‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 45 sur 135 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

La joamëe de Nancy.

11 est dessus récité comment le duc Charles, estant à Nancy , renouvella ses ordonnances dès le Diois de janvier précédent, et comment il avoit donné le gouvernement des quatre cents lances d'Italie , fort diminuées y qu'avoit le comte deCampo- Basso , au seigneur Angel et au seigneur Jehan , enfans audict comte ; et du résidu remplist aultres

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compagnies. De ce désâppoinctemeot se conteuta fort mal ledict comte de Campo-Basso, et se partit h demi mal content du duc Charles, disant qu'il lui estoit deu par icelui grande somme de deniers , sans faire signe de payer; et fit son voyage à Saioct- Jacques de Galice, duquel il retourna à Metz en Lorraine, environ le mois de juing ensuivant. Et jà-soit-ce qu'il se fust parti mal content du duc Charles, il feut receu à son retour à son service ; et , quelque fainct semblant qu'il eust en son courage , il monstroit tousjours bonne mine et bon vouloir de recouvrer l'honneur de son maistre^ qui, en son absence, avoit eu beaucoup à souffrir. Et toutesfois il avoit regret continuel à ce qui lui estoit deu par le seigneur duc Charles ; car il n'en povoit tirer argent prompt ne assignation ; et en feit secrètement plusieurs querimonies aiidict Piei*re de Crépionel, en pleurant et disant qu'il estoit povre gentilhomme, et que pour l'entretenance de guerre-estat en guerre, il avoit faict plusieurs emprunts aulx marchands de Bruges et ailleurs ; parquoi, si le duc ne le contentoit, joueroitau désespéré, et seroît constrainct, lui et ses deulx enfants, abandonner ledict duc et acquérir aultre parti, ce qu'il feroit à grand dueil et grande desplaisance de cœur. Peu de jours après, les gens au comte se trouvèrent au lieu de Comarsi avecques aulcuns François, et ils parlementèrent ensemble. Et ledict comte s'en alla à trois lieues oultre Saint-Nicolas, qui pareillement coin-

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qua avec les Lorrains; et dès lors en avant, besongna tellement ledict comte avec eulx, qu'il y eut appoinctement , si qu'il se trouva de son parti, et abandonna le service de son maistre , sans l'advertir de son partement. Quant le duc Charles eut connoissance > par aulcuns esperts , de la machination et malicieuse trafique que lili pourchassoit ledict comte, et du couvert entendement qu'il avoit à ses ennemis, et que bon seroit de soi mettre au-dessus de sa personne et de ceulx qui estoient de pareille sorte , il respondit qu'il y besongneroit en temps et en lieu. Encore fut adverti ledict duc , par ledict Pierre de Crepionel , estant au pont de la Bussière, à demi-lieue deNancey, que le seigneur de la Trimouille , ensemble plusieurs capitaines, accompaigné de six cents lances francoises, estoient logés auprès de Toul, pour eulx joindre avecque les Lorrains, afin de le combattre; à quoi le duc Charles respondit, que aulcuns de ses gens, pleins de laschetés grandes, estans en son ost , lui faisoient dire afin de lever son siège, et qu'en despit des traictres, il ne s'en partiroit, et y deubt-il mourir. Finablement, il lui fut dict pour vérité , que ses ennemis approchoient pour le combaltre ; mais à peu s'il le vouloit croire. Et, pour contenter aulcunement ceulx qui lui apportoient, il fist appeler ses capitaines et conducteurs de son armée^ pour investiguer quel nombre de gens il avoit pour y donner résistance. Les nobles capitaines et chefs de guerre de son ost

