‹ Chroniques d'Orient; documents sur les fouilles et découvertes dans l'Orient hellénique de 1883 à 1890Chapitre 35 sur 406 · LA SECONDE STÈLE DES GUÉRISONS MIRACULEUSES · texte numérisé non relu

LA SECONDE STÈLE DES GUÉRISONS MIRACULEUSES

DÉCODVERTE A ÉPIDAURE

On sait que M. Cavvadias, chargé par le gouvernement hellénique de déblayer l'enceinte du temple d'Esculape à Épidaure, a découvert en 18S3 deux grandes stèles avec inscriptions indiquant les noms des malades traités dans TAsclépiéion et les merveilleuses guérisons opérées par le dieu. L'une de ces stèles, la mieux conservée, a été publiée dans VÉphéméris archéologique de 1883 (p. 109 et suiv.) ; nous en avons donné plus haut une traduction française (183i, II, p. 78). La piiblicition, impaliem ment attendue, de la seconde stèle, a été retirdée par suite des difficultés qu'elle présentait, vu l'état do mutilation du texte qui n'a pu être reconstitué qu'en partie à Faide de nombreux fragments. Elle sera reproduite en fac-similé et en transcription dans le prochain fascicule de VÉphéméris, M. Cavvadias a bien voulu nous en communiquer des épreuves, d'après lesquelles nous avons rédigé l'essai de traduction que l'on trouvera ci-dessous*. L'inscription se compose de cent trente-quatre lignes, dont quarante environ sont trop mutilées pour qu'il soit possible de les restituer avec certitude. Il est fâcheux que les lacunes les plus graves portent sur quelques récits de guérisons qui semblaient présenter un intérêt particulier. Nous avons cru devoir, autant que possible, traduire ces fragments de lignes, qui piquent la curiosité sans la satisfaire, mais qui laissent du moins entrevoir les traits généraux de la légende. Les suppléments proposés par M. Cavvadias paraissent en général plausibles ; nous en avons tenu compte dans la traduction. Cette stèle, comme la première, contient plusieurs mots qu'on ne trouve pas dans les lexiques,

1. [L'inscription a été rééditée avec commentaires dans les Studien de MM. Bauuack, p. 131 et suiv.)

et cette circonstance, jointe au mauvais état du texte, nous oblige à ne proposer qu'à titre d'hypothèses bien des détails de notre interprétation.

(1-6). « Arata, femme de Lacédémone, hydropique, — La mère de cette femme vint à Épidaure, laissant sa Olle à Lacédémone ; elle s'endormit dans Vabalon (dortoir) et eut une vision. 11 lui sembla que le dieu coupait la tète de sa fille, et suspendait son corps le cou en bas; Teau s'en échappait en abondance, et le dieu, détachant le corps, rajustait la tête sur le cou . Après avoir eu cette vision, la mère retourna à Lacédémone ; elle y trouva sa fille guérie et apprit qu'elle avait eu la même vision.

(7-9.) « Hermon de Thasos, — Cet homme était aveugle, et fut guéri par le dieu ; puis, comme il ne payait pas le prix de sa guérison, le dieu le rendit aveugle de nouveau. L'homme revint en suppliant, s'endormit une seconde fois, et le dieu lui rendit la vue.

(10-19.) « Aristagorade Tréiène. — Cette femme, affligée d'un ver intestinal, s'endormit à Trézène dans l'enceinte d'Esculape et eut une vision. Il lui sembla que les fils du dieu — le dieu lui- môme n'était pas venu, mais était resté à Épidaure — lui coupaient la tète ; puis, comme ils ne pouvaient la rajuster, ils envoyaient quelqu'un à Épidaure, pour prier Esculape de venir. Entre temps, le jour paraît et le prêtre voit la tète d'Aristagora détachée de son corps. La nuit suivante, Aristagora eut une vision : il lui sembla que le dieu, étant venu d'Épidaure, rajustait sa tète sur son cou, puis lui ouvrait le ventre, en relirait le ver et le recousait à nouveau. Dès lors elle se trouva guérie.

