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CHAPITRE XXXIV

La terrible conspiration de meurtre qui te fit en la cite de Milan contre

le duc Galeas Maria.

Les gentilshommes riches et puissants d*Italie ont une manière de prendre à fiefs les abbayes et prépositoires du pays. Si advint en ce temps que l'abbaye de Miramont , séant au val de Tesin, de Tarchevesché de Milan , bailla son abbaye à ferme à un gentilhomme de la cité de Milan , nommé Jehan- André de Lampognan, parmi loy rendant par an certaine somme de deniers; et sur ce, print la charge de toutel'abbaye, tantpour la retenir, que pour aultres choses touchant ^ le gouvernement d'icelle. Advint que Tabbé fut trouvé simoniaque , pour avoir acheté ladite abbaye ; dont , pour ses démérites , fut privé de son

bénéfice; et le donna le pape à messire '. de

Castillon , évesque de ^ comme l'un des prin ~

cipaux conseilliers du duc de Milan , nommé Galeas Maria. Quand ledit évesque fut abbé de Miramont, il osta l'administration du bénéfice , totalement hors les mains de Jehan- André , afin de le tenir ou faire desservir à son gré. Et quant

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j. Lacune, a. Lacune.

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ledit Jehan se trouva despouillé du régime de son abbaye , de laquelle chose il avoit triomphé par long-temps, il fut amèrement troublé. Si que, pour remède, appela en procès ledist évesque, comme lui demandant trois mille ducats d'intérest, qu'il avoit mis de son propre en réfection de ladite abbaye, disant oultre qu'il l'avoit prinsà ferme du viel abbé Irespassé^ l'espace de neuf ans , qui encoires n'estoient expirés ; et que se le duc de Milan ne lui faisoit raison de sondit intérest , jamais révesque n'en auroit paisible possession , ne personne par lui, se non par pièces. Ce procès dura plus d'an et demi, en la court du duc Galeas , lequel totalement favourisoit audit évesque, en condamnant ledict Jehan-André à payer aulcuns despens ; dont il se contenta pis que devant , et ne cessa de poursuivre son cas à l'escu et au baston , tellement que ledit évesque n'y sçavoit comment besongnier. Et combien que ce Jehan- André fuist de petite stature et corpulence maigre, sec, un petit boiteux, et avant en son temps, si estoit-il fier comme un lion, fort magnanime, courageux^ très riche, et de puissant parentage; et quant aulcunes fois il rencontroit ledit évesque^ il disoit en passant qu'il lui rendroit son argent, ou une fois il laveroit ses mains en son sang. En ce temps , ung jeune fils, natif de Milan , nommé Jerosme Ozate, se tenoit à la court du duc Galeas, et estoit son chambellan d'honneur. Mais, comme il confessa depuis, jamais ne l'aima une seule

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heure , disant que dès sa nouvelle réception en lai ducé , lorsqu'il veit porter l'espée nue devant lui comme il est d'usage, s'il pooit une Ibis avoir tant de credence autour de lui de porter l'espée , il lui en trancheroit la teste s'il pooit. Cestui Jerosme estoit grand orateur , et Jehan-André grand poëte, parquoi ils se trouvoient souvent ensemble pour coinquer leur science; et entre aultres devises dict Jerosme à Jehan-André : « Je m'esbahis comme tu peux souffrir que le duc » te face si grand tort , quand ne te faict rendre » les trois mille ducats par toi exposés en l'ab- » baye de Miramont. C^est un pervers iyra^n , » déprédeur du peuple , et qui ne vise sinon à » mettre Milan à ruine perpétuelle ; » et lui réduisit en mémoire l'histoire du romain Cathelin , veuillant habandonner son corps pour le bien publique. « Or est-il ainsi, que le seigneur duc, usant » de sa tyrannie, oultrageusement moleste son » peuple , par mettre sus nouvelles impositions , )x tailles et gabelles. S'il y a quelque belle femme » au pays , il faut qu'il l'ait à sa voulonté , soit » par proumesses, dons, ou raptures; il trouve M journellement tours et pratiques de amasser )) argent, à ^a grande fouUe et charge de la » chose publique ; et est ma credence que qui » pourroit extirper et détruire un tel tyran et » satrappe, il acquerroit gloire et louange devant » Dieu et devant les hommes. »

