CHAPITRE IX
La magnificence au siège de Nuysse.
Chose admirable et la plus sumptueuse que jâ-mais avoit esté veue dé nostre temps, estoit au siège de Nuysse. Sans artificiel bastie expérience et précogilée délibéracion avoient tant labouré en sa magnificque ordonnance, que, ne les anciens docteurs expérimentés en la chose militante, ne les modernes aucteurs expérimentés au très noble art sagittaire, n'j scauroient trouver ligne rétrograde, ne poinct dérogant à vraie et juste édification à mesures. Bien considéré le lieu , la saison, les visaiges des deffendeurs, et les fors bras des invadeurs, les quartiers , les tranchées , les mesliers , les logis estoient tant bien assis, proportionément divisés à la commodité^ subside et tuition des assiégeants, au très grand domage, détriment et repoulse des assiégés , que pour convoiter , ne pour soubhaiter on ne pouroit mieulx. L'ost estoit puissamment fermé de beaux spacieux et parfonds tranchis y ensemble de ponts-levis et de fortes barrières, qui donnoietit aux paysans entrées, très bien gafdées de jour et
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de nuict , contre fallacieuse et pestiférente hostilité. Le bouct plaisant , et précise formosîté <ie Tarmée estoit au costé vers Coulongne, et ensuîvoit le quartier du duc, comme les estoilles errans tirent vers le soleil reflamboyant pour recepvoir clarté lucente. Et fentre les rues foraines et auîtres petites ruelles traversaires, dont il y avoit grant nombre bien compassées par géométrie , y avoit un grant et ample marchiez où toutes marchandises et vivres y arrivoient à grant planté.Ung apoticaire y amena pour une fois cinq chariots chargés de denrées, et dressa son bouticle aussi estoffément comme en Bruges ou en Gand. Là estoient tous ouvriers mécanicques, grossiers, drapiers^ poissonniers, espîssiers, parmentiers, chaussetiers , cordonniers, chapelliers, barbiers, charpentiers, couteliers, pionniers , cuveliers , vivendiers , manouvriers , lanterniers, candreliers et charetiers.
Là recouvriez de toute chose nécessaire au corps humain à pris raisonnable^ et aussi plentureusement comme en la meilleure ville de ce pays. Là tenoit son estât le prévost des maressaulx, pour administrer justice, et dresser en voye directe et réglée la police de Texercite. Il y avoit pareillement ung aultre marchié au quartier des Italiens, où n'estoit deffaulte de quelques riens ; et chacun des deux marchés avoit sa boucherie et son marché • particulier au foin et à l'avaine. Au regard des édifices et logis tels que en ce cas appartient , ils estoient tant riches et plaisants que merveille.
ChROXIQUES. t. XLIV, — J. MOLINET. /. O
Chacun selon sa vocation et faculté y avoit faict ou faict faire habitation condigrie, avec belles tentes et riches pavillons , entrelassés et semés çà et là , qui moult décoroient ce sumptueux fabrique; desquels ce duc en y avoit faict admener neuf cens à ses propres frais et despens. Il y avoit mansions de diverses façons et pourpensées constances, composées par mirable et solide artifice , comme pour y demourer à perpétuité ; les unes eslevées par plaisance à manière de dongeons, ayans galleries et prayeries à Tenvirou , et les aultres tournées à deffenses , et pons levis et parfons fossés à Fentour ; les unes maçonnées et painctes à beaux fenestrailles et châssis de voirre ; et les moindres à façon de cavernes fossées en terre, portans sur grandes fourches , ayans salles et cuisine , et le plus cheminées de bricques. Il y avoit fours et molins à eau, à vent et à bras , jeux de palmes^ bourloires, et bersaulx pour recréer les compagnons, et gibet grant et fort pour exécuter les malfaiteurs. II y avoit forges , tavernes , cabarets, baigneries, hostelleries et brasseries.
