‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 12 sur 68 · FAIRE DES CHANSONS DÉPLAISANTES AUX · texte numérisé non relu

FAIRE DES CHANSONS DÉPLAISANTES AUX

« CHANSONNÉS »»

Madame la duchesse, Quand on fait des chansons, Autant en pend aux fesses De ceux qui les font, Flon, flon, flon.

Le quatrain « Doux soupir... » que rappelle VŒU de bœuf et qui se chantait — ce qu'il n'indique pas, — « sur l'air des Folies d'Espagne » inspirait presque au même moment, cette .. mettons gauloiserie, « qu'un amant disgracié faisait tenir à sa maîtresse », etc., rapporte la chronique. Cette plainte, toute particulière serait allé, jusqu'au... cœur de la belle et, paraît-il, l'aurait fléchi.

Unique objet de mes désirs, Phïlis, faut-il que mes plaisirs

Pour rien se changent en soupirs, Et qu'au mépris de votre foi Un pet efface les services Que vous avez reçus de moi?

Je sais bien, ô charmant objet, Que vous avez quelque sujet D'être pour moi tout de glace, Et je confesse ingénument, Puisque mon cul fait ma disgrâce, Qu'elle n'est pas sans fondement.

Si pourtant cet extrême amour Dont j'eus des preuves chaque jour Pour un pet s'est changé en haine, Vous ne pouviez jamais songer A rompre une si forte chaîne Pour aucun sujet plus léger.

Mon cœur outré de déplaisirs Était gros de tant de soupirs, Voyant votre amour si farouche, Que l'un d'eux se trouva réduit, Ne pouvant sortir par ma bouche; A trouver un autre conduit.

S'il est vrai qu'on n'ose nier La porte à chaque prisonnier Alors que la princesse parle, Ce pet pouvait avec raison Vous demander la même grâce, Puisqu'il se voyait en prison.

S'il ne s'est pas fort bien conduit, Qu'il ait fait quelque peu de bruit Lorsqu'il se fraya cette voie, C'est qu'il était si transporté, Qu'il fit en l'air un cri de joie En recouvrant sa liberté.

Hélas ! quand je viens à songer A ce sujet faible et léger Qui cause mon malheur extrême, Je m'écrie en ma vive ardeur, Fallait-il me mettre moi-même Près de vous en mauvaise odeur ?

Si pour un pet fait par hasard Votre cœur ou j'ai tant de part Pour jamais de moi se retire, Voulez-vous que, dorénavant, Vous me donniez sujet de dire Que vous changez au moindre vent ?

Ne faites donc point d'autre choix Et puisque votre âme à mes loix S'était soumise tout entière, Soyez telle qu'auparavant, Ou l'on dira que mon derrière Vous a fait perdre mon devant.

Le vice italien. — Ninon de Lenclos.

Grand bruit, grand scandale à l'occasion des débauches d'une foule de jeunes seigneurs (1), qui ont obligé Louis XIV à les exiler pour un genre de libertinage qui doit exciter la plus violente colère de mon sexe en masse. Je frémis d'avoir à prendre note de quelques détails sur une société secrète formée par ces infâmes, et dont la première obligation était de renoncer à toutes les femmes... Quelle horreur! grand Dieu! Poursuivons cependant. Les récipiendaires n'étaient admis qu'après diverses cérémonies d'initiation: la principale consistait dans l'union monstrueuse de l'initié avec l'un des grands maîtres de l'ordre. Ces officiers étaient le marquis de Biran, le duc de Grammont, le chevalier de Tilladet et M. de

Manieamp. Un prince du sang et le duc de Yermandois, fils naturel du roi et de la duchesse de la Vallière, avaient été reçus dans cette association ; on ignore auxquels des grands maîtres furent livrés ces deux illustres néophytes pour se conformer à l'article fondamental des statuts. La décoration de l'Ordre, portée sous la chemise, était une croix sur laquelle on voyait un homme foulant une femme aux pieds... Maudits Italiens : quand vous étranglera-t-on au pied des Alpes dès que vous vous disposez à les franchir pour venir chez nous ? Le prince du sang est exilé comme tous ses compagnons de débauche; mais le jeune comte de Vermandojs, à peine âgé de quinze ans, a été puni d'une manière plus sensible, plus locale : on l'a, dit-on, fouetté quatre fois. Louis XIV s'est montré dans cette affaire d'une sévérité bien équitable ; il faut convenir que nous avons un grand roi. Je veux, par supplément de punition, accabler les indignes sectaires dont le roi vient de faire justice en leur mettant sous les yeux deux exemples éclatants des grandes qualités de ce sexe qu'ils outragent; j'enverrai aux coupables copie du feuillet de mes tablettes où je consigne les faits. « Prétendez-vous, leur dirai-je, examiner la vertu des femmes sous l'acception que les anciens donnaient

à ce mot, lorsqu'ils le rendaient synonyme de force constitutive, puissance de moyens? Je vous citerai Ninon, cette beauté à qui chaque année apporte une nouvelle perfection morale en glissant sur ses charmes d'un pied si léger, qu'à soixantesix ans ses traits n'offrent pas la moindre trace du temps. En 1G82, comme en 1638, le teint de Mlle de Lenclos est blanc, uni, animé. Son visage, d'un bel ovale, n'a rien perdu de sa pureté grecque; ses yeux noirs et saillants respirent toujours une volupté communicative, et son sourire achève la conquête que son regard a commencée. L'accent, ce timbre du cœur qui fait deviner ses plus secrètes impressions, suffit dans Ninon pour captiver tout ce qui l'approche; on pourrait l'adorer sans la voir : semblable à l'écho, elle captive par l'unique séduction de la voix. Je vis hier cette femme surprenante dans un salon de verdure; ses habits étaient presque de gaze ; point de corset, point de nœuds, protecteurs ordinaires des tailles qui s'épaississent, des gorges qui s'affaissent : c'était une grâce parée de toute l'absence des atours. « J'étais dans ce jardin il y a quarante-cinq ans, me dit le vieux duc de Villeroi ; Ninon s'y trouvait mise à peu près comme vous la voyez. Ses cheveux n'étaient pas plus noirs, sa bouche n'avait pas plus

de jeunesse, sa démarche ne paraissait pas plus vive. Or, tout à l'heure en regardant cette enchanteresse, je me disais : Je crois qu'elle est plus belle encore qu'hier... Oui, continuai-je avec moimême, voilà comme elle me souriait hier en causant avec moi sous ce jeune tilleul... Et ma ré flexion a été interrompue par la rude atteinte d'un arbre gros comme deux fois mon corps... Etc'était mon jeune tilleul; et le hier que je me rappelais était un jour de printemps de la minorité de Louis XIV, et Ninon était la même aux deux époques... Mon imagination s'abusait de quarantecinq ans. N'en doutons pas, ma chère comtesse, cette femme a dans quelque coin de son jardin un robinet de la fontaine de Jouvence. »

