‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 113 sur 135 · CHAPITRE XCVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVIII

Le trespas du rojr Loys de France, onzième de ce nom; le sacre du rojr Charles son fils , et son entrée à Paris.

1^ roj Loys de France, perclus de maladie, sentant aulcunement sa fin approcher, fit apporter ▼ers lui , estant au Plessis-du-Parcq lez Tours , la vraie croix , nommée de la Victoire , et la saincte ampoule de Rheims , et aultres dignités et sainctuaires , lesquels il fit très honorablement garder ; puis fit venir devers lui aulcuns de ses plus prochains parents et féaulx amis , comme le

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seigneur de Beau jeu, madame sa femme ^ le comte de Dunois , et autres auxquels il pensoit avoir parfaite fiance ; et leur recommanda la personne de son aisné fils y monseigneur Charles de Valois j daulphin de France , leur roi futur ^ afin qu'ils prinssent en cure la conduite de lui et de ses affaires; et leur pria qu'ils allassent vers lui, comme ils firent , lui estant en la ville d'Amboise ; et fat tellement oppressé de griefve douleur , qu'il rendit son esprit à Nostre^Seigneur , le pénultième jour d'aoust , jour de Sainct-Fiacre , environ huit heures du soir.

Et après que son corps fut embaulmé et vestu d'habits rojaulx, comme il est d'usage, il fut enterré en l'église Nostre-Dame de Cléry , laquelle il avoit nouvellement édifiée et eslevé sa sépulture ; et furent illec les obsèques et funérailles honorablement solemnisées, selon son appartenir.

Son règne fut assez étrange à l'appétit d'aulcuns gens ; mais il fina catholiquement , usant du conseil de celui que l'on disoit estre un saiot homme, par lequel il fist restitution d'aulcaos emprunts qu'il avoit faicts à Cambray et aultres bonnes villes ; et les princes du rojaulme s'assemblèrent d'un commun accord pour accompagner monseigneur le daulphin ; et le dimanche vingtneuvième du mois de mai , l'an mil quatre c^nts quatre-vingt et quatre , fut sacré à Rheims.

Il estoit yestu d'une robe de damas blanc, chargée de fleurs-de-lys , et conduit par les douze

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pairs de France et par les procureurs des absens qui les représentoient. Il se rua à genoux devant l'autel de la Vierge Marie ^ estant en la grande église^ puis se despouilla de son pourpoinct. L'arcévesque de Rheims prit Fespée , le lui ceindit autour de lui , le lui bailla au poinct et le sceptre en l'aultre main ; puis le roi {la bailla à un chevalier^qui la tint toute nue. Monseigneur de Rheims print la saincte ampoule ; si en mit un petit en une patène^ puis quand le roi fut despouillé, il le oindit par trois fois , et autant de fois despouillé et rhabillié par les pairs de France.

En ce faisant^ furent dictes aulcunes oraisons servans à ce mystère ; puis fut couronné par ledit arcevesque; et les princes du sang, comme le duc d'Orléans , le seigneur de Beaujeu , lui firent la révérence en le suivant et le conduisant jnsques au pupitre ; et ainsi fut posé en sa chaière par les pairs de France : alors fut grand bruict en l'église. L'arcevesque chanta la messe ; le roi alla à l'offrande ; et lit environ cent et quatre chevaliers nouveaux, entre lesquels furent les premiers les deux enfans de Nemours.

Le sixième jour de juillet en suivantje roi fit son entrée à Paris ; et se partirent de Paris pour aller au devant de luiles processions des collèges et paroisses, atout croix^ conf aidons et reliques ; et trouvèrent le roy à la Chapelle-Sainct-Denis , où ils firent la révérence. Puis vindrentlesseigneurs des comptes, thrésoriers et généraux moult richement habillés ;

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puis le prévost des marchancls et les esehevins veslus de satin vermeil ; devant eux , à cheval , les archers et arbalestriers de la ville ; puis le lîeutenant^'du prévost de Paris y le chevalier du guet, commissaires, advocats et procureurs du Ghastelet ; puis messeigneurs de la court du parlement , les présidents vestus de manteaux fourrés de menu vair avec grandes barettes de drap d'or et de velours ; après vlndrent les conseillers de ladite court, habillés d'escarlate avec leurs chapels fourrés , les greffiers et les huissiers ; après vindrent quatre-vingts hommes d'armes , chevaliers et gentils-hommes de l'hostel du roj , montés sor genêts couverts de draps d'or et d'argeni et de grosses campanes.

