RONDEAU
Croire une femme en fait de politique, C'est s'attirer du monde la critique :
Elle n'en a que pour son intérêt :
Tout autre objet la choque et lui déplaît. C'est le seul but où son esprit s'applique.
Dans tous les temps, la chose est authentique, En cent façons l'histoire nous l'explique : De tous les maux le plus dangereux est Croire une femme.
Pour bien régler la sûreté publique Comme l'on fait dans une République Et conserver l'abondance à jamais, En temps de guerre, ainsi qu'en temps de paix, On ne doit point, dans l'état monarchique Croire une femme.
La malveillance publique attribuait la plus grande partie des maux qui s'abattirent sur le règne finissant, aux mauvais conseils trop suivis — toujours d'après cette malveillance, -— de la marquise de Maintenon.
« Esther » à Saint Cyr.
Les demoiselles nobles élevées à Saint-Cyr répondent complètement au vœu de leur bienfaitrice : ce sont de petits prodiges de piété, de douceur et d'intelligence, Mme de Mainténon en est enchantée. L'année dernière, il prit fantaisie à la marquise d'éprouver comment ses élèves sentiraient et débiteraient les beaux vers de Racine : un petit théâtre fut élevé dans le couvent, et les plus grandes pensionnaires jouèrent Andromaque. On connaît l'effet des eaux que le fontainier comprime dans des tubes de fer; qu'il leur ménage une issue, soudain elles se pressent, s'élancent, s'échappent : tel est le naturel d'une fille de quinze à seize ans. Le lendemain de la représentation, Mme de Mainténon écrivit à Racine : « Nos
petites filles viennent de jouer Andromaque si bien qu'elles ne le joueront plus ni même aucune de vos pièces (4). Si vos occupations comme historien et vos devoirs religieux, ajoutait la dévote marquise, vous laissent des loisirs, veuillez, Monsieur, composer quelque poème moral ou historique dont l'amour soit entièrement banni, et que nous puissions faire représenter sur notre petit théâtre de Saint-Cyr. » Le poète courtisan mit sur-le-champ la main à l'œuvre, après avoir fait agréer à Mme de Maintenon le sujet à'Esther. Ce choix, médité par Racine, de concert, dit-on, avec Boileau, ouvrait la carrière des allusions; le tragique, sans en avertir ouvertement la fondatrice de Saint-Cyr, le lui fit entendre, et quand il lui eut soumis le plan de sa pièce elle lui laissa deviner ce qu'il pouvait se permettre de rapprochements entre les personnages de l'histoire sainte et certains personnages vivants. Enfin, après beaucoup d'additions, de suppressions, d'adoucissements, après quelques lectures dans les salons privilégiés, après deux répétitions à Versailles, auxquelles le roi a présidé, Esther fut jouée à Saint-Cyr il y a huit jours. J'étais à la deuxième représentation : il avait été au-dessus de mon crédit d'être admise à la première. Deux mille aspirants se présentaient, et la salle ne pouii. 5
6ft CHRONIQUES DE L ŒIL DE BŒUF
vait contenir que deux cents personnes. Les princes et les princesses du sang, le roi et la reine d'Angleterre, les grands officiers de la couronne et quelques privilégiés suffirent pour remplir toutes les places à l'apparition de l'ouvrage. Jamais affaire d'État n'occupa plus sérieusement les ministres et le roi lui-même que cette tragédie ; des courtisans disgraciés sont rentrés en grâce pour l'avoir louée; des hommes jouissant d'une grande faveur sont tombés en disgrâce pour en avoir critiqué quelques vers ; le maréchal d'Estrées, seulement pour s'être tu sur le mérite de cet ouvrage, a dû justifier son silence comme un crime. Louis XIV dressait de sa main les listes d'admission dans la salle ; il s'y rendait le premier, afin de veiller à ce que tout se passât dans l'ordre : je l'ai vu à la porte, la feuille en main, appelant luimême les invités, en barrant l'entrée avec sa canne quand un certain nombre de personnes était introduit. Sa Majesté n'a quitté ce poste qu'au moment où tout le monde a été placé.
