‹ Chroniques d'Enguerrand de MonstreletChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

De la sentence d^excommuniement qae le pape jetta sar ceux de Djnant; et comment le dac et son fils assemblèrent leurs osts et allèrent mectre le siëge devant la ville de Djmant j et antres choses.

Environ ce temps, le duc de Bourgogne feit attacher aux portes des bonnes villes de ses pays, la copie de une sentence d'excommuniement, que le pape avoit jette sur ceux de Dynant et leurs adhérants, à cause des maux qu'ils faisoient et s'eiTorcoient de faire, en allant contre tout traictié de paix, et non voullants obéir au saint-siége apostolique; par laquelle sentence donnoit congié au duc de

(i46«) DE J, DU CLERCQ, lOQ

Bourgogne et à ses gens de les punir et faire obéir , comme doibvenf faire touts bons chrestiens ; et en ce faisant leur donnoit plein pardon , et par ceste sentence deflPendoit le serviche divin estre fait en ladite ville ; lesquels de Dynant , non acoustants à ceste sentence, constraindirent les prestres contre leur voUonté de célébrer messe ; et noyèrent deux ou trois prestres, lesquels contre le commandement apostolique ne vouUoient célébrer.

Environ ce temps le bastard deSainct-Pol, fils bastard du beau comte de Sainct-Pol , nommé Wallerand , qui fust cotinestable de Franche , comme il debvoit partir pour aller en Liège en Tarmée du duc de Bourgogne, et que ses gens estoient touts prêts , une maladie le prist , de laquelle assés tost après il mourut. Icellui bastard estoit seigneur de Haubourdin et d'Ailly , il estoit hardi et valliant chevallier , et si avoit esté ung des beaux chevalliers du royaume de Franche, bon jouxte ur et fort amoureux ; il estoit riche en bagues et de revenus et d'office ; son premier escole fust par estre en la f^race des dames et de bien grandes. Il mourut en Tâge de soixante-six ans ou environ , en bonne forche et ne sembloit pas vieux ; il estoit grand et droit et bien fait , et si portoit la Toison-d'Or qui estoit Tordre du duc de Bourgogne,

Audit an soixante-six , le vingt-septiesme jour de juillet , en la ville d' Arras , environ noeuf ou dix heures du vespres , en ung lieu publique de femmes, nommé les Noeuves Estuves, deux

IIO MÉMOIUES (i466

compagnons tuèrent ung josne compagnon , barbier, à marier, nommé Vincent Manfel, fils <l*ung canoine de Lille , lequel estoit très habille enfant et avoit eslevé son mestier; il fust tué parce qu'il cuida mectre l'accord entre ceux qui le tuèrent et ung qu'ib voulloient battre , et eut ung coup de Cousteau en la poitrine , duquel il mourut prestement sans confession ; et ne feurent. les facteurs prins ne semons, parce qu'on ne peut scavoir leurs noms.

Environ le commenchement d'aoust , au commandement du duc de Bourgogne et de son fils , de touts ses pays, se meirent gens d'armes sur les champs , et tirèrent touts vers Namur , comme le duc leur avoit mandé, auquel ils ne vouUurent et n'osèrent faillir , car ils le aimoient moult. Illecq assembla le duc si grand ost 5 que on disoit qu'ils se trouvèrent la moitié plus que le comte de CharoUois ne mena en Franche l'année devant, et qu'ils estoient trente mille payés ; illecq estoient le comte deCharollois, le comte Sainct-Pol, connestable de Franche, Adolf de Clefves, le comte de Marie, le comte de Brianne, le seigneur de Roussi, les trois enfants du comte de Sainct-Pol, le l>astard de Bourgogne, comte de la Roche , messire Bauduin , bastard de Bourgogne , le comte de Nasso, le seigneur de Fiennes, le seigneur de Bouchain^ messire Jacques de Sainct-Pol, frère du comte , le seigneur de Saveuses , le seigneur de Piet*rewes, le seigneur de Grutuze, le seigneur

(i466) DE J. DU CLERCQ. 111

d'Emeries et maints autres chevaUiers et escuyers, comme le comte de Hornes, le mareschal de Bourgogne , sans estre accompagniés de ceux du pays de Bourgogne , lesquels encoires n'y estoient point venus , et maints autres seigneurs , dont trop longue chose seroit à racompter.