L'esprit de Ninon est resté aussi jeune que son corps ; grave ou enjoué, selon les circonstances, il passe avec une inconcevable facilité des abstractions de la science aux délicatesses de la galanterie, de la sagesse des philosophes au désordre des amants. Soit que Mlle de Lenclos parle raison, soit qu'elle déraisonne, on l'admire, on l'aime toujours. Pourquoi rappellerais-je les succès de sa jeunesse, la foule d'amants qui se pressait sur ses pas, le concert de soupirs qui murmurait sans cesse à son oreille ? Ne la retrouvé- je pas obsédée

par les galants à soixante-six ans comme à dixhuit? Bien plus, l'empire de Ninon s'est agrandi : jeune, elle n'était recherchée que des hommes; vieille, sa cour s'est grossie de toutes les femmes d'esprit de l'époque. Ce modèle de toutes les qualités ne fréquenta jamais la cour; c'est cependant chez elle que les deux sexes en vont à tout âge étudier les belles manières, dont elle est la véritable pierre de touche. Et cela doit être, car presque tout ce qui compose la cour se fornia depuis un temps immémorial à l'école de Ninon. Au milieu du concours de gens aimables qui remplissent chaque soir le salon de Mlle de Lenclos, personne He se rappelle la légèreté de sa conduite passée, personne ne songea ses égarements actuels. Mais chez Ninon, la nature a ses heures; alors sa porte est close. Si l'on pénétrait au fond de son boudoir dans ces instants d'abandon, la fille du joueur de luth s'y retrouverait tout entière, avec cet emportement des passions que la politesse ne peut soumettre, avec ce délire qui fait dégénérer là langue jusqu'aux blasphèmes d'une volupté grossière. Ce transport de la vie animale une fois calmé, notre moderne Lais, fermant d'une main honteuse le refuge de la faiblesse humaine, reparait au sein de la société étincelante de saillies, de fines

épigrammes, de bons mots aiguisés par la malice, ou forte des raisonnements les plus sensés, les ►lus profonds. Racine, Boileau, Longepierre, Se- Lécé, la Fare, Chaulieu profitent également de ses leçons, s'éclairent des étincelles de son esprit ou des conseils de sa raison. Chapelle assista longtemps aux soirées de Ninon ; mais l'ivrognerie de ce poète étant devenue extrême dans ces dernières années, Mlle de Lenclos lui a fait interdire sa maison. « Non, mon cher Despréaux, disaitelle au Juvénal français qui la pressait de rappeler le banni, non; si l'on peut excuser l'ivresse, qui dégrade toujours, c'est quand elle féconde, crée, vivifie ; mais elle est ignoble et détestable lorsqu'elle affaiblit, énerve et tue. »

Oses maintenant, transfuges de Gomorrhe, déserteurs sacrilèges des autels de la beauté (2), ose/, nier le mérite d'un sexe qui vous offre une Ninon.

NOTES

(1) Voir : La France devenue italienne avec les autres dérèglements de la Cour. — C'est à ce pamphlet — absolument véridique, sinon dans tous ses détails, du moins dans son ensemble — que VOEU de bœuj a puisé cette « chronique » dont les tristes héros sont : le chevalier de Tiiladet, le marquis de Biran, Manicamp, le duc de Grammont, le duc de Vermandois. Voici les statuts de l'Ordre (?) :

I. Qu'on ne recevrait plus dorénavant dans l'ordre des personnes qui ne fussent vérifiées par les grands maîtres, pour voir si toutes les parties de leurs corps étaient saines, afin qu'elles puissent supporter les austérités.

IL Qu'ils feraient vœu d'obéissance et de chasteté à l'égard des femmes, et que si aucun y contrevenait, il serait chassé de la compagnie sans y pouvoir rentrer sous quelque prétexte que ce fût.

III. Que chacun serait admis indifféremment dans Tordre, sans distinction de qualité, laquelle n'empêcherait point qu'on ne se soumît aux rigueurs du

noviciat qui durerait jusqu'à ce que la barbe fût venue au menton.

IV. Que si aucun des frères se mariait, il serait obligé de déclarer que ce n'était que pour le bien de ses affaires, ou parce que ses parents l'y obligeaient, ou parce qu'il fallait laisser un héritier. Qu'il ferait serment, en même temps, de ne jamais aimer sa femme, de ne coucher avec elle que jusqu'à ce qu'il en eût un, et que cependant il demanderait permission, laquelle ne lui pourrait être accordée que pour un jour de la semaine.

V. Qu'on diviserait les frères en quatre classes, afin que chaque grand prieur en eût autant l'un que l'autre. Et qu'à l'égard de ceux qui le présenteraient pour entrer dans l'ordre, les quatre grands prieurs les auraient à tour de rôle afin que la jalousie ne pût donner atteinte à leur union.

VI. Qu'on se dirait les uns aux autres tout ce qui se serait passé en particulier, afin que quand il viendrait une charge à vaquer, elle ne s'accordât qu'au mérite, lequel serait reconnu par ce moyen.

VII. Qu'à l'égard des personnes indifférentes il ne serait pas permis de leur révéler les mystères et que quiconque le ferait, en serait privé lui-même pendant huit jours et même davantage, si le grandmaître dont il dépendait le jugeait à propos.

VIII. Que néanmoins l'on pourrait s'ouvrir à ceux qu'on avait l'espérance d'attirer dans Tordre; mais qifilfaudraitquecefût avec tant de diserélionquel'on fût sûr du succès, avant que de faire cette démarche.

ii. 7

IX. Que ceux qui amèneraient des frères au couvent jouiraient des mêmes prérogatives pendant deux jours, dont les grands-maîtres jouissaient, bien entendu, néanmoins, qu'ils laisseraient passer les grands-maîtres devant, et se contenteraient d'avoir ce qu'on aurait desservi de dessus la table.

« C'est ainsi que les règles de l'Ordre furent dressées ; et ayant été lues en présence de tout le monde, elles furent approuvées généralement... On convint o*ue les chevaliers porteraient une croix entre la chemise et le justaucorps, où il y aurait élevé en bosse un homme qui foulerait une femme aux pieds, à l'exemple des croix de Saint-Michel où l'on voit que ce saint foule aux pieds le démon... >»

Air de : Jocoride.

*Tous les jeunes gens de la cou£ De leur corps font folie, En renouvelant tour à tour Les plaisirs d'Italie ;

Autrefois cette passion Eût mérité la braise, Mais ils ont trouvé leur patron :

Le Père La Chaise.

(2) Sur ce portrait à peu près juste de Ninon et n'arrivant ici que par opposition avec les « fidèles de Gomorrhe», il faut lire l'amusante Histo-

riette de Tallemant des Réaux, t. VII, p. 225 de l'édition Monmerqué. « Elle n'eut jamais beaucoup de beauté, dit Tallemant, mais elle avait beaucoup d'agréments ; et comme elle avait l'esprit vif, jouait bien du luth et dansait admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage, c'était au Marais, l'avaient souvent chez elles. »

Ninon — ou plutôt Annette — de Lenclo.s, fut une amie de Molière, devina Voltaire, eut de l'esprit autant que Mme Cornuel ou que Mme Pilou; deux des femmes, femmes de bourgeoisie, les plus spirituelles du dix-septième siècle — Voir : A. Meyrac ; Rois, grandes dames et beaux esprits d'autrefois : t. II. A. Michel, édit., — et fut « l'institutrice de tous les jeunes seigneurs de la cour ». La Fare, juge d'un goût délicat, écrit : « Je n'ai point vu JNinon dans sa beauté, mais à l'âge de cinquante ans et même jusqu'au delà de soixante-dix elle eut des amants qui l'ont fort aimée, et les plus honnêtes gens pour amis, jusqu'à quatre-vingt-sept ans, elle fut encore recherchée par la meilleure compagnie de son temps. Elle est morte avec l'agrément de son esprit qui était le meilleui^ et le plus aimable que j'aie connu en aucune femme. »

Les chansons si faeilement méchantes, en ce temps, l'ont épargnée.

On ne verra de cent lustres Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon, Qui s'est mise, en dépit du c, Au nombre des hommes illustres.