Tandis que les élus prenaient leurs places dans la salle, les actrices s'habillaient derrière le théâtre en appelant, par un Veni Creator récité à haute voix, le Seigneur au secours de leur tentative hardie. Racine, admis en faveur de sa piété
« ESTHEH » A SAINT-CYR 67
solide dans le salon où l'on achevait de costumer les élèves, se glissait, le manuscrit au poing, entre une coiffeuse qui frisait et une dame de Saint-Cyr qui exhortait, pour s'assurer si tous les rôles étaient bien sus ; si l'on était bien fixé sur les gestes, les intonations, les répliques, les entrées. L'attente des spectateurs fut longue, au moment de lever le rideau mille choses avaient été oubliées; et quand le spectacle commença, chaque actrice parut encore préoccupée quelques instants de la crainte d'être arrêtée par une importante omission. Il n'en fut rien; Esther offrit un ensemble très satisfaisant. Mlle de Veillane joue Esther avec une candeur, une naïveté, un ton d'innocence dont le type, heureusement pour le rôle, se trouve dans le naturel de cette jeune et jolie personne. Mlle d'Ablancourt se montre un peu timide dans le rôle de l'audacieux Aman ; mais il faut bien qu'un ministre emprunté à notre sexe reste femme en quelque chose. La brune Mlle de Lastic porte avec plus d'aplomb la barbe d'Assuérus, la première sans doute qu'elle ait sentie aussi près de son joli menton. Sous la figure de Mardochée, Mlle de Glapion(l) vieillit avec peine ses
( 1) Elle fut, par la suite, supérieure de la maison de Saint- Cyr.
traits délicats ; elle se surprend quelquefois à redresser sa taille élancée, et son accent conserve, quoique un peu grossis, ces sons plus propres à séduire qu'à imposer. Dans un prologue où tout est disposé pour faire ressortir le talent très remarquable de Mme de Caylus, beauté mondaine égarée parmi les brebis saintes de Saint-Cyr, cette nièce de Mme de Maintenon représente à ravir le personnage de la Piété... On ne peut pas mieux jouer la comédie. Toutes ces actrices, habillées avec recherche, couvertes de pierreries, environnées d'une décoration charmante imaginée par Berrin, douées d'une mémoire qui n'a pas bronché un instant à la représentation que j'ai vue, familiarisées enfin avec leurs rôles par Racine, toutes ces actrices, dis-je, ont fait preuve d'une intelligence soutenue ; la prévention favorable qu'elles devaient exciter fait le reste... (2). Parlons de la pièce.
Il n'était pas facile de faire une tragédie pour un couvent, avec des passions dont on limitait le choix, la portée et l'expression. C'est dans ce cercle rétréci qu'il faut examiner Esther; tout alors y paraîtra beau. La composition est ce qu'elle doit être, remplie de récits touchants, de déclamations pieuses, d'invocations ferventes; le tout exprimé
en vers admirables et mélangé de chants que les voix douces, pures, virginales des actrices font ressembler aux concerts célestes. « Racine, disait Mme de Sévigné, qui se trouvait placée près de moi, aime Dieu comme il aimait autrefois ses maîtresses ; il est pour les choses saintes comme il était pour les choses profanes. »
Mais je n'ai pas encore parlé de ce qui a produit le plus de sensation aux représentations d'Esther, c'est-à-dire des allusions que cette tragédie offre à chaque scène. Parmi les spectateurs qui remplissaient la salle le jour où je m'y trouvais étaient Mme de Montespan et le marquis de Louvois; confondus dans la foule, ils correspondaient ensemble par des regards; ils s'étaient reconnus sur la scène sous les noms de VastJii et d'Aman; et comment la favorite disgraciée eût-elle laissé échapper l'intention de ces vers débités par par Esther Maintenon (3) :
Sans-éeute on t'a conté la fameuse disgrâce De Yaltière Vasthi dont j'occupe la place ; Comment le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit : Mais il n'en put sitôt effacer la pensée, Vasthi régna longtemps sur son âme offensée !
