CHAPITRE LXXIV
Le slëge de Rodes.
La ville et cité de Rodes est assise en une grande île toute environnée de mer , fort fertile et opulente , où il y a bon port et l'ung des plus grands passages du Levant. A Topposite d'icelle est la Turquie , terre ferme , et un très grand pays ; à l'aultre faut passer dix-huit milles de mer. Ladite ville est forte , bien tourée , murée et avironnée de fossés à fond de cuve ; et est la muraille de trente-deux pieds d'épaisseur , et fort bien garnie d'artillerie grosse et menue , ensemble de plusieurs austres bastons et de nobles chevaliers chrétiens de toutes nations du monde , militant contre les ennemis de la foi catholique , lesquels font plusieurs invasions et courses es limites desditç
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infidèles. Tout autour d'icelle sont jardinaiges , vieilles murailles, maisons, chapelles et édifices, où les ennemis voeillans l'assiégep se povoient taudir pour éviter le traict à pouldre de la ville ; pourquoi facilement les Turcs povoient approcher sans attaincte de gros engiens.
Le troisième jour de mai , les Turct descendirent par plusieurs ports de mer devant la ville et cité de Rhodes ; cent voiles ou environ , comme galères, fussent palendres, gapernes et aultres navires chargés de gens et d'artillerie et aultres choses nécessaires et convenables à mettre siège. Et de prime face montèrent sur une petite montaigne plate , nommée le Mont Saint-Ëtienne , de la-^ quelle on descouvroit plusieurs lieux de la ville ;
et illecq tendirent leurs pavillons et deschargèrent leurs engiens de guerre. Lesdits navires deschargés retournèrent à Fusto, ung port de mer séant en Turquie , à dix-huit milles de Rodes ,' auquel port estoîent venus chevaucheurs et piétons à grande quantité , pour arriver audit siège. Le siège mis devant la ville, le grand r-maitre de Rodes, nommé messire Pierre d*Aubusson, preux et vaillant homme, de son premier et dernier aux assauts et exploicts de guerre, donna bon ordre et police aux capitaines et chevaliers , pour résister aux emprinses desdits Turcs ; et advint que une bande de Turc^ , tant à pied comme à cheval, portans blancs plumas sur leurs testes, firent une course aux fossés de la ville, et furent
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servis de traicts tani loardement y cpxe la plosparl d'iceulx y demourèreaL Ung aullre jour se trou* rent les Turcs devant Rodes ; aulcans Grecs, et cenlx de la ville firent une saillie sur eulx. i^ les chassèrent ung traict d*apc loîng, et pour recoiellir iceulx Grecs , ungcbevalier ohatelaB, nommé mesure Pifiarre de Bbur^s (Burgos)^ sortit sur iceulx par le boluTverd du palais; se fut surprùts et enclos de Turcs;, et comhften qu'il se deffendoit mouU fort, HDg Turc le férit d'un dard et% la teste ; si cbeoi par t^-re; ils lui ca{^>èrent ta teste, el^ le corpB fut recoeilH et amené en la ville* Le bacbat^ souverain coducteur de Farmée des Turcs ^ & asseoir trois grosses booibardes du costé de l'élise Saint- Antoine^ auprès de la viUe > pour abbattre la tour SaiBt-Nicola& y eslant au droicC de ladite ^lise^ deux cents pas en nier; et est ladite tour > grosse y. ronde ^ ayant viagt pieds d^espesseur. Seniblablement le bâchai fit asseoir plusieurs engiens es jardins dudit Saint-Antoine > pour tirer au palais du grand- maistre* Geulx de la ville vojans cest afFutement , affûtèrent à Fencontre tix>is biimbardes, parlesquelles ils tuèrent plusieurs afiTuteurs. Ung Allemant nommé maistre George , se partit de Tost des Turcs^ approcha la mtiarailte^ supplia aux gardes que pour le l»en de chrétienté il peusist entrer en la ville ; et fut tiré de<jbns et examiné; et dit qu'il estoit chrétien renoyé, doût il se repentit , priant d'estre illecq receu^ 11 estoit fort élégant de corps et de faconde, froid et disr
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cret , et son parler fort excellent en artillerie. On lui den>anda de Testât de l'armée du Turcq. Il respondit qu'il y avoit cent mille hommes, de toutes manières et conditions de gens ; il j avœt seize grosses bombardes de trente-deux pieds de longueur, ung pied et quatre doigt d'espesseur , de métal , jectant pierres de onze palmes de rondeur , onze gros mortiers jectans pierres de pareille ron* deur , et plusieurs aultres petits basions à feu.
