CHAPITRE XXXII
La rçconyrance da pays de Lorraine £iicte par le dac Régnier sur les
Bourçoignons.
APRÈS la répuise faicte à Granson et Morat, du duc de Bourgogne ,lses ennemis, qui para vaut se tenoient quasi en muce, boutèrent leurs cornes hors ; et de faict, pour la reçouvrance des pays et ducé de Lorraine, au profit du duc Régnier, le bastard de Vaudemont^ Petit Jehan de Vaudemont, Gracie Amenault de Guerre, accompagnés de quatre à cinq mille hommes, reprinrent la ville de Vaudemont, Mirecourt et plusieurs autres places , et mirent le siège devant une ville où estoit le seigneur Jehan, fils du comte de Campo-Basso et sa compaignie ; lesquels, après avoir esté battus et souffert aulcuns assaults, rendirent ladite ville du consentement du comte de Campo-Basso et du seigneur de Bièvres;
car les assiégés avoient prinshuit jours d'abstinence de guerre, sur espérance d'avoir du secours, lequel leur faillit au besoin ; et partirent gens de guerre, saulf leurs corps et bagues; et par ce traicté faisant^ demeurèrent ceux de la ville en leurs biens. Ledit seigneur Jehan-Pierre de Crepionel , escuyer , natif de fiéthune, et un Italien, nommé Barnabe , conducteurs de ladite compagnie, se tirèrent à Nancy, où ils trouvèrent le comte de Campo-Basso et le seigneur de Bièvres, qui les envoyèrent à Condé et au Pont-à-Mouchon , en garnison, pour ce que ledit comte de Çampo-Basso et ledit sei- • gneur de Bièvres , après la prinse de Vaudemont, redoubtoient estre assiégés à Nancy, comme ils furent petit de temps après. Iceulx seigneurs envoyèrent ledit Pierre de Crepionel aux pays de Flandres et Picardie , pour recouvrer gens et finance. Si comparut , le comte Chelenne , accompagné de cent lances, desquels il es toit conducteur, aux frontières lez Saint-Quentin; sire Rolland de Halle win^ se partist d'Abbeville, ayant pareille charge de cent lances, et aultres cent lances au pays de Gheldres, que conduisoient les enfans du comte de Saint-Martin. Ledit comte de Chelenne et ledit de Hallewin , firent bon debvoir d'eux trouver devers ledit comte et le seigneur de Bièvres.
Iteniy ledit Pierre avoit charge de avancher l'armée de l'arrière-ban , qui se mettoit sus sous la conduite de monseigneur Philippe deCroy, comte de Chimay; et avoit pareillement ledit Pierre,
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charge d'avancher un payement de quatre mois , pour les quatre cefts lances qui lors estoient au pays de Lorraine. Ledit payement s'adressa à deux compagnies estants en Lorraine , c'est assavoir audit seigneur Jehan et à Ame de Walperghe ; mais le seigneur de Bièvres et de Midilton ne purent estre payés , car ils estoient assiégé^ à Nancy par le duc de Lorraine ; et la compagnie dont estoit conducteur ledit comte de Chimay, ajournoit trop pour y donner secours; et n y povoit avoir adresse pour y donner secours, car dix mille Suisses , tant de pied comme de cheval , y tenoient passages et portes serrées avec le duc Renier.
Le seigneur de Fay , lieutenant des pays de Luxembourg, atout une bonne bande de gens de guerre dudit pays, se joindit avec le comte de Campo-Basso, lequel se bouta aux champs pour donner secours aux Bourguignons assiégés à Nancy ; et mena ces compagnies urnes ensemble entre Thionville et la cité de Metz, où il fut en question aux capitaines et lieutenans quel chemin ils pourroient tenir le plus convenable pour venir audit siège; et porta la résolution que s'ils povoient passer fort et fbible par la ville de Nominy, séante à my-voie de Metz et de Nancy , ils parviendroîent légèrement à leur désir. Beaucoup de temps s'expira et perdit pour obtenir licence de passage à l'évesque de Metz, à qui ladite ville appartenoit; et y eut tant d'envoi et de renvoi en ceste prosécution , avec la tromperie que l'on y
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aperceut, que l'on changea aultre manière de faire; et fut conclu, attendant la compagnie de monseigneur Philippe de Croy , comte de Chimay et de plusieurs nobles personnages et gens de pied au nombre de cinq à six mille. Mais iceulx piétons estoient difficiles à eslever, et y alloient redoubtamment; à cause de la répuise qu'avoit eue le duc Charles à Granson et à Morat ; et disoient que c'estoit le marché aux horions^ et que le pays de Lorraine fort foulé et mangé , estoit grandement travaillé, et que les pillaiges y seroient petits; et par ainsi le secours des assiégés, qui debvoit estre léger et hastif, estoit fort pesant et tardif. Or pensez que pendant ce temps le seigneur de Bièvres et tous ceux qui estoient enclos à Nancy, languissoient en grande perplexité , assiégés et avironnés du duc Lorrain et des Suisses ; et ainsi comme les anges réconfortent aulcunes fois les âmes de purgatoire, ils recepvoient lettres missives ^ furnies de belles prou messes de secours et en parole de prince, qui point ne sortirent d'effect.