Puis vindrent les comtes de Vendosme , de Dan- Martin et de Dunois, couverts , eux et leurs chevaulx , d'or et d'argent. Après vint niessire Jacquesde Luxembourg, et le séneschal de Thoulouse, ayans en teste petites salades rondes , couvâtes d'or et de pierres précieuses. Puis vint le prévost de Paris , devant lui deux archers et deux pages , montés sur deuxcouraers couverts d'orfaibvreries ; puis vindrent les ducs d'Orléans , de Bourbon et d'Alenchon ; ensemble les deux fils de Nemours , un roi d'armes et trois trompettes portans les armes deBretaigne, avec le seigneur de Gran ville. Le duc d'Orléans estoit monté sur un coursier couvert de coquilles de fin or, vestu d'une heucque démailles d'azur, sur lequel y avoit richesse inestimable; et

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avoit un chapeau aorné de cinq à six pierres précieuses fort fines. Le duc de Bourbon estoit monté sur son cheval, pareillement à une heucque d'or et de pierres précieuses. Si avoit en son chef une petite salade à manière de bonnet d'azur , et à Tentour un cercle d'or où furent cinq ou six pierres précieuses. L'aisné des enfants de Nemours estoit reslu d'une heucque d'or, affublé d'un chapeau de Montauban de fin or; et le mais- né estoit armé de plein harnois ; et le seigneur de Grandville pareillement monté et couvert d'or et de pierres précieuses.

Ces nobles princes et seigneurs trouvèrent le roi à ladite chapelle, où lui firent la révérence. Il estoit accompagné du seigneur de Beaujeu, de Bresse, et aultres, et armé de harnois d'argent bel et cler ^ et au-dessus une heucque garnie de pierres précieuses. Sur sa teste un chapeau blanc, et devant lui un chevalier portant son heaulme, sur lequel estoit une couronne de fin or et de pierres précieuses; et au milieu d'icelle couronne , une fleur de lys d'or.

A ses deux costés avoit deux valets de pied, vestus de hocquetons batus d'or, tenans par la resneladicte hacquenée ; et par-devant luichevauchoient douze pages d'honneur, vestus de heucques batues d'or. Et lors se partit , accompagné des princes dessus nommés , et tirèrent vers Paris, la garde devant très richement habillée ; après laquelle venoient clairons , trompettes, vois d'armes et héraux, chascun portant les armes de son prince; et devant lui marchoit un coursier que l'on mes-

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noit par la resne, couvert d'un drap de velours semé de fleurs de lys , sur lequel estoit le grand sceau du roi ; puis venoit le grand chancellier de France, habillé comme un homme de justice.

Itenif les eschevins et bou^geois^de la villelui présentèrent une clef d'argent à Tentrée de la porte, à laquelle porte estoit un eschaffaut où fut, à manière de pavillon, latente de Grâce Divine, ainsi escrite ; et si estoit un soleil d*or avec un lys entcelassé , sur la poincte duquel estoit un jeune fils^ représentant le roi ; et sur les branches dudit Ijs estoient Justice , Miséricorde , Science , Raison , Amour et Paix ; et fut posé sur le chef da roi entrant en ladicte porte ^ jusques à Nostre-Dame , et de là au palais ; et au ponceau Saint-Denis estdt un lys jectant eau par chacune fleur et feuille, et au-dessus une jeune fille jectant ypocras et clairet à boire à tous venans ; et à Tune des portes estoit Galifie de Baudus, mangeant aulcunes grosses pierres de fer.

Item y à Saint -Innocent estoit Hérode faisant descoller les innocents , et au-dessus un ange que Dieu envoyoit pour les baptiser en leur sang.

Et auprès du Chastellet estoit, sur un eschafFault, un roi^ lequel envoyoit au peuple la vertu de paix, à noblesse la vertu de force , et à Féglise la vertu d'amour.

Et auprès des Changes estoit le sacre du roi, selon l'histoire du roi Saiil , et comment David toa Golias; et devant le palais, sur un eschaffîinlt,

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estoit uil roi assis en estât royal , dessus lequel descendoit le Sainct Esprit lui donnant sa bénédiction.

Devant Nostre-Dame de Paris, trouva le roi nostre mère Tuniversité , le recteur d'icelle , docteurs et licenciés en grand nombre , entre lesquels Fun d'iceulx fit une belle proposition.

Item , le roi estant devant Nostre-Dame, trouva messeigneurs les prélats , l'évesque de Paris , celui deNevers et celui de Meaulx, Tarchevesque de Narbonne, doyen et chanoine de léans, revestus de riches chappes ; et en leur présence fit serment sur les sainctes évangiles ; et jura entretenir saincte église en ses libertés et franchises; qu'il defFendroit nostre saincte foi catholique contre tous infidèles, et qu'il chasseroit toutes hérésies hors de son royaulme.