Et environ le dernier jour de mai, tirèrent les Turcs aulcuns mortiers, lesquels brisèrent plusieurs édifices sur Thostel du maistre de Rodes , mai* ils ne grevèrent personne. Le bâchai voyant la situation de la cité , imagina qtie s*il povoit avoir la tour de Saint-Nicolas, estant sur la motte où sont plusieurs moulins à vent , il conquerroit légèrement Rodes; et fit par quinzç jours battre ladite tour des trois bombardes susdites , lesquelles tirèrent trois cents coups , tellement que du costé de ladite batterie , il sembloit que ladite tour fust ung gros mont de pierre, et du costé vers la mer seiBbloit estre toute entière.
Le maistre de Rodes voyant ladite tour piteusement dilapidée d*ung lez , députa certains capitaines , chevaliers , et expérimentés de la guerre pour la tuition d*icelle; et aussi ^ pour conserver ladite motte , il fit faire taudis et bastides , tant de pierres et de bois, comme de tonneaux et vaisseaux plains de terre; et assirent et affûtèrent engiens , serpentines et aultrearlillerie convenable à la def-
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fease , et apprestèrent certaines barqaes et vieux navires plains de mixtions et de feu, afin de brusier les galères, fustes et aultres navires, s'ils estoienl assaillis de leurs ennemis. Le bâchai fit approcher navires et gens pour donner Tassault , en fai* saut le plus horrible cri de jamais, tant de bouches, de gros tambourins et aultres certains ins- Irujnents, comme de canons et couleuvrines. En cest horrible et espouvantable estonnement , fit le bâchai approcher ladite tour et motte ; et quant ils eurent mis pied à terre pour donner l'assaut , ils furent tant virilement acueillis et servis d'engiens et de cops de main par les capitaines, illecq expectans leur descente et projectés de leur faict , qu'ils reculèrent honteux, tristes, et à leur très grande confusion , fort esmerveillés de trouver illecq si vert recueil ; et ne sceurent iceulx Turcs si hastivement reculer , qu'ils ne demoorassent morts sur la place sept cents , sans ceulx qui furent nojés, sans perte de nuls chrétiens, et il n'y en eut guaires de bleschés.
De ceste victoire le maistre de Rodes et les chevaliers rendirent grâces à Nostre - Dame de Philermes , qui lors estoit en la ville , en une petite église des Grecs.
Ce temps pendant que le hachai faisoit battre la tour de Saint-Nicolas , les Turcs, de l'aultre costé , battoient le boluwert du palais ; mais riens n'y profitèrent, car ledit boluwert estoit massb et plain de terre jusques aux creneaulx. Les pierres
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des bombardes demourèrent fichées dedans ledit boluwert sans guère l'endommager. Le bacbal voyant que riens ne povoit gagner audict boluwert, disposa de faire battre la ville du costé de la juifferie, afin d'attraire illecq la force qui estoit en la tour Saint-Nicolas ; et combien que la muraille de ladite juifferie eut dix-huit pieds d'espesseur , ils firent illecq grand dommage par continuellement, asprement et furieusement le battre , si que le son et tombissement desdites bombardes fut ouy de Langon , estant à cent mille loingde Rodes, et pareillement du chasteau Rouge, une petite isie du costé du levant , pareillement à cent milles loing dudict Rodes. Le maistre , les chevaliers , capitaines et gens expérimentés de la guerre, vojans ce terrible abbatis, fortifièrent un fort par dedans de taudis, pierres , clayes, bois de tonneaux furnis de terre ; et avoient fait préparer de trois à quatre mille fagots , ensemble soulfre, pouldre et mixtions à ce convenables pour jecter sur les Turcs , si l'assault y donnoient ; et lors n'esloit personne , de quelqu'estat qu'il fust , qu'il ne mist main aux deffenses.