Quant ils feurent touts assemblés , le dtic se partist de Bruxelles et vint à Namur , qui fust le Ireiziesme d'aoust, et leseiziesme jour plusieurs grands seigneurs et gens de guerre passèrent parmi Namur, et tindrent les champs attendant le comte de Charollois ; lequel jour le comte se partist de Namur en armes , moult noblement ; et le conduïrent Adolf de Clef ves , le bastard de Bourgogne et autres. Le lendemain , jour de dimanche, ledit comte , le marissal de Bourgogne et autres , environ trois cents combattants, coiffurent devant Dynant, et jusques aux fauxbourgs; lesquels de Dynant saillirent hors , et feurent rebouttés par deux ou trois fois ; et sy en demourade leur costé trois ou quatre, et du costé du comte, n'y eut homme mort ne blessié , combien que ceux de la ville jetterent à merveille d'engins à poudre. Le comte de Sainct-Pol , connestable de Franche, messire Jacques son frère, le seigneur de Roussy , le seigneur D'Emeries , le souverain de Flandres et autres de son armée tenoient ce jour les champs de l'autre costé delà rivière de Meuse , ainsi que on va de Mortaine à Dynant, faisant approche de la ville. Le seigneur de Saveuses estoit à Bouvynes avecqceuxde la garni-

112 AfÉHOIRES (i466)

son , qui est à deux ou trois traicts d'arcques près de Dynant, On maîntenoit en Tost que ceux de la

cité de Liège avoient fait vœu de leur , et

qu'ils estoient bien quarante nulle hommes, dont ils en avoient envoyé quatre mille en la ville; et s'estoient vantés de lever le siège , si on le y mectoit , ou ils y demoureroient.

Le dix-huictiesme jour d'aoust, le marissal et autres gens de guerre se partirent matin de Tost , pour descouvrir pays ; et environ sept heures , le seigneur de Moreul et autres commis à TartiMerie feirent cheminer le charroy, qui duroit bien trois lieues : le charroy mis à chemin, le comte et toute Tarmée se meirent aux champs en belle ordonnance, et chevauchèrent à deux esles, costoyant le charroy jusques à Dynant ; le comte de Gharollois avoit devant lui touts ses archiers; et estoit son estendart battu à or, à l'enseigne de l'imaige de saint George à cheval , perchant ung serpent de sa lanche , et le guidon et ses archiers pareils, excepté que saint George estoit à pied; le seigneur de Cohen portoit l'estendart du bastard de Bourgogne, quifaisoitl'avant-garde; le comte faisoit la bataille; l'arrière-garde, le comte de Marie, les seigneurs de Boucamp (Buchan), deGrutuie, Fiennes, Humières, Suyfrain ; chevauchoient^ le bailly de Haynault, les seigneurs de le Hamède, de Bussier, Dervelducq, Crèvecœur,Babodengues, Mouycourt, Saint- Venant , Neuville , Haines, Mamines , et autres grand nombre.

^^^^^ DE J. DU CLEUCQ. Il 3

Quant les ost feurent arrivés près de la ville , ains qu'ils eurent piins touts leurs logis, ceux de la ville commenchèrent à jetter traicts à poudre , et saillirent hors de la ville, et allèrent boutter le feu en une grosse censse au dessus de l'abbaye. Ce voyants , les gens du bastard de Bourgogne leur coururent sups et fust crié alarme ; lors le comte et touts approchèrent, et poursuivirent si rudement ceux de la ville, qu'ils abandonnèrent leurs faûxbourgs, et par forche rentrèrent en la ville, et feurent poursuivis jusques à la porte ; et se ils euissent eu engin à poudre ils fuissent entrés Medans avecq eux, Ainsy feurent gagnés les faûxbourgs, qui estoient enclos d'eauwe et fermés de bonnes murailles , et forts comme une bonne ville ; et y avoit une église de frères mineurs , très belle et riche , avecq ung monastère de femmes et une paroisse, et tenant aux faubourgs , une abbaye de moines blancs. A gagnier les faûxbourgs , y eust de quatre à six hommes morts. Quant les fauxbourgs feurent gagniés du costé vers Bouvynes, comme dit est, ceux de dedans allèrent ardoir les faûxbourgs de l'autre costé, ains que le comte de Sainct-Pol peut venir, qui estoit de ce costé outre la rivière ; et feirent ce adfin que ledit comte ne se y logeast. Le comte de CharoUois se logea la nuict en ladite abbaye, et feit-on fort guet aux frères mineurs ; et ceste nuict on aflPusta à l'endroit de la porte une bombai'de, laquelle en briefs jours la desmolit et chéit , mais ceux de de-

