement tous les autres nobles et gens de guerre s'armèrent et issirent hors de leurs logis. Et adonc, par le conseil du connétable, et aucuns sages du conseil du roi de France , fut ordonné à faire trois batailles, c'est à savoir avantgarde , bataille et arrière-garde. En laquelle avantgarde furent mis environ huit mille bassinets, chevaliers et écuyers, quatre mille archers et quinze cents arbalétriers. Laquelle avant-garde conduisoit ledit connétable , et avec lui les ducs d'Orléans et de Bourbon , les comtes d'Eu et Bichemont , le maréchal Boucicaut, le maître des arbalétriers, lé seigneur de Dampierre^ amiral de France , messire

CuROlf IQUBS DE MOKSTRET.ET, — T* IIP 2 2

538 CHR0191QUES d'eNGUERRAND (i4i5)

Guichart Dauphin , et aucuns autres capitaines. Le comte de Vendôme , et aucuns autres officiers du roi atout (avec) seize cents hommes d'armes , fut ordonné faire une aile pour férir lesdils Angloisdecôté ; etl'autre aîle conduisoient messire Clignet de Brabant, amiral de France , et messire Louis Bourdon, atout (avec) huit cents honnmes d*armes de cheval , gens d'élite , avec lesquels étoient^ pour rompre le trait d'iceux Anglois, messire Guillaume de Saveuse, Heclor et Philippe, ses frères , Ferry de Mailly , Aliaume de Gapaumes, Alain de Vendôme, Lamont de Launoy et plusieurs autres, jusques au nombre dessusdit.

Et en la bataille furent ordonnés autant de chevaliers et écuyers, et gens de trait, comme en Tavant-garde; desquels étoientconduiseurs les ducs de Bar et d'Alençon , les comtes de Nevers , de Vaudemont , de Blamout , de Salmes , de Grand- Pré et de Roussy.

Et en Tarrière-garde étoit tout le surplus des gens d'armes , lesquels conduisoient les comtes de Marie , de Dampmartin , de Fauquembergue , et le seigneur de Lauroy , capitaine d*Ardre , qui avoit amené ceux des frontières de Boulenois.

Et après que toutes les batailles dessusdiles furent mises en ordonnance, comme dit est , c'étoit grand' noblesse de les voir. Et, comme ou pouvoit estimera la vue du monde, étoient bien en nombre six fois autant que les Anglois. Et lors que ce fut fait , lesdits François séoient par compagnies divi-

(i4i5) DE MONSTRELPT. SSq

sées, chacun au plus près de sa bannière, attendants la venue desdits Anglois , en eux repaissants , et aussi faisants , l'un avec l'autre , paix et union ensemble des haines ,^ noises et dissensions qu'ils pouvoient avoir eues en temps passé les uns contre les autres. Et furent en ce point jusques entre neuf et dix heures du matin , tenants iceux François pour certain, vu la grand' multitude qu'ils étoient, que les Anglois ne pourroient échapper de leurs mains. Toutefois y en avoit plusieurs des plus sages qui moult doutoient , et craignoient à les combattre en bataille réglée.

Pareillement lesdits Anglois , ce vendredi au matin, voyants quëles François neles approcboient pas pour les envahir^ burent et mangèrent; et après, appelanlla divine aide contre iceux François qui les dépitoient (dédaignoient),se délogèrent, de ladite ville de Maisoncelles ; et allèrent aucuns de leurs coureurs par derrière la ville d'AzincoUrt, où ils ne trouvèrent nuls gens d'armes ; et^ pour elfràjer lesdits François, embrasèrent unegrange et maison de la prioré Saint-George de Hesdin. Et d'autre part, envoya ledit roi Anglois environ deux cents archers pai* derrière son ost, afin qu'ils ne fussent pas aperçus desdits François ; et entrèrent secrètementàTramecQurt, dedans un préassezprès deTavant-garde d'iceux François ; et là se tinrent tout coyement jusques à tant qu'il fût temps de traire ; et tous les autres Anglois demeurèrent avec leur poié Lequel tantôt fit ordonner sa bataille par