Les sacrements de l'Eglise y estoient administrez à tous ceulx qui nécessité en avoient. Enfants y estoient reçus en baptesme; traictiés de mariage s y accordoient et solemnisoient aussi richement qu'en • la ville close . Lesuns addextroient l'espotisée à gran t liesse, monstroient signe de joie, et, au resveil, des ménestriers cornaps mélodieuses chansons ; et les aultres accompagooient leurs amis morts et mise a
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bierre en grant anoi, entre gens nionstrans signe de dueil^ chargiés de larmes et faisants piteuses lamentations. Les unshestiés de corps, menoient piteux regrets, et gémissoient enattendantrheure de Dieu. L'uncrioit:Leroiboit!en feste deroyaulme.L'aultre crioit: Jésus te soit conducteur à l'âme ! Tel se réputoit estre mieulx asseuré que es bras de ses amis, qui tantost tresbuscboit es laz de ses ennemis. Là povoit-on appercevoir la folle abusion du monde, et comment divers corps incorporés en un seul ost avoient passions contraires, l'une de soûlas, l'aultre de tristesse. C'estoit un déduict desplaisant, un desplaisir esjouissant, une joie pleine de cris, une clameur confite en ris, une risée très piteuse , et une pitié très joyeuse. Sons meslodieux, tubes, tambours, trompes, clairons, fleutes, musettes et chalemelles sonnoient enTaeret engendroient armonie tant délectable , qu'ils effacoient toute mélancolie, suscitoient joie nouvelle, et eslevoient tous cueurs annoyeux au trosne de parfaicte liesse. Souverainement au quartier du duc , aux heures limitées, en estoit la très douce noise tant plaisante à ouyr, que ce sembloit un par radis terrestre , et chose plus divine que humaine ; et comme Orpbeus débrisa les portes d'enfer au son de sa harpe , la modulacion de ces instruments musicaulx mitigeoit l'amer des rudes cuers saxonnois et endormoit les ennemis par son amène consonnance. Le duc Charles , l'honneur d'occident et le plus redoubté de la terre, se maintint vertueusement en ce siège,
précogitanl son prouffit salutaire, car avant toute oeuvres chacun jour après son lever, postposant toute cure temporelle , comme vrai champion de saincte Eglise , ouoit ses messes accoutumées ; et soi confiant en la main de Dieu , seul coUateur des victoires, ne voulut cesser ses dévotions pour quel* que impétueux encombre. Son faict tout recommandé au céleste gubernateur , se mettoit en ses dibgences de solliciter ses affaires, pour tirer fruict de sa labeur cotidiane. Oncques duc de plus aigre soing ne fut sous la cappe du ciel; nul de plus glorieuse emprinse ; nul plus asseuré en ses faicts, nul plus labourieux aux champs. Il avoit seul le hault vouloir d'Alexandre et la prudence de César ; et la diligence de Sémiramis estoit en lui renouvellée ; car il se trouvoit de quartier en aultre quasi en un moment ; une heure avanchoit les dicquaires, une aultre se trouvoit es mines. 11 divisoit les pilotis; il expédioit les tranchis ; il employ oit les HoUan* dois ; il donnoit conseil aux Lombards ; il reconfortoit les Anglois ; il boutoit avant ses Picquars ; il commandoit aux ordonnances; il ordonnoit ceux de la garde ; il gardoit les nobles et fielvés; et ceux de son hostel faisoit si souvent resveiller , qu'ils n'avoient loisir de longuement sommeiller; cari lui mesme ne dorraoit que à demi, et le plus du tem^ps aux yeux ou vers, en suivant la très noble et haulte propriété du lion dont il estoit renommé par IcF monde univers. 11 ne tenoit le terme d'aulcuns anciens princes , comme David et aultres , qui dé-
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légeoient leurs connestables assaillir cités et villes, et ne s'y trouvoient jûsques à la prinse , pour avoir gloire de la conques te ; mais comme cler miroir d'honneur, exemple d'excellente prouesse, bercail patent aux (brts archers, et butte à leurs fières sagetiea , se mettoit en front d'assault , premier à l'estour, dernier au retour, non pas par présumption oultrageuse , mais pour animer les siens à chose ardue, terrible et merveilleuse. Pour ce diet-on : que la présence de bon prince vault mille aultres de sa province. Gédéon, juge d'Israël , verge de Dieu , poing redoubté , et flagelleur de Madian , disoit à son peuple simple et non instruict en armes : Faites ce que vous me voyez faire. Le duc Charles, {nrince sans peur , sans pair, et patron des preux , semblablement en sa personne préparoit ses batailles, enseignoit ses conducteurs et marchoit aussi avant que le plus hardi de ses vassaulx. Arrestez-vous, les explorateurs des merveilles du monde, qui eslisez les grans chevaleureux hommes des anciennes histoires pour les. réduire à fresche mémoire, arrestez-vous par admiracion; pensez, pesez, contrepesez et compas^ sez si ce très cler vertueux duc n'est pas digne d'avoir magnifique siège entre les plus haults de ce siècle. Vous mettez en compte vos difformes monstres et horribles géants , qui se confioient en la grandeur de leur corps, en la férocité de leurs bras et en la crudelité de leurs bastons ; mais s'ils eussent ouy en leur temps les espouvantables ton-
nerrestempèstants, et senti les hideuses pierres foudroyantes dont le duc et les siens sont esté plusieurs fois^ servis et rencontrés en divers orages , ils se fussent trouvés perplex, confus et sur le poinct de renoncer aux armes. Force de corps ne les pourroit aider; fleur de prouesse en eux seroit extaincte. Tant plus sont haults , et tant plus ont d'attaincte. Vous parlez du très puissant roi des Perses , qui desséchoit les fleuves par multitude des chevaux, et son ost qui les buvoient ; parlez maintenant de nostre duc très auguste, qui par labeur manuel transmue les eaux de leurs cours naturels , dessèche les terres portants les grants fleuves, en arrouse des aultres où jamais ruisseau n'est apparu, et leur donne cours de telle profondité , qu'il semble estre naïf et sans aulcun artifice.