100 CHRONIQUES DE l'cEIL DE BOEUF

Prenons encore son « portrait » dans le Dictionnaire des Précieuses. — « Pour de la beauté quoique Ton soit assez instruit qu'elle en a ce qu'il faut pour donner de l'amour, il faut pourtant que son esprit soit plus charmant que son visage ; et que beaucoup échapperaient de sa main, s'ils ne faisaient que la voir. C'est cette aimable qualité qui a si longtemps attaché Gabinus (le comte de Guiche) auprès d'elle... Il est vrai qu'il ne la cherchait que pour son esprit... »

Nous retrouverons encore plus loin cette courtisane célèbre. Voir alors les anecdotes : Mauvais Servant d'amour et Mort de Ninon»

Une méprise d'amour du Dauphin Madame de Route.

Le Dauphin avait remarqué à l'Opéra Fanchon Moreau, très jolie courtisane attachée à ce spectacle; il désira la posséder. Dumont et Francine, gendre de Lulli, qui lui ont succédé dans l'exploitation du privilège de l'Opéra, furent chargés d'envoyer à Ghoisy l'actrice remarquée par le prince. Dumont, qui exerçait plus particulièrement que son collègue les fonctions de pourvoyeur galant, écrivit à cette fille pour l'informer de l'heu • reuse aubaine qui lui advenait, et lui assigna un rendez-vous, Par je ne sais quel malentendu, la lettre, au lieu d'être remise à Fanchon Moreau, le fut à Louison Moreau, fort grosse et fort laide personne, passablement négligée par les galants.

Elle n'en fut que plus exacte à se rendre au lieu indiqué ; et, soit que Monseigneur attribuât à l'illusion du théâtre la différence frappante qu'il remarqua entre les traits qui s'offraient à lui et ceux qu'il avait admirés à l'Opéra, soit que Son Altesse ne fût pas d'humeur à remettre la partie, Louison fut tout aussi fêtée que l'eût été Fanchon. Cependant Dumont, ayant reconnu Ter reur, court à Choisy avec la belle Moreau, dans le but de la substituer à la laide ; l'un et l'autre arrivent au cabinet hermétiquement fermé du prince. « Monseigneur, s'écrie le pourvoyeur à travers la porte, on s'est trompé, ce n'est pas cellelà. » Point de réponse. Dumont, criant encore plus haut, reprend : « Il y a méprise entre les deux sœurs... J'amène la bonne. » Le Dauphin, las du tintamarre qu'on fait à sa porte, l'ouvre enfin et proteste qu'il est fort content de Louison. Il ajoute qu'une autre fois ce sera le tour de Fanchon... A ces mots Son Altesse passe dix louis à la belle délaissée, qui les jette au nez de son directeur. Dumont a raconté cette aventure au foyer de l'Opéra, d'où elle est venue à la connaissance de la ville et de la Cour (1), qui s'en égayent àl'envi* Quelques jours après l'événement que je viens de rapporter, Monseigneur se sentit un goût très

vif pour une chanteuse âgée de quatorze ans au plus, et dont l'accent mélodieux avait séduit ce prince. De peur d'une nouvelle méprise, le Dauphin chargea cette fois Francine de faire des propositions à la jeune personne en lui remettant un riche présent. Elle refusa l'un et l'autre, et la formule de refus est neuve. Le lendemain de la démarche, Monseigneur se rendit à l'Opéra plein d'espérance et d'amour ; il attendait avec impatience dans sa loge le rapport de Francine, lorsque la petite chanteuse ayant fait lever à moitié le rideau, s'avança jusque sur le bord du théâtre, et tournant ses regards vers le Dauphin, elle chanta de la meilleure façon du monde ce refrain connu :

Je ne saurais,

Je suis encor trop jeunette;

J'en mourrais !

Tous les musiciens reprirent l'air, le jouèrent jusqu'à ce que la toile fût levée, et le Dauphin finit par rire de bon cœur du scrupule chanté à grand orchestre par la jeune pensionnaire de l'Opéra.

Malgré toutes ces passades, Monseigneur aime toujours éperdument Mme de Route. Par malheur, cette dame a autant de désirs qu'elle voit d'hommes, et autant d'amants qu'elle compte de désirs. Elle

assiste presque toujours à ces petits soupers de Choisy où l'on passe bientôt de l'étiquette à la liberté, de celle-ci à la licence, et de la licence à la débauche (2). Une nuit de la semaine dernière, Mme de Route étant assise à l'un de ces banquets licencieux, le prince de Turenne, qui ne manque jamais de s'y trouver, partit d'un éclat de rire extravagant au milieu du repas. Le Dauphin lui en ayant demandé le sujet il hésitait à le dire... Pressé avec instance par le prince, Turenne reprit enfin : « C'est que je trouve fort plaisant que de neuf que nous sommes ici, de Route soit le seul qui n'ait pas couché avec sa femme. » Voilà le ton de la cour du Dauphin ; elle forme un grand contraste avec celle de Versailles, où, généralement parlant, on n'est guère plus sage sous le manteau de sagesse dont on s'y revêt... Mais l'apparence est là, et, parmi les hypocrites, ce semblant tient lieu de toutes les vertus (3).

NOTES

(1) Le Dauphin, ou, comme l'on dit plus communément, « Monseigneur » — dont VOEU de bœuf, à l'anecdote suivante, va nous raconter la mort, — est le premier-né, novembre 1661, et Tunique survivant des six enfants que Louis XIV eut de sa femme légitime Marie-Thérèse. Marié en 1680 à Marie- Anne-Christine, sœur de Maximilien II, électeur de Bavière, il fut excellent mari pendant cinq ou six années, puis, ensuite, « commençait à fourrager parmi les filles d'honneur de la Dauphine ». Pour ses amours, dont notre anecdote ici raconte deux épisodes, voir : Saint-Simon, II, pp. i36-i38 ; III, p. 196; XII, p. 620; XIII, pp. 48, 43i, 623, de l'édition Boislisle de la collection Les Grands Écrivains de là France (on y lira que le Dauphin semblait avoir un goût tout spécial pour les femmes de chambre); Mémoires de S ourdies, I, 384-385 et 468- 470 ; Correspondance de Madame, édition Brunet, I, >ip. 59-60, et II, p. 274 ; Recueil Jaëglé, I, p. 256, el iï, p. 208; Relation de Spanheam, édition Bour-

geois, 117-119; Souvenirs de Mme de Caylus; Lettres de Mme Dunoyer, lettre xxxi ; Correspondance de Bussy-Rabutin, V, 4i5 ; Nouveau Siècle de Louis XIV, IV, 112-116; Le Chansonnier de Clérembault ; le t. III de l'Histoire amoureuse des Gaules.

Dans ses Souvenirs, Mme de Caylus laisse entendre que les façons d'être de la Dauphine contribuèrent à éloigner d'elle son époux. L'aventure du Dauphin prenant une sœur l'une pour l'autre est très sommairement racontée par Saint-Simon ; et avec plus de détails, qui, tous, semblent être d'imagination» par Courtils de Sandraz. Francine, l'entremetteur, est le gendre de Lully : Jean-Nicolas Francini, d'une famille florentine établie en France depuis Henri IV et dont un des membres fut le créateur des eaux de Versailles. Il prenait, après la mort de son beaupère, là direction de l'Opéra. Desnoiresterres dans ses Cours galantes, I, 277-280 ; Mme Dunoyer dans une de ses lettres; Castil-Blaze dans V Académie impériale de musique, I, pp. 67-71, appliquent l'aventure aux deux sœurs Loison ou aux deux Moreau. Selon d'autres, la Raisin, une célèbre actrice, en ce temps, en aurait été l'héroïne. Cela dit, indiquons la source où puisa VOEU de bœuf.

