‹ Chroniques d'Orient; documents sur les fouilles et découvertes dans l'Orient hellénique de 1883 à 1890Chapitre 103 sur 406 · Berliner PMlologische Wochenschrifl, 6 novembre · texte numérisé non relu

Berliner PMlologische Wochenschrifl, 6 novembre

17, 71] CHUONIQUE D'ORIENT (1887) 287

Eivsxa îwup'.8(o[u ôaXi];jLOu t£xvo'j t* èv; yixTxpi, '"Hpm 'ATeiXiavo) ^piov tsvî* [sIj» SeJxoiJvîa

Nous serions en présence de trois hexamètres suivis d'un pentamèti-e, ce qui n'est pas très rare dans les épitaphes *.

DoBROUDJA. — Au mois de juillet dernier, on a découvert à Babada^rh, dans la Dobroudja, des restes de monuments romains. Le gouvernement a envoyé sur les lieux M. Tocilesco, conservateur du Musée de Bucharest, chargé de faire un rapport.

KusTENDJÉ.' — Cn travaille en ce moment à l'érection d'une statue d'Ovide sur la place publique de cette ville : les littérateurs des pays latins seront convoqués à la cérémonie d'inau;çuration, qui aura lieu, di(-on, au mois de juillet 1887. Kustendjé, comme Ton sait, est l'ancienne Tomi, la patrie dexil d'Ovide :

Naso Tomitana flebUis exsul humo *.

Constantia, qui a donné son nom à Kustendjé, fut élevée ou rebâtie par Constantin le Grand un peu au sud de l'emplacement de Tomi . M. Chousserie, qui a géré en 1886 le vice-consulat de France à Kustendjé, m apprend que les anciens auteurs russes et italiens ne confondent point Constantia et Tomi. Cette confusion, souvent commise depuis, parait déjà dans la Fe^Ypaç^^ de Mélétios (1728). Les deux villes ont existé séparément jusqu'au x* siècle.

Parmi les inscriptions découvertes à Kustendjé, et qui ont définitivement prouvé que celte ville est identique à Tomi — honneur qui lui a été contesté par Tomiswar en Roumélie et par Ovidiopol — les unes ont été transportées à Londres et au Musée du Louvre, d'autres ont été encastrées dans les murs d'une maison de Kustendjé par M. Kogalniceano, ancien ministre de Roumanie à Paris. La cour de la préfecture contient un fi^gment de corniche, des bas-reliefs, une statue sans tète et des textes épigraphiques mutilés.

Une inscription, qui se trouvait dans le mur d'un café situé sur la

1. Raibel, Epigrammata graeca, u«> 156, 309, 316, 356, 357, 598, 683, 844, 850, 909.

2. Sur ndentité de Kustendjé et de Tomi^ voir Perrot, Mémoii^s (Parchéologie, 1875, p. 181 et suiv.; Christ, SUzungsberichte der bayrischen Akademie, 1875. t. I, p. 74; t. II, p. 516; Mordimann, SvXXoyoc de Ck>n8tantiDople, 1881, p. 61.

288 CHRONIQUE DOIUENT (1887) :?, 71-2]

place de Kustendjé, a été transportée au Musée de Bucharest dans des circonstances assez curieuses que me fait connaître M. Chousserie. Le propriétaire de cet établissement avait promis la pierre à M. Kogalniceano, mais M. Tocilesco, conservateur du Musée roumain, qui était venu passer quelques jours à Kustendjé, en eut envie et la demanda au propriétaire. Celui-ci refusa, alléguant la parole donnée. De retour à Bucharest, M. Tocilesco, muni de pleins pouvoirs par le ministère, donna ordre au préfet de Kustendjé de lui procurer Tinscriplion Le propriétaire ayant refusé toutes les offres d'argent, il se passa, en plein midi, un spectacle étrange sur la place de Kustendjé : quatre maçons, autour desquels des agents de police formaient la haie, enlevèrent prestement la pierre de discorde et la remplacèrent par une autre tout unie. M. Kogalniceano prolesta, mais le Musée de Bucharest tient son inscription et il n'est pas probable qu'il la rende.

