‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 111 sur 135 · CHAPITRE XCV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCV

La réception et bien venue en France de madame la daulphine»

Après que la paix cy-dessus escrite, fut solennellement jurée d'un parti et d*aullre, le roi Loys de France, comme il monstroit par semblant , desir oit fort l'accomplissement du mariage de monseigneur le daulpbiuy son unique fils, héritier de sa couronne , et de mademoiselle Marguerite , fille du duc Maximilien d'Austrice ; et lui estoit la paix fort agréable, ensemble l'allianee dessus dite , tant pour éviter effusion de sang , que pour le salut de la chrétienté , le bien et utilité de son royaulme et des pays , et pour achever le tout selon le contenu du traité. Simist sus une notable ambassade des princes de son sang et aultres très élégants personnages^ bien entendus, lesquels, par son commandement, arrivèrent en la ville de Hesdin, expectans l'arrivée de mademoiselle Marguerite, daulphine de France, laquelle debvoil estre amenée illecq par très nobles seigneurs et dames du parti du duc d'Austrice.

De par le roi de France furent envoyés monseigneur de Beau jeu , madame Anne, sa femme, fille du roi Loys , les seigneurs d'Albrecht et de Sainct Wallier^ madame de Dunois et de Thoars,

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ensemble plusieurs grans seigneurs, barons et chevaliers fort guerriers.-et bien accoustrés.

Et de la part de monseigneur le duc d'AuwStrice, furent députés et envoyés pour accompagner et conduire madame Marguerite , sa fille , daulphine de France , monseigneur Adolf , seigneur de Ravestain^ les seigneurs de Were et de Ligne , Fabbé de Saint-Bertin , le seigneur de Wierd,chancellier de Brabant , mademoiselle de Gheldres et aultres nobles dames , puisants seigneurs et notables chevaliers ; et iceulx parvenus en la ville de Hesdin , trouvèrent la noblesse de France, qui honnorablement et grandement les festoya et recueillit.

Les congés prins aux seigneurs et dames du quartier d'Austrice, madame la daulphine et la très illustre et très noble assemblée des Franchois tira vers la cité d'Amiens , où , à cause de l'alliance et bénéfice de paix dont elle estoit cause, fut magnifiquement convoquée, et d'illecq fust amenée à Paris, où elle futreçueàgrant triomphe, ety fit son entrée le deuxième jour du mois de juin. Les rues furent tendues et honnestement tapissées, et plusieurs notables histoires par personnages et sur eschaffaux, y furent desmontrées au peuple ; et comme reine de France a accoustumé de faire à son joyeux avènement , elle fit et créa un maistre^ de chacun mestier. Plusieurs aultres grandes solemnités honorables et de renom furent illecq achevées qui seroient longues à réciter; et après ces haultes et somptueuses réceptions, elle fut menée

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à Amboise^ et au mois de juillet^ le roi manda les princes de son sang, ensemble les plus notables de son rojaulme estans autour de lui, et en face de sâincte église , fit solemniser et célébrer le mariage de monseigneur le daulphin son fils , et de madame Marguerite.

En ce temps, ou peu de jours paravant, se partit de Flandres , honnorable ambassade envoyée vers monseigneur le daulphin / pour le révérender et conjouir à cause, de ceste alliance de mariage qui sembloit eslre chose divine, pacifiqpe et agréable à Nostre Seigneur. Le chef de ceste ambassade estoit monseigneur l'abbé de Saint-Bertin , l'abbé de Saint-Pierre de Gant, messire Jehan de Berghes, seigneur de Walhain, messire Bauldoin de Lannoy, seigneur de Molembaix, chevalier de la Thoison-d'Or, messire Jaques de Goy, grand bailli de Gant, messire Jehan d'Offay, maistre des requestes, maistre Jehan de Verre, secrétaire, messire Loys Pinot et messire Jacques dé Immerselles , chevalier bourguemestre de Louvain et d'Anvers. maistre Gérard Rolland , conseiller de la ville de Bruxelles, Georges de la More, premier eschevin de Gand, Guillaume Rin, premier conseiller, et maistre Jehan de Witem , burguemestre de la ville de Bruges, Iceulx ambassadeurs venus devant la très noble personne de monseigneur le daulphin , les cérémonies des révérences observées et audience obtenue, l'abbé de Saint-Berlin, après lui avoir donné titres pertinens à sa sei-

