‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 15 sur 135 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Du notable régime que le duc institua sur les fourageurs de son ost!

Environ le moisde novembre, temps de fertilité,, de plénitude et d'opulence , ou quel dame Cérès a faict produire à la terre lasaturité de son germe^ et remplir les granges de uberté, féconde en affluence de biens, l'annuelle provision des marches circon-

vironnantesde Tost du ducsediminuoilgrandèment par multitude de gendarmés , tellement que fourages eommencoient à defFaillir. Dont plusieurs compagnons aventureus voyans ceste indigence, s'espardirent en divers lieux pour fourager ; lesquels durement reticontrés de païsans rebelles , par subtils aguets et cauteleuses embusches , estoient souvent occis et piteusement mutilés. Le duc voyant pululer l'infection de ceste pestilence , désirant préserver en santé corporelle, les mesmes membres de son exercite, ordonna deux puissans bras sagittaires, armés de proesse, fortifiés de mains années pour envahir lesinvaseurs et rebouler les déboutans : Tun de ces deux bras vigoreux souverain , fut messire Olivier de la Marche , très preux et hardi chevalier de la nation de Bourgogne, homme de petite stature, mais de très grande prudence^ cler en vertus , riche en éloquence et de vif pénétrant entendement , conducteur supérieur de la garde ; et Taultre fut Jacques Galliot dessus nommé. Eux accompagnés chacun de cent lances , furent ordonnés par la bouche ducalle gardiens et prolecteurs des fourageurs ; auxquels prouesse administroit le hardement de leurs ad ventureseticeulxtrèshonorablement s'en acquittèrent. Ung jour advint qu'ils se trouvèrent ensemble quatre mille de toutesorte; et par valeureuse monition qui les incita , délibérèrent d'aller jusques auprès deCoulongne la cité. Si vindrent à chef de leur intencion ; et là se chargèrent de tous fourrages à

grande babondance. Ceuxde Coulongne, grands de corps et de courage , voyans leurs adversaires fourrer et fouller leurs mansions prochaines , comme ceux qui rien ne les amyroient, conceurent grand orgeuil en leur ventre , dont ils furent fort enflés ; car par félonie qui lesaguisa, vbidèrent de leur cité avecques grand nombre de rustres, environ de six à sept mille, en belle ordonnance^ cuidans rescourre leur proye, et charger sur lesdits fourageurs. Là se trouvèrent barbe à barbe les uns contre les aultres. Messire Olivier de la Marche, tout embrasé de proesse chevaleureuse , voyàrlt object victo-^ rieux irradier devant sa face , vouloit assaillir les saillans et rembarer les accourans; mais Jacques GalUot lui brisa le hault vouloir de son emprinse , disant que mieux valoit garder les four-^ rageurs par le commandement du duc , que les mettre en un hazard de bataille. En ce propos se fermèrent ensemble ; et en la plus notable conduicte de jamais ^ par grant sens et advis se re-r trahirent honorablement.

Toutefois Coloniens et rustres les poursuivirent par telle ardeur , qu'ils tindrent prisonniers Campanel et Rondelet, nepveux dudit GalUot, lesquels il eust rescous s'il eust voulu ; mais lui, tout expérimenté de la guerre, vray imitateur de vraye discipline de chevalerie ^ choisit de deux maux le moindre. Si conclud qu'il valoit mieux deux hom-^ mesprins, que quatre mille en grand péril. Leduc avoit souffert jusques à cesle heure fourager la

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diichié de Mons , delà le Rin, appartenant au duc de JuUiers; ^ toulesfois ceulx de ses metes avoîent largesse de tous biens, et ne lui en présentoient ne par amour ni autrement. Plusieurs compagnons de Tost, oppressés par indigence, voyans leurs voisins si plentureusement garnis, estoient comme Tan talus qui périssoit de faim auprès delà pomme pendant devant sa bouche, sans y povoir donner attaincte ; si en firent remonstrance au duc de Bourgogne , lequel par quelqu'un leur manda, que s'ils ne lui livroient vivres et fourraige, par amour et à prix raisonnable, il trouveroit fachon d'en avoir par force et sans constance ; et que jusques à ores les avoit espargnés, espérant trouver en eulx prestance amyable, et attendoit que d^eux-mesmes lui eussent oflFert libérallement ce qu'il requéroit par commandement. Ceux pressés d'une si forte main comme celle du duc le plus grand de la terre, doubtant cheoir en son indignation , obtempérèrent à son commandement, mais s'excusèrent sur les pillars qui les traicloient durement. Le duc leur promit d'y remédier par justice, du tout à leur appaisement. Et lors fit une chose louable et de mémoire perpétuelle ; car après que le lieu du marché fust ordonné sur la rivière du Rin tenant la dicque , le plus convenable que faire se povoit, à l'aise des marchants, il fist eslever une haulte croix au milieu de la place, à laquelle pendoient un gantelet et une espée toute nue, pour signifier, que se nul du monde se présumoit de

dire qnelque injure ou villenie auxdits paysans marchands, il forfaisoit le poing; et s'il estoit si mal ad visé que de ouvrer à main mise , il se forfaisoit la vie. Adoncques arrivèrent traversans Rin , bateaux chargés de toute manière de vivres et de fourage à grand plenlé ; et furent les vendeurs paisiblement traicliés des acheteurs, qui raffrenèrent leurs rapacités par le miroir juridique qui s'apparoit devant leurs yeulx. De quoi l'armée, pour une espace, fut assez consolée , mais lesdits vivres et fourao^es montèrent en chierté. Nothus deschargea ses vents pluvieux; Boreas mit en bruyct ses ventileux souspirs, et la froidure yvernale multiplia ses forces tellement, que les chevaux des povres soldats périssoient par morfondure, et les coursiers des haulx barons séjournoient es bonnes villes voisines, à grant coust et despens.

Versla chapelle saint Ladre, sur la grosse rivière du Rin^ estoit une très belle et grosse forest, toute de allemarche , qui venoit bien à poinct à faire logis , boluwers et bastillons , avec ce que l'on povoit ravir es villes champestres, bourgades et hameaux ; car toutes manaderies, arbres, bayes et buissons prochains estoient despouillés et mis au net, réservez les jardinages d'une abbaye de dames fondée de la glorieuse vierge. Petits compaignons , travaillés de longues veilles, mal stipendiés, assaillis delà bise, despourveus d'habits, de vivres et d'argent, alloient et venoient cinq ou six fois le jour à ladite forest à tous habandonnée, et se char-

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geoient de fascheaux de bois , lesquels ils vendoient les uns aux aultres pour subvenir à leurs nécessités, et avoir honneste entretenement. Ainsi ceste belle et riche forest, de long-temps entretenue et précieusement gardée , fut en briefs jours, par fortune de guerre , totalement gastée.

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