M. Mommsen, dans le Corpus% avait identifié Tomi à Anadol- Keui, petite localité à dix minutes de Kustendjé. M. Chousserie me fait observer que cette bourgade n'a jamais donné qu'une seule inscription, tandis que l'emplacement de Kustendjé a fourni des quantités de marbres et de monnaies. Anadol-Keui n'était qu'un faubourg de Tomi.

Au delà d' Anadol-Keui, sur la route de Babadagh, on rencontre un village tartare nommé Pallas, sur le versant méridional d'une colline au pied de laquelle on a trouvé des débris de colonnes et les ruines d'un temple dédié à Minerve avec une inscription au nom de Titus Cripsus (?). Au delà de Pallas se trouve un autre village tartare nommé Canara, situé auprès d'un lac que les Turcs appellent Sulghiol, c'està-dire lac de lait, à cause de la douceur de ses eaux. Le terrain de pâturage qui s'étend entre le village et le lac est appelé Tomis par les paysans; il paraît que les eaux du lac, lorsqu'elles se retirent pendant l'été, laissent souvent à sec des monnaies antiques, et les habitants se rappellent avoir vu transporter de Canara à Kustendjé deux grandes pierres portant des inscriptions. Les maisons du village seraient, diton, construites avec des pierres antiques. Dans le lac se trouve une petite île plantée de saules que la tradition populaire désigne conune le tombeau d'un homme illustre : les savants du pays n'ont pas manqué d'y reconnaître le tombeau d'Ovide.

C'est à Canara, et non à Kustendjé, que plusieurs archéologues

i. Corpus imcriptionum latinarum, t. III, p. 144. Dans les Additamenta do même volume (p. 995), M. Mommsen retire cette identification sur Tavis de M. Riepert : Kiepertus monet Tomos fuisse ubi nunc est Kustendjé ad ^psum lituSf non in colle Anadolkoï semihora (?) inde remoto.

roumains voudraient placer Tomi. Ils s'appuient sur un passage de Strabon (Vil, 7) qui, suivant la côte à partir de Tembouchure du Danube, nomme Istros à 500 stades (90 kilomètres) et Tomi à 250 stades plus loin (45 kilomètres). Or, Kara-Harman, équivalent certain distropolis, est à 89 kilomètres de l'embouchure du Danube (Soulina), mais Kusten4jé est à 59 kilomètres de Kara-Harman tandis que Canara en est à 45 kilomètres. A cela on objecte qu'Arrien compte 300 stades et la Table 40 milles romains (54 ou 59 kilomètres) entre Istropolis et Tomi, ce qui militerait en faveur de l'identification de Tomi avec Kustendjé. Gomme le fait remarquer M. Chousserie, dans un très intéressant travail qu'il a envoyé au Ministère des Affaires étrangères, les chiffres d'Arrien, qui a étudié spécialement cette région, méritent plus de créance que ceux de Strabon. On pourrait d'ailleurs supposer qu'il existait deux villes homonymes à 14 kilomètres de distance Tune de Tautre; la plus ancienne, Canara, serait la colonie de Milet, et l'autre la ville romaine.

Terminons par quelques détails sur la statue d'Ovide. Œuvre du sculpteur italien Hector Ferrari, cette statue de bronze, haute de 2",50, représente Ovide écrivant les Tristes, les yeux fixés sur l'horizon. Elle est restée longtemps sous séquestre parce que la municipalité de Kustendjé ne pouvait en payer le prix à l'auteur. L'affaire du payement a enfin été réglée, mais le poète attend toujours, dans une caisse perdue au milieu des ballots de marchandises, que la municipalité de Kustendjé, qui est très obérée, puisse subvenir aux dépenses de son piédestal. Si l'on réussit à inaugurer la statue en 1887, ce sera une belle occasion, pour ceux qui n'ont pas dit adieu aux Muses latines, d'aligner quelques distiques touchants en Hionneur du trop aimable exilé.

Panticapée. — On a récemment découvert à Kertch, en construisant une maison, les restes d'un édifice en marbre avec le piédestal d'une statue qui, d'après l'inscription, a été élevée par Tibère Jules Sauromate en l'honneur de l'empereur Marc Aurèle *.

CoNSTANTiNOPLE. — On n'ira guère chercher une épitaphe grecque de Constantinople dans les Annales de la Société pour la connaissance des antiquités de Nassau. Il y en a pourtant une, publiée par J. Becker en 1874*, que C. Curtius est bien excusable de ne pas avoir

i. FhUoiogische Wocheruchrift, 9 octobre 1886, d'après le Journal de Moscou.