Pendant que cette allusion si claire, si directe,
10 Chroniques de l'œil de bœuf
faisait couler un torrent de fiel dans le cœur de Mme de Montespan, son heureuse rivale, assise près du roi, jouissant d'un triomphe éclatant aux yeux de toute la cour, recueillait le sens de ces vers tendrement exprimés par les yeux de Sa Majesté :
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
Mais Mme de Maintenon,qui s'était fait peindre sous la figure candide d'Esther, subit elle-même un trait de critique au moment où l'on blâme la faiblesse de cette Juive qui aimant ses anciens frères en croyance, n'ose les protéger. Le roi fronça à son tour le sourcil lorsque presque toute la salle applaudit ce vers rappelant un trop fameux édit de proscription :
Et le r/ôi trop crédule à signé cet édit.
(4) Il est probable que Racine, foncièrement généreux quoique courtisan, a glissé ces passages dans sa pièce après les lectures qu'il en a faites à la cour, ou qu'il les a esquivés en lisant. Quoi qu'il en soit, ni Mme de Maintenon ni le roi ne lui en ont parlé depuis.
Mais qui pourra peindre la fureur que Louvois
a fait éclater en voyant le ministre Aman condamné au supplice le plus ignominieux... Se levant avec un mouvement de colère marqué, il est sorti précipitamment de la salle, coudoyant, heurtant, foulant tout ce qui s'opposait à son passage... Au moment où il avait quitté sa place, ses yeux courroucés s'étaient portés sur Mme de Maintenon, sur le roi, et on l'entendit s'écrier assez près de Sa Majesté : « Pour traiter ainsi un homme d?État, il faudrait être bien sûr de n'avoir plus besoin de lui (5) ! »
Je demandai, en sortant de voir Esther, l'avis de M. de la Feuillade sur le mérite de cette tragédie : « Attendons l'impression, répondit-il; pour les pièces de théâtre, c'est souvent une requête Civile contre le jugement du public. »
NOTES
(1) Lorsque Racine composa la tragédie d'Ësther il se tenait, depuis douze ans, éloigné du théâtre Mme de Maintenon lui avait écrit : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque — (nos petites filles de ce Saint-Cyr qu'elle avait fondé) et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront plus ni aucune de vos pièces. » Et dans la môme lettre, elle lui demandait de composer pour les jeunes enfants une tragédie propre à inspirer les sentiments dont on voulait nourrir leur cœur et qui n'étant destinée d'ailleurs, à n'être qu'un « amusement de classe », n'intéresserait pas sa réputation. — Voir Racine, t. II, p. 4<>4> édition Mesnard dans la Collection des grands écrivains de la France. Paris. Hachette. — Racine hésita : non sans doute qu'un théâtre « comme celui des Comédiens », lui donnât des scrupules; mais peut-être ne croyait-il pas, comme le croyait Mme de Maintenon, que ce fût l'engager dans une bagatelle tout à fait sans conséquence pour sa gloire dont il gardait encore souci. Il consulta Boileau. Moins
effrayé que Racine d'un refus qui risquait fort de déplaire, Boileau estima que Racine devait refuser, dût-il très mal « faire sa cour ». Racine ayant réfléchi, ne voulut point suivre ce conseil ; plus timide en face de la puissance, outre qu'il avait, ce que n'avait pas Boileau.. un tout autre coup d'œil de grand poète pour découvrir dans « un travail en apparence peu digne de lui », tout ce que le génie pouvait y mettre ; et ce génie y mettait un chefd'œuvre, aujourd'hui resté aussi jeune, aussi vivant, aussi beau qu'au temps de son apparition.
