‹ Chroniques d'Orient; documents sur les fouilles et découvertes dans l'Orient hellénique de 1883 à 1890Chapitre 36 sur 406 · LES KELABIM DES STÈLES PEINTES DE CITIUM · texte numérisé non relu

LES KELABIM DES STÈLES PEINTES DE CITIUM

L'une des stèles peintes phéniciennes découvertes il y a quelques années à Citium en Chypre présente, à deux reprises, un mot obscur qui a donné lieu à une controverse entre MM. Renan, Derenbourg et Joseph Halévy. Je voudrais attirer l'attention sur un document épigraphique nouveau, qui, bien que rédigé en langue grecque, me semble fournir une donnée importante pour la solution de cette difficulté.

La stèle de Citium est une pièce de comptabilité d'un temple, contenant une liste de personnes rémunérées, entre autres des maçons, des architectes, des néocores, des scribes, etc. A Tavant-dernière ligne de la face A et à la ligne précédente de la face B, on trouve mentionnés les DlSs, à côté d'un autre mot dont l'interprétation, contestée également, ne nous occupera pas ici. Klbm est évidemment l'hébreu kelabiniy pluriel de chien. M. . Derenbourg et les éditeurs du Corpus ont considéré ces helabim comme des scorta virilia, dont l'existence, dans la religion phénicienne, est incontestable. M. Halévy a objecté, dans la Revue des Études Juives (1881, III, p. 173), que si les mots keleb et xuwv en hébreu et en grec signifient parfois cinède, il n'est pas admissible que des prêtres phéniciens aient désigné par cette épithète méprisante des individus régulièrement attachés à leur sanctuaire. Suivant M. Halévy, il n'y a que deux manières de comprendre ce mot : ou bien les helabim sont des parasites nourris par le temple, fidèles comme des chiens] ou ce sont tout bonnement les chiens nécessaires à la garde de l'édifice sacré. C'est à cette dernière explication que M. Halévy s'est arrêté : pour lui, les kelabîm sont des chiens de garde et il ne faut pas essayer d'y voir autre chose.

1. Lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 1" août 1884.

APPEiNDICE m 99

Nous pensons, comme M. Halé\7, qu'il s'agit bien de chiens dans l'inscription de Citium, mais nous ne croyons pas qu'il s'agisse de chiens et garde. Les chiens ont joué, en effet, dans quelques anciens sanctuaires de la Grèce, un rôle beaucoup plus important que celui de gardiens. Us ont pu être considérés non seulement comme les serviteurs, mais comme les agents directs du dieu.

Ce fait, dont aucun écrivain ne fait mention, vient d'être révélé d'une manière certaine par les deux inscriptions découvertes par M. Cavvadias à Épidaure. On sait que Pausanias, décrivant le sanctuaire d'Épidaure, parle de stèles placées auprès du temple et sur lesquelles étaient inscrits les prodiges opérés par le dieu. Ce sont deux de ces mêmes stèles que M. Cavvadias a découvertes l'an dernier, au cours des fouilles que la Société archéologique d'Athènes entreprend depuis 1882 à Épidaure. Novts ne pouvons pas insister ici sur la haute importance de ces documents, uniques jusqu'à présent dans l'épigraphie grecque, et dont l'un, celui que M. Cavvadias a publié, est dans un parfait état de conservation. Transcrivons seulement les lignes suivantes, relatives à la guérison de Thyson d'Hermione C^^w- «px<"o^m 1883, p. 215, 1. 125) :

d^acov *£p[i.ioveuc izolÏ^ àtîr,;. Ouxo; vicap utco xuvÎ>; t&v xaTx to Wpov Ôepot-

ncui^jLsvo; Toi>; oictsXXov;, vytTi; àii^7.0e. (Thvson d'Hermione, enfant aveugle. Cet enfant, à l'état de veille pitap], fut soigné aux yeux par un des chiens du temple et sortit guéri.)

Ces lignes deviennent encore plus significatives si on les rapproche du passage suivant, qui fait partie de la seconde stèle, et que M. Cavvadias a communiqué à r'EpyjpLepU (p. 228), en attendant qu'il puisse publier intégralement ce nouveau texte :

Kufa)v Tôbv tapcov êOîpdtTcrjo'E xx yXoSada icatôa l'/ovra çOpia ev xià eyxefdXca».