2. J. Bicker, Roemische-Fraenkische AUerthûmer vom Mittelrhein, extrait des

mentionnée dans son Compte rendu sur les découvertes épigraphiques inséré au Jahresbericht de Bursian en 1874-1875. C'est une inscription sur marbre blanc, autrefois encastrée dans le mur d'enceinte de Constantinople, qui a été rapportée au Musée germanique de Nuremberg par M. Essenwein II en existe un moulage au Musée germanoromain de Mayence. Le texte est intéressant à cause du nom gothique qu'il contient; je le reproduis ici, sans garantir, du reste, qu'il n'ait pas été publié ailleurs.

+ EN0AAE 'EvOaJe

KATAKITE xxroxiTe (y.aTdaeiTai)

0A5A0Z ô louiez

T8 OYAP. TôîJ OGap['.]-

OPIA . . . <ppiî[{ou].

Warfried est un nom évidemment gothique; l'inscription paraît dater de 450 à 480 après J.-C.

— Le Levant Herald and Eastem Express du 13 octobre 1886 a publié la note suivante* : « Une grande quantité de monnaies anciennes se trouvant au dépôt du Musée impérial de Tchinli-Kiosk seront prochainement mises en vente par les soins du Ministère de l'Instruction publique. Cette vente sera faite dans le local même de ce déparlement. »

Nous ne savons si cette vente a vraiment eu lieu, mais nous pouvons affirmer que les sacs à monnaies de Tchinli-Kiosk contiennent une très respectable quantité de pièces fausses, en particulier de la Macédoine. Le Musée possédait encore , en 1882, un grand nombre d'Alexandres d'or provenant d'une même trouvaille ; le Ministère de l'Instruction publique les vendait au prix de 2 livres turques chacun (46 francs). Une ambassadrice de Russie, M"»« de Novikoff, en avait à elle seule acheté deux cents^ dans le dessein, dit-on, de les faire monter en collier. La trouvaille, qui a été ainsi dispersée, se composait de près de deux mille statères.

— On a récemment fait transporter à Tchinli-Kiosk un baptistère byzantin, à moitié enfoui jusque-là dans la cour de la petite mosquée dite Zeineb Sultane Djamissi. c Cette mosquée, m'écrit M. Levai, s'élève sur l'emplacement de la Panagia Chalcopratia, qui elle-même avait occupé la place d'une synagogue. On y a aussi découvert récemment un sarcophage et plusieurs briques avec inscriptions. »

Annalen des Vereins fur nassauische Alterthumskunde und Geschichtsforschung, BJ. XIII, 1874, p. 32 du tirage à part (Wiesbadea). 1. Je dois la communicatioQ de cet extrait à Tobligeance de M. André Lev^I.

— Au moment où allait se réunir, le 27 août dernier, le congrès littéraire international convoqué par le Syllogue grec, les journaux byzantins ont publié la note suivante :

« Sdr l'ordre de la Sublime Porte, le Ministère de l'Instruction publique a informé ces jours derniers le Syllogue littéraire grec que le gouvernement se voyait obligé d'empêcher la réunion du congrès littéraire qui devait se tenir à Gonstantinople le 27 courant. Les restrictions qui nous sont imposées ne nous ont pas permis de parler plus tôt de cette décision administrative. »

On s'est demandé le motif de cette bizarre interdiclion, fort peu gracieuse pour les savants étrangers qui avaient fait le voyage de Gonstantinople. Nous ne répéterons pas les racontars qu'on a mis en circulation à ce propos. L'essentiel, au point de vue de la science, c'est que les articles et mémoires destinés au congrès vont être réunis en un volume par les soins du Syllogue ; la déception n'aura pas; été complète.

Un séance solennelle du Syllogos a eu lieu le 5 septembre, sous la présidence de M. Basiadès. Après un discours du président, M. Kaepert a parlé en grec et en français de ses travaux récents relatifs à la géographie de l'Asie Mineure. D'autres savants étrangers ont successivement pris la parole et le grand-logothèthe Aristarchi a fini par une communication sur les manuscrits grecs de l'Escurial. Cette réunion a été comme une image en raccourci de ce qu'aurait pu être le congrès projeté par le Syllogue et interdit par un mystérieux caprice de la Sublime Porte. Le correspondant de VAllgemeine Zeitung à Gonstantinople, auquel nous empruntons les détails qui précèdent, en sait peut-être sur ce point plus long que nous.