Quand le bâchai apperceult la diligence des assiégés, et que ce qu'il avoit abattu la journée estoit ediffié par nuict de tonneaux plains de terre et aultres besongnes , il ad visa d'affûter ses engiens au niesme quartier et place où il avoit tiré du jour, et tirer illecq de nuict, afin d!occir ceulx quiréédidifioient ; et en ce faisant il fit destruire plusieurs
i54 CHROISIQITES ('4^)
de là ville; et ouUreplus, ledit bâchai fit aflTuster plusieurs engiens et tirer jour et nuict de travers la ville, afin de dilapider les édificeset maisons d'icelle; et fut celle batterie tant espouvantable , que Duk des manans ne s'bsoiérit tenir en leurs maisons, ains se tenoient au loing des murailles par dedans ; et tiroîent de courtabx dont les pierres estoient plus grosses que de bombardes: mais toutefois lesdits courtaux ne tuèrent guères de gens, car le boup chéoit sur places vagues et lieux inhabitée. Tout lé peuple de la cité, en quelqu'estat qu'il fûst, estoit en grande dévotion es églises^ conlez et repentant , attendant d'heure en heure estre es mains de leurs ennemis infidelles et mescréans. Durant ce siège plusieurs chrétiens renoyés , se vindrent rendre, fàindans qu'ils se repentoient d'avoir prins aultre loi, promettans faire merveilles,mais le grand maistre ne s'y confioit en riens , car l'bh d'iceulx fut trouvé variable. Si fut livré à la torture, et confessa que le bâchai l'a voit illecq envoyé pour l'empoisonner; il lui fit mestre une pierre au col et le ruer en la rivière.
Un jour advint que les Turcs féirent plusieurs approches par tranchis et taudis, tellement qu'ils r noient grosses pierres es fossés de la ville pour les emplir. Le maistre de Rodes bouta hors de la ville environ quarante compagnons, qui entrèrent en leurs tranchis et fossages et en tuèrent dix, desquels ils rapportèrent les testes, qui furent mises sur fusts de lances pour en faire monstre aux
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assiégeans, et les autres Turcs se relirèreht en leur* siège. Le bâchai fit faire un pont de tonneaux, vaisseaux et aultres bagages pour donner assault à la tour Saint-Nicolas ; et estoient lesdits tohneaux attachés et cloués Tun à Taultre et couverts de tables ^ et assellés tellement que six hommes allbient de front bien à leur aise ; et estoit si long que de l'église Saint Antoine il toucboit à la tour Saint Nicolas, et empavoisé d'un'costé et d'aùltre comme une galée. Pendant une obscure nuit , les Ttircs jetèrent une ancré eti mèr auprès de la tour Saint Nicolas, lequel ancre estoit loyé et attaché d'une grosse corde, dont ils tenoient le bout devers eulx, pour mieulx tirer et varrer leur pont estant en mer et mieulx à leur aise; mais les chrétiens gardant latour Saint Nicolas s*en apperçurent; par quoi incontiiient envoyèrent un marinier qui plongea et alla au fondde Teau et couppâ la cable et leva Tancre, qui fut tit*é dehors et porté à monseigneur le maistre. Et les Turcs voyant leur ^.ahle couppé , et qiie rien ne profittoitdè ce que faict avoiént, ils ordonnèrent aulcunes barques pour mener et tirer leur pont en mer avec trente de leurs galéeset grande quantité de fustes et aultres navires pour mettre leurs gens sur la motite de ladite tour ; et es dites barques et navires, le capitaine des galiaces desTdrcs et Natalie et Merlebey , gendres du fils du Turc , gens de grande réputation en leur arméè> enàemble plusieurs routiers de guerre, furent mis sur ledit pont, qui oiicques puis ne retourhèrent au siège,
ains furent tués à Tassault qui se fit devant la tour ; car^ ainsi comme après minuict ils eurent affûté leurs barques, ils mirent leur pont en mer, l'un des bouts d'icelui vers ladite tour de Saint-Nicolas, et de l'aultre costé de ladite tour vers la mer, vindrent galées, fustes et aultres navires en grande puissance, pour eux jecter sur ladite motte^ faisans grands et épouvantables cris et horrible noise de tambours et autres, plus que paravanrt n'avoient faict^ pour cuider espouvanter les gardes et gens de ladite tour et motte , afin de les faire abandonner ; mais les puissans chevaliers chrétiens estans illec bien armés et accoutrés, esprins de grande hardiesse, se détendirent fort bien, tenans pied fertae, et les servirent si vaillameiil et si dru de bombardeset autres traits, de cops de hache et de feu en telle manière que quand ils mettoient pied à terre ils esloient occis , hachés en pièces et bruslés. Et pour ce que ceulx de ladite motte avoient esté advertis de l'approche dudit pont, ils affûtèrent trois grosses bombardes du costé où le pont debvoit venir, tellement que quand il fust venu et prest d'aborder à ladite tour Saint - Nicolas , ils tirèrent leurs dites bombardes; et fut ledit pont rompu tout aultre par le milieu et mis en pièces, la plus grande partie des Turcs qui estpient dessus ledit pont tués ensemble la pluspart des principaux capitaines; et au regard des galées , fustes et autres navires , plusieurs furent effondrées en mer de coups de bombardes , ensemble les Turcs qui
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dessus estoieut morts et noyés. Là furent prises neuf de leurs barques, et morts tous les Turcqs qui dedans estoient, avec trois capitaines dessous nommés.
