‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 5)Chapitre 119 sur 125 · DE JACQUES CŒUR · texte numérisé non relu

DE JACQUES CŒUR

PAR M. BONAMY. i

Il ne me reste plus , pour terminer mes recherches sur Jacques Cœur, qu'à exposer les* suites du procès que ses enfants intentèrent contre.ceux qui, ayant profité de sa disgrâce , s'étaient emparés de ses biens ; et à examiner si , comme le disent quelques auteurs, sa mémoire fut réhabilitée par le parlement. Ce que je dirai est tiré de titres originaux , et je me servirai souvent des propres termes des actes .

Il n'était pas possible que le temps et la réflexion n'affaiblissent les impressions que les accusations portées contre Jacques Cœur avaient faites sur l'esprit de Charles VII, prince naturellement tendre et bon : on en était si persuadé , qu'on ne pouvait s'imaginer qu'un sujet qui l'avait hi bien servi ne trouvât enfin grâce devant lui, et ne conservât ail moins une partie de ses grands biens. C'est ainsi qu'on en parlait publiquement ; et peut-être que

I Lire le texte du volume XX de Tacadémie des Inscriptions et Belles-Lettres.

si Jacques Cœur avait vécu plus long-temps , il serait venu à bout de démontrer si bien son innocence, qu'il aurait couvert ses accusateurs delà confusion qu'ils méritaient : mais étant mort un an après son évasion , il laissa à ses enfants le soin de venger sa mémoire outragée.

Il en avait quatre, Jean, archevêque de Bourges, Henri, doyen de l'église de Limoges, Renaud et Geoffroi tous deux mineurs : il avait encore une fille, nommée Perrette , mariée en mil quatre cent quarante-sept avec Jacquelin Trousseau , fils d'Artault , seigneur de Mareuil et de Saint-Palaie. Elle avoit eu en jnariage la somme de dix mille tournois une fois payée, et à condition de ne pouvoir venir à la succession de ses père et mère , tant qu'il y aurait hoirs mâles descendants de mâles.

Celte dot paraît médiocre eu égard aux richesses du père ; il est vrai qu'alors il n'avait pas encore fait l'acquisition de toutes ces grandes terres qui lui attira l'envie de plusieurs grands du royaume : j'ai remarqué qu'jl ne la fit que -depuis l'an mil quatre cent quarante- sept.

Lorsqu'il fut arrêté , il possédait les seigneuries de la Motte , de Boissi , dje Saint- Aon et une partie de celle de Rouanne dans le Forés, c^lesdeMennetou-Salon, Marmaigne, Maubrancbe et Barlieu en Berri ; de Saint-Fargeau , de Lavau, de la Coudrai, de Champignelles, de Mézilles, de Saint-Maurice surl'Avéron, de la Frénoie, Messeroi, Fontenouilles , et les baronies de Toucy et de Péreuse

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dans les diocèses de Sens et d'Auxerre^ avec toutes . les appartenances de ces terres, qui consistent en près de trente paroisses ; je passe sous silence les autres qu'il possédait encore ^ •

Quant à ses maisons , il en avait deux à Paris , dont l'une était où est le palais Royal , et l'autre subsiste encore aujourd'hui dans la rue de l'Hommearmé, plusieurs à Bourges, et entre autres, celle qu'on appelle encore l'hôtel de Jacques Cœur , où s'assemble depuis mil six cent quatre-vingt-trois, le corps municipal de cette ville ; à Sancerre , à Saint- Pourçain, à Lyon, à Montpellier, àBéziers, etc.

I . J'ai lu, dans un inventaire de la (Chambre des comptes , « une procuration de monsegneur Targentier, signée » Jacques Cuer, et scellée de son scel le vingt-septiesme » jour de febvrier mil quatre cent cinquante, par laquelle » il constitue ses procureurs Guillaume de Varie, et maî- » tre Jehan de la Loère , pour faire les foi , hommage et » debvoirs qu'il est tenu faire à messeigneurs les comtes de » Nevers et de Gien, et autres seigneurs, à cause de la » baronie de Toussy , et des terres , chasteaulx , places et » chastellenies de Saint -Furgeoul (Saint-Fargeau), Péy» reuse, la Codée ( la Coudray), Lavau, Mézilles^ Saint- » Martin, Saint-Privé, Rongières (Ronchère), Septfons, » Sainte-Colombe , Fauterelles ( Favçrelles ) , Arquîen , » Sauzay , la Bussière , Chastillon , Montbouy , le" Bois- » Saint-Germain , Destenières, Fontaines, Moulins, Drar » cy , la Vilette, et autres assis en la terre de Puisaye; en » desestangs , forges, bois, rivières, granges, mestayries, » juridicions hautes , moyennes et basses , et autres » choses. »

