CHAPITRE XL
Gomment Messire Olivier de la Marche , maistre d'hostel du dac , et capitaine de sa garde , les Italiens et autres ravitaillèrent la ville de lintz, en Allemagne.
Ne scay se ma rude plume mal agencée sera suffisante pour magnifiquement descrire les despendances collatérales du siège deNusse. Toutefois, soubs la magistrale main des vénérables orateurs auctorisés , implorant bénigne correction et susport de leur vif et élégant style, je procéderai oultre en mon labeur , et coucherai en front de marge les excellentes besongnes que les nobles preux et hardis champions de ceste maison bien heurée ont perpétrés virillement par leurs fors bras chevalereux.
Ainsi , comme Charles-le-Grand, roi de France, très fort et très puissant de corps , estoit accompagné de mesmes princes, hauts, corpulens, doués d'extrême hardiesse , et de force incomparable, Gharles-le-Grand, duc de Bourgogne, cler en vertu , resplendissant en honneur et en tous faicts glorieux emprendre, avoit en son hostel contes , barons , chievetains et chevalliers de pareille taille, prudens en leurs faicts^ expers ne leurs armes , tant discrets et asseurés que
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riens ne leur estoit impossible. Pendant le tenips que ceste très noble fleur de prouesse fleurissoit devant Nusse^ désirant espandre son odeur par les pays voisins , pour extirper de son pourpris toute zizaniiguse plante et radicale et imundicité venimeuse, vindrent nouvelles au duc par Lancelot de Bellajmont^ que Tempereur et aulcuns grans princes d*Allemaigne , avoient assiégé la ville de Lintz , terre d'archevesque , séant sur le Rin y à sept lieues de Couloingne ; et de faict avoient donné Tassault à un boUuvert où ils perdirent assez. Les Namurois, prompts aux defienses et aspres aux conquestes , garnison de la ville pour et au nom des Bourguignons, ruèrent jus deux navires garnies l'un de huit cents madrés d'avaine, et Taultre de grains à faire potages, et aultres ba* billemens nécessaires; lesquels avoient esté chargés amont l'eaue , et passoient devant Lintz , sur l'espérance de ravitailler Nusse. En oultre, une grosse compagnie d'ÂUemans s'estoit logée à manière de siège, en un fort et puissant bolluvert, sur le bord du Rin , vis-à-vis de la ville , lequel travailloit tant les assiégés , que créature n'y pouvoit entrer ne issir sans grand péril de sa vie. Le duc Charles, escu solide, glaive tranchant , et baston non flexible à ceux qui s'i appoyent, délibéra de donner secours à ceux de Lintz, tant de gens comme de vivres; et pour achever ceste emprinse, choisit messire Olivier de la Marche , supérieur conducteur de sa garde ,
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très renommé chevalier , prudent et de hardi emprendre; et comme il estoit preu et actif en armes , et avoit gentils compagnons de riiesmes , sages, vaillans, appers et ables, et tous avisés de leur faict , comme estoient les fo^ Mirmidons, disciples de AchiUes, qui Jîeclor environnèrent , méssire Olivier avoit^tvec lui en ceste chevauchée cent lances italiennes , bien en poinct , prises par escoydres ; Philippes de Berghes, accompagné de cent lances; Lancelot de Ballaimont de deux cent hommes ; et trouvèrent «ur les champs sire Evrard de la Marche, atout certaine quantité de gens; et tous ensemble povoient estre mille chevaliers.