« Monseigneur était bon naturellement, ennemi de toute sorte de contrainte ; aussi n'était-il capable d'aucune attache pour les femmes, et quoiqu'il en eût aimé une ou deux, comme il savait que le beau sexe demandait de la complaisance, il ne se souciait pas tant que celles qu'il voyait eussent de la vertu

que de la facilité. Du Mont, un de ses écuyèrs qui n'était pas mal auprès de lui, les lui amenait par un degré dérobé, quand il en avait affaire et les renvoyait tout aussitôt qu'il en avait fait. Ce prince les choisissant entre les opératrices (filles de l'opéra) et les comédiennes ; et il lui arriva là-dessus une plaisante chose qui mérite d'être lue. Ayant fait parler par Du Mont à l'une de ces opératrices, et celui-ci étant convenu avec elle qu'elle le viendrait trouver à Meudon, afin qu'il l'introduisît dans le cabinet de Monseigneur par le petit escalier dont je viens de parler, il lui marqua le jour et l'heure qu'elle y devait venir. L'opératrice quoique personne sans façon, croyant de la bienséance de ne pas aller là toute seule, y menait une de ses sœurs avec elle. Monseigneur avait quelqu'un dans son cabinet quand elles arrivèrent ; ce qui fut cause que Du Mont dit de l'attendre dans un endroit où il les posta, tout auprès de ce cabinet. Il fut faire signe en même temps à Monseigneur de la venue de la belle afin qu'il se défît de sa compagnie. Monseigneur lui donna l'ordre d'aller quelque part et, étant sorti par le grand escalier, ceux qui étaient avec Monseigneur sortirent ensuite, s'aperoevant qu'ils commençaient à l'incommoder. Comme Du Mont avait laissé entr'ouverte la porte par laquelle il était allé trouver Monseigneur, la sœur de l'opératrice n'entendant plus personne causer avec lui, eut la curiosité de voir ce qu'il faisait. Monseigneur, qui n'attendait que le retour de Du Mont pour faire entrer sa sœur, ayant par hasard les

yeux tournés du côté par où l'autre regardait, ne vit pas plus tôt une coiffe par l'ouverture de la porte, que croyant que c'était celle qu'il voulait, il lui dit d'entrer. Elle crut qu'il fallait obéir quoique ce ne fût pas elle qu'il attendit et soit qu'il eût, ce jour-là, les yeux troubles, ou qu' « il fut si pressé » qu'il n'eût pas le temps de la bien considérer, il la traita tout de même qu'il eût pu faire celle à qui il avait donné rendez-vous. Comme il n'aime pas les longues conversations avec les dames, il la renvoyait aussitôt. Elle ne dit rien à sa sœur de ce qui venait de se passer. Celle-ci attendait le retour de Du Mont pour l'annoncer, et il lui tardait fort qu'il ne revînt. H revint enfin par le petit escalier et Du Mont lui dit qu'il allait parler à Monseigneur afin de l'introduire. Monseigneur lui répondit, quand il lui en voulût dire un mot, qu'il avait eu avec elle toute la conversation qu'il y voulait avoir, qu'il lui donnât cinq cents louis et qu'elle s'en retournât chez elle. » Du Mont à qui elle avait témoigné l'impatience qu'elle avait d'entrer, ne sut ce que cela voulait dire et fit expliquer Monseigneur. Ii sut ce qui venait de se passer, mais ne sachant pas avec qui c'était, il fut redire à l'opératrice que si elle avait si bon appétit, il n'en était pas de même de Monseigneur. L'opératrice fut surprise de son compliment; elle reconnut par là que sa sœur l'avait trompée, et elle en eut tant de chagrin qu'elle ne se serait jamais raccommodée avec elle,vsi elle n'eût consenti à lui faire part des cinq cent-s louis d'or que le prince avaient en-

voyés à celle-ci pour son paiement. — Courtilz de Sandraz, Annales de la Cour pour 1697-1698, t. II.

(2) « Le Dauphin aime toujours éperdurnent Mme de Route », dit l'Œil de bœuj ; évidemment, il faut lire Mme de Roure. — Marie-Anne-Louise de Caumont La Force, fille de Jacques Nonpar de Caumont, duc de la Force, et de Marie Saint-Simon Oourtaumer, épousait, le 8 mars 1688, Louis-Scipion III de Grimoard de Bauvoir, comte du Roure, marquis de Grisac, capitaine de chevau-légers, lieutenant-général pour le Roi en Languedoc. « Dame belle et bien prise dans sa taille qui ne peut passer pourtant que pour médiocre ; elle a de beaux yeux vifs et amoureux, la bouche petite et les lèvres vermeilles, elle a le teint beau et frais et des bras comme cîre... Le roi qui savait tout et qui était averti de ce petit commerce galant ne manqua pas de le traverser à la veille d'une célèbre dévotion ; et il prit ce temps-là pour envoyer à Monseigneur deux des principaux prélats de la Cour (Bossuet et Harlay, archevêque de Paris) pour l'exhorter à quitter la comtesse du Roure. 11 est facile de juger comme le jeune prince recevait le message, passionné qu'il était pour sa maîtresse. Néanmoins il eut assez de modération pour ne pas sortir du respect dû à leur caractère, tournant la chose en raillerie avec l'archevêque qui était accusé, comme tout Paris sait, d'avoir un grand attachement pour Mme la duchesse de Lesdiguières.

Mais, Monseigneur reprenant son sérieux : « J'ai

de la peine à croire, leur dit-il, que ce conseil que vous m'apportez vienne du roi seul ; car il est homme et susceptible d'amour comme les autres ; mais assurément ceci vient de Mme de Maintenon qui, après s'être bien divertie et devenue vieille, ne peut pas souffrir que les autres se divertissent à leur tour... » — Pour ces amours, mis en roman, du Dauphin avec Mme de Roure, voir : les Amours de Monseigneur le Dauphin, III, pp. 185-209, Histoire amoureuse des Gaules. Puis ce passage de Saint-Simon par lequel est expliqué notre citation de VHistoire amoureuse des Gaules.

« ...Cet hiver, le feu mal éteint se ralluma. Mme du Roure ne put voir Monseigneur à Versailles si secrètement que le roi n'en fût averti. Il en parla à Monseigneur et il n'y gagna rien. Ce prince ne fit point ses Pâques, dont le roi fut fort fâché ; tellement qu'il chassa la dame en Normandie dans les terres de son père jusqu'à nouvel ordre. Monseigneur n'y sut faire autre chose que de lui envoyer mille louis par Joyen, son premier valet de chambre et faire après ses dévotions. Le roi avait envie qu'il allât en Allemagne, mais il préféra la Flandre par une intrigue qui se développa pendant la campagne et le roi y consentit. » — Saint-Simon, I, p. n8 de l'édition en i3 volumes.

(3) SUR LES FILLES D'HONNEUR DE LA DAUPIHNE Am : Oh! dites-nous, Marie.

0 messager fidèle Qui reviens de la cour, Dis-nous ce qu'en appelle Peccadilles d'amour.

— Ce sont des bagatelles, Petits amusements

Dont les dames cruelles ..

Amusent leurs amants.

S'il est quelque aventura Plaisante à réciter, Dis la vérité pure Sans y rien ajouter.

— Jamais je ne commence Et je m'en trouve bien,

Si. cela vous contente, Souffrez mon entretien.

Des simples peccadilles Dont tu viens de parler, Sont-elles pour des tilles Des choses à celer ?

— Non, et c'est médisance Si l'on parle autrement :

L'on fait sur l'apparence Un mauvais jugement.

Je me suis laissé dire Que les filles d'honneur

Ont pris plaisir à lire Certain pieux auteur.

— Arétin on l'appelle, Selon le bruit commun; La moindre bagatelle Et cela c'est tout un.

Que dit la gouvernante De ce plaisir nouveau V En fut-elle contente ?