Le roi Charles adressa ses lettres en forme de coimnission le premier juin mil quatre cent cin • quante-trois, à JeanDauvet, son procureur-général , pour mettre à exécution l'arrêt donné contre Jacques Cœur, et saisir tous et chacun ses biens meubles et immeubles , les mettre en criées et subhastations , et pour faire adjourner les opposants auxdites criées par-devant les conseillers-trésoriers de France , en leur auditoire du trésor à Paris,

Les biens de Jacques Cœur ayant été mis en vente, Jean Cœur, archevêque de Bourges , et les tuteurs de ses frères Renaud et GeofTroi y formèrent leurs oppositions , et demandèrent qu'au moins on fit soustraction des biens qui devaient leur revenir de l'héritage de Macée de Léodépard leur mère. Il y eut encore d'autres oppositions formées par plusieurs particuliers. Sur ce dernier article, la cour du trésor dit « que lesdits héritages » de Macée de Léodépard, si aucuns en y a de » compris èsdites criées, seroient distraits au gfofit » desdits deffendeurs et opposants par sentence » définitive et par droit; mais quant aux autres » causes d'opposition et à la demande que for moient » les enfants de Jacques Cœur pour l'annulation » de l'arrêt rendu contre leur père , il fut dit que » lesdits articles posés es causes d'opposition, se- » roient rejetés comme impertinents et contraires » à l'honneur et autorité du roi; deflfendit aux op- » posants d'user d'ores-en-avant ^ et de proposer » telles paroles ne langage contre l'autorité du roi et

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» Sa Majesté royale , ne des arrêts et jugements » par lui donnés contre Jacques Cœur, comme cri- » minel de lèze-majesté ; deffend à tous avocats ou » procureurs et autres, quels qu'ils soient, de pro- » poser ou faire proposer telles et semblables fri- » voles allégations, sur peine de privation de leur » office et de tous autres offices s'ils sont officiers » rojaux, et les avocats et procureurs de patro- » ciner, et d'amende arbitraire ; et au surplus, la- » dite cour déboute lesdits opposants de leurs » causes d'opposition touchant les conquéts faits » par Jacques Cœur , lesquels conquéts seront » adjugez, rendus^ baillez et délivrez au plus of- » frant et dernier enchérisseur. »

En effet , le cinq décembre mil quatre cent cinquante-<}inq , on délivra à Guillaume Gouffier, l'un des juges de Jacques Coeur, conseiller et premier chambellan du roi, et séneschal de Saintonge, ppur la somme de 10,000 écus d'or, les terres et seigneuries de la Motte et de Boissi, avec leurs appartenances et dépendances, la moitié des ter* res et seigneuries de Hoanne et de Saint-Âon , et d'une maison assise audit Saint-Aon , et de toutes les terres , rentes , revenus et appartenances d'icelles seigneuries situées au pays de Roannois.

L'année suivante, malgré l'appel interjeté au parlementpar les enfants de Jacques Cœur, on procéda à l'adjudication de sesantres biens. Antoinette de Maignelais, veuve du sieur de Villequier, maîtresse de Charles VII , qui avait ^succédé à Agnès Sorel, eut

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la terre de Mennetou-Salonen Berri, pour la somme de 8,000 écus d'or. Je passe, pour abréger, les noms de ceux à qui les autres terres et maisons furent délivrées.