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gneurie, et les genuflections faites, lui fist les recommandations de monseigneur le duc d'Austrice, de monseigneur le duc Philippe son fils , ensemble des trois estats de ses pays, en coUaudant le bénéfice de paix , lequel estoit survenu par ralliance de lui, seul fils du roi de France, futur héritier à la couronne, et de mademoiselle Marguerite d'Austrice , fille de monseigneur Maximilien, duc d'Austrice; laquelle alliance il compara à celle du roi Assuérus et à la reine Hester. Et pour mieulx coulourer et congratuler ceste alliance, mit avant en sa proposition , la généalogie de mademoiselle Margueritte , issue des fleurs de lys et de quatre marguerittes très illustres et resplendissantes. La première fut Marguerite de France, fille de Philippe le Long , roi de France , second fils de Philippe Le Bel, laquelle fut alliée par mariage à Loys, surnommé le Jeune, comte de Flandres , qui mourut au service de Philippe de Valois, roi de France, à la journée de Crecy. Ceste première Marguerite apporta au jardin de Bourgogne , les comtés d'Arthois et de Bourgogne, et la seigneurie de Salins qm, aujourd'hui, sont le dot de madite demoiselle. La seconde fut Marguerite de Brabant, alliée par mariage à Loys de Marie , comte de Flandres , fils de la première Marguerite. De ceste Marguerite , sont venus à la maison de Bourgogne les ducés , pays et seigneuries de Ix)trich, Brabant et Luxembourg. La troisiesme Marguerite fut la bonne et sage Map-

guérite de Flandres , fille du comte Lojs de Marie et de Marguerite de Brabant, qui fut coujoincte par mariage à Philippe le Hardi , duc de Bourgogne , fils quatriesme du roi Jehan , et père du duc Jehan de Bourgogne, de laquelle Marg'uerite est venue la comté de Flandres et aultres conquestes. La quatriesme Marguerite fut Marguerile de Bavière , fille du duc Aubert , comte de Hajnault, Hollande et Zelande^ laquelle fut mariée au duc Jehan , fils aisné de Philippe-le-Hardi et de Marguerite de Flandres; de laquelle Margue* rite de Bavière, les comtés de Hajnault^ Hollande et Zelande et seigneurie de Frise sont venus à la maison d'Austrice et de Bourgogne.

CHAPITBE XCVI.

Le siège de la reddition de la ville et cite d^Utrecht, et de la mort de

messire Josse de Lalaiug.

Dedans la ville et cité d'Utrecht s'estoient retirés aulcuns Houlx, au desplaisir de l'evesque David de Bourgogne , fils naturel du duc Philippe , et au grand préjudice du traicté et appoinctement qu'avoient faict par cj-devant les ducs de Bourgogne. Pour ce discord et aultres raisons , ceux de la ville machinèrent contre lui , voulans le priver de son siège épiscopal, et introniser et faire

évesque Inghelbert, fils du duc de Clèves; et fut mené ledit évesque à Amsfort , à deux lieues près de ladite cité. '

Monseigneur d'Austrice, adverti de ce desroi, fut délibéré de mettre le siège devant ladite ville et cité, où estoient de cent à six vingt chevaliers et quatorze cents piétons hacquebutiers pourvus de tels traicts , que quiconque en estoit navré ne povoit éviter la mort ; et estoient en la compagnie du duc messire Josse de Lalaing , gouverneur du pajs de Hollande , le comte de Solre , Allemand^ accompagnés de quinze cents hommes bien en poinct , Salezar^ capitaine de l'avant-garde , messire Lancelot de Bellamont, messire Hutin de Havart , Rodighe de Lalaing , et aultres nobles compagnons de guerre , Piccards et Hannuyers , ayant grande volonté d'honneur acquerre, et bien servans leur prince.