Le trouva-t-elle beau ? — L'âme, d'horreur atteinte, Prenant la chose mal, Elle porta sa plainte Jusques au tribunal.

Sur ce fait d'importance Et les témoins ouïs Dis-nous quelle sentence A prononcé Louis?

— Ce prince bon et sage, Grand en tout ce qu'il fuit, Condamne au mariage Pour punir le forfait.

Pour marier ces belles Trouve-t-on à la cour Des époux dignes d'elles Introduits par l'amour ?

— On en trouve à revendra Que le roi prend le soin

De doter et leur rendre Le service au besoin.

« On supprima — dit le commentaire de la chanson — les filles d'honneur de la Dauphine, parce qule Dauphin les courtisait trop. »

Noire Dauphine est en courroux Contre Monseigneur son époux Qui commence de faire...

Eh bien !

Gomme le roi son père, Vous m'entendez bien f

ir.

La mode en 1690. — Petits chiens.

Thé, café, chocolat.

Jadis, les travailleurs ne travaillaient que de la main. La forme presque invariable des habits laissait l'imagination de ces artisans en plein repos. Aujourd'hui, vous les voyez se frapper le front pour trouver chaque jour une coupe nouvelle ; il faut qu'ils aient de l'esprit et presque du génie. « Quand un habit dure chez vous plus qu'une « fleur, me disait l'autre jour un observateur « étranger, il paraît décrépit. » L'écarlate et les plumes sont devenues le partage des laquais et des cochers; il en sera bientôt de même de l'or et de l'argent, auquel les gens comme il faut commencent à renoncer, à moins que la matière ne soit rehaussée par le talent du brodeur. En gé-

néral, si le luxe continue de s'étendre aux classes du peuple, les personnes nobles sont bien décidées à y renoncer, afin de n'avoir rien de commun avec la canaille; reste à savoir ce qui distinguera alors la noblesse de la roture. Si les jalons tombent dans le domaine vulgaire, les rubans et les dentelles sont toujours du meilleur goût : hommes et femmes en sont couverts. Tout le monde porte l'épée; mais non pas cette épée courte et légère qui se perdait il y a dix ans sous les basques de l'habit; mais une épée lourde, tranchante comme l'estoc de nos pères ; on dirait presque un cimeterre. Il y a quelques années les perruques étaient blondes, elles sont brunes maintenant. Les femmes, dans lesquelles un autre sexe voudrait bien montrer des modèles d'inconstance, de goûts frivoles et de légèreté, donnent complètement tort, au moins pour le moment, à cette critique : elles portent toujours leurs cheveux, et changent peu la forme de leurs robes. Nous nous couvrons constamment avec les habits de notre sexe, tandis que les hommes, en se chamarrant de plus en plus de rubans, de dentelles, de bijoux, finiront par arriver au costume des dames, à la réserve du haut-dechausse, qu'ils seront toujours fiers de conserver pour l'honneur du corps. On ne portait encore l'an

passé que do petites montres ; ce sont de giosses, et de très grosses, qu'il faut avoir à présent. Les femmes attachent ces bijoux: par-dessus leurs habits et près de la hanche gauche. Cette mode épargnera plus d'un aveu délicat à la beauté : sa bouche pourra se dispenser de dire V heure du berger ; d'un doigt furtif elle se contentera de la montrer au cadran de sa montre. Les hommes pénétrés de belles manières se peignent publiquement dans les rues ; les peignes qu'ils portent sur eux leur servent encore à gratter aux portes dans les visites qu'ils font. Une femme qu'on trouverait dépourvue d'un petit miroir serait par ce seul motif déclarée de très mauvais goût.

Les petits chiens font fureur à la Cour et à la ville ; une dame qui se respecte un peu ne saurait en avoir moins de trois ou quatre sur sa toilette, dans son carrosse, à table près de son assiette, où ces animaux chéris mangent librement, et même au lit. Je fis avant-hier une visite à Mme de Chaulnes, qui me reçut 'étant encore couchée... Je causais gravement avec elle, lorsque je vis tout à coup sortir des draps un petit museau de loup tenant à une tête dont les oreilles étaient coupées tout ras; tête en tout fort laide. Bientôt une seconde tête se produisit sur l'oreiller, puis une

troisième, puis une quatrième... « Irons^nous à la « douzaine ? dis- je alors à la duchesse. — Non, « répondit-elle, M. le duc a voulu que je m'en « tinsse à la moitié. — C'est quelque chose, rèpli- « quai-je, pour quelqu'un qui n'en revend pas. » Mme de Ghaulnes se mit à rire, et nous reprimes notre entretien.

Le café, le thé et le chocolat paraissent dans tous les déjeuners des honnes maisons, mais le café l'emporte sur ses deux concurrents. Ecoutez ceux qui veulent justifier leur passion pour ce breuvage. Ils vous diront que c'est un remède souverain contre la mélancolie, la tristesse, la douleur. Une dame de la cour apprit dernièrement la mort de son mari, tué en Irlande : « Ah ! malheureuse « que je suis ! s'écria-t-elle, vite, qu'on m'apporte « mon café », et elle fut consolée... Voilà qui me parait démonstratif.

Les grands, les nobles, la bourgeoisie, qui les imite, et jusqu'aux marchands qui tiennent à conserver leurs bonnes grâces, passent la matinée à l'église; c'est la nécessité ambitieuse, politique, intéressée de l'époque. Quanta ce qu'on fait dans la maison du Seigneur, les gens qui prescrivent d'y aller ne s'en inquiètent guère... le décorum^ toujours le décorum; le reste va comme il peut.

113 CHRONIQUES DB i/oEIL DE BOEUF

Les habitudes sont enchaînées, mais la conscience a toute latitude ; il ne s'agit que de montrer et nullement de prouver. C'est ainsi que le plus grand nombre des fidèles va dans les églises jaser, médire, faire l'amour ou lire des ouvrages obscènes au lieu de livres pieux.

Le rendez-vous à la mode est la foire Saint- Germain, marché ouvert de tout ce qui peut flatter les caprices, le luxe et la friandise : meubles, étoffes, bijoux, vins, liqueurs, pâtisseries, confitures, sucreries, tout se trouve réuni dans ce lieu. Toute la ville y court pour se divertir plutôt que pour acheter ; ce qu'on y débite le plus communément, ce sont les agaceries de filles délurées et les propos égrillards ou doucereux de galants marchandant l'innocence qu'on n'a pas encore vendue ou donnée. La foire Saint-Germain est aussi le pays des filous, qui se montrent très habiles à profiter des distractions sur ce théâtre universel d'intrigue et de plaisir. Le roi alla longtemps à cette foire, dont la physionomie variée le divertissait beaucoup; Sa Majesté n'y va plus depuis son mariage avec Mme de Maintenon.

Des trois théâtres de Paris, l'Opéra, la Comédie- Française et les Italiens, ce dernier est celui qui fait le plus de bénéfices, peut-être parce que c'est

celui où Ton trouve le moins de bon sens : le public veut des folies, de la gaieté, des bons mots, des malices ; si la raison se glisse dans tout cela, il faut qu'elle soit de bonne composition et fasse rire comme le reste. Retournons à Versailles.

NOTES

Est très exact tout ce tableau de la mode en 1690? — Citer des références ne serait que redire la même chose. Contentons-nous de renvoyer notamment, pour les généralités, à : Augustin Challamel, Mémoires du peuple français, t. VII et VIII — (Paris. Hachette) ; aux volumes si complets et si ingénieusement érudits de Franklin, le Thé, le Café et le Chocolat — et t. II, les Animaux. Paris. Pion. Qui ne connaît Morphise, la petite chienne de Mme de Sévigné, que ses lettres ont presque immortalisée, et aussi son camarade Fidèle? Scarron dédie l'un de ses volumes à la petite chienne de sa sœur. Il est vrai que c'était une ironie pour protester contre ce goût affecté de l'époque, et La Fontaine adressait une épître à Mignon, chien de Son Altesse Madame douairière d'Orléans.