Cependant la nouvelle de la mort <le Jacques Cœur étant venue en France, ses enfants réitérèrent leurs instances auprès du roi. Ce prince, touché des dernières paroles de Jacques Cœur, qui lui avait recommandé en mourant ses enfants , reçut la requête que lui présentèrent Jean Cœur , archevêque de Bourges, et ses autres frères , auxquels se joignit Guillaume de Varie , Tun des principaux facteurs de Jacques^ annobli par le roi, dont les biens avaient été aussi mis en la main du roi pendant son absence. Le roi , par ses^ lettres datées de Courceilles , près Souvigni, le cinq août mil quatre cent cinquantesept, « désirant pourvoir auxdits enfants et aussi audit » Guillaume de Varie, afin qu'ils'pussent mieux et » plus honorablement vivre et trouver leur provi- » sion en mariage ou autrement, quitte et trans- » porte à Renaud et Geoffroi Cœur, et à leurs suç- » cesseurs et ajant-cause, les maisons de Bourges w qui appartenoient à Jacques Cœur leur père, en- » semble toutes les autres maisons , places, jardins » et rentes assises en ladite ville de Bourges, terres, » prez et héritages assis à l'entour, et généralement » au pays de Berry, qui n'ont été adjugez par dé- » cret à ceux qui les ont mis à prix , deux grandes w maisons, situées à Lyon , les mines d'argent , ?\ plomb et cuivre de la montagne de Pompalieu et

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)) de Cosne, et le droit que le roi avoit es mines de » Chessieu , Saint-Pierre-la-Palu , et de Ros-sur- » Tarare, sans aucune chose réserver en icelles, » Itenij avec et outre les choses dessusdites, le roi » donne par ces présentes auxdits Renaud et Geof- » froi et à Guillaume de Varie, c'est à savoir : à » chacun d'eux par tiers , toutes les dettes , actions » et biens meubles qui appartenoient à feu Jacques » Cœur, tant par lettres et cédules que par les pa- » piers et autres enseignements qui furent dudit » Cœur, quelques parts que soient lesdites dettes » et biens, tant dans le royaume que dehors, qui » ne sont venuis au profit du roi ou au profit de » ceux en faveur desquels il en avoit disposé; et » veut le roi que, lesdits Renaud et Geoffroy et » Varie en puissent faire action^ demande et pour- » suite, et qu'ils soient à ce faire reçus en jugen^ent » et dehors, comme eussent été lesdits Jacques » Cœur et Guillaume de Varie, avant la pronon- » ciation de l'arrêt. » Mais le roi se réserve, pour en ordonner à son plaisir, les sommes de deniers que Jacques Cœur avoit prêtées à différentes personnes , dont les noms sont spécifiés dans une longue liste de gens de tout état, à la tête desquels est. le comte de Foix , pour 2,986 écus d'or. On trouve dans cette liste des évêques, des maféchaux de France, des chevaliers, des chambellans , des échansons, des secrétaires du roi, des maîtres des requêtes et des domestiques de la maison du roi, jusqu'à des peintres et des lavandières. Mais le roi.

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en donnant , par une grâce spéciale et une pure libéralité^ aux enfants de Jacques Cœur, une partie des biens de leur père, qu*il regardé toujours dans cet acte comme justement condamné; déclare en même temps « qu'il entend que l'archevêque de » Bourges, maître Henri Cœur, Renaud et Geof- » froy leurs frères, et Perrette Cœur, femme de » Jacques Trousseau, aussi bien que Guillaume de » Varie, renonceront à tous les biens qui furent » dudit Jacques Cœur, et ne pourront jamais au- » eu ne chose demander au roi ne à autres, pour » raisons des biens dudit feu Jacques Cœur et dudit » Guillaume de Varie, prins de par lui, soit à cause » de la succession de la femme dudit feu Jacques » Cœur, mère desdits enfants , ne autrement , en » quelque manière que ce soit* »

En conséquence des lettres du roi, Jean Cœur, archevêque de Bourges , ^enri Cœur, doyen de l'église de Limoges , Renaud et GeoflProi Cœur et Guillaume deVaric donnèrent leurs lettres de renonciation à tous les biens qu'ils pouvaient répéter, excepté à ceux que le roi , par ses don et octroi, leur avoitlaissés^et les présentèrent aux gens descomptes et trésoriers de France, qui ordonnèrent , par leurs lettres du trois octobre mil quatre cinquante-sept , à tous les justiciers etofficiers du roi, qu'ils laissassent jouir desdites cessions Renaud et GeofFroiCœur et Guillaume de Varie.

