‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 5)Chapitre 72 sur 125 · CHAPITRE XÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏV

Comment le pape Nicolas envoya devant le duc Philippe de Bourgogne ong chevalier avec la copie d'une lettre, que le grand Turc avoit etcript au pape Nicolas.-

En l'an de l'Incarnation de Nostre- Seigneur, mil quatre cent cinquante trois , la nuict Saint-Martind'hiver, en LiUe lez Flandres , arriva ung chevallier envoyé par nostre Saint-Père le pape Nicolas , devers le duc Philippe de Bourgogne ; lequel che-

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vallier apporta une lettre audit duc , de par ledit pape Nicolas , contenant comment le grand Turc , accompagnié de la grande multitude de payens et Sarrasins, estoient entrés en chrestienneté, et déjà avoient prins la cité de Constantinople en Grèce et l'empereur décollé ^ sa femme violée , traisné l'hostie consacrée ou précieux corps de Jésus- Cbrist par les rues , le corps de madame sainte Sophie ardse et bruslé , détruit toute ladite ville et occis les chrestiens grands et petits ^ et conquesté toute la Grèce; et s'eflPorçoient de plus en plus entrer en chrestienneté et destruire les pajs des chrestiens ; pourquoi ledit pape Nicolas prioit et requéroit au duc de Bourgogne , que comme bon chrestien et fils de sainte esglise , il se vollust disposer et ordonner de faire aide aux chrestiens contre les ennemis de la foi. Après ce que le duc oit leu icelles lettres, ledit chevallier lui presta la copie des lettres que ledit Grand-Turc avoit envoyées audit pape Nicolas, dont la teneur s'ensuit. « Morbesant, Hopresant, ensemble ses frères, Callabilabra, coUatériaux chevalliers de l'empire de Organey, seigneur de la presqu'Isle d'Achaye, au grand prestre de Rome , nostre bien-aimé , selon qu'il a desservi ^ . Il est venu à nostre cognoissance que à la requette du peuple des Vénitiens , vous

' Il est inutile de s'arrêter à discuter l'authenticité' de cette lettre ridicule, rapportée par plusieurs Chroniqueurs.

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faites publier par les églises d'Italie que toutsceux qui nous feront guerre auront plein pardon en ce monde et vie éternelle en l'autre ; de quoi avons esté acertenés par aucuns piétons croisés qui naguerre ont passé la mer en navire de Vénitiens ; et de ce , nous donnons grand merveille , car se Dieu vous a donné telle puissance , vous en devez user plus raisonnablement, sans pour ce induire les chrestiens à nous laire guerre , attendu que nous sommes certains que nos prédécesseurs ont toujours maintenu que oncques ne feurent consentants de vostre Jésus-Christ crucifié , et ne possède point la Terré-Sainte, ains ont toujours haï les Juifs pour ce que nous trouvons en nos histoires et croniques , que par envie et trahison meirent ledit prophète vostre Jésus-Christ en la main de Pilate , président en Jérusalem pour les Romains, qui le feit mourir en croix ; et d'autre part , prenons à grande desplaisance que les Italiens nous fassent guerre , veu que avons à eux naturel amour pour ce qu'ils sont partis de nous, ensemble toute leur gloire , nom et puissance t c'est à sçavoir , de Anthenor , venants du lignage du grand Prian , jadis seigneur de Troyes, le grand chef de la nation des Turcs ; et pour ce , conune son successeur , entendons et proposons rédifier ladite cité de Troyes et remectre en estât sa seigneurie , et ramener à obéissance de nostre empire toute l'Europe ; et singulièrement en vengeance du sang de Hector, et subversion de la noble cité de Troyes et

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pollution du grand temple de Pallas , subjugué avons toute la Grèce et les habitants d'icelle, comme successeurs et héritiers de ceux qui feirent ladite destruction de Troyes , ensemble les terres que tiennent les Vénitiens , et qu'ils ont par forche submises , à nous promises par le sort des prophéties. Sy prions et requérons vostre prudence que doresnavanl vous déportés de donner telles bulles et que ne sollicités les chrestiens à nous faire guerre , attendu que ne sommes aucunement desliberés à leur faire guerre à cause de leur créance et foi; mais seulement pour le droit temporel que avons èsdites terres de nostre conqueste ; car s'y nous ne adorons Jésus-Christ , nous le confessons et scavonsestre vostre prophète; et derechief nous avons souvent entendu que en vostre loi ne devez aucuns constraindre par forche ; car se nous faisons guerre aux Vénitiens, nous la taisons à juste titre , pour ce que sans autorité de prince ou de seigneur , ils , de leurs volontés et forches , ont usurpé les terres qu'ils détiennent en Europe , ce que ne pourrions ne debvrions bonnement souffrir. Ains, puis que le temps de nos promesses est présentement advenu , sommes déUbérés de mectre lesdites terres hors de la tyrannie desdits Vénitiens ; et mesmement que ledit peuple des Vénitiens ne communique en rien avec les^ autres nations d'Italie, ains se réputent les plus grands des autres , parquoi à l'aide du grand Dieu Jupiter , avons intention de rabaisser du tout leur orgueil et mectre tout au

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bas. Toutesfbis si pour les choses dessusdites n'estes délibéré de cesser de nous faire esmouvoir guerre , soyez certain que nous mectrons sus loute nostre puissance , et requerrons l'aide de l'empereur d'Orguant et des autres princes et rois d'Orient , qui jusques à ores faignent qu'ils dorment et ne vous font guerre ; et assemblerons si grand puissance que nous pourrons leur résister , non seulement à vos piétons croisés , que vous avez envoyés, mais si vous esmouvez contre nous les Galles et les pays latins , nous y résisterons à toute puissance par l'aide de Neptune, dieu de la mer; et par la puissance de nostredit navire conquesterons l'islede Lesponte, etd'illecq entrerons en Croacie^ et Dalmatie, régions d'A^cquilon. Donné en nostre p^ais triomphàpt , l'an de Mahomet dix ' , au mois de juin. » Par lesquelles lettres dessusdites apparoist la cautelle du grand Turc, qui met en avant qu'il ne vouloit point de guerre aux chrestiens à cause de leur foi ; mais seulement pour occasion de recouvrer' sa seigneurie temporelle, qu'il disoit lui appartenir à cause de Troye la grande, dont il estoit parti , comme il disoit ; et tout ce qu'il disoit n'estoit à autre fin , synon de destourber les princes à donner aide et confort aux Vénitiens et autres pays chrestiens.

I. L'ignorant auteur de cette lettre apocryphe, qui fait de Jupiter et de Neptune, des dieux mabométans^ pouvi^it sansplus de scrupule, transformer l'année 857 de l'hégii-e «n l'année drx.

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