3^0 CHRON IQUBS d'bNGU BRRANO (i^i^l

un chevalier chenu de vieillesse , nommé Thomas Epinhen (Erpingham), mettant les archers au frofit devant , et puis les gens d'armes; et après fil ainsi comme deux ailes de gensd'armesel archers ; et les chevaux et bagages furent mis derrière Tost. Lesquels archers fichèrent devant eux chacun un pieu aiguisé à deux bouts. Icelui Thomas enhorta à tous généralement, de par ledit roi d'Angleterre , qu'ils combattissent vigoureusement pour garantir leurs vies ; et ainsi chevauchant lui troisième par-devant ladite bataille , après qu'il eut fait lesdites ordonnances , jeta en haut un bâton qu'il >tenoit en sa main , en disant : Nestrecke! ', et descendit à pied <;omme étoit le roi , et tous les autres; et au jeter ledit bâton , tous les Anglois soudainement firent une très grand' huée , dont grandement s'émerveillèrent les François.

Et quand lesdits Anglois virent que les François ne les approchoient , ils allèrent devers eux tout bellement par ordonnance ; et derechef firent un très grand cri en arrêtant et reprenant leur haleine. Et adonc les dessusdits archers abscons (cachés) aii-

I. Hollingthed dît que le jet de ce bâton était le signal poar que les archers commençassent la bataille. 11 est donc présamable qu'au lieu de n€strecque^K[\ï\nQ signifie rien, ni en français ni en anglais , il faut lire /ickv strike , qui signifie, maintenantfrappez. Le sens est raisonnable,et la ressemblance des sons aura pu tromper des copistes qui ne savaient pas la langue. Je sais étonné que Johnes ne s'en soit pas aperçu.

(i4i5> DE MONSTRELET. 34l

dit pré , tirèrent vigoureusenaenl sur les François, en élevant, comme les autres grand' huée; et incontinent lesdits Anglois approchants les François, premièrement leurs archers, dont il y en avoit bien treize mille , commencèrent à tirer à la volée contre iceux François, d'aussi loin qu'ils pouvoient tirer de toute leur puissance; desquels archers la plus grand' parlie étoient sans armures en leurs pourpoints , leurs chausses avalées , ayant haches |3endiies à leurs courroies ^ ou épées ; et si en y avoit aucniis tous nu-pieds et sans chaperon.

Les princes étant avec ledit roi d'Angleterre, étoient son frère leducdeGlocestre, leducd'York, son oncle, les comtes Dorset, d'Oxinforde (Oxford) et de Suffort (Suffolck) , le comte Maréchal , et le comte de Kent, les seigneurs deChamber, de Beaumont, de Villeby (Willoughby)etdeCornouaille, et plusieurs autres notables barons et chevaliers

d'Angleterre.

En après , les François voyants iceux Anglois venir devers eux^ se mirent en ordonnance chacun dessous sa bannière, ayant le bassinet au chef; toutefois ils furent admonestés par ledit connétable et aucuns autres princes à confesser leurs péchés en vraie contrition , et enhortés à bien et hardiment combattre, comme avoient été lesdits Anglois.

Et là les Anglois sonnèrent fort leurs trompettes à l'approcher ; et les François commencèrent à incliner leurs chefs , afin que les traits n'entrassent en leurs visières de leurs bassinets ; et ainsi allèrent

342 GHUOKIQUBS o'BirOOBRftAMD (i4i5)

un petit à Tencontre d'eux > et les firent un peu reculer; mais avant qu'ils pussent aborder ensemble, il j eut moult de François empêchés et navrés par le trait desdits archers Anglois. Et quand ils Furent venus , comme dit est » jusques à eux, ils étoient si bien et près serrés Tun de l'autre, qu'ils ne pou voient lever leurs bras pour férir sur leurs ennemis , sinon aucuns qui étoient au front devant , lesquels les boulèrent de leurs lances qu'ils avoient coupées par le milieu , afin qu'elles fussent j^us fortes , et qu'ils pussent approcher de plus près lesdits Anglois. Et ceux qui dévoient rompre lesdits archers ^ c'est à savoir messire Clignet de Brabaot et les autres avec lui , qui dévoient être huit cents hommes d'armes, ne furent que sept vingts qui s'efforçassent de passer parmi lesdits Anglois. Et fut vrai que messire Guillaume de Saveuse , qui étoit ordonné à cheval comme les autres, se dérangea tout seul devant ses compagnons à cheval , cuidant qu'ils le dussent suivre , et alla frapper dedans lesdits archers; et là incontinent fut tiré jus de son cheval , et mis à mort. LesWtres, pour la plus grand' partie , atout (avec) leurs chevaux , pour la force et doute du trait , redondèrent parmi l'avant'garde desdits François , auxquels ils firent de grands empêchements; et les dérompirent en plusieurs lieux ; et firent-aîecnler en terres nouvelles parsemées, car leurs chevaux étoient tellement navrés du trait des archers Anglois, qu'ils ne les pouvoient tenir ni gouverner; et ainsi par