(19-26.) « Arislocritey enfant d'Haliké, sous un rocher, — Cet enfant, s'étant sauvé à la nage, finit par arriver en un endroit sec, entouré d'un cercle de rochers, et il ne pouvait trouver d'issue pour en sortir. Alors son père, qui le cherchait partout sans le trouver, alla s'endormir dans le dortoir d'Esculape pour être renseigné sur son enfant. Il eut une vision : il lui sembla que le dieu le conduisait en un certain endroit et lui montrait que son fils était là. Le père sortit du dortoir, fendit le rocher et retrouva son fils qui était enfermé depuis sept jours.

(26-35.) « Soslrata de Phères fut enceinte pendant un an. — Cette femme, se trouvant en danger, se fit porter au temple sur une litière et s'y endormit. N'ayant eu aucune vision distincte, elle ordonna qu'on la ramenât chez elle. Sur la route, près de Kornoi(?), il lui sembla qu'elle rencontrait un homme de belle apparence, qui demanda aux gens de son escorte la cause de leur ennui. Il leur commanda alors de déposer la litière sur laquelle ils portaient Sostrata; puis il lui ouvrit le ventre et en retira une quantité de vers intestinaux, de quoi remplir deux cuvettes. Là-dessus, il recousit le ventre de la femme, et l'ayant ainsi guérie, il lui révéla qu'il était Esculape, et lui ordonna d'envoyer à Épidaure le prix de sa guérison.

(35-38.) « Un chien guérit un enfant d'Êgine,— Cet enfant, affligé d'une Aumeur au cou, se rendit auprès du dieu ; un des chiens sacrés lécha la partie malade et la guérit.

(38-45.) « Un homme ayant un ulcère dans le ventre, — Cet homme s'eadormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu ordonnait aux serviteurs qui raccompagnaient de le saisir et de le tenir fortement pendant qu'il lui ouvrirait le ventre. L'homme commença par s'enfuir, mais les serviteurs le rattrapèrent et rattachèrent. Alors Esculape lui ouvrit le ventre, pratiqua l'excision de Tulcère, recousit le ventre et délivra l'homme de ses liens. Aussitôt il sortit guéri, et le pavé du dortoir était couvert de sang*.

(4n-50.) tt Kleinalas de Thébes et ses poux, — Cet homme avait sur le corps une énorme quantité de poux ; il se rendit au temple, s'endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu le déshabillait, le plaçait tout nu et droit debout devant lui et nettoyait son corps de la vermine qui le couvrait à l'aide d'une sorte de balai. Quand le jour parut, il sortit guéri du dortoir.

(40-55.) « Agestratos et ses maux de tête, — Cet homme était affligé d'insomnies continuelles à cause de ses maux de télé. Dès qu'il fut arrivé dans le dortoir, il s'endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu, après avoir guéri son mal de tète, le faisait lever et lui enseignait les exercices du pancrace. Quand le jour parut, il sortit guéri, et peu après, il remporta le prix du pancrace aux jeux Néméens*.

(55-60.) « Gorgias d'Héraclée et ses humeurs. — Cet homme avait été blessé en certain combat par une flèche qui atteignit son poumon. Pendant un an et six mois il fut si malade qu'il remplit soixante-sept cuvettes de pus. S'étant endormi dans le dortoir sacré, il eut un songe : il lui sembla que le dieu retirait de son poumon la pointe de la flèche. Quand le jour parut, il sortit guéri, portant dans ses mains la pointe de flèche.

(60-63.) « Andromaque dÉpire au sujet de ses enfants. -^ Cette femme s'endormit et eut une vision : il lui sembla que le dieu soulevait ses vêtements et lui touchait le ventre. Après cela, elle eut un fils d'Arybbas.

(63-63.) M [Un tel), Guérison de ses yeux. — Cet homme, frappé d'un coup de lance dans certain combat, était devenu aveugle des deux yeux et portait depuis un an la pointe de la lance dans son front. S'étant endormi, il eut une vision. Il lui sembla que le dieu, ayant retiré la pointe vers ses paupières, rajustait de nouveau les parties atteintes. Le jour venu, il sortit guéri.

(69-82.) « Thersandre d'Halikéy phtisique, — Cet homme s'endormit et eut un songe... {Huit lignes dont Une reste que peu de mots).,, il parut bon à la ville d'envoyer consulter l'oracle de Delphes... le dieu rendit l'oracle...

\. Cette historiette est très remarquable, parce qu'elle prouve que les prêtres d 'Esculape, après avoir endormi les malades, pratiquaient sur eux de véritables opérations chirurgicales et ne se contentaient pas toujours de frapper leur imagination.

