CHAPITRE XXXVII
Ia diligence que fit le^roy Loys de France, aprps la desconfitore de Nancy, pour soi mettre au-dessus de la coml^ et ducë de Bourgogne.
Le roy Loys de France, voyant le faict du duc de Bourgogne braosler et tourner en décadence , soi désirant venger de lui , comme il avoit faict de plusieursgrands personnages qui, lui furent contre à la journée de Mont-le-Heri, envoya messire Georges de la Trémouille , comte de Ligny et seigneur (le Craon , bien accompagné de gens de guerre, pour costoyer ledit duc de Bourgogne , séant devant Nancey , afin de besongner selon l'appartenir du cas. Et de faict , quand le duc fut expiré, il manda hastivement au roi la malheureuse fortune qui cheut sur les Bourguignons , ensemble la victoire que le duc Régnier et les Suisses avoient obtenu en ce conflit, et que pour certain le duc y estoit demouré mort ou prisonnier. Le roi de France , en moins de trois ou quatre jours après la bataille , en fut adverti, et rescrivit audit sei-
Chroiïiques. t. XLIV. — J. Moliket. //. 1
gneur de la Trémouille, ses lettres dont la copie s*en3uit :
« Monseigneur le comte, mon ami^ j'ai reçu » vos lettres et ouy les bonnes nouvelles que m'a- » vez faict savoir , dont vous remercie tant comme » je puis. Maintenant est temps d'employer tous » vos cinq sens de nature et mettre la ducé et » comté de Bourgogne en mes mains; et pour » tant avec vostre bande et le gouverneur de Cham- » paigne , s'ainsi est que le duc de Bourgogne soit » mort, mettez-vous dedens ledit pays, et gardez, » si cher que vous m'aimez, que vous y faictes tenir » aux gens de guerre le meilleur ordre que si » vous estiez dedans Paris. Et leur remonstrez que » je les veux mieux traicter et garder que nul » de mon royaulme ; et que au regard de nostre » filloelle, j'ai intention de parachever le ma- » riage que j'ai pieça faict traicter de monsei- » seigneur le daulphin et d'elle. Monseigneur le » comte ^ je n'entends que vous n'entrez èsdits » pays , ne que ne faictes mention de ce que dessus » est , sinon que le duc de Bourgogne soit mort ; » et pour tant je vous prie que me serviez, ainsi que » j'en ai en vous la fiance. Adieu • Escriptà Plexis du » parc, le neuvième de janvier, signé Loys; et » au bas, de Chaumont. »
Peu de jours après , le roi envoya en, Bourgogne l'évesque etducdeLangres, messire Georges de la Trimouille dessusdit, atout quatre cents lances , et Charles d'Amboise , gouverneur de Gham-
paigne, seigneur de Chaumont et lieutenant du roi, accompagné de trois cents lances 5 les* quels entrèrent en Digeon en simple estât; mais la gendarmerie demoura es villages à l'environ. Et s'adressèrent iceux seigneurs dessusdits et capitaines, au président de Bourgogne, nommé maistre Jehan Joart, aux gçns du conseil et des comptes, illec assemblés pour les ouyr, auxquels ils .aflSrmèrent pour vérité le duc Charles estre vaincu et mort en bataille contre les Lorrains et Suisses, et, à ceste cause , ils demandoient au nom du roi la possession de la ducé et comté. Messeigneurs du conseil ne vouloient croire la mort de leur prince et seigneur naturel ; et quant ainsi seroit qu'il auroit terminé ses jours, le roi n'avoit cause de rien J quereller , considéré qu'il avoit laissé sa fille, unique héritière, suflkante pour avoir la possession du pajs; et se fussent bien desportés d'amener avec eux telle multitude de gens d'armes, qjji fort endommageoient et fouloient les pajsans. A quoi respondirent les ambassadeurs et capitaines francois : que le roi l'avo it fait par bonne intention , car il entendoit que les Allemans prétendoient avoir la ducé et comté par force ^ ce qui porteroit grand préjudice à sa fiUoelle, Messire Jehan de Clèves esloit en ce temps pendant à Polign j , sous la conduite de messire Jehan de Traizegnies , seigneur d'Erchouwes , lequel, pour conforter ceux de Digeon , escrivoit souvent qu'ils se gardassent des cautelles des François, lesquels finablement
contendoient les a^oir par beau parler et par force. Pareillement escrivoit messire Jehan de Clèves , aux trois estats de la comté de Bourgogne assemblés à Dole , et au seigneur bailli de Laval , chastelain du chasteau de Grisemont, pour la tuition du trésor du duc Charles estant illec. Après plusieurs conseils tenus sur ceste matière , les François , fort munis de sens , d'argent et de gens d'armes, mirent tantde couleurs avant, que la ducé fut en branle de soi rendre; et ce qui plus l'inclina à ce faire, fut que le duc n'avoit laissé que une seule héritière, qui n'estoit, comme ils disoient, capable de succéder à ladicte ducé, vu qu'elle venoit de l'appainage de la courone de France. Et finablement l'appoinctement fut faict de la ducé de Bourgogne sans cop férir , par telle manière , que les trois estats d'icelle firent plusieurs obéissances au roi de France. Si le recogneurent et tindrent pour leur souverain droicturier et naturel seigneur, ce que firent volontiers les gouverneurs et officiers ; mais la communauté d'icelle ne le vouloit assentir. Les trois estats de la comté, assemblés à Dole, sachant la ducé estre francoise, et avoir changé la croix Saint-Andrieu à la croix droicte, estoient en souci, pour sçavoir comment elle çheviroit son faict ; et les François s'eflforcèrent journellement d'entrer ens. Le seigneur de Craon, etle gouverneur de Champaigne, faisoient leur amasse de gens d'armes à Sainct- Aubin ; et mandèrent quatre mille archers estans en la ducé ,
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et les bannières de Lyonnois, Beaujolois, Nivernois et Danlphiné. En ceste assemblée des trois estais fut Jehan de Ghaslons^ prince d'Orange , et aulcuns grands personnages de la comté , députés pour aller audit Saint-Aubin, vers les François, pour scavoir qu'ils demandoient, et pour demander délai, afin d'envoyer vers mademoiselle de Bourgogne , et trouver façon de faire reculer la gendarmerie. Et sommairement firent trois demandes aux gens du roi ; la première fut ? qui [les mouvoit d'entrer en la comté ; la seconde , pourquoi ils y sont entrés en armes ? la tierce , pourquoi souffroient leurs gens d'armes passer la rivière du Doubs ? A la première demande , respondirent François , qu'ils vouloient entrer en la comté pour le proufit du roi, à l'honneur de mademoiselle, et pour le bien du pays. A la seconde demande respondirent, qu'ils ne tendoientpoinct estre à la comté, mais au viscomté, lequel est de la dépendance de la ducé, appartenant au roi. A la tierce demande respondirent , que voulontiers feroient reculer leurs gendarmes. Ces trois poincts furent rapportés aux trois estats , lesquels derechef y renvoyèrent pour demander délai ; à quoi ils donnèrent conte que le roi ne l'entendoit point ainsi , et qu'il ne vouloit escorcher les pays , sioon les préserver à mademoiselle; et vouloient consentir les députés que le roy auroit la garde du pays seulement, sans y entrer à puissance, et que les officiers se feroient au nom de mademoiselle.
Après toute ambassade^ toute réplique et toute dispute, rappoinctement de ladite comté fut faicte aux François, par la manière qui s'ensuit :