trouvèrent que plusieurs estoient morts sans coup férir, tant par famine, povreté, froideur, que mal paye , les aultres tacitement retournés au pays ; parquoi tel avoit cent lances soubs lui , qui n'en sçavoit trouver les vingt. Adoncques le comte de Chimay , le grand bastard de Bourgoingne, le seigneur de Bièvres et aultres tindrent conseil pour scavoir d'entre eulx qui seroit celui qui siguifieroit audict seigneur duc la ténuité et diminution de son armée; car il estoit fort mélancolieux et facilement incité à l'ire depuis la perte de Granson. Et disent aulcuns de ses privés serviteurs, qu'il prendoit par fois un libvre pour faire manière de vouloir, lire , et s'enclouoit seule; et illec, par grand courroux, tiroit cheveux, et se destordoit, en faisant les plus angoisseux regrets et plainctes qui jamais furent ouys; et, à ceste cause, chascun craindoit l'advertir de chose qui tournoit à sa desplaisance. Néanmoins le comte de Ghimay emprint la charge de lui remonstrer la povreté de ses gens, telle que dessus est récitée; et vint vers lui au camp, où il gissoit vestu en son pavillon ; et, pour entrer, s'adressa à son valet de chambre , nommé Jehan Le Tourneur , jadis valet de chambre au duc Philippe. Icelui comte de Chimay, fort éloquent, sage et discret, la révérance par lui faicte, lui dict^ par doux et amyable langage, que les capitaines de son ost avoient faict diligente inquisition de scavoir le nombre de ses gens en poinct pour souslenir la bataille, en lui certifiant qu'ils n'es-

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toient poinct plus de trois mille cornbattans. A. ces mots , respondit le duc Charles , par grand courroux : « Je nye ce que vous dictes ; mais se je les » debvois combatre seul , si les combateray-je, » Vous estes tel que vous estes, et monstrez bien )) que vous estes issu de la maison de Vaude- » mont. » Le comte , fort prudent et attrempé , respondit moult sagement , qu'il lui montreroit qu'il seroit issu de bonne maison, et que bien qu'il ne véoit apparence ne espérance de vaincre lesdicts ennemis, se la victoire ne venoit de main céleste , nonobstant il lui tiendroit fidélité , si besoing estoit, jusques à l'ame rendre. Depuis ce jour en avant, défendit le duc à son valet de chambre qu'il ne permit a-vùe du monde entrer en son pavillon sans son commandement. Frederick , prince de Tarente, fils au roi de Naples, print congé de lui, et gracieusement se partit du bon gré du duc , qui lui bailla, pour conduire son faict, messire Jehan de Trazegnies, seigneur d'Irchouwes, et se tindrent en la comté de Bourgoingne; mais le comte de Campo-Basso se partit de nuict , sans licence , avec le seigneur Angel , son fils, et emmena neuf vingts hommes dès le mercredi devant la bataille , et tira vers le duc de Lorraine. Le sabmedi ensuivant^ deulx capitaines de ses complices en emmenèrent six vingts qui se vouloient rendre François ; mais on différa les recepvoir à cause de la tresve , et se tirèrent avecque les Lorrains. Toutesfois aulcuns compagnons de l'ost du duc Charles apperceurent

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qii'aulcuns Italiens avoient secrètement endossé les parures des François à la Croix-Droicte ; mais Jacques Galliot demoura avecque le duc, comme bon et féal serviteur. Auquel si le duc eusist voulu donner créance, il eusist évité plusieurs inconvéniens , tant à Granson comme à Morat , qui *malbeureusemenî lui survindrent. Et ainsi fut l'armée du duc Charles diminuée , et la puissance du duc Régnier renforcée par la trahison du comte de Gampo-Basso , qui lui dit la disposition du camp de Nancey , ensemble le povre estât du duc Charles et de ses gens, illec estans en grande in digence; puis se tirèrent lui et les siens à Coudé, une place séante sur la rivière de Moselle^ à deulx lieues de Nancej , par où passoient les vivres des Boui'goingnons , venans du val de Metz et du pays de Luxembourg.

Le sabmedi, nuict de la bataille, le duc de Lorraine arriva à Sainct-Nicolas avec les Suisses, qui estoient , de compte faict , dix mille cinq cents , ensemble planté d'aultres Allemands; puis se vindrent joindre au duc Régnier aulcuns gens d'armes François, dont on vouloit estre quitte, nouvellement cassés, à cause des tresves et de la paix faicte entre les deux rois de France et d'Angleterre. Et le dimanche au matin , tous ensemble se partirent de Sainct-Nicolas , et vindrent à Noef ville ; et firent leur ordonnance auprès d'un estang. Les Suisses se mirent en deux bandes : l'une futconduicte parle ^ seigneur d'Aystain et les gouverneurs de Surbourg ,