Amorgos. — On a trouvé dans cette île trois inscriptions funéraires et une dédicace à Artémis ûxo IlavxpCTou uîoO IlavxpCxou (avril 188G).

Délos. — MM. Durrbacb et Fougère ont repris le fouilles de l'École française à Délos le 5 avril 1886. Cette campagne paraît avoir été très fructueuse. Dans TArtémision, on a trouvé huit dédicaces, vin^^ttrois décrets de proxénie, quatorze fragments divers de vingt à quarante lignes, une grande inscription de cent soixante-quatre lignes (sans doute un inventaire), un buste viril et un bras colossal, qui a très probablement appartenu au célèbre Apollon des Naxiens. Auprès du lac sacré, les explorateurs auraient esbumé trois statues archaïques d'Apollon; c'est un renseignement que nous ne sommes pas en me-

sure de contrôler. Enûn, MM. Durrbach et Fougère ont encore fouillé remplacement du gymnase, situé au nord-est de Tile, à l'endroit appelé Kalybakia; ils ont déblayé la palestre et trouvé six inscriptions éphébiques, neuf dédicaces et plusieurs sièges en marbre portant des graffites ou des inscriptions. On signale aussi, parmi leurs découvertes, deux tètes de femmes, dont une archaïque, et trois tôles viriles.

C'est à des publications grecques, T'Apxa'.oXoYixov îeXTfov (mars et avril 1886) et V'Erdix (AeXTiov du 24 octobre 1886) que nous sommes obligé d'emprunter les informations qui précèdent, dont on chercherait vainement la trace dans les Comptes rendus de TAcadémie des inscriptions. Entre cette modestie presque dédaigneuse de l'École et les télégrammes à sensation de M. Schliemann, il y a un juste milieu qui est la publicité discrète, et nous avouons ne pas comprendre un système qui consiste à mettre ses découvertes sous le boisseau.

Crète. — On nous apprend que M. Schliemann avait pris des mesures pour fouiller un tumulus près de Cnossos, mais le paysan avec lequel il s'était abouché est mort, et les tuteurs des enfants de cet homme ne veulent autoriser les fouilles qu'à la condition que M . Schliemann acquerra préalablement l'ensemble de leur domaine, c'est-à-dire à peu près tout le territoire de Cnossos. Ces prétentions ont été considérées comme inacceptables, et Tentreprise est restée en suspens. On assure cependant que M. Schliemann compte commencer des fouilles en Crète au printemps de 1887 ; il vient de partir pour l'Egypte, où il doit remonter le Nil jusqu'à la seconde cataracte.

De nouvelles et très intéressantes découvertes épigraphiques, faites par M. Halbherr dans les environs de Gortyne, à lendroit appelé B{YXa'.<; (Vigie), ont été portées à la connaissance du public par M. Coraparetti, dans le dernier fascicule du Museo Italiano (1886, p. 190 etsuiv.)*. Ce sont des fragments juridiques, écrits dans un alphabet très ancien qui présente plusieurs caractères tout à fait nouveaux. Il semble que ce soit là une première rédaction du code de Gortyne, dont nous possédons une version lapidaire gravée à une époque postérieure. Comme les fragments des Vigie ne mentionnent pas l'usage de la monnaie, mais celui de trépieds et de bassins (Tp'.'rc68eç, XéôiQTeç) tenant lieu des sommes d'argent monnayé, M. Comparetti suppose que l'introduction de la monnaie en Crète, vers l'an

1. M. Baunack a commencé l'étude grammaticale de ces textes dans la Pkilohgische Wochenschrift, !•', 8, 15, 22 et 29 janvier 1887.