Et y avoit audit assault sur ladite motte, un cordellier qui fit merveilles d'armes ; car quand lesdiles barques approchoient du motte, il entroit en mer jusques à la ceincture, en tirant les Turcqs hors Je leurs barques, et leur coppoit la teste on hachoit en pièces, et les jetoit en mer. Bref il fit merveilles d*armes, toutefois il fut blesché en la fin; mais monseigneur le maistre le fit bien panser. EtparainsifurentlesditsTurcqsvaillammentreboutés trop plus que la première fois ; et duracest asault depuis peu après minuict jusquesàdix heures du matin ; et y furent tués deux mille cinq cents Turcqs et des plus principaux capitaines qui fussent audit siège; et grande quantité d'iceulx Turcqs furent navrés ; et ne demourèrent des chrétiens morts sur la place que onze ou douze , deux frères chevaliers et aultres plusieurs bleschés et navrés.
Geste victoire accomplie, monseigneur le maistre et aultres illustres et nobles personnages allèrent rendre grâces à NostreDamo dePhilerme et à monseigneur saint Jehan -Baptiste.
Le bâchai appercevant ses gens reboutés vaillament et la dommageable perte d'iceulx grands personnages fort auctorisés Turcqs, print telle douleur et mélancolie, qu'il se bouta seul en son pavillon, où il fut Tespace de trois jours^ sans vouloir parler à quelqu'un de ses gens.
Chiioviques. t. XZi//^.— J. If olimet. //. 1 7
î58 CHRONIQUES ('4«o)
Advint tost après que la solennité de la nativité de saint Jehan-Baptiste, patron de Rhodes , approcha ; et quand la veille d'icelle fut venue, les Rodiens firent, comme ils ont accoustumé, grands feux sur les tours , clochiers et édifices de la ville ; dont les Turcks à l'environne povoient ima^ner ce que povoit estre ; et s'approchèrent des fossés de la ville pour en avoir connoissance. Or avoient ceulx de la ville affusté tous leurs engiens grands et petits, pour les descharger tous à un coup, comme ils firent, tellement que de ceulx qui s'estoient approchés pour sçavoir ce que ce povoit estre^ furent morts et tués le nombre de trois cents, de traits à pooldre, à la descharge desdits engiens.
Quand le bâchai eut perdu l'espérance d'avcnr ladite tour Saint-Nicolas il fit faire grands fossés et puissans tranchis en approchant la muraille de la Juifferie, laquelle muraille estoit fort bastue, tellement que les Turccp venoient en couvert jusquesau pied des fossés de la ville ^ lesquels ils emplirent tant de pierres comme de bois et aoltres choses. Mondit seigneur le maistre voyant ces tranchis et approches, et que l'artillerie de la ville ne les povoit grever, il fit faire tribus de bois, c'està dire instrumens jectans pierres par pair; si les fit jetter souvent et dru , tellement que beaucoup de leurs approches furent eflFondrées, et tou jours j demouroit quelque Turcq mort ; et leur iBrent les dits tribus plusieurs dommages et inconvénieDS. Et monseigneur le maistre fit subtilement retirer
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les dites pierres dedans la ville^ et nettoyer les fossés à grande diligence <
M aistre George, Allemand, chrétien renoyé> fut amené un jour sur la muraille,en lui inonstraût comment elle estoit battue, et les repaires et appt^oches des Turcqs , pour ouïr son opinion , qui fort lui fut demandée; à laquelle il responditque l'artillerie des Turcqs estoit tant puissante et furieuse^ que muraille du monde n'y poToit résister , quelque e^pesseur qu'elle eut; etdisoitla ville estré en grand péril d'estre prise veu lestranchis, approches et replétion des fossés , ensemble là grande quantité de Turcqs dont ils estoient environnés; et de tout ce dont il fut interrogé , respondit fort laschement et chose ou il n'y avoit apparence } et lui fit^oatirer deux ou trois coups de bombardes, mais ne fut chose de valne« £ti la fin fut suspicionné, car l'on tiroit flesches en la ville : «Gardez-vous de maistre George*» Et à ceste cause fut mis à torture ; et de faict confessa comment il avoit servi le Turcq par long temps, et duifuel il avoit reçu beaucoup de biens, et comment il lui avoit faict avoir par trahison villes et cités par plusieurs manières, et comment le Turcq lui avoit proumis faire plus de bien que jamais, s'il lui povoit faire avoir Rodes , pour laquelle il estoit venu en la ville afin de la trahir par aulcun trafiqae. Et pour ce que les habitans désiroient fort qu^il fust exécuté, monseigneur le maistre, qui longuement le vouloit garder, pour scavoir quelque chose de lui, car il avoit expérimenté plusieur»
26o CHUONIQUliS (*4^
choses, le fit pendre el étrangler au milieu de la ville , pour contenter et donner meilleur courage aux assiégés, en donnant espouvantement aux mauldits infidèles.