(2) La première, ou plutôt les six premières d'Esther, devant une assemblée de rois et de reines, de princes, de seigneurs, de grandes dames, de prélats, devant toute l'élite de la Cour la plus brillante que l'histoire ait jamais connue ! A moins que l'on ne songe au « parterre de rois » que Napoléon Ier réunissait à Erfurt. Et quels reporters pour les « comptes rendus » de ces représentations sensationnelles : Saint-Simon, Dangeau, Mme de Caylus, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné. A quelle pièce de théâtre est arrivé pareil honneur? Consulter, notamment, Théophile La vallée : Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr. — La Baumelle : Mémoires pour servir à l'histoire de Mme de Maintenon, liv.VIII, chap. xv de l'édition d'Amsterdam. — Les Mémoires de Louis Racine. — La Correspondance générale de Mme de Maintenon.
Cette œuvre, où Racine avait porté son style et sa puissance créatrice à la perfection, fut rapidement
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conçue, puis écrite. Les chœurs furent mis en mu* sique par Moreau, l'organiste de Saint-Cyr. « Ces airs touchants, disait Racine., sont l'un des plus grands agréments de ma pièce, » Aujourd'hui nous trouvons que la flatterie est exagérée. Mais en son temps l'éloge qu'en faisait Racine fut tenu pour très juste ; tellement que le roi donnait à Moreau deux cents pistoles d'argent comptant et deux cents écus de pension.
C'est le 26 janvier 1689 qu'Esther fut jouée pour la première fois; trois heures de l'après-midi, exactement. « Toutes lec petites filles, devant le roi et Monseigneur, jouèrent et chantèrent très bien. Mme de Maintenon avait disposé de toutes les places et il n'y eut aucun embarras. Le roi, les dames et les courtisans qui eurent permission d'y aller en revinrent charmés. MM. de Recuivillien, dé Noailles, La Rochefoucauld, de Brionne, de la Salle, de Tilladet dans le second carrosse du roi; dans le troisième, MM. de Louvois, de Chevreuse, les évêques de Beauvais, de Meaux, de Chalon-sur- Saône, MM. de Montchevreil, d'Aubigné et moi. Mme de Caylus disait le prologue mieux que n'aurait pu le faire la Champmeslé... Journal de Dangeaù. »
M. de Lavallée, dans son Histoire de Saint-Cyr, complète ces premiers détails. Ayant indiqué de quelle façon étaient disposées la scène et les places, il ajoute : « Mme de Maintenon n'avait rien négligé pour donner de l'éclat au spectacle. La salle était éclairée par des lustres de cristal les décors avaient
« ESTHER » A SAÎNT-CYK fft
été peints par BoHn, décorateur des spectacles de là Cour; l'accompagnement des chœurs avait été confié aux musiciens du roi et à Nivert, organiste de la maison, qui tenait le clavecin. Les habits des actrices étaient magnifiques. Ils avaient coûté plus de quatorze mille livres ; c'étaient des robes à la persane ornées de perles et de diamants, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Lorsque Louis XIV fut monté dans le vestibule du théâtre, il regarda avec satisfaction les demoiselles qui étaient rangées sur leurs bancs, et, s'étant mis à sa place avec Mme de Maiiitenon, qui avait un fauteuil un peu en arrière, pour être à portée de répondre à ses questions, le spectacle commençait. Lorsque les jeunes filles eurent surmonté un moment de timidité, bien naturel surtout en présence d'un tel auditoire, « l'exécution, grâce au charme de leur âge et aux leçons du poète, dit Mme de Caylus, sembla ravissante ».
Puis l'appréciation de la « Critique ». Mme de Caylus, dans le prologue, est « touchante, parlante ; jamais visage si spirituel, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâce, ni plus d'esprit... Elle surpassait les plus fameuses actrices à jouer les comédies... Saint-Simon ». — Mlle de Veillanne, Esther (elle n'avait que quinze ans) : « figure douce et modeste, convenant parfaitement à ce rôle » ; — Mlle de Lastic, Assuérus : « belle comme le jour », dit Mme de Maintenon; — Mlle de Glapion (quinze ans), Mardochée : « j'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au cœur », disait Racine; — Élise
était Mlle de la Maisonfort. A Tune des représentations elle manqua de mémoire : « Ah! mademoiselle, s'écria Racine, quel tort vous faites à ma pièce! » La jeune fille pleura. Touché de sa douleur, Racine courut à elle, essuya ses larmes avec son mouchoir et « avec elle pleura » !