2. Moralité : l'exercice physique guérit de la migraine. C'est encore le meilleur remède que Ton connaisse.

l'enceinte sacrée d'Esculape... elle (?) construisit un temple à Esculape... elle (?) accomplit ce qui était ordonné '.

(82-86.) « {Une telle) au sujet de ses enfants. — Cette femme, s'élant «ndormie, eut une vision ; il lui sembla que le dieu lui disait qu'elle aurait une postérité et qu'il lui demandait. . Alors elle répondait... Bientôt après, il lui naquit un fils.

(86-95.) « Un homme (TÉindaure, boiteux, — Cet homme, élant boiteux, se fit porter au temple en litière, s'endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui ordonnait 'de monter sur?] une échelle... sur le toit du temple... et en haut sur le trône... et il descendit un peu l'échelle... indigné d'abord de la chose... d'avoir de l'audace élant boiteux ■. Le jour venu, il sortit guéri du dortoir.

(95-110.) « Kaphisias (?)... raillant (?) les guérisons d'Esculapc... disant que s'il avait la puissance. . portant la peine de son insolence... de la tète <le bœuf sculptée sur le siège (?)... le pied immédialement, et... mais plus tard le dieu écouta ?cs instantes prières et le guérit.

(102-110.) « Climcne dWrgos, impotent du corps. — Cet homme vint en suppliant s'endormir dans le dortoir et eut une vision ; il lui sembla que le dieu (sous la forme d'un serpent) enlaçait son corps de ses replis... et le conduisait à un lac dont l'eau.. . pendant qu'il était étendu là... beaucoup d'hommes, dit le dieu, viennent pour cela (?) dans l'enceinte sacrée... mais qu'il ne ferait rien de tel et le renverrait guéri. Et quand le jour parut, il sortit en bonne santé.

(110-116.) « Diailos de Cyrène, impotent, ntrouve Vusage de ses jambes. — S'étant endormi, il eut une >ision. Il lui sembla que le dieu donnait ordre aux serviteurs de l'enlever, de le porter hors du sanctuaire et de le déposer devant le temple. Lorsque les serviteurs l'eurent déposé dehors, le dieu monta sur un char et lui fît décrire des cercles devant le temple, en ayant soin que Diaitos fût foulé aux pieds de ses chevaux. Aussitôt ses jambes se redressèrent et, le jour étant venu, il sortit guéri.

(116-119.) t< Andromède de Céos (?;. — Cette femme, désireuse de devenir mère, s'endormit dans le temple et eut une vision ; il lui sembla voir en songe un serpent qui rampait sur son ventre. A la suite de quoi, elle mit au monde cinq enfants.

(119-122.) « Timon blessé d'un coup de lance sous Cœil. — Cet

homme, s'étant endormi, eut une vision. 11 lui sembla que le dieu lui frottait l'œil et y versait ensuite un remède. Timon fui guéri.

(122-129.) « Êrasippa de Kaphyes. — Cette femme... avait le ventre

1. Il nous semble qu'il y a là deux histoires, et que le titre delà seconde est perdu. La première paraît avoir été relative à la guérison d'un phtisique; la «econde, dont la perte est bien regrettable, à quelque ville qui se sera adressée au dieu d'Épidaure pour obtenir la cessation d'une épidémie. Quaeque latent meiioraputat, dit Ovide.

2. 11 parait que le dieu s'indigne d'abord, puis félicite Thomme de montrer tant de courage, quoique boiteux, et le récompense en le guérissant.

APPEiNDICE I 1J5

(ballonné?), se sentait toute brûlante (?) et ne pouvait pas marcher (?). S'élant endormie, elle eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui frottait le ventre, Tembrassail, puis lui donnait une fiole contenant un remède en

lui ordonnant de boire et de vomir ensuite (puis de recommencer?)

jusqu'à ce qu'elle eût rempli sa serviette (?). Quand le jour parut, elle vit sa serviette (?) pleine des matières peccantes qu'elle avait vomies, et dès lors elle recouvra la santé.

(129-132.) « yicasiboula de Méthane au sujet d'un enfant, — Celte femme s'endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu portait auprès d'elle (?) un grand serpent, et qu'elle avait commerce avec lui ; cette année même, elle mit au monde deux garçons.