Au mois de juing, an dessusdit, Tarméeduduc, en nombre de six à sept mille, s'approcha d'Utrecht, et de prime venue gaigna quatre rivières qui sont bras de la grande rivière du Rhin , et vint jusques au Wert, un gros faubourg estant devant la ville, fortifié à la mode d'AUemaigne , où il y eut rivière et pont de deffense fort à merveilles, et qui sembloit estre quasi imprenable. Messire Lancelot de. Bellamont, fier comme un Rolland, prompt aux armes et bien expérimenté, avoit lors la charge de mille piétons ; il envahit et s'efforça de prendre ledit Wert par force ; mais il fut rebouté par

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deux fois, et à la tierce se porta si vaillamirtent, qu'il le gaigna vigoureusement; et le fortifia à toute diligence, et de si bonne sorte, qu'il se joindit aux fossés de la ville. Puis le duc fist aflPuter ses engiens et fist battre la ville d'une grosse bombarde nommée Zutphen, de trois aultres bombardes , de quatre courtaux , de deux mortiers et de plusieurs serpentines. Il gaigna aulcuns bolluverts et une porte , et fit faire tranchis couverts, si près dés fossés de la ville qu'ils ruoient des pierres les uns aux aultres.

Une saillie se fit des rustres de la ville sur l'osl du duc, où ils furent tant verdement recueillis, qu'ils demourèrent de seize à vingt prisonniers, qui confessèrent que dedans Utrecbt n'estoient nulles chairs ne quelques provisions de sel, et que un pot de cervoise se vendoit cinq sols. Adoncq le duc fit publier que chacun fut prest pour assaillir le lendemain ; et estoient les batailles prestes dès deux heures après my-nuict. Englebèrt fils du duc de Clèves , prétendant à la croce d'Utrecht , le seigneur de Mont fort et deux bourguemestresde la ville sortirent de la cité pour parlementer au duc ; et pendant ce temps, Allemans et Piccars se prindrent à donner l'assault. Ceux de la ville se préparèrent à leur deffense , qui jectoient sur les assaillans des espées^ afin de poindre les cols des Allemans qui estoient descouverts.

A cest assault, qui dura plus d'une heure, fut occis le comte de Solre , ensemble bon nombre

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d'Âllemans; et fut ledit assault tant aspre et impétueux de la part du duc, que ses gens d'armes contraindirent les assiégés de combattre main à main. Cest assault fut fait contre le vouloir du duc et en tenant ledit parlement ; car l'accord estoit du tout basti et pourjecté de la nuit précédente. Ceux de la ville ne le voulurent tenir; et par ainsi ledit Englebert de Clèves et un burgmestre dempurèrent prisonniers en l'ost.

Advint, durant le siège, que messire Josse de Lalain, chef de l'armée après monseigneur le duc, monté sur une petite haquenée, accompagné de monseigneur d'Aigmont , d'Issestain , Salezar et aultres , vint à un tranchis qui n'estoit du tout faict. Ceux de la muraille le cognoissoient aulcunement,à cause qu'il avoit longue suite et portoit de coûstume un manteau d'escarlate. Icellui messire Josse voulant passv.^r d'un tranchis en l'aultre lieu, fut attaintde deux coups de hacquebules, l'un par la mance d*e son espée , qui lui percha le ventre bien de hault jusque vers la cuisse, et l'aultre lui percha deux œillets de son pourpoinct; et alors tomba^ et fut relevé par Artus de Lalaing, et mené au logis de Salezar, assez près d'illecq.