MOKSTBELBT. T, X^. — MÉM. DE J. DU ClERCQ. 8

]l4 MÉMOIRES tii6S)

dans prestement remurèrent l'enlpée. Le connestable et ses gens se logèrent touts au bas de la montaigne sur la rivière, et feit abattre d'un traict à poudre une tourre, parce qu'elle leur faisoit grand maL Le mardy on feit rompre touts postis et murailles de l'église des frères et abbaye pour asseoir engins de bombardes , adfin de desmolir les murs de la ville ; et ce jour jettèrent sur ceux de la ville et ceux sur eux , et y eust quatre des gens du comte morts , par eux tenir au chemin découvert ; et fust ce jour le bombardier tué du traict de ceux de la ville en coeuUant une vergue^ lequel estoit de Namur. Vivres feurent chiers ; et y valloit ung pain de deux parisis, deux gros, et vivres ensuivant ; et pour les chevaux faiiloit aller trois ou quatre lieues : et ce jour s'alla logier le comte aux frères mineurs à uog jet de pierre près de la porte, et sy vint le duc de Bourgogne , de Namur à Bouvynes, Après les engins, comme dit est, affustés , on somma à ceux de. la ville qu'ils se rendissent à la volonté du duc, à quoi ils respondirent qu'ils n'en avoient talent (volonté); et en continuant leurs villains parliers, disoifeot moult de villenies du comte et de son fils, et plus<jueoncques ne avoient fait : car, d'heure en heure disoient aux gens du duc : « Qui a mandé » ce vieil monnart vostre duc, de cy venir mourir, » a-t-il tant vescu pour cy venir mourir si villaine- » ment. Et vostre comte Charlotel, que fait-il cy ve- » nir mourir; il voise (aille) au Mont-le-Hérycomï) battre le noble roy deFranche, qui nous viendra

AiiS6) DE J. DV CLERCQ. Il5

» secourir, et ue nous faudra point , car il le notri » a pi'onais. A malle heure y Vint-il oùcq.iies, il a le » becque trop josne ; ceux de la cité de Liégé le » deslogeront briefvillainement. » Plusieursâutres villaines paroles , qui trop longues sei'oient k racompter, disoient de jour en jour ; et qui plus est , ains que le siège y fust mis , ceux de Bouvynes leur envoyèrent une lettre par ung messagier, eux priant que ains que le duc mist le siège ils se rendissent à lui, ou feissent tant qu'il fust content d'eux ; lesquels, au despit d'eux et du duc , feirent descapiter le mesdagier, Ceui de Bouvynes encoires envoyèrent un enfant innocent en la ville, portant une lettre à la loi de la ville , eux admonestanl que ains que le duc venist , feissent leur traictié vers lui, ad&i que eux de Dynant, ne ceux de Bouvynes ne feussent des gens d'arme» mangiés ne destruits; mais ils feirent mourir icelui enfant innocent au des^pit d'eux et du duo ; et disoit-on qu'ils le fdbrent desmembrer. Ils feirént encoires une grande desrision ains que le siège y fbst nrisi , scachaot que on le y venoit mectre ; car ils allèrent en grand nombre assés près de Bouvynes, et par d^sseure une fosse parfonded'eauwe orde (sale) et pleine de crapaux, meirent ung vau, sur lequel ils assirent la pourtraicture du duc de Bourgogne , armoyé desdites armes; et cry oient à ceux de Bouvynes : « Voicy le siège du grand crapaux vostre » duc ! » Maintes autres choses villaines feirent ati despit du duc et de son fils, desquelles le duc et Son

) 1 6 MÉMOIRES (i466)

fils feurent advertis ; pourquoy le duc et son fils dirent , s'ils la prenoient ou pouvoient conquerre , ils la gasteroient et destruiroient du tout, et y feroient semer sel et fer, comme anchiennement on faisoitquant on destruisoit une ville; et ainsi en f ust tait.

Page 1