Ils estoient partis du siège de Nusse , le 6« jour de janvier ( i^yS nouveau style ) , en cœur d'y ver, par pluie, vent, neige, grésil et le plus horrible temps de jamais. Ils prindrent d'assaulx en leur chemin, un fort et gros village, où furent occis 26 ou 27 hommes, et furent logés quatre jours continuels à un aultre village, à deux lieues près de leurs ennemis , lesquels ne povoient ignorer leur venue. Et quand ils approchèrent Lintz, atout leur artillerie et vivres qu'ils av oient chargés sur chevaux, environ de trois àquatre cents sacs de farine, ils trouvèrent un destroict de montagne dangereux à merveilles , lequel il falloit nécessairement passer ; et redoubloient beaucoup que les ÂUemans ne gardassent à puissance , ou que à leur retour ils n'y fussent attrapés. Lors envoyèrent leurs avantcoureurs, pour descouvrir les embûches, et ne
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trouvèrent ame; et comme à demi-reconfortés avec bonne fortune quisouvent aide les hardie, passèrent ce périlleux destroict à sept heures du matin, sans avoir quelque empeschemenl. Après qu'ils furent eschappés de ce terrible labirin te et hideux passage, ils se trouvèrent en une belle plaine , où ils espéroient avoir récréation; maisilsestoientaumilieu<le leurs ennemis , lesquels se tenoient en une ville, nommée Rambaille , et en une grosse bourgade , nommée Saint , séans à demi-lieue Tune de l'autre. En Tune estoit l'archevesque de Trêves, et en l'aultre le duc de Saxe, et plusieurs ducs etcontes de l'empire ; et estoient de cinq à six cent combatlans, tantdecheval comme de pied, lesquels voyans leurs adversaires qui se tappoient en leurs filets, menèrent leur artillerie aux champs, et sur eux saillirent à grant effort.
Les Bourguignons voyans ce dur encontre, se mirent en très belle ordonnance, et furent de six à sept heures continues en mortel orage et horrible lempeste; caraveclegresle naturel qui descendit du ciel en terre, dont les pierres estoint tendres, froides et blanches, aultre fouldre artificiel mon toit par un contraire de la terre vers le ciel, dont les pierres estoient dures, chaudes et noires; et derechef un aultre cruel espouvantable tonnerre seeslevasur le Rin , au siège de l'empereur, qui les bastoitde hault en bas, et deschargeoit sur eux dru et menu. Et qui plus est, la escarmouche se commença entre deux villes, tant /elle, grande et hi-
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deuse, que cent lances et les archers ne 1 a povoient soustenîr. L'archevesque de Trêves y esloit en personne^ qui souvent se trouvoit en dangereux périls. Gens etchevauxy demourpienl à grant plenté mors et blescbés de son costé; et furent plusieurs fois reboutés en leurs fors^ à leur grand domage et confusion ; car les dits Bourguignons^ tous expérimentés de la guerre, tindrent si bon ordre, et furent si notablement conduicts, qu'ils ne perdirent que cinq ou six hommes, et Martinet Baron, qui fur blesché d'un vireton. Pensez un petit, vous riches bourgeois, et aultres hongnars qui murmurez sur Testât de noblesse , qui vivez en tranquillité pacifique et repos délectables, avironnés de tours murées et de fors propugnacles, pensez un petit et considérez que les nobles chevalereux n'ont pas tant d'avantaige. Vous ne voudriez avoir six lieues de tel chemin pour tout l'avoir de vostre cofre. Le riche trésor de prouesse est de si cher coust et digne préciosité , que les haults conquérans du monde y avanturent corps et ame; et très souvent les plus vaillans y demeurent en la poursuite. Et vous qui ne scavez que c'est d'honneur ne de glorieuse jouissance , comme ennemis au bien publique et à toute commodité vertueuse, desprisiez la chose qui vous est la plus propice, et ceulx par qui et de qui vous vivez et prospérez en félicité mondaine.
Vous menez le bon temps en paisible asseurance, Et ils sont aux butins en mortelle souffrance:
Vous dormez es cites, bien couverset repos , Et ils couchent aux champs toujours le fer au dos. Vous vivez en espoir d'augmenter vostre estage, Et ils meurent pour vous et pour vostre héritage.