(Fribourg) et Taultre parles advoués de Berne et de Lucerne ; et environ l'heure de midi marchèrent tous, à une fois, Tune des parties ducosté de la rivière en bas , et l'aultre tout Je grand chemin de venir de Noefville à Nancej. Le duc Charles s'estoit jette hors de son parc pour ordonner ses batailles, en un champ au-devant duquel estoit un missel passant par une maladrie fort bien environnée de deulx fortes hayes , à deulx costés entre lui et les Suisses ; et sur le grand chemin où venoit l'une des bandes des Suisses , avoit le duc Charles faict amener le plus fort de son arlillerie^ et descharger sur eulx quand ils furent à un traict d'arbaleslre près, et n'y fil guères grand dommage. Toutesfois lesdîLs Suisses tirèrent en hault vers le bois, et marchèrent au long d'icellui et par dedans, tellement qu'ils furent au coslé de l'armée du duc de Bourgoingne, et au plus hault lieu. Icellui duc voyant leur train , fit tirer devers eulx tous les archers de pied pour les deffenses, et ordonna pour batailles deulx esles de ses hommes d'armes; de l'une estoit capitaine Jacques Galliot, Italien, et de l'aultre, le seigneur Josse de Lalaing , souverain de Flandres. Et quand les Suisses se trouvèrent du costé du duc Charles, ils lui monstrèrent face, marchant vers lui tant impétueusement, en deschargeant leurs arquebustes et couleuvrines à main, que les piétons se mirent en fuite. L'aultre bande des Suisses, qui estoit vers la rivière, marcha vers Jacques Galliot et les

siens, lesquek soustindrent un espace; mais enfin ils lurent rompus, et Taultre esle des Bourgoingnons tourna pareillement sur Taullre bande des Suisses, qui moult vivement fut receue illec, tellement qu'ils tournèrent en fuite comme les aultres, tant enevaucheurs comme piétons. Et quand ils vindrent au pont de la Buissière , à demi-lieue de Nancey , voulant aller à Thionville et vers Luxembourg , pour le sauvement de leurs corps, ils trouvèrent le comte de Campo-Basso en barbe avec ses complices , qui avoient illec leur embusche, et à force d'armes défendoient le passage , lequel ils trouvèrent barré et serré à tort et de travers, de charriots et de charrettes. Aulcuns Bourgoingnons bien montés passoient à guets , et ceulx qui failloient à lé trouver buvoient. Et quand aulcuns estoient en train de reschapper par force de nager, ils estoient reboutés en l'eau, tués et navrés. Aultres Bourgoingnons, advertis de cesle embusche^, tirèrent le haut chemin, et se fourèrent au bois, lequel estoit garni de paysans qui, sans nul respit , les mettoient à mort. Le duc de Lorraine leur tenoit le feu au dos. Si dura la chasse jusques à deux heures en la nuict, si pitoyable, que, à trois lieues à la ronde ^ l'on ne trouvoit quasi que gens morts par les champs et par les chemins. Et advint ceste douloureuse desconfiture par un dimanche, la nuict des Rois, l'an mil quatre cent soixante-seize. '

ï. 5 janvier i477, nouveau style.

La chasse finie, le duc Régnier feit diligente inquisition^ poursçavoir de la personne du duc Charles, s*il estoit mort, navré, prisonnier ou eschappé ; et envoya hastivement en la cité de Metz, vers les gouverneurs de la ville , qui , pour responce , lui mandèrent qu'ils ne sçavoient sentir ne appercevoir, par nuls de leurs manans et habitans, qu'il fust passé par illec, ne s'il estoit mort ou vif, blesché ou emprisonné. Et, quand vînt le lundi au soir, le , comte de Campo-Basso , qui se gaudissoit avec le duc de Lorraine, et qui bien congnoissoit Testât, l'hostel et la famille du maistre qu'il avoit trahi, monstra un page, natif de Rome, du lignage de ceulx de Colonne, nommé Jehan-Baptiste, lequel, comme il affirmoit, scauroit bien dire quelque chose de la personne du duc Charles. Icellui page, venu devant le duc Régnier, et avironné de ses capitaines , fut subtillement interrogé , et déclara plainement qu'il avoit veu le duc de Bonrgoingne abbatre de son cheval et occire en certain lieu, lequel il monstreroit s'il en estoit besoing.

Quand vînt le mardi au matin , ledict page , bien accompagné de notables personnages, s'en alla an champ ; et au propre lieu qu'il avoit dict , trouva , comme il disoit , le corps du duc de Bourgoingne tout nu, et, assez près de lui, environ quatorze aultres despouillés comme lui , gisans sur la terre ; et avoit trois playes mortelles , l'une au milieu du chef, d'une hallebarde qui l'avoit fendu jusques aulx dents , l'aultre d'une pique de travers les cuisses , et l'aultre par le fondement, C'estoit

chose pitoyable à regarder , et de grande admiration d*un tel prince, tant magnanime, tant riche et tant puissant, estre ainsi humilié jusques en terre, et despouiilé de tous vestemens, et abandonné de toutes ses gardes.