Le succès de la « première » enchanta le roi, et cinq ou six fois il revint voir jouer Esther, avec Monseigneur, Madame, « toute la maison royale »; puis la reine et le roi d'Angleterre, Mme la Dauphine. A cette représentation Mme de Gaylus avait pris le rôle d'Eslher et « jamais la pièce n'avait mieux réussi ». Ce jour-là le roi avait donné quelques-unes de ses musiciennes, des plus sages et des plus habiles, pour les mêler avec les demoiselles afin de fortifier le chœur des Israélites. On les habilla, comme elles, à la persane, ce qui aurait dû les confondre avec les autres; mais ceux qui ne les connaissaient pas pour être de la musique du roi les distinguaient fort bien pour n'être pas de nos Demoiselles, en ce qu'on remarquait une certaine modestie et une noble simplicité bien plus aimables que les airs affectés que se donnent les filles de cette sorte... D'un côté, on voyait sur le théâtre déjeunes demoiselles bien faites, fort jolies, qui représentaient parfaitement bien... Si l'on tournait la tète de l'autre côté, on voyait cette multitude de demoiselles, rangées pour ainsi dire en pyramide, très proprement mises dans leurs habits de Saint- Cyr, qui faisaient une diversité agréable avec les rubans
de chaque couleur qu'elles portaient : la classe rouge, onze ans; les vertes, quatorze ans; les jaunes, de quatorze à dix-sept ; les bleues, à partir de dix-sept ans. Pour ce qui est delà place du milieu, on y voyait les rois et tout ce qu'il y avait de plus grand à la Cour. » Mme de Sévigné ne pouvait aller qu'à la sixième, qui fut, je crois, la dernière. Sa lettre est restée célèbre : «... Je ne puis vous dire l'excès et l'agrément de cette pièce. C'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce... Le roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit : « Madame, je suis assuré que vous avez été contente. » — Moi sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée, ce que je sens est au dessus des paroles .» — Le roi me dit : « Racine a bien de l'esprit. » — Je dis : « Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi. » — Il me dit : «Ah! -pour cela, il est vrai! » Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie... M. le Prince, Mme la Princesse me vinrent dire un mot; Mme de Maintenon, un éclair, elle s'en allait avec le roi. Je répondis à tout, car j'étais en fortune... Je vous plaignis de ne point être là... Lettre — du 19 février — à Mme de Grignan. »
(3 et 4)
Peut-être on Va conté la fameuse disgrâce De laitière Vasthi dont j'occupe la place.
« La tragédie représentait en quelque sorte la chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon... L'application qu'on faisait du caractère d'Esther et de celui de Vasthi à Mme de Montespan lit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté et pour quelques amis. Le roi en revint charmé... Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées... Tout le monde crut toujours que cette comédie était allégorique, qu'Assuérus était le roi; que Vasthi, qui était la concubine détrônée, paraissait pour être Mme de Montespan. Esther tombait sur Mme de Maintenon. Aman représentait M. de Louvois, mais il n'y était pas bien peint et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer. Mme de La Fayette, Mémoires de la Cour de France Dour les années 1688 et 1689. »
Mme de La Fayette se trompe comme s'y trompèrent ses contemporains, comme de nos jours se trompent encore ceux qui font de l'Histoire d'après la méthode fantaisiste de l'Œil de bœuj. Le récit du Livre d' Esther nous apprend que Vasthi fut disgraciée pour avoir refusé de venir devant le roi faire voir au milieu d'un festin sa beauté à tous les peuples, à tous
les grands de sa cour, et plusieurs interprètes de la Bible, comme Saci le remarque, ont approuvé son refus. Racine a-t-il donc, dans le seul intérêt d'une allusion qui devait plaire, donné à la conduite de Vasthi une interprétation qu'on ne saurait admettre ? D'autant plus qu'il n'a pas inventé cette interprétation. Dans YEsther de du Ryer, Mardochée dit à Esther, en lui rappelant la disgrâce de Vasthi :
Si l'orgueil la fil choir d'une place adorée,
Et dans YEsther de Desmarets, poème héroïque :
De la fière Vasthi V image éblouissante...