C'est ainsi que par une pure libéralité du roi, les enfants de Jacques Cœur rentrèrent dans la posses-

APP]^«DIGB. Sgg

sion d'une partie des biens de leur père. Mais , malgré rengagement qu'ils avaient contracté , de ne plus rien demander des autres biens, ils crurent devoir profiter delà disgraceoù Antoine de Chabannes tomba lorsque Louis XI fut monté sur le trône , en mil quatre cent soixante-un; ilsl'avaient toujours regardé comme le principal moteur des affaires suscitées à leur père ; ainsi il n'est pas étonnant qu'ils l'aient attaqué, et aient obligé son héritier, après des poursuites qui durèrent près de trente ans, d'en venir enfin à un accord à l'amiable qui termina entièrement le procès dont je vais rendre compte- La question était de savoir de quelle manière ils pourraient revenir contre un arrêt donné par le roi même.

L'archevêque de Bourges dressa un mémoire sur toute la procédure tenue contre son père,e t l'en* voya à sept des plus fameux avocats de Paris , pour avoir leurs avis. Ces avocats étaient Fradet , la Reaulté, Luillier, Simon, Fournier, le Maire et Besancon , dont quelques-uns furent dan^ la suite conseillers au parlement. Toutes les pièces du procès de Jacques Cœur étaient en si grand nombre , qu'il y en avait la charge d^un cheval; c'est ainsi que s'exprime l'archevêque de Bourges , qui n'envoya que les principales , avec des extraits des autres, et manda aux avocats qu'il leur enverrait le tout, s'ils le jugeaient nécessaire. Il était si persuadé du bon droit de son père , qu'il dit que quoiqu'il fût qu'au procès inventorié et baillé par Barbin, avocat

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du roi, ce magistrat eût changé les confessions , et ôté beaucoup de choses qui servaient grandement à la justification de son père , comme il se fait fort de le prouver par le témoignage d'aucuns qui avaient été du nombre dés commissaires, néanmoins il désire que les avocats ne fassent attention qu'aux pièces du procès tel qu'il est, et qu'ils disent leur avis sur l'équité ou l'injustice de cette procédure , après la lecture qu'ils en auront faite.

Les avocats convinrent qu'il y avait dans le procès, injustice et iniquité manifeste ; mais ils ne furent pas de même sentiment sur la manière de revenir contre l'arrêt,

Fradet, qui était le rapporteur , fut d'avis que M, l'archevêque de Bourges et ses frères ne pouvaient venir à faire rétracter la sentence par relèvement des appellations interjetées par Jacques Cœur, attendu qu'elle avait été donnée par le roi par forme d'arrêt , a quo non appellaturj mais qu'il était d'opinion que lesdits frères y devaient venir par supplication et par proposition d'erreur ; que cette voie était plus abrégée, puisque parce moyen ledit procès serait jugé ex èisdem actis, au lieu que si l'on prenait la voie du relèvement des appellations , il faudrait entrer en faits et en enquête , et serait la procédure longue , avant qu'on put parvenir à obtenir arrêt,

La Reaulté fut aussi d'avis qu'il étoit périlleux de mettre le procès en la cour de parlement, parce qu'il savait bien que la pluspart des notables gens

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de ladite cour avaient si grande et si bonne opinion du feu roi^qu'à grande peine leur pouvait tomber en l'entendement de rescindre ou rétractre ladite sentence , attendu que le procès avait été conduit par gens de grande autorité et jen grand nombre , après une mûre délibération; c'est pourquoi il conseillerait plutôt à M, de Bourges et à ses frères, qu'ils vensissent par forme de gjîâce^ telle qu'il plairait au roi leur faire, pour la restitution des biens de leur feu père, . - .

Simon ayant "parlé le trmsième, ne fut point de l'avis du rapporteur , qui était d'avoir réparation par proposition d'erreur ou supplication pour les raisons qu'avait dit La Reaulté ; mais il conclut qu'on ne devait revenir par le moyen de relever les deux appellations interjetées par Jacques Cœur, lesquelles sesdits enfants, rdèveraient comme héritiers au nom de leur feu père, et que mondit seigneur l'archevêque et ses frères relèveraient aussi les appellations qu'ils interjetèrent après la mort de- leur père, et seraient relevés de laps de temps et de la renonciation , si aucune en avaieût faite du temps du feu roi, et impètreraient encore un examen à futur pour faire examiner témoins vieux et valétudinaires ; et par autres lettres , pendant le procès, serait mandé à la cour. que ledit examen fat joint audit procès, pour y avoir tel égard que de raison , etc.