Après que ce noble corps, dont l'esprit estoit fort courageux, fut relevé de terre , il fui lavé et soigné en eaue chaude, afin de voir aulcuns enseignes ou cicatrices estans sur 1 ui lorsqu'il vivoit y pour testification de sa personne et de sa mort. Et feurent illec appelés ses médecins, son chappelain, son valet-dechambre et aultres ses privés , familiers et serviteurs, ayans aulcunement congnoissance de lui, pour ouyr ce qu'ils en diroient. Et, quand aulcuns d'iceulx , qui lors estoient prisonniers en la journée, eurent jecté leur vue sur son corps et au long , ils certifièrent , pour vérité , qu'il estoit le corps du duc Charles, et non aultre; et pour tel le fît le duc de Lorraine ensepvelir en une chapelle de l'église Saine t-Georges de Nancey, et feit eslever une croix de pierre, lez un petit ruisseau , en la place où son corps feut trouvé , afin que les passans eussent mémoire de son ame. Sondict corps par ses gens mesmes fut recongneu par six enseignes qu'ils trouvèrent sur lui : premier , à ce qu'il avoit perdu les dents de dessus ; secondement, à la playe d'une esrarboucle qu'il avoit en la pouille; tiercement, en la playe qu'il avoit receue au Mont-le-Héry ; quartement, aulx ongles qu'il portoit plus que nuls aultres assez longues ;

quintement , à la fistule qu'il avoît au bas du ventre ; sextement, d'un ongle qu'il avoit retraict à un sien orteil.

Ces choses ouyes et considérées, Ton ajoutafoiaudict page, à ung sien médecin, Portugalois, et aultres grands personnages de son hostel, qui l'affirmèrent es tre le corps du duc Charles, et non aultre.

En ceste bataille terminèrent leurs jours messire Jehan de Reubenpré, seigneur de Bièvres, chevalier, portant laThoison-d'Or, lieutenant du duc Charles, et qui honorablement et sans reproches se conduisit en toutes les charges qui lui furent baillées; le seigneur de Verun, le seigneur de Contay, et aultres notables personnages qui mieux aimèrent choisir la mort que donnef la fuite. Et furent ce jour prisonniers messire Anthoine , bastard de Bourgoingne , messire Baulduin , le bastard son frère, messire Philippe deCroj, comte de Chimaj , le comte de Nassou , le comte de Challane , Neapolitain , messire Josse de Lalaing , messire Olivier de la Marche, le seigneur de Croy, le fils aisné du seigneur de Contay , le fils aisné du seigneur de Montagu, et aultreS nobles hom-mes, de vertueux courage, haulte estime, et de grand(3 recommandation.

La pitoyable mort du duc Charles^ divulguée par pays, donna si très angoisseuse tristçsse aulx cœurs de ses subjects, que réciter ne le sçauroye, tant pour ce qu'il est oit malheureusement succombé d'une si rude, pierreuse et robuste nation, comme sont les

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Suisses , que pour la misérable povreté et douloureuse fortune que ses pays estoient lors en apparence àsouflPrir. Il estoit tant redoublé, tant bien servi et tant aimé des Bourgoingnons , Picards et Hannuyers, que, quelque lestification , enseigne ou apparition qui fusist trouvée sur son corps , croire ne le po voient qu'il fustmort , ains le soustenoient estre en vie. Et, en coulourant leur folle crédence, ils acceptoient et vendoient les uns aulx aultres, joyaulx , vaisselles et chevaulx plus trois fois qu'ils ne valoient, à condition de payer à sa revenue, lorsqu^il seroit entré en ses pays. Mais il est à doubter qu'ils ne soient abusés comme les Juifs , qui attendent Messias en Judée , et les Anglois qui attendent le roy A.rtus en Angleterre ; et ce leur procède par le grande amour et affection de cœur qu'ils avoient en sa personne, pour le hault emprendre qui estoit en lui , et les merveilleux exploicts de guerre qui par lui estoient achevés, à l'encontre des plus grands personnages de nostre occident; car rien ne lui estoit trop grand, ne trop fort^ ne trop pesant. Jamais ne feut en Bourgoingne duc plus magnifique , plus prompt aulx armes , ne plus terrifique. Il feut, en son vivant , pour un temps, le miroir des princes, le glaive de justice, le chef d'honneur, l'affluence de Jargesse , patron de chevalerie, le triomphe de prouesse, le dompteur des rebelles, leresveil de Germanie, l'exterminateur des Liégeois, et l'espouventement des François. Le seigneur de Chantereyne , très preux et