I (5) DE MOnSTRELET. 34*^

iceux fut ladite avant-garde désordonnée; et commencèrent à choir hommes d'armes sans nombre^ et les dessusdits de cbeTal, pour peur de mort , se mirent à fuir arrière de leurs ennemis ; à l'exemple desquels se départirent et mirent en fuite grand' partie des dessusdits François.

Et tantôt après y voyants les dessusdits Ânglois cette division en l 'avant-garde, tous ensemble entrèrent en eux et jetèrent jus leurs arcs et sagettes (flèches) , et prirent leurs épées , haches , maillets^ becs-de-faucons et autres bâtons de guerre , frappants abattants et occisants iceux François : tant qu'ils vinrent à la seconde bataille , qui étoit derrière ladite avant -garde; et après lesdits archers suivoit et marchoit ledit roi anglois moult fort atout ( avec ) ses gens d'armes.

Et adonc Antoine , duc de Brabant , qui avoit été mandé de par le roi de France y accompagné de petit nombre , se bouta entre ladite avant-garde et bataille Et pour la grand' hâte qu'il avoit eue , avoit laissé ses gens derrière : mais sans délai il fut mis à mort desdits Ânglois. Lesquels conjointement et vigoureusement envahirent de plus en plus lesdits François , en dérompant les deux premières batailles dessusdites en plusieurs lieux , et abattant et occisant cruellement et sans merci iceux. Et entre-temps aucuns furent relevés par l'aide de leurs varlets et menés hors de ladite bataille; car lesdits Ânglois si étoient moult ententieux (attentifs ) et occupés à combattre , occire et prendre pri*

344 CHRONIQUES d'eNOUBRKAND (i4i5)

sonniers , pourquoi ils ne chassoient ni poursuivoient (nulli) personne.

Et alors toute l'arrière-garcle étant encore à cheval , et voyant les deux premières batailles dessusdites avoir le pire , se mirent à fuir, excepté aucuns de chefs et conducteurs d'icelle , c*està savoir qu'entre temps que ladite bataille duroit, lesAnglois, qui jà étoientau-dessus; avoient pris plusieurs prisonniers françois. Et adonc vinrent nouvelles au roi anglois que les François les assailloient par-dei^ rière, et qu'ils avoient déjà pris ses sommiers et autres bagues, laquelle chose éloit véritable ; car Robinet de Bournon ville , Rifflart de Clamasse , Ysambert d'Azincourt et aucuns autres hommes d'armes , accompagnés de six cents paysans ^ allèrent férir au bagage dudit roi d'Angleterre, et prirent lesdites bagues et autres choses avecques grand nombre de chevaux desdits Anglois, entre temps que les gardes d'iceux étoient occupés en la bataille. Pour laquelle détrousse ledit roi d'Angleterre fut fort troublé; voyant avecques ce devant lui à plein champ les François, qui s'en étoient fuis, eux recueillir par compagnies ; et doutant qu'ils ne voulsissent faire nouvelle bataille, fit crier à haute voix, au son de la trompette, que chacun Anglois, sur peine de la hart, occîl ses prisonniers , afin qu'ils ne fussent en aide au besoin à leurs gens. Et adonc soudainement fut faite moult grand' occision desdits François prisonniers. Pour laquelle entreprise les dessusdits Robinet de Bournonville