Adonc Jehan-André lui respondit :- « Jerosme ^ » advise que tu dis -, car si on sçavoit seulement

» les mots que tn as proférés , ce seroit assez pour » nous mener au dernier supplice* »

Finablement ledit Jérosme tant le persuada , répliqua et bouta en teste , que Jehan-André se concorda à son imagination ; et jurèrent ensemble le tenir secret jusques à la mort. Si leur sambla bon , pour achever leur emprinse , que s'ils povoient avoir un tiers, que la chose se conduiroit plus couvertement et de meilleur train. Et adonc l'un d'iceulx mit avant messire Gaspard Visconte , trésorier des guerres , sachant qu'il n'aimoit guères le seigneur duc. Messire Gaspard fut appelé secrètement en un convine, où ils ne furent qu'eux trois seulement. Et lui commencèrent à dire que fort desplaisans ils estoient du desapoinclement que le duc lui avoit faict de son office , ce que faire ne debvoit , considéré qu'il estoit du noble sang des Viscontes, et trop plus prochain du chappeau ducal que le seigneur duc ; et fut ledit Gaspard tellement enveloppé et enchanté de beaux langages , car l'un et l'anltre en avoient leurs boutiques garnies à voulonté , qu'il s'adhéra à leur damnable conspiration , et jura comme les aultres tenir léauté in-éfragable ; et aussi les aultres lui promirent que , s'ils povoient parattaindre la fin de leurs conceptions, ils le feroient seigneur et duc de Milan. Et à tant se partirent et prindrent journée de lendemain retourner à l'hostel de Jehan- André , comme ils firent. Et pour plus grande seurté de leur machination^ afin de mieux concorder le sang du corps avec la voulonté de

rame, iceulx, et en ladite maison, se firent chascun seigner du bras senestreenun seul voirre, et beurent ensemble leur sang* , qui estoit chose t jrannique fort énorme et exorbitante du train de vraie humanité. Et lors futconfermée , ratifiée et corroborée l'exécrable et mauldict e intention qu'ils avoient d'achever leur très doloreuse emprinse.

Pendant le temps deceste cruelle conspiration^ estoit le seigneur duc en Piedmont , pour réduire en l'obéissance de la ducesse de Savoye certaines villes et places qui lui est oient rebelles ; carie jeusne duc de Savoye avoit espousé madame Blanche , sa fille. Puis , quant il eut séjourné en Piémont environ neuf mois , il retourna à Milan ^ cinq ou six jours avant Noël, pour faire son triomphe comme il avoit accoutumé annuellement de faire; car tous chambellans, chevalliers, gentils- hommes , vassaux, barons, serviteurs et escuyers le venoient rèverender et servir deux fois l'an , assavoir à la saint George et au Noël ; et quand le jour saint Estienne estoit expiré , le duc de Milan se desguisoit, ensemble ses plus privés et secrets amis, et passoit son temps en danses, esbattemens et momeries , allant de maison en maison jusques au quaresme. Et tiennent ceste mode les Milanois, afin de parler avec leurs amoureuses , ensemble voir et choisir dames et damoiselles à leur plaisauce, et de parler et deviser amoureusement avec elles. Et lors les citadins puissans et riches font parer leurs salles moult sumptueusement, et appellent les jeunes filles de leur parenté et

aultres^ pour recevoir et entretenir en devises d'amourettes, tous ceux qui desguisament viennent illecq danser et mouver en grandes pompes^ et cousteuses bonbances.