Mais V orgueil de Vasthi ne peut plaire à mes dieux.
Et pourtant, ni du Ryer ni Desmarets ne songeaient à Mme de Montespan, nous fait justement remarquer Mesnard, Racine, t. III, pp. 420-4O7 qui ajoute : « Racine devait beaucoup à Mme de Montespan. Il se fût fait peu d'honneur en lui reprochant dans sa disgrâce, alors supportée avec dignité, les fautes de son ancien orgueil et Ton admettra difficilement que par cette indiscrète allusion au règne de la favorite, il eût espéré être agréable à Louis XIV, ou même à Mme de Maintenon qui ne croyait pas, apparemment, occuper la place de Mme de Montespan. »
Est donc toute d'imagination cette phrase de VOEU de bœuf : « Pendant que cette allusion si claire, si directe, faisait couHr an torrent de fiel dans le
cœur de Mme de Montespan, son heureuse rivale assise auprès du roi... » Nous le répétons : Mme do Maintenon n'était pas rivale. Elle était la femme légitime ; elle n'avait jamais été adultère. Et d'ailleurs, Mme de Montespan assista-t-elïe jamais à la représentation d'Esther qu'avait organisée Mme de Maintenon ?
Quant au vers :
Et le roi trop crédule a signé cet èdity
il ne s'applique pas plus à l'édit de Nantes révoqué que Vasthi ne s'applique à Mme de Montespan — en voir les raisons dans Mesnard, pp. 42i-4a3 — malgré Mme de La Fayette et malgré ce couplet d'une chanson du temps.
La persécution des Juifs
De nos huguenots fugitifs
Est une vive ressemblance ;
Et VEslher qui règne aujourd'hui
Descend des rois dont la puissance
Fut leur asile et leur appui.
(5) A laquelle des six représentations d'Esther Louvois faisait-il cette algarade? Il n'est pas probable qu'il se la soit permise sans doute en ce moment les relations de Louvois avec Mme de Maintenon étaient devenues « froides, gênées, difficiles », mais delà à « sortir en faisant claquer les portes » !... Un
autre couplet de la même chanson citée tout à l'heure, dit, il est vrai :
Sous le nom d'Aman le cruel Louvois est peint au naturel El de Vasthi, la décadence Nous retrace un portrait vivant De ce qu'a vu la cour de France A la chute de Montespan,
Et une tradition, recueillie par Racine le fils — qui d'ailleurs ne la garantit nullement — laisse supposer que Louvois aurait dit quelque chose de semblable à ces vers d'Esther :
Il sait qu'il me doit tout et que pour sa grandeur J'ai Joule sous leé pieds remords, crainte, pudeur.
Il ne nous en faut pas moins revenir, avec prudence à ce qu'écrivait Mme de La Fayette : « Aman représentait M. de Louvois, mais iî n'y était pas bien peint, et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer. »
vu
Un souhait... odorant.