Cet avis ayant passé à la pluralité, fut envoyé à

MoHSTttELET. T* Xllh — - MsM. DB !• DU ClBRCQ. 20

Farchevêque de Bourges , qui s'apprêta à poursuivre cej;t»e affaire.

Cependant Antoine de Chabannes était, ccmime je l'ai dit, tombé dans la disgrâce du roi, qui, se ressouvenant qu^il l'avait obligé , souis le règne de Charles VII, de s'enfuir du Dauphiné, ne lut point fâché de lui faire sentir son courroux , en le mettant au nombrede tous les anciens serviteurs de son père, qu'il priva deieurs emplois et de leurs dignités . Antoine fut mis en prison au Louvre, où il fut enfermé pendant deux ans ; et au bout de ce temps , ajant été transféré à la conciergerie , où il demeura prisonnier pendant dix ^outs , il fut condamné , le vingtaoûtmil quatrecentsoiiaiite-trois,au bannissement ,etsesbiensfureRtconfisqués:néanmoins, au Heu de lui rendre la liberté , on Je renferma dans la Bastille, d'où il se sauva , com.me nous le dirons bientôt.

(ieofïroi Coeur , qui était valet de chambre de Louis XI , profita de l'emprisonnement d'Antoine de Chabannes, pour demander au roi les bietis qu'il aYoit eus par confiscation sur Jacques Cœur. Renaud son frère était mort, et ses deux: autres frères, Jean ,• archevêque de Bourges, et Henri Cœur , do jen deLintoges et .maître ordinaire, de la chambre des comptes étant eccléâastiques , Geoffroi se trouva le seul héritier de sa famille^ par la cession que ses deux frères lui firent de- leurs droits.

Ils obtinrent du roi des lettres qui les relevèreni du laps de temps, et leur permirentde poursuivre

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l'appel de leur père et de faire entendre les témoins: mais , sans attendre J'issue dn procès^Geoffroi Cœur se transporta dans le pays de Puisaie , se -saisit de toutes les terres, châteaux , forteresses et mejubles d'Antoine de Chabannes ^ où son fils et héritier Jean prétendit qu'il avoit spolié pour *5o,ooo francs de meubles. C'est ainsi que -Oeoffroi Cœur rentra dans la possession de cette partie des biens de son père; car on ne voit pas qu'il ait intejité procès à aucun des autres qui avaient aussi profité de la confiscation des biens de Jacques Cœur. Cependant lé procès porté au parlement, y fut plaidé à huis clos, le vin^t mai mil quatre cent soixante-deux , et 1- avocat Haslé ; pour les' appelants, après s'être étendu sur les louanges de Jacques Cœur , et fait voir son innocence , établit la nullité de la procédure. Il avait commencé son plaidoyer par avouer que c'était à regret qu'il parlait contre Antoine de Chabannes , mais que l'infamie qui rejaillissait de la condamnation de Jacques Cœur Isur ses ènlants , ne leur permettait pas de demeurer dans le silence, et de laisser attaquer la mémoire de leur père sans- la défendre. M. Ganai, pour le- procureur du roi , après avoir remontré l'importance de la matière , soutint que les appellations n'étaient pas recevables, le procès ayant été fait par commissaires délégués par sa majesté , qui, par l'avis d'aucuns de son sang, de tout son grand conseil^ d'aucuns pré sidents et conseillers de la cour, avaient donné leur

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jugement, dont lacques Cœur n'avait appelé, et qu'au contraire le jug-ement avait été exécuté ^ sur quoi et plusieurs autres moyens, il établit les fins de non-recevoir.