Et pour tant que le du cestoit moult curieux de soi trouver où estoient les grandes danses et belles damoiselles , Jehan-André s'appensa de richement tapisser son hostel , autant que possible lui seroit, ensemble de le furnir des plus gorières damoyselles de Milan , afin de l'attraire illecq et despescher de sa vie tout chaudement ; car Ton n'eusist sceu véritablement congnoistre celui qui le coup euist donné , sinon confusément. Et pour mieux assurer ce faict , Jehan-André avoit donné à deux cents compagnons deux cents paires de chausses d'une devise, lesquels dévoient garder la feste et estre prests au commandement dudit Jehan- André , se quelque mutation y fuist survenue. Et en ce tumulte et confusion de momerie, avoient conclud de meurdrir leur seigneur^ combien que lesdits compagnons estoient ignorans dudit cas.

Cest advis fut rompu ; et leur sambla que la despesche en seroit trop longue ; parquoi délibérèrent de le despescher le jour Sainct-Estienne, et en l'église Sainct-Estienne de Milan. Et furent iceulx trois ensemble fort empeschés le jour du Noël , pour faire leurs préparatoires ; puis révélèrent le secret dé leur entente à un chanoine de ladicte église , grand docteur et fort entendu , nommé le prévost dé Carguon, qui hayoit à mort le seigneur duc. Et quand ils lui eurent bien au

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long récité leurs pernicieux courages , il coUauda fort leur emprinse , disant que ce seroit œuvre méritoire , et qu'ils en auroient louange devant Dieu et les hommes; dont, pour le tout achever , leur oflPrit assistance , faveur , fidélité , aide et secours de corps et de chevance^ comme leur adhérent et compaignon , au mal, au dur, à la vie et à la mort; et leur conseilla que, sans longuement tenir le foc en l'eaue, afin que Tembusche ne fusist descouverte, et que ladite besongne fust mise à exécution , le lendemain , jour de Saint- Estienne , et en son église mesmes ; car le duc se trouvoit de coustume voulontiers à la messe , pour ce que grande multitude de damoiselles y arrivoient ce jour , tant pour voir que pour estre veues; et n'estoit chose qui tant pleut à icellui duc, que l'inspection et regard d'icelles. Et proposèrent de bouter vingt ou trente compagnons bien en poinct à la chambre dudit chanoine , pour les secourir se besoing estoit ; puis feirent venir de leurs chasteaux une quantité de gens armés à la secrette, pour les bouter pareillement en cinq ou six maisons de leurs parenls eslans avant la ville; et firent tenir sellé un cheval tout prest en la maison dudit chanoine , pour monter Jehan-André quand il auroit tué ledit duc de Milan , comme il espéroit faire , afin de soubdainement courre avant la ville et rues pour faire meltre aulx sacquemans les meill^eures maisons de la ville , et donner tout au povre commun. Et firent leur compte, que ledict chanoine

seroit évesque, et eulx mesmes seigneurs de Milan. Et, de faict, auleuns grands personnages de la cité se boutèrent en ceste erreur, et se adhérèrent secrètement en ceste cruaulté, qui nul semblant n'en firent quand l'exploict du meurtre ne tourna à leur plaisance. Quand les aguets, attrappes et embusches de ces satellites furent apprestés à leur voulonté, le duc de Milan, qui riens n'en scavoit , descendit au portai de l'église Saint-Estienne, pour oujr la messe, et entra dedans, tenant le bras d'un ambassadeur qui illec estoit survenu ; et devisoient ensemble de leurs aflPaires. Et quant le duc fut au milieu de la nef de l'église , Jehan André vint, qui lui porta une supplication; et, sitost que le duc l'eust reçue, Jehan André le print par le collet et lui donna hastivement trois coups , l'un en puisant dedens le ventre, le second en la poitrine , à l'endroit du cœur , et le tiers en la fossette du gosier ; et l'attaindit si au' vif de sa dague envenimée, que le duc oncques puis ne parla mot, fors qu'il s'écria sur le capitaine du cbasteau de Milan , estant auprès de lui , en disant : « Ah ! Ambrosin ! » et incontinent cheut à genoux. Et ainsi que Jehan-André , qui avoit donné ces coups s'en cuida fuir et eschapper par le cloistre des chanoines pour monter à cheval , comme dit est, un estaflRer du seigneur le cuida arrester ; mais ledict Jehan-André lui lança un coup de sa dague , et l'aultre cheut tout mort ; puis le serviteur dudict Jehan- André tira son espée pour aider son maistre, et fut incontinent prins et mené au cbasteau.