Le bâchai fit tirer en la ville aulcunes lettres, contenans comment , si on se vouloit rendre , il donroit la vie et les biens saulfs , car il ne cherchoit ou demandoit avoir sinon la souveraineté d'icelle ; desquelles lettres- le maistre de Rodes et les chevaliers ne tindrent nul compte , mais demourèrent unis avec tout le peuple , comme bons catholiques, proumettants de tenir pied ferme, eteulx defFendre virilement , et vivre et mourir ensemble comme certains et léaulx chrétiens.
Un jour advint que une course fut faicte sur
l'ost des Turcqs, et que par maladventure iceulx
Turcqs prindrentun frère de l'ordre et deceulx
de la ville qui furent mis au pal sur le bord des
fossés , avecq un aultre de la ville , qui es toit allé
pour les espier. Le pal est un martire que les
Turcqs font souffrir aux chrétiens^ pour les f^^re
mourir plus angoisseusement. Quant monseign^r
le maistre vit qu'ils les avoient mis audit pal,
le lendemain y fit mestre cinq Turcqs, lesquels
il fit picquer et mettre en hault sur la muraille»
à la veue de tous les Turcqs , en leur démon-
strant que pour un chrétien il y mettroit deux
Turcs.
Quant le bâchai apperceut que par trahison, adulation , proumesse ou force d'armes , ne peult
(i4So) DE JEAN MOLINET. 261
conquerre la cité de Rodes , il envoya un Grec renommé, lequel aultrefois s'estoit parli de la ville pour soi rendre Turc; et s'approcha d'une église des Grecs , nommée Nostre-Dame de Liraonistre, auprès des fossés de la ville, et appela les gardes estans sur la muraille , disant que le bâchai l'avoit ilhîc envoyé pour dire à monseigneur le maistre , que icellui bâchai parleroit voulentiers à lui, et qu'ils donnassent sauf conduict l'ung à l'aultre pour parlementer. A quoi fut respondu que le lendemain ilvintillecq près desdits fossés, et il parlementeroit à lui.Xe hachai n'y alla praint, mais son ambassade s'y trouva , à laquelle monseigneur le maistre ne se voulut monstrer ne parler ; mais ordonna le chasteUin de la ville, nommé Saint- Anthoine Gaulthier , bon chevalier, fort entendu, pour respondre à ladite ambassade du hachai , laquelle commença à dire ces mots en substance..