Que dirai- je plus ? Il a estanché rivière courante impétueusement de cinq à six cens pieds de large , et de lance et demie de profond. Vous donnez tiltre de grant vaillance à Hannibal, duc deCarthage, le prosterneur des triomphans Romains, pour ce qu'il passa les Alpes non jamais hantées , et trespercba les roches par merveilleuse incision ; donnez tiltre de grande puissance à Charles duc de Bourgogne , le extermineur des orgueilleux rebelles, lequel submect toute chose élémentaire à son indition, essourt la pesanteur des pierres contre le ciel, humilie la sublimité des montaignes, exalte la profondité des vallées, adjoînct le feu à son incompatible, percute Tair par fraction véhémente ,
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recoppeTeau par dicquaiges repugnans, pénètre la terre par mines secrètes, où il s'escouse personnellement , et se trouve à la fois soubs les pieds de ses ennemis. Vous pellifiez d*bonneur, et non pas sans mérite, le très sacré impérateur Constantin, pour ce que sur la rivière de la Dunoe, par le signe de la croix, en qui Dieu souffrit passion, subjugua Maxence le félon tiran, associé des prophanes barbares infidelles ; couronnez de laurier ce très fort et courageux lion , qui , sur la rivière du Rin , au nom de Dieu et de sainct George , et par la vertu de la croix sainct Andrieu , dont il estoit consigné et prémuni, à petit nombre des siens, et à peu de perte , a vaincu , par bataille rangée et prouesse miraculeuse , le très bault et seigneurieux aigle impérial adextré de toute la puissance de Germanie , comme il appert en histoire séquente. Non seulement en gloire transitoire , caducque , terrestre et de prospérante fortune, scintilloit l'irradiante lumière de sa baulte sérénité , mais en affluence de dons précieux sanctissimes pour parvenir et parattaindre félicité sommière.- C'estoit le germe de salut incomparable, la plante d'honneur inestimable , l'estoc de grâce bien heurée , et l'arbre de vertu coulourée, redolente, fructueuse, et de grande altitude, et de qui la fleur, le fruict et la fueille portoient saveur de céleste béatitude. Et revolvant en son imaginative plusieurs volumes des anciens historiographes, dont il avoit imprimé les lectures en sa mémoire, voyant
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beaucoup de puissans règnes trébuschés , avec les régnans en misérable ruine , tous énervés de roj aie majesté, par trop amplecter les plaisants et fols délicts du féminin sexe, et congnoissant que le fort Sanson en estoit afibibli , le sainct prophète David souillé et maculé, le sapient Salomon idiote et rasotté , abrenoncia à toute volupté charnelle , et embrassa castimonie supernelle ; et n'estoit ne trop mondain ne trop solitaire, mais humain et tout salutaire; non enclin à dormition, mais à seings et dévotion ; non à vaine mondanité, mais à saincte mendicité ; non à lubre concupiscence , mais à salubre continence ; non à nocive ébriété , mais à nette sobriété , car le vin friant non modéré engendre délectation, délectation consentement , consentement péché, péché la mort. Ainsi, par force de corps et d'âme , par vigueur extérieure , et par vertu intérieure , prélioit et prosternoit ses ennemis visibles et invisibles , ce vertueux duc scipionique, lequel, après grandes veilles, travaux durs et angoisseux , retournoit en son logis champestre; et là, en estât magnanime, à portion légitime, prenoitréfeclion corporelle. Plusieurs petits compagnons, povresmendians, nuds et deschaux, et qui n'a* voient point d'argent , parce que nul ne leur en don-» noit, faisoient pareillement grande abstinence, non pas volontaire, mais nécessaire,, et contre l'auctorite de Plutarchus , disant que la famine se combat aux chevaliers despiteux qui défaillent souvent au seigneur, lequel leur destrainct leur nourriture.