Item^ il jura entretenir les nobles, laboureurs et marchands en leurs bonnes coustumes , et feroit justice au petit et au grand , garderoit son peuple d'estre fouUé des ennemis; et cela faict, furent ouvertes les portes de l'église : le roi entra ens, et l'on chanta le Te Deum laudamus.

Item^ le roi alla devant le grand autel de Nostre- Dame , paré de riches joy aulx , où ledict archevesque fit une notable proposition. D'illecq se partit le roi, et alla soupper au palais, où il tint court roy aile ; et y fut joyeusement entretenu d'instruments, d'esbattements et jeux; et estoit le dressoir chargé de vaisselles à grand nombre. Le roi estoit assis au milieu de la table, et à deux toises

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près de lulestoient, du costé dextre, les ducs d'Orléans et d'Alenchon , avec le seigneur de Beaujeu et le daulphin d'Auvergne ; et du senestre costc estoient le cardinal de Lion , monseigneur le duc de Bourbon et monseigneur de Bresse ; et le maressal de Naples estoit illecq pour parler et hononrer les estrangers.

CHAPITBE XCIX-

La mort de meMÎre Lancelot de Bellamont.

Après la conquesle d'Utrecht achevée honnourablement par monseigneur le duc d'Austrice et son armée, icellui duc retourna au Bois-le-Dac et en Anvers. Pendant lequel temps ceux de Gand avoient envoyé leurs ambassadeurs pour aulcuos leurs affaires, vers le roi Charles nouvellement intronisé en sa royale majesté ; mais iceulx ambassadeurs turent , à leur retour , pour jectés et espiés en trois passages par les gens de messire Lancelot de Bellamont, lors estant en Haynault; et avoit mis en chacun aguet trente-cinq hommes ; et firent si bon debvoir , que lesdicts ambassadeurs furent prins et amenés au chasteau de Bellamont » où ils furent examinés , despouillés et desprédés de leurs lettres, de leur argent et de leurs bagues, qui montèrent à la somme de million d'or, et furent très

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fort enferrés. Âulcuns d'iceulx, ainsi emprisonnés^ furent renvoyés sur caution ; et envoyèrent vers monseigneur d'Austrice réciter bien au long ceste manière de faire que point ne avouoit ledit messire Lancelot. Et les Ganthois, pour ceste insolence , prindrent le pays de Haynault en^ grande indignation, à cause quHl soustenoit ledict messire Lancelot qui leurs ambassadeurs tenoit prisonniers* Lors se tenoit le comte de Romont en la ville de Gand , qui avoit en sa compagnie Loys Rollin, fils du seigneur d'Ayiperies, Gérard de Boussu, fils de monseigneur Pierre de Hennin , lors seigneur de Boussu y et aulcuns aultres gentilshommes qui, par lesdicts Gantbois, furent enfermés et détenus prisonniers par contre vange.

Durant ces jours , monseigneur d'Austrice , comme bail et tuteur de monseigneur Philippe , son unique fils , print possession de la comté de Haynault,deValenchiennes, deDouay et de Seclin. Si tira vers la ville de Lille ; et pour ce qu*il ne povoit avoir le chasteau à sa voulonté, n'entra point en la ville et n'y fit quelque serment; mais alla à Cambray, où il séjourna le jour de la Purification Nostre-Dame, et logea à l'abbaye de Saint- Aubert.

Quand vint à l'après-diner du duc, environ deux Heures, sire Lancelot entra en sa chambre ^ où estoit monseigneur Philippe de Clèves. Paroles montèrent entre ces deux personnages , en partie pour la prinse d'aulcuns chasteaux , et pour l'ai-

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liance que ledit seigneur Lancelot avoit faicte avec messire Guillaume de la Marche , car il avoit espousé sa fille ; et entre autres choses^ lui dict monseigoeur Philippe : qu'il estoit bieu en lui de s*en venger et de le tuer, si que jamais la chambre ne vuideroit. Adoncq messire Lancelot descendir de la chambre en la court de Tabbaye y où par aulcuns archiers dudit messire Philippe, fut féru d'une halebarde , et piteusement occis d'une pique ; et cheut parmi le timon d'un charriot; puis il eut la teste fendue assez oultrageusement,

Voilà le povre guerdon qu'il récent après qu'il avoit faict plusieurs vaillances de son corps^ car il estoit homme sans peur , fort et expérimenté an noble stile de la guerre. Après ce douloureux exploict , on envoya hastivement vers le bastard de Bellamont, qui les prisonniers avoit en garde, et les rendit sous la garde et protection du duc.

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