« Messeigneurs, il nous semble qi;ie licite et bon » seroit pour nous et pour la ville, que monsei- » gneur le maistre et aultres chevaUers de la ville w fissiezpaix et union avecq monseigneur le Grand- » Turc et son hachai, et que ce seroit le grand bien » et proujQfit de la ville et de ceulx de dedans ; et si » vous le voulez entendre, nous le traiterons par la » meilleure manière que nous pourrons. Et nous » esbahissons fort comment monseigneur le maistre » et vous de la ville , ayez résisté à un prince tant w puissant comme monseigneur le Turcq , lequel
26a CHRONIQUES {^^^o)
» de son temps a conquis grandes et belles terres, et » quantité de beaux pays et grands^ comme deux » empires y douze royaulmes et plusieurs aultres » seigneuries , en vous advertissant que ayez pitié » de vous et de vostre ville , et ne vous laissez » faire si cruelles choses comme fait faire le ba- » chai à ceux d'une ville ^ quand il la prend par » force. i>
Et plusieurs aultres choses disoient cpii seroient longues à racompter. Le chastelain , commis à donner la response , dict ainsi :
« Mais sachiez que monseigneur le maistre , et » nous de céans ^ nous sommes fort esmerveillés » de vostre bâchai et de vous , qui estes cy venus » à si grande puissance^ et avez tant de si belle » et si bonne artillerie et tant d'aultres engiens, '< et que estes vaillans gens si en grand nombre et »sipuissans9 comme vous dictes que est vostre » seigneur le Turcq , pourquoi nous exhortez faire » paix et union avecq lui , et puis d'aultre part » vous nous menacez : nous ne savons si le faictes » pour esprouver nos couraiges ; mais sachiez que » tout ce que vous avez dict et faict auparavant , ne » nous mouvent point^à faire chose qui soit desho- » neste à nostre foi et religion chrétienne ; ni vos » menaces ne nous font aulcunement paour. Nous » sommes tous unis en un couraige, et croyons » fermement en Nostre Seigneur Jésus - Christ , i> qui est un Dieu, pour lequel nous sommes plus » prests et appareillés de combattre et mourir, que
(i48o) DE JEAN MOLINET. 263
» d'estre conjoincts à vostre Mahomet , qui est ^n V Dieu faulx , et sa loi laulse et niauivaise , et la ^> nostreest bonne et juste, et de tout nostre pou-^ » voir la garderons. Puis qu'estes venus à grande » puissance^ parfipdctes, ce qu'avez encommanché ; » et en la grâce de Noslre Seigneur Dieu, nous vous » respondrons ^ibien et de bon courage, que vous » connaîtrez que vous n'avez point affaire aux » Asiens ne à gens de meschants courages. Et dictes » à vostre bâchai fort hardi, aimant le proffit du » grand Turcq son maistre , qu'il ne despende )> plus tant qu'il a fait pour tirer ses bomtbardes » et mortiers, mais qu'il s'en vienne à toute sa » puissance , et que les deux portes de la ville, » telles qu'il eslira, lui seront ouvertes à plain et » face du mieux qu'il pourra. »
Quand les ambassadeurs du bâchai veirent qu^ils ne pouvoient avoir aultre response, baissèrent les testes et s^en allèrent à leur bâchai compter la réponse du chastellain. Le hachai ojant icelle, fut courroucé amèrement, et jura par son Mahom que, s'il povoit prendre la ville, il les feroit tous mettre au pal ; et fit faire quatre cents pals propices, et extrême diligence de battre la muraille, de remplir les fossés, et démontrer à ceulx de la ville deux cents échelles, faignants qu'ils voulsissent prendre la ville par icelles, afin que les assiégés s'espandissent plus avant à la muraille, et qu'il y eut moins de gens à la Juifferie où ils battoient.
Le vingt-sixième jour de juiller, battit fort à mer-^
a64 CHRONIQUES (»4^)
veilles la muraille de laJoifferie, et les tours prochaines de huitgrosses bombardes, et sans aulcun repos ; dételle manière que ladite muraille fut rasée et battue au rez du fossé, et ledit fossé tout rempli de pierres , tellement que un homme à cheval fut monté ducosté des champs sur ladite muraille; et la firent battre jour ensuivant si fort,, que en peu de temps tirèrent cent coups de bombardes grosses ; et tiroient communément hault, pour desloger les gardes de dessus les murailles , et rompre les tauldis que ceulx de la ville avoient faict la nuict suricelle muraille bat ue. Cependant qu'ils tiroient ainsi fort, les Turcqs s'approchoient des fossés à moult grande puissance, tellement qu'ils estoient près du fossé à grand nombre et tant que à peine povoient contourner Tun pour l'aultre; et ne les apperceurent point ceux de la ville , pour ce que tenir ne se povoient sur muraille n'en lieu haut, pour la fureur des bombardes; mais estoient bas, où ils avoient faict leurs repaires; et y demoura peu de gens , car la plus part se reposoit pour le travail, et les aultres servoient Dieu, cuidans qu'ils dussent tirer comme ils avoient accoustumé.