650 avant J.-C, a été le motif déterminant qui a fait rédiger à nouveau le code de Groiiyne. On sait que dans celui que nous possédons, grâce à MM. Halbherr et Fabricius, les mentions d'argent monnayé sont nombreuses, alors qu'elles font entièrement défaut dans les fragments des Vigie. L'hypothèse de M. Comparetti est très séduisante, mais nous ne pouvons que la rappeler en passant. Elle s'autorise notamment des passages d'Homère où les trépieds et les bassins (XéSr^Teç) sont offerts à titre d'indemnité [Iliade^ IX, 120 etsuiv.) ou de rançon [ibid.y XXIV, 228). Ajoutons que depuis la découverte des fragments des Viglsj l'histoire de l'alphabet grec archaïque parait être à récrire une fois de plus. Les auteurs de Manuels d^épigraphie sont peu enviables par le temps qui court : à peine ont-ils imprimé une feuille que des découvertes imprévues les obligent à la recommencer.

Chypre. — M. Ohnefalsch-Richter a publié dans le Bepertorium fur Kunstîvissenschaft de 1886 trois articles très instructifs intitulés : Le Musée de Chypre et les fouilles depuis i 878, Bien que la polémique y tienne une grande place, on y trouvera bien des renseignements curieux, qui feront seulement regretter le manque absolu d'illustrations.

Les explorations archéologiques n'ont pas été interrompues à Chypre ^ et ont fourni, pendant l'année 1886, un beau contingent de découvertes. Ce ne seront ceriainement pas les dernières. Nous avons même lieu d'espérer que ce sol merveilleusement fertile va être prochainement l'objet de recherches tout à fait systémati€[ues et régulières, auxquelles la France ne restera pas indifférente. Le nouveau gouverneur de nie, sir Henry Bulwer, porte un nom illustre cpii oblige et paraît animé des intentions les plus libérales*. Il est décidé à encourager les fouilles sérieuses, qui doivent profiter au Musée de Chypre et à la science, mais non les explorations tumultuaires qui n'ont d'autre mobile que le lucre. Sir H. Bulwer peut compter sur la reconnaissance de l'Europe savante s'il réussit à protéger les richesses archéologiques de Chypre contre les caprices et les ravages des spéculateurs en antiquités. Entre le système turc de la prohibition absolue et le r^ime du laisser-faire, il existe un juste milieu auquel il ne paraît pas bien difficile de s'arrêter.

i. Cf. Revue archéologique, 1883, II, p. 340-364; 1886, IT, p. 96-100.

2. Voir une lettre de M. Richler dans la Philologische Wockenschrifl du 20 novembre 1886, rapportant un entretien qu*il a eu avec sir H. Bulwer et son secrétaire le major T. Chamberlain.

C'est encore à Tobligeance de M. Ohnefalsch-Richter que je dois de pouvoir renseigner nos lecteurs sur les fructueuses explorations de Tamassos et de Polis tis Chr^'sokhou, dont il a déjà été brièvement question dans cette Chronique^ M. Ricbter m'a envoyé un très grand nombre de photographies d'après les objets découverts, en même temps que de volumineux rapports sur Thistoire et les péripéiies des fouilles. Je ne puis donner ici qu'un aperçu sommaire de toutes ces richesses, que M. Richler se propose de faire connaître intégralement dans une gran le publication en allemand et en anglais.

Les ruines de Tamassos, aujourd'hui FrangUsa^ ont été explorées par M. Richteren 1885. Nous avons dit que ces fouilles avaient donné lieu à un procès archéologique peu édifiant, sur lequel nous nous dispenserons de revenir. Heureusement^ elles ont eu d'autres conséquences plus dignes d'arrêter notre attention : la découverte d un vase

i. Revue, 1883, II, p. 362; 1886, II, p. 99.

archaïque extrêmement cuiîeux et celle d'une belle inscription biling^ue phénicienne et chypriote.

L'emplacement de Tamassos et de sa nécropo'e* b'étend à l'ouest, au nord-est et au nord du village actuel de PolUiko, construit en ^ande partie avec les débris de la ville antique. Vers Touest, on peut encore suivre distinctement la trace des murs. Les premières découvertes de M. Richter furent une fabrique de verreries à l'intérieur de l'enceinte et un tombeau gréco-romain taillé dans le roc, adjacent au mur occidental. A quelques centaines de pas plus loin, en dehors de la ville, il eut la chance de rencontrer un groupe compact de tombeaux phéniciens datant des premiers temps de l'influence grecque à Chypre. Ce sont de simples fosses creusées dans la terre et qui sont, en général, d'autant plus profondes que le contenu en est plus riche. Les pauvres, à ce qu'il semble, étaient ensevelis à fleur de terre, n'ayant pas à redouter les Tujxôwpùxsi.