(132-134.) « Un tel, goutteux. — Comme cet homme approchait (du sanctuaire ?) à l'état de veille, une oie se jela sur ses pieds, les ensanglanta €l le guérit ainsi de la goutte * . »

l. L'épreuve communiquée par M. Cavvadias porte : Toûtoi» Cnap^àv noxt-

«oprjo{x£vou avToO xoù; 7c63a; x3t\ sÇatfiâffjuiv uyi?) èuirjag. Nous proposous

de décomposer le second mot, qui est iaiuteUigible, en viiotp et -/âv (dorien pour yrjv). [MM. Baunack croient qu'jnip/à signiûe ici secours, mais la phrase u'en devient pas plus intelligible. Le mot -jirao (= à l'état de veille) se renconlre plusieurs fois dans les stèles d'ÉpidaureCli^e stèle, 1. 111, 125; 2» stèle, 1. 15, 31).]

LA GlERISON DE M, JULILS APELLAS '

« Moi, M. Julius Apellas d'Idrias dans le territoire de Mylasa, je fus envoyé ici par le dieu, éfani sujet à de fréquents malaises et soufTrant d*indigeslions. Pendant le voyage, à Égine, le dieu m'ordonna de ne point me mettre en colère. Arrivé au hiéron^ il me prescrivit de me couvrir la tête pendant deux jours, parcequ'il tombait de la pluie. Je reçus ensuite les conseils suivants : Manger du pain et du fromage, du persil avec de la laitue ; me frotter moi-même au bain ; prendre un vigoureux exercice ; boire de la limonade ; me frotter contre le mur au bain près deTaqueduc* ; me promener sur la galerie supérieure (la loggia) ; me balancer sur Tescarpolette ; me frotter avec de la poussière ; marcher nu-pieds ; avant d'entrer dans le bain, verser du vin dans l'eau chaude ; me baigner sans aide et donner une drachme attique au baigneur ; sacrifier en commun à Esculape, à Épione et aux divinités éleusiniennes ; prendre du lait avec du miel. Un jour, comme je n'avais pris que du lait, le dieu me dit : « Mets « du miel dans ton lait pour que la boisson soit purgative. » Je priai le dieu de me guérir plus vite ; alors il me sembla que je sortais du dortoir dans la direction de Taqueduc, tout le corps frotté de moutarde et de sel ; devant moi marchait un enfant avec un encensoir fumant et le prêtre me disait : « Tu es guéri, maintenant il faut payer le prix de ta guérison. »

1. Cette inscription a déjà été traduite en allemand par MM. Baunack {Studien,p, 113) et précédemment par M. de Wilamowitz {Isyiios von Epidaurotf p. 117). La traduction de ce dernier, le Henri Heine de la philologie allemande, est un petit chef-d'œuvre d'esprit.

2. npbç Taîç àx6aiç êv paXavet» îipoirrptôeaOai tô Totx». M. de Wilamowitz a proposé, faute d'une interprétation plus acceptable, de considérer àx6ai comme une transcription grecque d'a^tiae; il s'agirait d'une conduite d'eau construite par Antonin le Pieux (Paus., U, 27) et dont il subsiste des restes (Curtius, Pe/oponnesos, II, p. 442.)

i*agis conformément à ma vision, et comme je me frottais avec le sel et l'infusion de moutarde, cela me fit mal ; mais la douleur disparut quand je me lavai. Cela se passa dans les neuf premiers jours après mon arrivée. Le dieu me toucha la main droite et la poitrine ; le lendemain, comme je répandais Tencens sur Tautel, la flamme jaillit et me brûla la main, à tel point qu il se forma des ampoules ; mais ma main ne tarda pas à guérir. Comme je prolongeais mon séjour, le dieu me prescrivit aussi de Tanis avec de Pliuile contre les maux de tète. Jusque-là, je n'avais pas eu ma à la tête, mais, comme je m*étais remis à Tétude, j'éprouvai les symptômes d'une congestion. L'emploi de Thuile me délivra du mal de tète. Je consultai aussi le dieu au sujet d'une inflammation de la luette, et il me prescrivit de me gargariser avec de Teau froide ; même remède contre le gonflement des amygdales. Le dieu me prescrivit de faire graver ce qui précède. Je repartis, reconnaissant et guéri. »

(REVUE ARCHÉOLOGIQUE, 1884, t. Il, p. 129-135.)

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