Les vivres furent si courts auxdits assiégés, qu'ils mangèrent chair de cheval. Les manans de la ville leur estoient faux et desloyaux tellement , que se les capitaines fussent issus à puissance , jamais n'y fussent rentrés ; et gissoit plus grande subtilité de soy garder et ceux de par dedens que de par dehors. Oultreplus, deux bombardes, ungcourteau et plusieurs serpentines continuellement tiroient sur eux jusques à vingt et un coups de bombarde pour uug^
jour, par quoi une porte fut abattue, et la muraille dilapidée fut rasée jusques aux terres. Les En- ' glets qui illec se tenoient en garnison , cousidérans famine, desloyauté de sujets conquis^ malle paje, nécessité de pouldre, avec cent autres besongnes qui duisoient à donner résistance aux assaillans, se tirèrent vers le seigneur de Bievres et aultres capitaines tenans pour le duc Charles. Si leur dirent plainement que s'ils ne trouvoient moyen ou façon de trouver ou faire accord aux Lorrains , ils le feroient eux-mesmes. Dont le seigneur de Bièvres , voyant leur manière de faire concorder à leur intention, se mist à genoux devant eux , par deux fois , leur priant très instamment qu'ils se vousissent tenir encore un petit de temps, pour vivre et mourir avec un povre chevalier , laquelle chose ils debvoient Faire pour l'amour du roi Edouard leur maistre , auquel il estoit confrère , à cause de l'ordre de la Thoison qu'il portoit comme lui. Mais quelque remonstrance persuasive et génuflexion qu'il sceut faire, il ne peult incliner les courages des Angles en continuation de leur défense ; et fut constraint le notable seigneur de Bièvres, tant par iceux Angles, comme de plusieurs aultres, d'entendre à l'appoinctemenl; car à la vérité , ils estoient tellement vexés et travaillés de longues veilles , de maladies fort griefves et continuelles labeurs, que force leur estoit rendre la ville ; car se le duc de Lorraine eusist voulu aventurier trois mille hommes seule-
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ment et leur donner l'assault y ils estoient perdus et destruis sans nul remède. Et porta l'accord qu'ils rendroient la ville au duc Régnier, et se partiroient saulfs leurs corps et leurs vies ; duquel accord ne tindrent rien les Suisses , car la pluspart desdits Angles furent en partie robes et pillés.
En ce mesme jour, à la fin du mois de septembre^ exploictèrent tellement iceux Bourguignons, qu'ils se trouvèrent en la compagnie du comte Philippe de Chimay, duquel ils n'avoient ouy quelque nouvelle touchant son approche ; et s'estoit adjoint ledit comte avec la bande du comte de Campo-Basso , en bonne puissance , tirant devers Nancy , sur espérance de lever le siège et combattre le duc de Lorraine.
Quant les comtes deChimay ej de Campo-Basso, eurent ouy le seigneur de Bièvres, ensemble ceux de sa route , du train que les Lorrains tenoient , ils conclurent que le comte de Campo-Basso , associé de quatre cents lances qu'il avoit pour garder le pays de Lorraine, avec les gens de cheval qu'avoit amenés le comte de Chimay, se tireroient au pays de Barrois, et d'illec en Bourgogne, pour soi joindre en l'ost du duc Charles; et le comte de Chimay, avec sa route de piétons , sous la conduicte des seigneurs de Croy et de Barbançon, ensemble le seigneur de Bièvres et tous ceux qui s'estoient partis de Nancy , s'en iroient vers Thion- \ilie pour recevoir un payement de quatre mois qui leur estoit deu. Et quant vint le sixiesme ou
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huitième jour d'octobre, toutes les compagnies dessusdites arrivèrent en la prairie deToul, où estoit l'est du duc Charles, qui les véoit venir par escoadre en notable ordre; don t il fut moult resjou j, considérant les grandes pertes que paravant il avoit souffertes. lUec furent faictes plusieurs recongnoissances des seigneurs les uns aux aultres , en récitant leurs malles aventures et les mortels périls dont ils estoient eschappés. Deux jours après se partist toute l'armée du duc Charles , si bien accoustrée , qu'il n'estoit mémoire de ses pertes ; et se tira vers le chasteàu de Condé , assiégé par les Lorrains, qui tantost brouwèrent en voye; et le lendemain se logea le duc à Dieulewart, séant auprès de la rivière de Moselle , où aulcuns Lorrains qui la tenoient , voyant approcher l'artillerie, rendirent la place saulf leurs vies, et s'en allèrent un blanc baston en main.