Après ce que inessire Olivier et ceux de sachevalejureusc compagnie , honorablement et à peu de perte furent issus de ce terrifique et ténébreux purgatoire^ ils trouvèrent entre deux sièges quasi un petit enfer venimeux, tout plein d'ennemis , c*estoit le boluvert dessusdit, assis sur le bord du Rin , lequel deux cens Âllemans , sortis de serpentines, hacquebutes et arbalestres , tenoient en grand pompe , pour deffendre l'entrée de la ville, et saluer les compagnons qui dedens y entroient et se fouroint. Nonobstant toute leur force et puissance mise en exploict, les vivres dessusdicts, pouldres et aultres biens, chargés sur bateaux, arrivèrent à port de salut; et Lancellot de Bellaimont , atout six vingt hommes pour renfort de garnison , entra dedens Lintz à grant joie ; laquelle à demi consolée , fut depuis en sa manuténence et protection. Quant Lintz fut repeuplée et ravitaillée sans dur rencontre, comme il appert, les Bourguignons ne se tindrent pas à tant; mais pour monstrer à leurs ennemis un tour demaistre, et qu'ils avoient en eux esprit, sang et vie , ils vindrent à chef d'une haulte iesongne dont il sera mémoire cent ans après, car ils se mirent en notable arroi , plus iSers que tygres animés pour assaillir le boUuvert dessusdict. N'y avoil
homme qui n'eust cœur de lion ; et entre les autres Robert le Roucq fut faict chevalier de la main de messire Olivier de la Marche ; puis donnèrent l'assault cruel et aspre, et pargraad hardement. Ceulx qui dedens estoient tous préparés à leur défendre , montrèrent visage aux assaillans. Si ne les admiroient guères ; car ils les servirent pour le premier mets de gros œufs de serpentine , et de quareaux d'arbalestre , et pois de coulevrines , et d'aultres menues dragées venimeuses et empouldrées , comme il appartient à telles nopces , tellement qu'il y en demoura trois morts du parti des bourguignons; lesquels voyans ce dur encombre , desmarchèrent et furent reboutés. L'assault recommença plus terrible et merveilleux que devant. Chacun reprist le frain aux dens pour acquérir bruict et prouesse glorieuse ; faits d'armes d'une part et d'aultre se apparurent en ceste journée. L'estour estoit plaisanta voir àceulxàquirien ne louchoit : les Allemans y desployèrent la force de leur puissans bras ; leurs faictifs corps furent bersaux aux savettes des fors archers. Ils monstrèrent la hardiesse de leur fort et grand eslevé courage.; mes par maie adventure le feu se féry en leur.pouldre. Si furent tous confus, et déshidés; peur et crainte les appréhendèrent, et lors furent envahis tant vigoureusement et de si fortes mains, aveucques le feu qUi les agressoit, que leur boluvert fut pris , rompu et desmenbré , et tous ceulx quilegardoient furent ou noyés ou bruslés, ou
mis au tranchant des espéés , réservés dix ou douze prisonniers ; desquels l'un , qui fut recueilli vif entre les mors et emmené devant Nusse , disoit en son langage^ à moi et aux aultres^ que l'empereur estant à Audernart , leur avoit proumis secours , s'ils tenoient pied ferme ; mais il leur faillit au besoing ; et finirent leurs jours chevalereusenient à son très grand préjudice et domageuse perte.
0 très noble Germanie, germe d'impérial mesnie , Rome ressuscitée par générosité , roync impérante , imperière très sacrée , saincte dame couronnée d'or , d'argent et de fer , qui seule possesses la pomme aureye, et lahaulte mo* narchîe mondaine , in ère de fières nations riboteuseSy nourice des petits géants de ce monde, estu devenue marastre maintenant, sans quelque pitié maternelle? Tu vois tes propres enfans mutilés devant tes yeux, bersaudés de sagettes, qui sont fourreaux aux espées sanglantes, et ne leur donnes confort ne garantie ! Tu vois tes forts abattus , tes pays dépopulés, et leurs biens tournés en gastinne, qui sont proyes et vitailles aux familleux loups ravissants ; tu vois les petits lionceaux, sans chef principal, qui rien n'admirent ta présence, rampans auhault de ta garenne à très petite compagnie, et sans nul espoir de refuite ; et ne les scais attrapper en tels lacs par quelque subtil art et vaillance qui soit en toi! 0 très-noble Germanie^ as-tu le cœur failli? as-lu oublié le très noble mestier d'armes, de quoi lu fus si haulte-
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ment i*ecommandée? où est ton aigle seignorienx, ensemble et ton puissant ostrice , qui sur tous les oiseaux du ciel, par l'excellence de leur hault singulier vol , ont conquis le saint diadème d'impérial majesté? Où est ton sceptre précieux et ton^ sacré auguste , à qui les sept climats du monde furent subjecls et tributaires? Où sont les rudes et fors champions modernes, custodes de ton royal palais , gardiens de ton parc champestre > et procureurs de ton extrême honneur? Ils sont assourdis des oreilles ; et tu es , comme il peut sembler , las^ chement endormie au lict de mondaine plaisance ; tu as converti maintenant ta puissante prouesse en pesante paresse , ton valoir et gloire en vouloir de boire , ton hault los divin en grant los de vin , et ton glorieux empire se décline de mal en pire.