(Un des chiens sacrés soigna avec sa langue un enfant ayant une tumeur à la tète.)

Dans ces deux textes, le chien sacré joue exactement le même rôle que le serpent d'Esculape. C'est ce qu'on reconnaît avec évidence en les rapprochant d'un cas raconté dans la première inscription (ligne 1 13j :

*Avtip ^àxTjXov IdOYi (iitô ^fio;. OuTo; xbv toO ico8b; SàxiuXov vito xou àyptou fXxso; Ssivû; 8:axetV:vo; pLîÔdjjLspx Oub twv ôepaTcovxujv IÇevexôsiç èic\ è8pdt(xax6ç ttvo; xdOi2[e • virvov ô£ vtv Xa86vTo;, ev xouxw Spàxwv ex toO olColxom eÇeXOwv xbv 6dxr^Xov tdffaxo xà yXciao'a.

11 s-agit d'un homme qui souffrait d'une plaie à un orteil et que le serpent, sortant du sanctuaire, vint guérir en léchant la partie malade. L'expression tdaaxo xà yXcSffffà, employée ici en parlant du serpent, répond exactement à l'expression eôEpdnîyffs xà yXwTdx, employée dans la seconde inscription en parlant du chien.

Ces textes prouvent que le chien était autrefois, au môme titre que le serpent, un animal sacré d'Esculape, ministre de ses bienfaits et de ses guérisons miraculeuses. Les sanctuaires du dieu avaient leurs chiens comme ils avaient leur serpent familier.

On savait bien, avant la découverte des inscriptions d'Épidaure, que le chien était un des animaux consacrés à Esculape, mais on expliquait cette attribution par des légendes qui paraissent d'une invention assez tardive. Pausanias raconte (II, 26, 4) que Coronis, ayant enfanté Esculape, l'exposa sur le mont Murgion ; une chèvre de la montagne le nourrit de son lait, tandis qu'un chien du troupeau veillait sur lui. De là, disait-on, la présence d'un chien auprès de la statue chryséléphantine d'Esculape à Épidaure, œuvre de Thrasymède de Paros décrite par Pausanias (H, 27, 2). Le dieu, assis sur un trône et tenant un sceptre, pose une de ses mains sur la tête du serpent çacré : un chien couché est figuré auprès de lui. Ajoutons que sur les monnaies des Magnètes de Thessalie (Sestini, Descr, veterumnummorumy p. 149), le chien est figuré à c6té d'Esculape, Le témoignage des œuvres d'art concorde donc avec celui des inscriptions que nous venons de citer : le serpent et le chien sont des attributs d'Esculape, et jouent un rôle analogue comme dispensateurs de ses bienfaits. Seulement il semble que les Grecs eux-mêmes, du temps de Pausanias, oubliant le rôle primitif attribué au chien dans le culte d'Épidaure, aient cherché à expliquer, par la légende que nous avons rapportée, sa présence dans le chef-d'œuvre de Thrasymède et sans doute dans d'autres compositions plus anciennes.

En effet, le silence des textes littéraires permet de penser qu'à une époque déjà assez reculée, Timportance religieuse du chien d'Esculape s'effaça devant celle du serpent, sans doute parce que le chien a été considéré par les Grecs comme un animal lubrique et impur. Pausanias, qui a lu cependant les stèles d'Épidaure, ne parle pas des chiens sacrés; Plutarque et Élien racontent l'histoire d'un chien de TAsclépiéion d'Athènes, mais ce n'est pour eux qu'un chien de garde, surveillant les offrandes et poursuivant les voleurs (Plut., Moralia, p. 1186, éd. Dûbner; Élien, n£p\ Çtowv, VII, 13). Il nous semble toutefois qu'on peut expliquer sans peine le rôle de guérisseur attribué au chien par le culte primitif. Élien (nep\ Ct&wv, VI, 16 et V, i6), Timolhée de Gaza (publié dans l'Hennes, t. III, p. 16) et d'autres écrivains, affirment que le chien a le pressentiment des épidémies, qu'il reconnaît la salubrité de lair et des puits, que lorsqu'il est malade lui-même il sait trouver les herbes qui doivent le guérir. Il est assez remarquable qu'Élien, dans deux passages, assimile même, à divers titres, le chien et le serpent, que nous avons vus associés dans le cortège d'Esculape. Au chapitre xvi du livre VI, il s'exprime ainsi : « Quand une peste est imminente, les chiens, les bœufs, les porcs, les chèvres et les serpents la pressentent par instinct. » De ces cinq animaux, il en est trois, le chien, la chèvre et le serpent, qui figurent dans la légende d'Esculape enfant racontée par Pausanias. Au chapitre xxix du livre IX, Élien dit que les serpents savent distinguer les gens du pays des étrangers, et au chapitre V du livre XI, il affirme, d'accord avec Plutarque, que les chiens savent distinguer les Grecs des Barbares. Ainsi les chiens et les serpents sont également doués des qualités de guérisseurs et de gar-