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Cependant les courtisans et estaffiers estoient empeschés pour trouver le principal facteur, Jehan André, lequel, pour soi garantir, s'estoit bouté entre dames et damoiselles , tellement qu'il estoit assez difficile à le trouver et encores plus à l'entamer; car il estoit armé à la couverte, si n'avoit rien de nud que la face et le fondement. Finablement , vint un estaffier mor du duc, qui lui bailla si grant coup sur la teste du pommeau de son espée , qu'il le fist cheoir à terre , puis ledict lui lancha l'espée à travers le corps. Pendant le temps de ce piteux exploict, le duc estoit à genoux, et auprès de lui estoient les deulx complices dudict facteur, Jérosme et messire Gaspard, ayant longues cappes, pourveuz de dagues, faisans signe de faire place, en criant Fa-largo; et toujours frappoient et don noient sur le duc tant qu'il expira. Les princes , chevaliers et gentilshommes jettoient leurs robes à terre, et coupoient les verrières de l'église pour sortir hors ; car il y avoit si terrible tumulte de peuple illec assemblé en grande multitude, tellement troublé, espoventé et esbahi du détestable meurtre illec perpétré, qu'il n'y avoit si preux personnage ne si belle damoiselle qui n'eust voulu estre hors pour avoir perdu la moitié de son trésor. Quand les gens furent vuidés de l'église et que la murmure fut à demi appaisée, l'on porta le corps du seigneur mort devant l'autel où il debvoitouyr la messe, lequel fut tout à coup dévestu et lavé en malvisée (malvoisie)f et feurent trouvées

en lui quatorze plaies dont la moindre estoit mortelle. Et quant il fut ensepveli et fut bouté sur le grand autel du domme , ainsi que Ton a accoustunié de mettre les princes et seigneurs de Milan, et pour acoiser le peuple horriblement foullé de debtes et exactions eslevées par icellui défunct contre le bien et utilité de la chose publique , afin qu'il ne se mutinast et ne labourast à avoir duc ou seigneur hors du lignage, madame la duchesse, son espouse, fit crier publiquement : que toutes tailles et gabelles que le duc , son mari , avoit mis sus paravant , elle les rappeloit et mettoit à néant, promettant tenir le peuple en justice , paix et tranquilité ; et à tant le peuple se contenta. Les petits enfants de Milan, autant que le jour dura, traînèrent aval la ville le corps de Jehan-André, en proférant opprobres, paroUes deshonnestes et injures ; puis fut pendu par les pieds au bout de la tour de l'horloge, en la place des marchands ; et les maisons de lui et de ses parens feurent mises aux sacquemanspar le menu peuple de la ville. Son valet fut prins, qui accusa les aultres, lesquels, sans contrainte nulle , congneurent et confessèrent le cas, tel qu'il est dessus récité ; et maintinrent jusques à la inort, que s'ils l'avoient encores à faire, le feroient, se possible leur estoit; car, pour ressource du bien publique , et pour la grande pitié qu'ils avoient du povre peuple oppressé, trop durement travaillé et exactioné, ils avoient adventuré leurs vies, cuidans faire complacence et

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service à Dieu d'extirper hors des bons un tel mauvais et horrible tyran. Âulcuns disoient qu'ils espéroient que le peuple de Milan se debvoit esmouvoir pour les tirer hors du misérable et horrible danger de la mort ; mais ledit peuple oe monstra quelque signe ; et nonobstant leurs bonnes raisons , madame les fit esquarteller tous vifs , de nuict , dedans le chasteau de Milan ; et leurs testes feurent portées sur tranchans de lances au bout de l'horloge , et leurs membres aulx portes de la ville . Et ainsi termina misérablement sa vie Galéas Maria , très noble duc de Milan , eagié de trente* trois ans, fort élégant personnage, riche, puis* sant , doulx et affable , large d'honneur , pompeux et beubanceulx, aimant les chantres plus que nul prince du monde, l'esbat de la chasse, et le deduict des dames.

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