Le tombeau où Ton a découvert le grand vase qui portera désormais Jjc "• ' dans la science le nom de vase de Tamassos, est une fosse très pro- /j 3 ^^ <

fonde avec une galerie ou couloir d'accès fermé par un mur grossier / de petites pierres. A droite de l'entrée était une petite coupe commune, puis les ossements de plusieurs squelettes. Au fond gisaient entassés plusieurs vases, un aryballe à une anse, un vase à deux anses, sans couvercle, avec cercleis concentriques peints, et trois autres qui méritent d'être décrits avec plus de détail : l*vase sans couvercle (forme Perrot-Chipiez, t. III, fig. 497, p. 691), décoré de cercles .concentriques noirs et d'ornements géométriques; sur la panse est représentée une figure humaine extrêmement grossière, formée de deux cônes opposés remplis par des lignes noires parallèles, auxquels sont attachés des bras terminés par des doigts écartés (cf. A. de Cesnola, Salaminia, fig. 235, p. 249); 2« espèce de piochons à une anse, présentant un déversoir latéral; à l'intérieur du vase s'élève un conduit vertical qui communique avec le déversoir (cf. Salaminiay p. 275, figr. 269). On fabrique encore des récipients de ce genre à Varoschia, près de Famagouste. Celui qu'a découvert M. Richter est sans couvercle, orné de cercles concentriques et d un oiseau aquatique peints en noir (cf. Cesnola Stem, pi. XCIV). Le troisième vase, malheureusement assez dégradé, est celui dont nous avons essayé de reproduire les peintures d'après les photographies très défectueuses et deux calques un peu rapides de M. Richter. Nous pensons toutefois que

1. Tamassos est îDdiquéo sur la carte de Chypre publiée par M. Perrot, Histoire de FArt, t. III, p. 482.

CHRONIQUE DECRIENT (1887)

l'élude directe de l'original ne modifierait rien d'essentiel à nos dessins.

Le vase a la forme d'une urne apode; comme beaucoup de produits de la céramique chypriote, il a été cuit avant d'être peint. L'argile est grise et travaillée au tour. Les contours des figures sont noirs, Tintérieur rouge ; les boucliers, les armes, les cheveux, la barbe et le cris-

tallin des yeux des personnages sont peints en noir. Les têtes sont toutes rouges, excepté celles de la Gorgone et du lion (?) ; les arbres eux-mêmes sont rouges. Cette coloration capricieuse est une singularité dont on n'avait pas encore rencontré d'exemple à Chypre.

De chaque côté du vase est une tête de mouflon* en relief, dont les

1. Le moufloD est encore fréquent à Chypre. Uq correspondant du Cyprus Herald (4 décembre 1886) se plaint que les chasseurs anglais en détruisent un

cornes — autre détail exceptionnel — forment deux petites anses géminées. Au-dessus et au-dessous des flgures, courent des bandes parallèles peintes en noir.

Décrivons maintenant les compositions qui ornent la panse. Au dessous des tètes de mouflon, qui sont peintes, on voit, d'une part, un oiseau au vol, d'un type fréquent dans la céramique de Chypre, et de

trop grand nombre; il raconte que M. Williarnson s'est yanté d*en avoir tué seize en 1886. Le correspondant demande qu*une loi fixe annuellement le nombre des mouflons laissés à la merci des Nemrods de File.

laulre, un cerf enire deux arbres, probablement des cyprès ou des pins (cf. Cesnola-Stern, pi. XGIV; Perrot-Chipiez, t. III, fig. 513). Plus loin, nous trouvons une scène de chasse : un personnage, sans doute un prince, accompagné de son écuyer, debout sur une voiture à un cheval: le cheval est atlaqué par un monsfre, peut-être un lion, qu'un chasseur à pied saisit par les oreilles et qu'il s'apprête à frapper d'une hache bipenne. Au-dessus de l'attelage vole l'oiseau, destiné, suivant M. Glermont-Ganneau, à marquer la direction de la marche'. Le dessin de cette scène est d'une extrême grossièreté. Les corps sont vus de face, les têtes, d'une laideur presque grotesque, sont de proOl.