Haslé ayant répliqué, il y eut appointé à mettre devers la cour le procès et tout ce que les parties voudraient, et au conseil. Il y eut même appointement le quatre août suivant , sur les lettres des appelants , qui furent jointes aii procès principal ; mais la cour ne prononça ni sur les appellations , ni sur les lettres que les enfants avaient obtenues de Louis XI pour être reçus appelants,

Geoffroi Cœur, qui s'était déjà saisi par voie de fait des biens d'Antoine de Chabannes , fut confirmé par les lettres que Louis XI lui octroya à Paris au mois d'août mil quatorze cent soixantetrois , et qui furent enregistrées au parlement le sept septembre suivant , et le dix , à la chambre des comptes. Le roi parle dans ces lettres en termes très durs d'Antoine de Chabannes et de son injustice , et relève au contraire les services rendus à l'état par Jacques Cœur : c'est pour les récompenser qu'il restitue à son fils Geoffroi les terres et seigneuries de Saint-Fargeau , de Lavau, de là Coudre, de Péreuse, de Champignelles, <le Mézilles, de Villeneuve-les-Genets et leurs appartenances, et celles de Saint-Maurice, de la Frênaie, de Fontenouilles, de Mez:4e-Roi et delà baronie de Touci , dont Antoine de Chabannes s'était emparé , et qu'il s'était fait adjuger par décret.

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Mais les choses ne J restèrent pas long-temps en cet état. Antoine de Chabannes s'étant sauvé de la Bastille 9 le douze mars mil quatre cent soixante-quatre ou mil quatre cent «oixante-cinq, alla joindre les princes révoltés dans la guerre du bien public; et pendant qu'il était dans le Bourbonnais, il s'avança avec des troupes vers Saint-Far^geau et Saint-Maurice-sur-l'A veyron dont il s'empara, y fit prisonnier Geoffroi Cœur, et prit tous les biens meubles qui y étaient. La paix s'étant faite en mil quatre cent soixante^cinq , et Antoine de Chabannes ayant été rétabli dans tous ses biens , il poursuivit le procès contre Geoffroi Cœur, et répéta plus de 5o,ooo livres de biens meubles qui étaient à Saint - Farges^u lorsque Geoffroi Cœur s'en était emparé \ il.demanda de plus la restitution des fruits , profits et revenus qu'il avait perçus pendant plusieurs années, d^sdites seigneuries, dans lesquelles Antoine de Chabannes disait avoir dépensé plus de 200,000 livres pour les mettre en valeur. Les parties ayant été appointées en droit, Antoine de Chabannes resta possesseur de Saint- Fargeau et des autres seigneuries , dont le roi ne reçut néanmoins l'hommage qu'en mil quatre cent quatre-vingt-trois,c'est-à-dire après lamort de Jean Cœur archevêque de Bourges, arrivée le vingtneuf juin mil quatre cent quatre vingt-deux ; le roi n'ayant pas voulu sans doute causer cette mortification à ce prélat , qui s'était acquis une grande considération par ses vertus et son mérite. Mais le

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roî étant mort lui-même le trente août mil quatre eeût quatre vingt-trois , Geoffroi Cœur fil , mais inutilement, de nouvelles instances pour faire terminer le procès, Antoine de Chabannes fit tout ce qu'il put pour empêcher le jugement , et engagea même Anne de France, sœur de Charles VIII, successeur de Louis XI , à demander , au nom de ce prince, que le parlement envoyât à sa majesté toutes les piè.ces du procès. Le roi, pour cet eflTet, avait député aii parlement messieurs Jean Chambon et Charles Pontez conseillers, et le sieur de Saint- Mesme écuyèr d'écurie, avec des lettres de créance, datées de Montereau-Faut-Yoniie, le sept mai mil quatre cent quatre ringt-sept, portant injonction à la cour d'envoyer par lesdits députés le procès pendant en icelle entre les enfants de feu Jacques Cœur d'une part, et le procureui>général d'autre. Les chambres s'étant assemblées, il fut décidé que pour le présent ledit procès ne serait donné, ni eiivoyé hors des mains d'icefle cour , pour les dangers et inconvénients qui en pourraient ensuivre ; mais qu'on écrirait au roi de cette matière. *

Aiïtoine de Chabannes et Geoffroi Cœur ne suiv vécurent pas long - temps à cette décision ; car Geoffroi mourut le onze octobre mil quatre cent quatrevingt^httit , et Antoitiele vingt-cinq décembre suivant. Ce dernier laissa pour unique héritier Jean de Chabannes, comte de Dammartin; et Geoffroi laissa d'Isabeau Bureau sa femme , quatre enfants , Jacques Cœur, Jeanne, mariée alors à Jac-

ques Pavye, seigneur de Loubatières , Marie , âgée de quinze ans, et Germaine , d'environ treize ans.