Petit chien, qu'as-tu ? dis-le-moi.

N'es-tu pas plus aise qu'un roi ?

Trois ou quatre jeunes fillettes

Dans leurs manchons aux peaux douillettes

Tout l'hiver te tiennent placé.

LA MODE EN lG<JO 121

« Les femmes, dit Franklin — ouvrage cité — avaient conservé l'habitude de porter sur leurs bras ou dans leur manchon un petit chien. Ces animaux venaient de l'Artois, de Boulogne aussi. Pour les empêcher de grandir, on leur frottait dès la naissance et plusieurs jours de suite les jointures avec force esprit de vin. S'il fallait en croire certains impertinents, l'amour des femmes pour ces minuscules :juadrùpcdes n'aurait pas été absolument désintéressé. Ils prétendaient y retrouver une trace de Ilj vieille coutume qui, sous la table des festins, plaçaient de bons chiens destinés, victimes innocentes, à porter le poids des péchés d'autrui; assurément la responsabilité des crises intestinales émanant des convives. « La femme, pour sa propreté, dit le Diogène français, doit porter un petit esluy, de petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit manchon et un petit chien pour servir de couverture aux exhalaisons du ventricule, suyvantce proverbe :

u Chassez les chiens, ces femmes vessent ».

Et Beroalde, dans le Moyen de parvenir :

« Chassez ces chiens, ces femmes ontvessi. »

Dans son dictionnaire, Furetière au mot vessir donne cet exemple : « Les dames accusent leur chien quand elles ont vessi. »

Voir aussi Quigherat, Histoire du Costume (Hachette), et Pitton, h Costume : du seizième siècle à nos jours (Flammarion).

Mort et obsèques du Dauphin.

Mademoiselle Ghouin.

La couronne de France, lorsqu'elle quittera la tête sans vie de Louis XIV, aura à franchir une génération royale pour reposer sur le front d'un nouveau roi. Le grand Dauphin est mort... Ce prince, comme il l'a dit lui-môme, fils de roi, père de roi, descend dans la tombe sans avoir été roi lui-même. Il mourut à Meudon, le 14 avril, d'une petite vérole maligne ; il avait moins de cinquante ans. Vers le commencement du mois, Monseigneur, au sortir de table, alla chasser dans le parc de Meudon (1). S'étant bientôt éloigné de sa suite et ayant soif, il entra dans une maison de paysan, but un verre d'eau et demanda son chemin. Le

(1) Cest exactement le récit que fait Voltaire de la façon — inexacte d'ailleurs — dont Louis XIV attrapait celle variole qui le conduisait au tombeau.

mort et obsèques dû dauphîN 125

prince allait sortir, lorsqu'il aperçut dans un lit une petite fille malade qu'il n'avait pas vue d'abord. Il s'informa alors quelle était la maladie de cette enfant; la villageoise qui la gardait répondit que c'était la petite vérole, et qu'elle était fort mauvaise cette année. Monseigneur s'éloigna brusquement de la chambre, ayant l'esprit frappé d'une sombre inquiétude, d'un pressentiment funeste. Quand ses gens le rejoignirent, il courait à perte d'haleine. Son Altesse Royale leur parla d'un air préoccupé et ne cessa, jusqu'au château, de les entretenir de la petite fille atteinte de la petite vérole, en répétant à chaque minute : « On dit « qu'elle est mauvaise cette année. » Le Dauphin se coucha en rentrant... Il ne se releva plus. Le mal apporté de la Palestine se déclara le lendemain; il fit des progrès rapides, et le quatrième jour Monseigneur mourut suffoqué par le venin, selon l'expression des Docteurs (1).

Telle est l'explication qu'on a répandue sur la fin presque subite d'un prince qui jouissait de la meilleure santé; mais cette version, vraie ou habilement tissue, a trouvé beaucoup d'incrédules, et plus de la moitié du public a cru voir un empoisonnement dans cette catastrophe imprévue. Les ennemis de M. le duc d'Orléans ont osé lui im-

puter ce crime ; mais c'est bien mal connaître les hommes que de croire de tels forfaits compatibles avec le caractère franc, l'humeur expansive et la physionomie ouverte de ce prince. Si tout ce que nous allons remarquer de maladroit, d'embarrassé, d'étrange dans les devoirs funèbres rendus au Dauphin pouvait donner lieu d'accuser des empoisonneurs, il faudrait les chercher parmi ces êtres ambitieux et intrigants pour qui les brigues ont usurpé des grandeurs dont l'héritier du trône a dû murmurer. Déjà sur la trace d'une vengeance, on aurait ensuite à examiner les précédents de ceux qui ont pu l'exercer : et si dans le passé on les voit abandonner leurs amis, trahir leurs bienfaiteurs, proscrire leur mère, on n'aura plus qu'à chercher dans les traits l'expression d'une âme perverse... Or, que manquera-t-il pour asseoir le soupçon lorsqu'un air hypocrite, un regard faux, un accent patelin, une démarche inquiète feront,

. ........ À des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains?

Peut-être, après tout, la maladie seule est-elle coupable ; à moins qu'on ne doive penser avec la duchesse douairière d'Orléans que les médecins ont tué Monseigneur en faisant sécher trop vite

les boutons de la petite vérole. Que faire dans ce cas? Se consoler d'un de ces meurtres contre lesquels la loi ne peut rien : c'est l'innocence qui les commet... Mais il vaut encore mieux laisser tout l'odieux de la mort du Dauphin à la petite vérole (1 ) , criminelle muette qui ne peut réclamer contre les accusations dont on la charge.

Pendant la courte maladie du prince, les poissardes de la halle députèrent auprès de lui la dame Gelée; elle fut admise dans sa chambre, et débita d'une voix rauque mais émue un compliment populaire en passant son mouchoir sur ses yeux. Le mourant répondit à l'envoyée « qu'il la priait de « dire au peuple de Paris que son cœur était « touché du témoignagne d'intérêt qu'elle lui exc- primait... » Ce fut à peu près le seul (2).

A peine le prince avait-il rendu le dernier soupir que toute sa cour dut quitter Meudon, chaoséepar le maître des cérémonies. Les feuillants, qui par le privilège de leur ordre doivent prier auprès du corps des rois et de leurs enfants, n'obtinrent pas la permission de remplir ce pieux devoir. La dépouille mortelle du grand Dauphin devait, d'après

(1) Cette dissertation, cette insinuation d'empoisonnement—à la vérité, elle eut court en ce temps — ne mérite pas qu'on la discute.