La coiffure des personnages suffirait à prouver que le vase a été peint par un céramiste indigène, qui connaissait mal les chevaux et n'avait jamais vu de lion que sur des cylindres hittites ou assyriens. Une chasse au lion, dont l'analogie avec la peinture de Tamassos est tout à fait frappante, figure sur une des pierres de Saktché-Gheuzkou (Perrot-Ghipiez, t. IV, fig. 279). Un chasseur, armé d'une hache bipenne, attaque le lion par derrière, tandis qu'un autre lui enfonce un pieu dans la tète. Ge bas-relief pseudo -assyrien est très probablement hittite. Il y a là une preuve nouvelle de l'influence de cet art asiatique sur Tari gréco-chypriote à ses débuts.

A cette scène correspondent, de l'autre côté du vase, une chasse aux chèvres sauvages et l'épisode de Persée. Le premier motif est d'origine assyrienne : on le retrouve sur un bas-relief du Musée Bri-

1. Nous avons cité d'autres exemples de ce motif. Revue archéologique y 1885, II, p. 361; cf. ClermoQt-Ganneau, Imagene phéniciennPy 1 80, p. 42.

tannique (Perrot-Chipiez, t. II, fig. 313). Quant au second, il présente un intérêt tout particulier; c'est la plus ancienne apparition d'une légende grecque sur un monument de la céramique chypriote. Malheureusement, la fi^iure de la Gorgone eut fort effacée, mais l'ensemble de la composition ne peut pas prêter au doute. Un compagnon de Persée enfonce un clou dans le cou de la Méduse, tanflis que le héros a saisi la tête du monsire, qui porte, détail singulier, la coiffure chypriote indigène. L'épisode du fichement du clou doit correspondre à quelque détail de la légende que les auteurs ne nous ont pas transmis

on qui s'est modifié de bonne heure'. Remarquons que la représentation du mythe de Persée parait aussi snr un sarcophage d'Athiénau

1. C'est peut-être le plus ancioD exemple de la clavi fixio (yofiçoOv) considérée comme prophylactique. Cette Fuperstition, qui parvint à Rome par remtremisc des Étrusques, est certainement d'origine orientale (cf. Marquardt, lioemisclies Staatswesen, t, HT, p. 105; MQlIer-Deecke, Die Elrusker, t. H, p. 30"^ et suiv.). M. Stephaui a cité, entre autres monuments analogues, une cornaline où l'on voit Éros clouant an papillon (Psyché) contre un tronc d'arbre. Voir le Compte rendu de la Commission impénale pour 1862, p. 157- 168, pi. VI; 1877. p. 116; Unger, Philologus, t. XXXll, p. 531-540. [M. Cler" mont-Ganneau a étudié la même scène dans son Recueil d*archéologie orientale^ t. I, p. 172-175. Il pense qu'il a pu y avoir une étymologie populaire rapportant le nom de Ili^yadoç, né du sang de la Gorgone, à n^yvuyLi, synonyme de yoiAçoOv ] ,

(Cesnola-Stern, pi. XVIII); Persée s'éloigne, portant dans un sac la tète de la Méduse, dont le torse mutilé donne naissance au cheval Pégase et à Chrysaor*.

La même nécropole a encore fourni beaucoup de petites coupes en bronze, des poignards en fer à manche de bois, des boucles d'oreilles en électre et en or, un scarabée phénicien en pierre, quelques grossiers cavaliers en terre cuite, etc. M. Richter me signale aussi un fragment de vase orné d'écaillés et des fusaîoles de pierre en forme de doubles cônes opposés, que Ton a déjà rencontrées en grand nombre dans les tombes d'Agia-Paraskévi , où elles sont souvent accompagnées de cylindres assyriens.

L'inscription bilingue de Tamassos a été découverte par M. Richter au mois de novembre 1885, au cours des fouilles qu'il conduisait pour le compte du colonel Warren. Elle était encastrée dans le mur d'enceinte de l'autel adjacent au téménos d'Apollon. Comme les caractères étaient tournés vers l'intérieur, la double inscription s'est conservée presque intacte. M. Richter a recueilli au même endroit une autre inscription bilingue plus petite et mutilée^ mais des motifs de discrétion l'ont empêché d'en p^*endre copie.