(i4*5) DE MONSTRBLET. 345

c et Ysamberl d'Azincourt furent depuis punis et détenus prisonniers, longue espace par lecommant demenl du duc Jean de Bourgogne , combien qu'ils & eussent donné à Philippe , comte de Charrolois , î son fils, une moult précieuse épée , ornée de riches ; pierres et autres joyaux , laquelle étoit au roi d'Angleterre; et avoit été trouvée et prise avecques ses autres bagues par iceux , afin que s'ils avoient aucune occupation pour le cas dessusdit, icelui comte les eût pour recommandés. En outre , le comte de Marie, lecomtedeFauquembergue, les seigneurs de Lauroy et de Chin , atout (avec) six cents hom- 0 mes d'armes qu'ils avoient à grand' peine retenus, allèrent frapper très vaillamment dedans lesdits Anglois , mais ce rien n'y valut; car tantôt furent tous morts ou pris. Et là en plusieurs lieux les François s'assemblèrent par petits morceaux ; mais par iceux Anglois , sans faire grand* défense , furent tous assez bref abattus et occis ou pris. Et en la conclusion, ledit roi d'Angleterre obtint la victoire contre ses adversaires; et furent niorts sur la place , de ses Anglois, environ seize cents hommes de tous états , entre lesquels y mourut le duc d'York , oncle do dessusdil roi d'Angleterre. Et pour vrai, en ce propre jour, devant qu'ils s'assemblassent à bataille, et la nuit de devant, furent faits, de la partie des François, bien cinq cent s chevaliers ou plus.

En après , ledit roi d'Angleterre , quand il fut demeuré victorieux sur le champ , comme dit est.

546 GHRONigUBS d'bNGUBRRAND (i4i5)

et tous les François , sinon ceux qui furent pris ou morts, se furent départis, fuyants en plusieurs et divers lieux, il environna avecques aucun de ses princes le champ dessusdit où la bataille avoit été. Et entre terapsquesesgensétoient occupés àdénuer et dévêtir ceux qui étoient morts , il appela le héraut du roi de France , roi d'armes, nommé Montjoie, et avecques lui plusieurs autres hérauts anglois et françois, et leur dit : « Nous n*avons pas » (ait cette occision ; ainsi (mais) a été Dieu tout puis- » sant , comme nous croyons, par les péchés des » François.» Et après leur demanda auquel la bataille devoit être attribuée , à lui ou au roi de France. Et lors icelui Montjoie répondit audit roi d'Angleterre , qu'à lui devoit être la victoire attribuée, et non au roi de France. Après» icelui roi leur demanda le nom du châtel qu'il véoit assez près de lui, et ils répondirent qu'on le nommoit Azincourt. ce Et pour tant, ce dit-il, que toutes batailles doi- » vent porter le nom de la plus prochaine forte- » resse, village ou bonne ville où elles sont faites , » celle-ci, dès maintenant et perdurablement, aura » en nom la bataille d'Azincourt. » -

Et après que lesdits Anglois eurent été grand espace sur le champ dessusdit, voyants qu'ils étoient délivrés de tous leurs ennemis , et aussi que la nuit approchoit , s'en retournèrent tous ensemble en la ville de Maisoncelles , où ils avoient logé la nuit de devant ; et là se logèrent portants avecques eux plusieursNçle leur gens navrés.

(i4i5) DB MOMSTRBIiET. 3^7

'^ Et après leur département^ par nuit, aucuns ^ François étants en treles morts, navrés, se traînèrent >i par nuit, au mieux qu'ils purent , à un bois qui ' étoit assez près dudit champ , et là en mourut plui: sieurs ; les autres se retirèrent à aucuns villages et i autres lieux où ils purent le mieux. Et le lendeh main ledit roi d'Angleterre et ses Anglois se délo- \. gèrent très matin de ladite ville de Maisoncelles , H * et atout (avec) leurs prisonniers derechef allèrent % sur le champ; et ce qu'ils trouvèrent desdits Frant cois encore en vie , les firent prisonniers ou ils les i3 occirent. Et puis de là prenants leur chemin^ se défi partirent ; et en y avoit bien les trois quarts à pied, i lesquels étoient moult travaillés , tant de ladite baa taille comme de famine et autres mésaises. Et par j; cette manière retourna le roi d'Angleterre en la f ville de Calais , après sa victoire , sans trouver au- I cun empêchement; et là laissa les François en f grand' douleur et tristesse , pour la pert^ et destruction de leurs gens.

348 CHRONIQUES d'bMGUBRRAND (>4i5}

Page 1