le cérémonial, rester quarante-huit heures dans sa chapelle ardente, silencieuse et déserte. Dumont, le fidèle Dumont, valet de chambre de Monseigneur, prenant sur lui de transgresser cet ordre indécent, appela six pères capucins du couvent de Meudon, et à défaut des moines privilégiés, ils nasillèrent autour du corps les prières d'usage. Tandis que les officiers et les serviteurs du prince s'éloignaient en toute hâte du lit mortuaire de leur maître, on plaçait le corps de Son Altesse Royale dans un cercueil sans avoir été embaumé, sans même avoir été ouvert. Déposé sur deux tréteaux, ce cercueil ne fut point recouvert du poêle fleurdelisé des princes, on envoya chercher à la paroisse celui qui servait aux paysans. Dumont s'opposa à ce qu'on s'en servît. Le convoi du fils unique de Louis XIV répondit à ces dispositions préparatoires. La bière fut jetée dans un carrosse de velours cramoisi, qui, s'étant trouvé trop court pour la contenir, en laissa aperdevoir en dehors une partie. On voit qu'il ne s'était pas trouvé même un carrosse de deuil pour le premier personnage du royaume après .'le roi, quoique en pareille occasion le plus simple particulier en obtienne un. Le peuple, scandalisé au dernier [point d'un tel cérémonial, exprima hau-

tement son indignation pendant toute la durée du convoi, «. Que ne faisait-on une quête pour sub- « venir à la pompe funèbre? s'écriaient quelques « voix au milieu de la foule ; les habitants de « Paris auraient donné un million et eussent épar- « gué une honte à la cour... » Enfin, croira-t-on que le duc de Bourgogne et le duc de Berry ne suivirent point les mânes de leur père jusqu'à la dernière demeure de l'humanité ! Ce déni de convenance, ce mépris du sang, qui déshonorerait un villageois, était expressément indiqué dans le programme du cérémonial. Mais ce cérémonial, qui donc l'avait ordonné ?... Qui ? cette volonté toute-puissante à laquelle Monseigneur ne voulut jamais se soumettre, parce qu'elle est fondée sur l'abaissement de la majesté souveraine. N'a-t-on pas reconnu l'omnipotence cachée qui, attirant à elle tout le pouvoir, en dépouille le vieux monarque et jette sur lui le manteau du bigotisme en lui disant : « C'est assez ? » Et voilà bien les œuvres de l'hypocrisie ! Elle n'attaque jamais de front ceux qu'elle hait; rampant dans l'ombre à leurs côtés, elle lance son venin sur eux à la dérobée ; mais dès que la tombe s'est ouverte pour les recevoir, on voit ce monstre s'attacher à leur cadavre, le déchirer avec joie, en déchiqueter les

lambeaux avec un sourire affreux, puis, regardant le public d'un œil plein d'une fausse sérénité, dire après un signe de croix trompeur : \« Prions pour le défunt. » Bref, nous avons vu au convoi du Dauphin la vengeance d'une femme dont le rang usurpé fut justement méconnu par celui qui devait, s'il eût vécu, supporter les tristes conséquences de l'oubli de la dignité d'un père... Cette vengeance, Louis XIV la subit, en ordonna les apprêts peutêtre; mais il la désapprouva, il en frémit... et, certes, alors plus que jamais il s'écria sans doute en gémissant : Ah ! quand fêtais roi (3) /

Avant que les marbres de Saint-Denis recouvrent à jamais les restes du grand Dauphin, éclairons-les d'un dernier rayon du flambeau de la vérité. Ce prince, arrivé à sa cinquantième année, conservait presque sans altération les avantages physiques qui en faisaient dans sa jeunesse l'un des beaux hommes de la cour. Sa taille était assez élevée, mais un embonpoint survenu de bonne heure la faisait paraître ramassée. Monseigneur avait de beaux yeux bleus, un visage frais et riant, mais un peu gâté par l'affaissement du nez, aplati dans l'enfance du prince par une chute dont cet organe supporta tout le poids. Le visage plein et vermeil du Dauphin, sa chevelure blonde, la

Cabinet des Estampes

Reproduction d'une estampe gravée a l'occasion de la Naissance du Dauphin

dignité même de sa physionomie, n'en laissaient ressortir qu'une expression de médiocrité morale qu'on pouvait malheureusement considérer comme une enseigne exacte (1). Le fils de Louis XIV avait une belle jambe, et son pied était si petit que Son Altesse Royale semblait toujours craindre en marchant que ce pied ne put la supporter. Du reste, la forte corpulence du prince, la rougeur de sa figure et les habitudes un peu lourdes de toute sa personne faisaient dire au roi : « Monseigneur a la bonne mine d'un prince allemand. '»

Je crois l'avoir dit ailleurs, le Dauphin eût été profondément vicieux s'il avait eu le courage de le devenir; mais l'apathie et la paresse furent toujours les traits distinctifs de son caractère. L'imagination se développa si lentement en lui, qu'au moment de son mariage, et quand il allait par devoir devenir le précepteur de la princesse de Bavière 'dans la plus douce science qui soit accordée à l'humanité, il fallut qu'une duchesse lui en donnât entre deux portes la première leçon. Monseigneur possédait un fond naturel de gaieté;

(1) Voir sur les portraits — peinture —qui nous restent de Monseigneur, le Saint-Simon de Boislisle XXI, p. 47, et dans le Grand siècle, de Bourgeois, la reproduction d'un buste d <o Goysevox. —A signaler aussi un médaillon en basrelief, du Dijonais Dubois.

mais il était si paresseux, qu'il s'ennuyait souvent faute d'avoir pris la peine de s'amuser. On le voyait des journées entières étendu sur son lit et bâillant au baldaquin, ou bien assis sur un fauteuil renversé contre une muraille et frappant trois ou quatre heures durant ses souliers avec une badine. D'autres fois, pendant Libelle saison, Son Altesse, animée d'une activité passagère, partait pour la chasse en se promettant d'immoler cent pièces de gibier ; mais à peine arrivé dans la forêt, le prince jetait sa perruque sur l'herbe, laissait tomber son fusil, s'allongeait à côté, se mettait à rêver en regardant la voûte azurée, et la chasse en restait là. Pour des livres, Monseigneur n'en ouvrait jamais : ses lectures se bornaient à l'article « Paris » de la Gazette de France. La paresse du Dauphin, qui ne pouvait tendre en lui les grands ressorts de l'âme, lui permettait de s'occuper des petits détails qu'il affectionnait; il tenait registre de ses dépenses, marchandait dans les magasins jusqu'au point de faire les marchands dupes, et réglait ses actions domestiques comme un papier de musique. Un homme d'esprit a dit avec raison de Monseigneur que « sa vie était un train de petites choses arrangées ». L'apathie engourdissait, par bonheur, la dureté

naturelle de son caractère ; mais, par un retour malheureux, elle endormait aussi sa sensibilité. On ne lui vit pas répandre une larme à la mort de sa mère ; il contempla d'un œil sec l'agonie de sa femme. Une seule fois peut-être ses yeux se mouillèrent, ce fut au départ de Philippe V pour l'Espagne (4). Mlle Choin, comme tout le monde, fut éloignée de Meudon après la mort du Dauphin ; elle devenait désormais inutile aux projets de Mme de Maintenon, les égards dont elle avait été l'objet prirent fin... On l'envoya pleurer le prince ailleurs. On l'avait vue jusqu'alors entourée d'une cour au Petit-Saint- Antoine, où elle demeurait; il ne lui resta pas un ami. Voici un trait de courtisan qui mérite d'être cité. Mlle Choin avait une chienne qu'elle aimait beaucoup et que du vivant de Monseigneur tous les complaisants trouvaient charmante. L'affection du maréchal d'Uxelles pour ce petit animal allait si loin, que tous les jours régulièrement il lui envoyait de son hôtel, situé rue Gaillon, des têtes de lapins rôtis... Le lendemain de la mort du Dauphin l'envoi cessa et les visites de M. d'Uxelles à Mlle Choin aussi... Depuis lors le maréchal ne remit pas une fois le pied chez elle, et la petite chienne ne remit pas la dent sur son mets favori (5).