Enfin , les héritiers des deux contendants , las de la durée d'un procès qui avait commencé il y avait près de trente ans , se déterminèrent à s'accorder ensemble. Le roi Charles VIII donna le vingt-sept août mil quatre cent quatre vingt-neuf , des lettres au parlement pour ne mettre empêchement à l'accord et pacification que voulaient faire Jean de Ghabannes et la veuve de Geoffroi Cœur. En conséquence , la cour reçut les parties à passer ledit accord par arrêt du trois septembre iml quatre cent quatre vingt-neuf. La transaction qu'ils passèrent alors est dans les archives de Saint - Fargeau en original , et elle finit ainsi : « Les parties étant en » adventure dechcnr en grande involution de.pro- » ces et dépens avant l'issue d'iceux> elles aiment » mieux traiter, transiger et s'accorder ensemble » de bonne foy, à ce mues par le conseil de plu- » sieurs notables personnes et de leur parenté qui » vouloient mettre paix et nourrir amour entre les » parties : c'est pourquoi elles sont convenues que » ledit comte Jean promet bailler, assigner , céder » et transporter à ladite veuve et héritiers , 4oo >> livres de rente tournois , en revenue annuelle » perpétuelle , et pour ce cède la seigneurie de » Beaumont-le-Bois , pour et en assiette de 200 » livres tournois de rente sur et tant moins de 4oo » livres; et pour les autres 200 livres , ledit seigneur » comte Jean s'oblige et promet de les assi-

». gner dedans laprévosté et -vicomte de Paris, et » tout en fonds de terre , rente et revenue bien et » duement, en lieu convenable, dedans un an prou- » chain venant, tellement que perpétuellement la- » dite rente ou revenue se puisse prendre • sans » aucune diminution. Ledit sieur comte Jean pro- » met payer et fournir icelle somme de 200 livres » de rente ausdits veuve et héritiers de Geoffroi » Coeur dedans la ville de Paris par chacun an en » quatre termes accoutumez, le premier terme à )) Nouel prochain venant ; et ledit seigneur comte » ne pourra racbepter ladite rente qu'en en ra- » cheptant 5o livres à la fois au moins, en payant » la somme de 1 ,000 livres tournois. En outre, pro- )> met mondit seigneur le comte payer 10,000 ^cus » d'or à la couronne , c'est à sçavoir présentement » 3,000 écus d'or que lesdits veuve et héritiers re- » connoissent avoir reçus et être contents , et le » reste d'année en année, scavoir 2,000 écus à la » Saint Jean-Baptiste prochain venant, 200,600 » écus à la Saint-Jean suivant, et 200, 5oo écus à » la Saint- Jean -Baptiste de l'an mil quatre cent » quatre-vingt-douze. » Ces 1,000 écus d'or à la couronne , de 70 et demi au marc , vaudroient aujourd'hui environ 100,000 livres de notre monnaie. C'est ainsi que finit le procès suscité à l'occasion de la condamnation de Jacques Cœur. On a pu voir par tout le détail fastidieux dans lequel je suis entré , que le parlement n'a fait aucun acte pour rétablir sa mémoire ; mais l'ardeur avec laquelle ses

enfants osèrent poursuivre pendant tant d'années Antoine de Chabannes , ce seigneur si puissant auprès du roi , revêtu des premières charges de la couronne, considérable par sa naissance, ses alliances et ses richesses , fait voir qu'ils étaient bien persuadés de la justice de leur cause et des vœux du public en leur faveur. On peut même dire que Jean de Chabannes ne se croyait pas bien assuré de son droit , puisqu'il dédommagea en quelque façon les héritiers de Jacques Coeur, des grands biens que son père leur avait enlevés.

Des quatre enfants de Geoffroi Cœur , il ne; resta que deux filles, Marie et Germaine, qui laissassent postérité : la première fut mariée à Eustache Luillier, et la seconde à Louis de Harlai, à qui elle porta la terre de Beaumont-le-Bois, érigée en comté par Henri IV , en faveur de Achille de Harlai, premier président du parlement, son petit-fils.

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