APPENDICE m 101

diens fldèles. Les croyances primitives qui ont rapproché ces deux animaux se retrouvent jusque dans les œuvres d'un compilateur qui vivait au m* siècle après notre ère.

11 est donc hors de doute que le temple d*Esculape à Épidaure possédait des chiens que Ton pouvait appeler chiens sacrés ^ parce qu'ils prêtaient leur concours au dieu dans les guérisons où se manifestait sa puissance. Nous serions môme fort tenté d'admettre, malgré le silence des textes, que le chien était également en honneur à TAsclépiéion d'Athènes. Il a déjà été question des récits de Plutarque et d'Élien au siyet d'un chien de ce sanctuaire. D'autre pai't, dans le catalogue qu'a dressé M. Martha des fragments en terre cuite conservés au musée de la Société archéologique d'Athènes, nous trouvons sous les n®» 170 et 171 la mention de deux figurines représentant des chiens et provenant, au dire de l'inventaire, des fouilles de l'Asclépiéion.

Peut-être serions-nous en droit de nous demander si la mythologie grecque primitive, où le zoomorphisme paraît avoir précédé l'anthropomorphisme, n'a pas eu lldée d'un Esculape-chien en même temps que celle d'un Esculape-serpent. C'est une hypothèse qui a déjà été émise en 1848 par Panofka, et qui n'est pas aussi absurde qu'on s'est plu à le dire. Le rapprochement que nous avons établi entre le chien et le serpent dans le culte d'Esculape lui donne au moins une certaine vraisemblance. En effet, il est incontestable que la piété populaire des Grecs a considéré le serpent comme une incarnation d'Esculape lui-même.

La première stèle d'Épidaure contient, à cet égard, un passage intéressant, sur lequel M. Weil a bien voulu appeler mon attention. II s'agit (1. 25) d'un homme paralysé des doigts qui s'endort dans le temple : e56x5i 6irà

Tû vaÔ) àoTpayaXtÇovTOç awToO xa\ piXXovTOç poXXeiv tû àorpayaXo) citiçavévra

Tov 6*bv ifoîkia^oLi êictTacv x^P«- H rêve qu'il joue aux osselets près du temple et qu'au moment où il va jouer un coup le dieu parait et s'élance (êçaXIcOai) sur sa main. Assurément, le mot êçaXl<xOai et l'action qu'il désigne conviennent mieux à un serpent qu'à un dieu représenté sous la forme humaine.

Remarquons encore que parmi toutes les étymologies qu'on a proposées d"A<TxXiQiK<Sç, celle qui rapproche ce nom d'à<ncaXa66ç, serpent, et qui a pour elle l'autorité de Welcker, n'est pas la plus invraisemblable.

Les faits que nous avons établis plus haut peuvent^ils être invoqués pour restituer aux kelabim de Citium le caractère de chiens sacrés, ministres du dieu, que nous avons reconnu aux chiens d'Épidaure ? Nous croyons que cette inférence n'a rien que de légitime. Les stèles de Citium proviennent, il est vrai, d'un temple d'Astarté, qui devait se trouver près du port ' ; mais le culte de cette déesse a pu être associé à celui d'Eschmoun, comme nous trouvons à Citium même une association d*Eschmoun et de Melkart •. Sans vouloir entrer ici dans une discussion

1. Heuzey, Catalogue des figurines du Musée du Louvre j t. 1, p. 168.

Page 1