vaillant chevalier de Rhodes , recoeilla les gentilshommes de son hostel ; si les nourrit, soustint, entretint, habilla et monta. Riens ne dénigra tant la renommée du duc Charles^ que de adjouster crédence à aulcuns mauvais esprits enflammés d'ardente convoitise , ^qui l'enhortèrent et soufflèrent en l'oreille de prendre^ sur les bénéfices , chapelles et çantuaires non amortis, les revenus de trois années, pour subvenir à ses affaires; et , durant cest espace , cessa le service de Dieu en certains lieux ^ contre l'intention des fondateurs; et disent aulcuns gens de cler entendement, que oncques puis ne prospéra; et que, pour punition de ce délict, par tous les pays, aussi grans qu'ils sont , n'a esté veu ne ouj célébrer, sinon à Gand , un service solemnel pour l'ame de lui , comme l'on est tenu de faire pour son prince et seigneur naturel, Aultres disent que l'on differoit faire ses obsèques, pour ce que l'on l'espéroit vivant, et que la solemnité du serrice eust donné approbation de sa mort, Toutesfois ilestoit orné, qualifié et moriginé de plusieurs vertus nobles et précieuses ; mais il estoit du tout ordonné à la guerre, comme vrai imitateur et disciple de Mars, et pour ce qu'il estoit fort triomphant , de très ardu et excellent vouloir. Messire Georges Chastellain, chevalier,- soa indiciaire et historiographe, mon précepteur et prédécesseur immédiat , lequel trespassa de ce siècle durant le siège de Nusse, veult rédiger par escript aulcuns des principaux exploits en armes

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d'icellui duc Charles , lesquels ^ avec tnns que j'ai insérés par manière de récollectioii, seront ici notés en brief.

Le prenaier grand exploit en armes du duc Charles fut son voyage en France, dont s'ensuivit la journée de Mont-le-Héry . Le second fut à son retour du voyage de France, le voyage de Liège ^ où, en la vertu de son père encore vivant, il humilia les Liégeois, qui depuis s'eslevèrent contre lui, nonobstant hostages. Le tiers quand son père le duc Philippe et lui, en commune main, allëient à Dînant, et le mirent à ruine. Le quatrième, ce fut après le trespas de son père , là où à cause de Huy, assiégée des Liégeois, il alla au pays, et conquist tout d'un bout à l'aultre, villes, chasteaux, et les print par siège et ^ar armes, gaigna lesdits Liégeois , çt les vainquit par bataille à Bruscan ; il entra dedans Liège par les murs, qu'il fist abattre, ensemble les portes ; il emporta leur peron en Bruges , et fit de grandes exécutions en la ville. Le cinquiesme fut l'armée qu'il mena à Péronne , à rencontre des François, et là où le roy , en personne, avec son connestable, vint devers lui pour rompre ceste aigreur et emprinse. Le sixiesmefut le retour de Péronne en Liège, la dernière fois, dont la cité fut arse et démolie, et mise à per-pètuelle désertion ; le roy de France mesme estoit venu avec lui en ceste piteuse ruine. Le septième fut le voyage d'Amiens et toutes les despences d'icelui. Le huitième fut le voyage de Beau vais et toutes

les conditions. Le neuvième fut le voyage de Rouen, le dixiesme fut le voyage et laconqueste de Gueldre. Le onziesme, le siège de Nusse, qui dura près d'un an , où il exposa chevance innumérable et grande planté de vaillans hommes de guerre , et eut l'audace d'envahir l'empereur et la puissance de Germanie. Le douziesme , la journée de Granson, qu'il eut contre les Suisses, lesquels grandement adomagèrent ses gens , ses engins et ses richesses. Letreiziesme, fut la journée de Morat, où il fig; mortellement dépopulé de nobles personnages. Et le quatorziesme fut la journée de Nancey contre le duc de Lorraine, les Suisses et les François , où il perdit la vie , son bruit et toute sa desponille.

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