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Noool^sfant ils s'acquittoient lojaumeDt aux assaulz et aux escarmouches , et jamais ne tournoient en fuite. Yégèce conseille aux princes que mienlx vault enseigner ses propres chevaliers au très noble mestier d'armes^ que prendre estrangiers à souldée. Et le doc par payant ses deniers, estoit servi de Lcmi* bards et d'Anglds, qui grandement Remployèrent. Mais pour ce qu'il estoit craint et redoubté de toutes nations, ^t que le ciel et la terre lui favorisoient plus que à nul aultre , il avoit ce privilège de tres^ passer le commandement des philosophes. Après la réfection du corps^ donnoit la réfection à l'ame , et employoit ses jours , non pas en folle vanité , en mondain spectacle, mais en sainctes escriptures, histoires approuvées et de haultes recommandations , souverainement en l'art de musique , dont il estoit tant amoureux que nul plus, et non sans cause , car musique est la résonnance des cieux , la vdx des anges , la joie de paradis , l'espoir de l'air, l'organe de l'Eglise , le chant des oyselets , la récréacion de tous coeurs tristes et désolés , la persécution et enchâssement des diables^ comme appert par David jouant de sa harpe devant le roi Saul, possédé des diables. Et comme le roi Ghar-^ lemaigne avcât honoré ceste science en son temps , lorsqu'il avoit mandé lesexpers musiciens de Rome pour enseigner ceux de France en vraie modula^ ûicm y le duc Charles recueilloit les plus fameux chantres du monde, et entretenoit une chapelle estofiee de voix tant armonieuses et délectables >
que, après la gloire céleste, il n'estoit aultre liesse. Que voulez-vous plus? Au siège de Nuysse, la magnificence en estoit de si haulte estime, que ma rude plume ne pourroit souffire à descrire la rutillante splendeur. Supplications y furent ouyes, bénéfices y furent impétrés; et par le ray de la précieuse gemme ducale qui s'apparoit par tous climats, cler comme estoille de TEpiphanie , les glorieux princes de la terre s'y rendoient personnellement, ou envoyoient embassades honorables lui offrir cour , corps et chevance.
Le roi de Dannemarque et de Noreweghe , accompagné de son frère, en simple estât de pèlerin, y fut aussi plentiveusement reçu qu'en Bruges ou en Gand. Le duc, à sa venue, fit dresser très riches tentes et pavillons de drap d'or et de veloui's, et fit honourablement traicter et festoyer lui et les- siens, par le comte de Chimay, très éloquent, doué de riche faconde, et par aultres grands barons et mignons de court, qui bienlesçavoient faire. Ce roi de Dannemarque voyant le diffîéreat du duc et des AUemans, ensemble le éminent péril , pitoyable et domageux qui en povoit easuivre , s*esforça de pacifier les parties , et se tint long-temps à Listriby , une petite ville oultre le Rin,à deux lieues deNusse, où monseigneur le chancelier et le comte de Meghe,seigneur deHunibrecourt, alloient souvent devers lui; et ensemble ouvroient aulcuns traictiés de paix, qui ne purent sortir effet. Monseigneur lebastardde Bourgogne
vint aussi pareillement audit siège , lequel il vi- .sita de bout en autre ; et par son advis furent af* futées deux serpentines, en tel lieu assises que elles travaillèrent grandement la ville ; puis prit congé à son frère le duc , et s^en alla au royaulme de Naples. Le roi de Hongrie envoja lors son vénérable orateur, lui priant qu'il fust arbitre du différent qu 'il avoit au roi dePouloigne , pou r le royaulme de Bohesme. Aultres ambassades loingtaines et prochaines de France et d'Angleterre y arrivèrent, desquelles le conte se fera cy-après.