Quand il fut jour, comme une heure après soleil levant, et qu'ils eurent tiré environ cent coups desdites bombardes, ils tirèrent un mortier pour le signal; et incontinent les Turcqs qui estoient près du fossé en grande puissance, saillirent hors de leurs approches, et montèrent sur la muraille, tellement qu'en peu d'heures furent sur ladite mu-
(j48o) de JEAN MOLINET. 205
raille deux mille cinq cents Turcs et plus; et furent ceulx de la ville ainsi soubdainement surprins par leur maigarde. Et de prime face que les Turcqseurent ainsi gaigné la muraille et qu'ils furent dessus comme dict est, et sans trouver résistance, mirent et assirent le grand étendard du Turc sur une tour laquelle ils avoient gaignée, ensemble plusieurs étendards et bannières, car les assiégés ne les apperçurent jusquesà ce qu'ils montoient. Incontinent la trompette sonna, et les chevaliers et gens de la ville sortirent en armes ; mais quant vint à monter sur la muraille ^ les Turcqs gardèrent les montées conquises par l'artillerie et autres bastonsde défense ; et lors furent faicts plusieurs beaux faicts d'armes ; car Jes assiégés de la ville assailloient les assiégeans, qui bien se défendoien t . Toutesfois ceulx de la ville joignirent les degrés vigoureusement à force de traits, de lances et de voulges, et montèrent à mont par grande prouesse; et d'aultre part les Turcqs se défendoient moult aspremenl, tirans flèches et jectaris pierres ; et estoient si près joincts, fort espèset serrés, qu'ils ne se povoient aider les unspour les autres^ par quoi plusieurs tombèrent dela^muraille en la ville, qui furent tués et mis en pièces.
Monseigneur le maistre, qui n'esloît guères loin, accompagné de plusieurs chevaliers et autres gens, vint à l'une des montées, et de grand courage commença à monter le premier, faisant armes merveilleuses, donnant et recevant grands coups; et fut jecté
266 CHRONIQUES (i48o)
deux ou trois fois en bas; mais il fut vigoureusement secouru des siens; et combien qu'il fut blesché en deux lieux» il monta sur la muraille et illec combattit ses ennemis main à main ; et fit mondit seigneur le maistre desployer une bannière où estoit la figure du crucifix , Nostre Dame d'un costé et sainct Jehan- Baptiste de l'autre ; alors les Turcs voyans ceste bannière desployée, commencèrent à baisser les testes, comme s'ils ne vissent goutte , et saultèrent de hault en bas sans faire semblant de deffendrct Alors estoient tués et assommés comme pourcçaulx, et eux-miesmes tuoient l'un l'aultre^ car ceulx qui venoient les derniers pour entrer en la villa, rencontroien t les aultresqui s'enfuyoient, et frappoient dessus comme sur chiens; bref il y eut â grande desconfîture de Turcqs que merveilles;, et fut gaigné le grand estendard des Turcqs, lequel estoit de soye vermeille et dessus une pomme d'or faicte à manière d'un cœur plat et large d'une palme ou plus ; et si furent gaignés tous les autres estendards et bannières qui estoient sur la muraille; car en eux retournant, n'eurent l'espace de les reprendre, tant furent près chassés de ceux de la ville ; mais au venir , gaignèrent l'estendard de monseigneur l'hospitalier, qui estoit l'un des principaux capitaines de la ville; et fqt toute la gaîgne que les Turcs y firent, qui leur fut chèrement rendu. En effet ceux delà ville, tant hommes que femmes, se portèrent bien à merveilles ; et n'y avœt celui qui n'en porta les enseignes^ car ils tiraient
.(i49o) DE JBAN MOLrjSET. 367
si dru 9 que les murailles des maisons aq droict du dit assault estoientsi piccotéesdeleurtraict, qu'il sembloit encore à les voir chose merveilleuse ; et dura castoi assault environ deux heures.
L'assault passé JesTurcqs reculèrent ; si recueillirent leurs grosses bombardes , et se tinrent serrés comme brebis; et ceulx de Rodes sortirent de leur fort pour recueillir les morts, et tuer ceulx q[ui yivoient, et furent trouvés dedans la ville, que morts, que vifs , cent et trois , les plus beaux hommes du monde , lequels furent jetés et traînés en mer ; et autour des fossés et dedans iceulx y furent trois mille cinq cents morts , sans les navrés qui depuis moururent , et sans ceulx qui lurent enterrés es champs labourables à Tenviron de leur dit siège ; et furent iceulx Tnrcs trouvés morts, bruslés, avecq leurs taudis, fustes et bois qu'ils avoient faict amener pour remplir les fossés.