Il serait difficile de concilier tout ce que je viens de dire du caractère, des penchants et de la conduite de Mme la duchesse avec un goût bien vif pour son mari. Il est vrai que si elle eût voulu être fidèle à M. le duc, il lui eût fallu plus que du respect pour les devoirs du mariage, et l'aimer eût été un véritable héroïsme conjugal. Le plus petit de tous les hommes paraîtrait un géant auprès de cette Altesse naine ; avec le corps le plus court, le plus gras, le plus informe, ce prince possède une tête d'une monstrueuse grosseur, et son visage ferait honneur à un Gent-Suisse, en admettant que le volume des traits puisse en faire excuser la laideur. Sur cette masse de chair d'un jaune livide qu'on est convenu d'appeler la figure de M. le duc, saillent deux gros yeux toujours occu-
pés à exprimer la fierté ou l'audace , si ce n'est la colère et la fureur. En un mot, rien de moins attrayant que M. le duc au physique, et son moral répond par malheur à cet ensemble disgracieux. Il faut avouer cependant que Son Altesse a de l'esprit* de l'instruction, une espèce de politesse; mais tout cela se présente de si mauvaise grâce, qu'à peine peut-on y reconnaître de belles qualités. Le petit-fils du grand Gondé tient de ce héros la valeur et l'intelligence guerrières : sur Un champ de bataille il eut plus dune fois les inspirations de son aïeul, et racheta le défaut d'aptitude de M. le prince. M. le duc est doué de la finesse, de la subtilité intrigantes de l'un et de l'autre; elles se montrent cependant en lui moins injustes, moins avares, moins petites. Le fond du caractère de ce prince est la férocité : on pourrait prendre sa vie pour une longue colère; la haine est l'aliment habituel de son âme, et jamais on ne lui connut un ami. Amoureux avec rage, jaloux jusqu'à la fureur, il ressent les diverses impressions comme des accès de fièvre chaude ; mais de qui pourrait se faire aimer un monstre dont les traits ne sont , presque pas humains ? de qui peut se faire redouter l un rival haut de trois pieds ? Il ne trouve donc chez les femmes que de l'éloignement pour lui, et
si l'or qu'il répand à leurs pieds leur l'ait surmonter le dégoût qu'il leur inspire, il ne trouve en lui-même que de l'impuissance pour jouir des faveurs qu'elles lui vendent.
On conçoit d'après ce portrait combien la mutine duchesse doit haïr un tel mari. « Non, jamais, disait-elle dernièrement, je ne pourrai laver par assez d'infidélités la souillure des caresses d'un tel magot. » Dans ses débauches il est le sujet le plus ordinaire des bojis mots qu'elle se plaît à débiter le verre à la main. La semaine passée, après un souper que cette princesse avait donné à de jeunes femmes dans son appartement deMarly, repas durant lequel les vins délicieux avaient troublé légèrement sa raison, elle déclara qu'elle voulait faire un quatrain impromptu en l'honneur de M. le duc, et se fit apporter tout ce qu'il fallait pour écrire. Munie d'une plume, Louise-Françoise, l'œil étincelant, le sein agité, jette loin d'elle le nœud de rubans qui dérobait sa gorge, et passant ses jolis doigts dans les boucles de sa chevelure, elle écrit ces vers en éclatant de rire :
0 doux soupirs qui partez de mes f..., Volez, volez au nez de mon mari, Exprimez-lui l'excès de mes tendresses, Et dites-moi ce qu'il aura senti.
L'énigme du Mercure galant est loin d'avoir cette énergie. L'académicien Benserade, qui mourut à la fin de l'année dernière, était le maître de poésie de Mme la duchesse; il faut convenir qu'elle a bien profité de ses leçons.
NOTES
De la duchesse et de son mari, Saint-Simon nous a laissé ce portrait dont s'est, évidemment, inspiré VOEU de bœuf... « Tous les enfants de M. le le prince (le prince de Condé) étaient presque nains, excepté la princesse de Conti, l'aînée de ses filles, quoique petite. M. le prince et Mme la princesse étaient petits, mais d'une petitesse ordinaire; et M. le prince, le héros qui était grand, disait plaisamment que si sa race allait en diminuant, elle viendrait à rien. On attribuait la cause à un nain que Mme la princesse avait eu longtemps chez elle ; et il était vrai que, outre toute la taille et l'encolure, M. le duc et Mme de Vendôme en avaient tout le visage. Saint-Simon, II, p. 111. »
Elle ne fit pas que ce quatrain, Mme la duchesse ; elle en fit beaucoup d'autres, et des plus gaillards, car elle avait énormément d'esprit,' entre autre le couplet « sur Mme de Florensac qu'elle croyait en intrigue avec son époux ».
La Florensac se croit jolie, Il n'en est rien.
Cependant sa plus forte envie,
Soir et matin,
Cest de loger mon grimaudin
Dans son château de Gaillardin,
SUR Mme LA DUCHESSE QUI AVAIT LA MANIE DE