Ne demoura guères que monseigneur le duc le vint le voir, monstrant qu'il en estoit fort desplaisant. Ils eurent ensemble aulcunes devises, auxquelles messire Josse lui dict : « Monseigneur^ » je suis en povre estât. Si j'eusse voulu estre n mutin, je ne fusse pas en ce poinct. Vous perdez

Chroniques, r. JSrXi^.—J. Molinet. //. 25

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» aujourd'hui unléal serviteur. Voyez-cy moicin- » quième ou sixième des frères, tous morts au service » de leur priuce. Je vous prie avoir pour recom- » mandés ma femme et mes enfants. » Et pria que monseigneur d'Aigmont fust gouverneur de Hollande, à cause qu'il le tenoit bon preud'homme, homme hardi et léal chevalier ; et se confessa fort dévotement , ordonna son cas, receut son Sauveur, et le lendemain trespassa très cathoiiquement, fort vertueux , plein de proesse et chevalier sans reproche.

Il avoit,en son vivant,esté gouverneur deHollande, qui fut pour un temps rebelle à monseigneur Tarchiduc Charles, et parle moyen de messeigneursd'Aighemont, Salezar, Georges de Werstain, messire Michel de Berghes, le margrave d'Anvers et aultres, accompagnés d'Allemans, Bourguignons, Piccars, Angles et autres nations , il se conduisit tellement, que les villes de Dordrech, Gand, Leyde et auitres fortes places, furent réduictes en obéissanbe ; et eut plusieurs grans rencontres et destrousses^ tant œlle de Menesse comme auitres , et mesme une sortie d'Utrecht, le jour Saint-Etienne, où ceux de la ville le vinrent combattre à grande puissance, dont la pluspart des gros bourgeois venoient à pantinsde Hollande ; et demourèrent morts de douze à treize hommes, et autant de prisonniers; print d'assauJl la ville de Homes en Frise ; et plusieurs places et chasteaux réduisit , tant par force que par composition ; et finablement la ville d'Utrecht revint à

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traité avec mondit seigneur le Juc; puis retourna à Gand vers son prince , où fut pourparlée la paix de l'an quatre-vingt et deux/ensemble le mariage du daulphin de France à mademoiselle Marguerite d'Austrice.

Peu de temps après, il sceut que la ville d*Utrecht se commencoit à mutiner , ensemble aulcuns seigneurs de Hollande , comme le seigneur de Montfort et aultres. Se délibéra de retourner illecq, où il rendit son esprit par la manière que dict est. Il e&toit baron et seigneur héritier de Lalaing, seigneur de Montigny, de Hames , de Bracques et de Salardinières; et fist le voyage de Jhérusalem, où il fut fait chevalier. Conseiller fut et chambellan du duc Charles de Bourgogne , du duc Maximilian d'Austrice, et de mademoiselle Marie, son espouse. Il eut plusieurs grandes charges de gens d'armes par mer et par terre , et en divers pays , tant à Nuysse comme à Nancy,où il fut prisonnier; et hanta joustes et tournois; et fut capitaine de cent lances et capitaine de Péronne ; et fut admirai , grand veneur, commissaire et souverain bailly, et commis à créer les lois de Flandres. Il print d'assault une isle, devant la ville de Nuysse, qui sembloit estre quasi imprenable ^ le duc Charles tenant illecq son siège ; fut capitaine de deux chasteaux et ville de rEsclu$e ; fut chevalier d*honneur de la ducesse Marie , et depuis grand chambellan et gouverneur de monseigneur le duc Philippe ; fut gouverneur de Hollande , de Zellande et de Frise ;

et si fut pour un temps ^ le duc Charles estant en ferrette commis capitaine général de Flandres, Lille , Douay et Orchies , et de la ville et terroir de Malines. Il acquit la baronnie de Lalaing^ et eut aultant d'honnorables estats en main, ou il se conduisit fort sagement , que nul chevalier depuis cent ans ait eu en ceste maison très illustre; et trespassa, comme dict est, le cinquième jour d^aoust.

Son corps fut ouvert et embaumé , et honorablement mené à De^nz^ en Flandres , une abbaje de dames dont son père, messire Simon de Lalaing, fut fondateur ; et Ûlec le père et le fils sont richement sépultures. De son trespas eurent les Hollandais très grands regrets , et si possible eusist esté le redimer de deniers, ils j eussent mis cinquante mille escus. Tost après son trépas se rendit la ville et cité d'Utrecht par la manière qui s'ensuit.

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