De ceux de la ville furent trouvés environ quarante, desquels y avoit seize frères, des plus notablés commandeurs qui pour lors j fussent , et y eut plus de six cents bleschés; et brief, chose digne de mémoire fut des haults exploicts d'armes qui lors furent achevés d'uncosté et d'aultre. Toutefois les Turcqs cuidèrent avoir prins la ville , car ne fut nul de ceulx qui furent trouvés sur la muraille, qui ne portast sur lui cordelles et chaînes pout soi mestre au-dessus des chrestiens. Nonobstant toute leur vaillance et prouesse que firent ceux de Rodes contre leurs ennemis ^ en recou-
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vrance de leur muraille et fort , il est à croire que ce ne se povoit faire sans la faveur , grâce et assistance Nostre Seigneur Dieu^ lequel print pitié de son peuple^ qui le requist en saitribulation ; car quant monseigneur le maistre eut faict desployer la bannière du crucifix ^ comme dict est , les Turcs virent en l'air , sur ladite bannière, une grande croix d'or ; et d'aultre part vinrent sur lar dite muraille une belle pucelle vestuede blancq, tenant en main une lance , et en l'aultre un escu. blancq ; et pareillement virent un homme povrement vestu, accompagné de grande planté de bonne gens, qui leur donnèrent tel espouvantement et frayeur , qu'ils n'av oient povoir d'euli deffendre , si non fuir et reculer ; et ceulx de la ville ne perçurent nulle chose , sinon , trois jours, après que le siège f nt mis par les Turcqs, se monstra en eulx une moult grande et merveilleuse estoille, figurée à manière de croix, de laquelle ils perdirent la veue trois jours avant que les Turcqs levassent leur siège.
Pour laquelle chose, il faut dire que la victoire et résistance de ladite ville procéda plus de la grâce de Nostre Seigneur , que de la force des hommes ; et à ces te cause monseigneur le maistre, les frères et notables chevaliers de la ville , honnestes personnages , grands et petits , jeunes et vieux , femmes et enfans , rendirent grâce à Dieu , à sa très sacrée Vierge mère , et à monseigneur saint Jehan-Baptiste, et rendent encore journelle-
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ment, quand par miracle cuident,que Dieu les a délivrés lors des mauldits chiens^ hérétiques ennemis de nostre loi, et adversaires à tous fidèles et léaulx chrétiens,
Quinze jours après, arrivèrent à Rodes deux grosses naves , que le roi Fernand de Naples envoyoit pour secours, d'icelle , chargées de toutes victailles et rafraichissemeiils, et portoient mille hommes de secours. Les Turcqs ce voyants, aflPutèrent sur le bord de l'entrée du port , aulcunes bombardes pour dommages lesdits naves; et quant la première nave cuida entrer, les Turcqs , tirèrent en telle manière, qu'ils rompirent l'arbre, et les voiles plièrent et cheurent en bas , et demoura la nave sans voile ; et une aultre bombarde frappa au travers de la poupe; si tua deux hommes, brisa un coffre où estoient les ornemens d'église^ de quoi le patron faisoit chanter messe, et rua tout en mer^ sinon les hosties à chanter estant au fond d'une boiste audit cofTre, lesquelles demourèrent toutes entières en ladite nave sans nulle corruption ; dont le patron et ceulx de la nave furent fort esmerveillés, vu que le demotirant estoitrué et péri en mer. Et la nuict ensuivant, ladite nave fut tirée dedans t port , et l'aultre nave qui venoit après, voyant l'aultre nave mal en poinci;, et sans arbre, parle traict et fureur des bombardes, print la volte de mer, et volloja l'espace de trois jours ; et ce temps pendant, les galées et fustes du siège des Turcqs la vindrent assaillir , mais ils
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se deffèndirent tant vigoreusement ^ qu'elle es* cliappa de leurs griffes , combien que plusieurs Turcs y furent occis , ensemble l'un des principaux capitaines ; et n'y eut personne occis des chrétiens , quoique plusieurs y furent bleschés ; et fînablement entrèrent au port, et tous ceulxde la ville furent fort joyeux et rafreschis à voulonté^
Le bâchai voyant que rien ne proufiteroit eu son emprinse, et que miraculeusement il estoit reboutéy et ne povoit prohiber ou deffendre que navires de chrestiens n'arrivassent au secours de la ville , sentant aussi l'approche de l'iver y fit retirer coyement son armée sans grand bruict , el retourna lui et les siens à très grande confu^on.
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