La première bilingue a été publiée par M. Piérides dans une petite brochure imprimée à Chypre qu'il a bien voulu nous faire parvenir*. M. Piérides n'a donné que la traduction anglaise de la partie phénicienne et la transcription grecque de la partie chypriote. Ne pouvant contrôler ses lectures, je me contente de les reproduire ici.

Traduction de la partie phénicienne : « Cette statue a été élevée et dédiée par Menahim, ûls de Benhodesh, fils de Menahim, fils d'Ârek, à son seigneur [Reshep] Elyith, dans le mois Ethanim, dans la trentième année du règne de Melekiaton, roi de Kition et d'Idalion. Puisse-t-il entendre sa prière et le bénir! »

Le mot Reshep est une restitution de M. Piérides, la pierre présentant une fissure à cet endroit. L'éditeur propose d'identifier Reshep Elyith à l'Apollon Hylates de Gurium; il rappelle que M. de Vogué a déjà signalé la juxtaposition de Reshep Mekal et d'Apollon Amy-

1. On a fait observer récemment que le nom de Chryaaor est très fréquent sur la côte de Carie (Bulletin de Correspondance Hellénique, t. X, p. 489.)

2. Ct.Deecke^Philologische Wochenschrift, 16 octobre 1886, p. 1322.M.Deecke a fait de vains efforts pour se procurer des estampages des deux inscriptions. — Ce qui précède était déjà imprimé lorsque j*en ai reçu une photograpliie, que ]*ai transmise à la Commission du Corpus inscriptionum semiticarunu J'apprends de M. Berger que les deux textes bilingues doivent être incessamment publiés par M. Wright.

cléen. La date de la trentième année du règne de Melekiaton serait environ 350-360 avant J.-C*. Le mois Ethanim est déjà mentionné dans une inscription de Larnaca (Corpus inscr. temitic.j n» 86). Voici maintenant la transcription du texte syllabique chypriote* :

. Tov à(v)8pta(v)Tav tûv(v)u ISù)xev xoç oviÔYptev Mavaff(a)fiç

Twt 'Axe{X(i)vt tôt 'EXec-

tat t(v)T6^a.

'ÂSpiirav pour ôvSpcdcvTa, avec aphérèse du v médian et addition d'un V final, est conforme au dialecte grec actuel de Chypre. NouixtîvCo; s'était déjà rencontré dans une bilingue athénienne comme équivalent du phénicien Benhodesch. La forme 'AxeCXwv est à remarquer. Quant à l'identification d'Éleitas avec Hylates, elle nous semble bien contestable; M. Deecke fait d'ailleurs observer que V 'AxiXXwv 'TXaTaç de Chypre doit son nom à la localité chypriote TXtj ou *'Duxt. 'EXehaç, d'après Etienne de Byzance, est l'ethnique de la ville laconienne d'Hélos; r'Ax^XXcdv *EXeiTaç parait ainsi, suivant une ingénieuse remarque du savant allemand, comme la contre-partie de l'Apollon Amycléen, également originaire de Laconie. Le phénicien Flyiihn'esi qu'une transcription du grec 'EXeitaç. M. Deecke vient à se demander si l'ile de Chypre n'a pas été colonisée à l'origine par des Achéens de Laconie fuyant devant l'invasion dorienne. Li fondation de Paphos était attribuée à une colonie d'Arcadiens, qui auraient émigré après la guerre de Troie sous la conduite d'Agapénor de Tégée; or, Tégée était une ville royale achéenne, comme le prouve l'histoire de la découverte des ossements d'Oreste. Mais laissons la parole à M. Deecke : « Expliquera t-on aussi par cette émigration achéenne la part importante que Chypre a prise de bonne heure dans la poésie homérique et cyclique, qui n'est que la mise en œuvre de la tradition héroïque des Achéens? Que l'on songe seulement au V* chant de Y Iliade et aux Kuxpta de Stasinos I J'ai déjà indiqué dans les Studien de Curtius (t. VII, p. 262) les traces de la langue épique dans le dialecte chypriote. Faut-il encore expliquer de même cette notice d'Hésychius : 'AxaiopwcvTEtç* o\ tï;v twv Oeoiv ïx^vreç îspiOauvYjv ev Kûirp'j)? Enfin, le

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