NOTES

(i) Louîs, dit Monseigneur ou le grand Dauphin, né à Fontainebleau le 1er novembre 1661, de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche sa femme ; mort à Meudon le 14 avril 1711. De sa femme, Marie-Christine de Bavière, il eut trois fils* Louis, duc de Bourgogne, qui fut le père de Louis XV; Philippe, duc d'Anjou, devenu roi d'Espagne, sous le nom de Philippe V; Charles, duc du Berry, mort en 1714. — « Ce prince (Monseigneur le Dauphin; son fils, le duc de Bourgogne ne fut que le Dauphin, tout court) allant à Meudon le lendemain des fêtes de Pâques, rencontrait à Chaville un prêtre qui portait Notre-Seigneur à un malade et mit pied à terre pour l'adorer à genoux avec Mme la duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le portait. Il apprit que ce malade avait la petite vérole. Il y en avait pourtant quantité. Il ne l'avait eue que volante, légère et enfant; il la craignait fort. Il en fut frappé et dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu'il ne serait pas surpris s'il

l'avait. La journée s'était cependant passée tout à fait à l'ordinaire. Il se leva le lendemain pour aller courir le loup; mais en s'habillant il lui prit une faiblesse qui le fit tomber sur sa chaise. Boudin le fit remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par l'état du pouls. Le roi qui en fut faiblement averti par Fagon crut que ce n'était rien et s'alla promener à Marly après son dîner où il eut plusieurs fois des nouvelles de Meudon... A leur récit (du duc et de la duchesse de Bourgogne, le fils et la bellefille), le roi envoya le lendemain prendre des ordres si précis à Meudon qu'il apprit à son réveil le grand péril où se trouvait Monseigneur... » Saint-Simon, XXI, pp. 5-6 de l'édition Boislisle. On voit que Saint Simon ne parle ici ni du verre d'eau qu'aurait bu Monseigneur dans la maison d'un paysan, ni de la fillette qu'il aurait vue agonisante dans son lit. Le récit de cette mort, de la stupéfaction qui s'empara de la cour, des obsèques, le « portrait » de Monseigneur comptent parmi les pages les plus saisissantes de Saint-Simon : elles sont d'une extraordinaire puissance de vision et de relief. — Voir aussi dans Y Annuaire-Bulletin de la société de V Histoire de France, année 189,5 : « V Histoire de la mort de M. le Dauphin et des cérémonies qui Vont suivie, récit écrit par le duc du Maine (Louis-Auguste de Bourbon fils de Louis XIV et de Mme de Montespan).

(2) «... Les harangères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s'étaient déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie, don-

nèrent à cette nouvelle occasion le second tome de leur zèle. Le matin même elles arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudono Monseigneur les voulut voir; elles se jetèrent au pied de son lit qu'elles baisèrent plusieurs fois et ravies d'apprendre de si bonnes nouvelles, elles s'écrièrent dans leur joie qu'elles allaient réjouir tout Paris et faire chanter le Te Deum. Monseigneur, qui n'était pas insensible à ces marques d'amour du peuple, leur dit qu'il n'était pas encore temps et, après les avoir remerciés, il ordonna qu'on leur fît voir sa maison, qu'on les traitât à dîner et qu'on les renvoyât avec de l'argent. » Saint-Simon, p. i5, XXI de l'édition Boislisle. Cette visite des harangères est contée dans une lettre de Mme de Maintenon à la princesse des Ursins, 16 avril 1711; et aussi dans les Mémoires du baron de Breteuil, où, sans doute, VŒU de bœuf a trouvé le nom de « la dame Gelé ». — Dans le manuscrit de ces Mémoires se trouve en marge cette note : « Il traitait avec tant de bonté et de familiarité le peuple, môme du plus bas étage, que le propre jour de sa mort, la dame Gelé, fameuse harangère de la Halle étant venue avec deux autres à Meudon, s'informer des nouvelles de sa santé, et de la part de toute la Halle, le Dauphin à qui on dit qu'elles étaient dans l'antichambre et demandaient à parler à son premier médecin, ordonna qu'on les fît entrer à la ruelle de son lit, les remercia lui-même des marques de leur affection, les pria d'en remercier le peuple de sa part et

de lui dire de prier Dieu qu'il lui rendît la santé. » (3) C'est dans ces mêmes Mémoires du baron de Breteuil que VOEU de bœuj semble avoir pris les principaux détails de son récit :

« ... De quoi on ne saurait trop s'indigner, c'est de la manière dont ce prince fut abandonné incontinent après qu'il eut expiré. La vive douleur dont le roi fut pénétré par la mort d'un fils qui n'avait été occupé pendant tout le cours de sa vie que du soin de lui plaire et de lui obéir ne permit pas à S. M. de donner une attention particulière aux suites lugubres que la mort traîne après elle, pour rendre aux tristes restes de ce qu'on a aimé ce que la coutume veut qu'on fasse de pompes et de magnificences funèbres. S. M., après avoir donné ordre en général qu'on fît tout ce qu'il fallait faire s'en reposa sur les officiers des cérémonies; mais, ils furent apparemment si consternés de la mort du Dauphin qu'ils oublièrent ce qui devait se faire pour garder et enterrer dignement le corps d'un si grand prince ; et ses domestiques furent si frappés de la peur de prendre un mal aussi dangereux et aussi contagieux que celui dont il mourut, qu'ils s'enfuirent tous de Meudon. Aucun aumônier du roi, aucun prêtre ne demeura auprès de son corps; les Feuillants de Paris qui accoururent pour le garder suivant le droit qu'ils ont, de longue main, de prier Dieu auprès des corps de nos rois et de leurs enfants, tant qu'on les garde en leur palais, en furent chassés par le maître des cérémonies, sous le pré-

136 CHRONIQUES DE LOEiL DE BŒUF

texte qu'on n'en ferait aucune pour ce prince; en sorte que Du Mont, gouverneur de Meudon, fut réduit à y mettre six capucins, de ceux qui habitent le monastère qui est dans le parc de ce château. On n'ouvrit ni on n'embauma le corps de ce prince; on mit dans son cercueil du son, comme au dernier des pauvres, et l'ouvrier qui le fit, l'ayant fait trop étroit, ne fît entrer le corps dedans qu'à force de trépigner de ses genoux sur le ventre du Dauphin. Enfin, tout ce qui se passa à cette occasion est inouï. Ceux qui devaient le venir prendre, de la part du roi, pour l'accompagner à Saint-Denis, ayant témoigné de la frayeur d'entrer dans son appartement, à cause de l'air de la petite vérole, on le porta dans sa chapelle où il fut mis sur deux tréteaux, sans qu'aucun poêle couvrît le cercueil. Le maître des cérémonies, loin d'avoir l'attention d'en faire venir un de ceux que Ton conserve pour les princes, n'eut pas de honte d'ordonner qu'on mît celui de la paroisse de Meudon, qui sert à tous les paysans. Mais Du Mont l'empêcha et aima mieux qu'il demeurât découvert. Les quatre cierges de l'autel de cette chapelle furent le seul luminaire qui fût autour de son corps. La manière dont il fut porté de Meudon à Saint- Denis, ne fut pas moins indigne. On ne se donna pas l'attention d'avoir un carrosse de deuil, quoique les moindres particuliers ne manquent pas d'ec avoir en semblables occasions; et que huit jours après, on vint avec quatre carrosses de deuil et une infinité de domestiques en deuil enlever à Versailles

le corps de la duchesse de Villeroy qui mourut du même mal. Au lieu de cela on mit le corps du Dauphin dans un des carrosses de sa suite, de velours cramoisi, qui, s'étant trouvé trop court, on en ôta la glace de devant par où une partie du cercueil sortait du carrosse. Le duc de la Trémoïile, premier gentilhomme de la chambre du roi, et l'évêque de Metz, premier aumônier de S. M., furent les seuls qui accompagnèrent le corps. Le carrosse n'était accompagné que d'un seul autre; douze pages du roi, avec la livrée, portèrent les douze seuls flambeaux de cire blanche qui éclairèrent le convoi, et les dixhuit gardes de la salle du feu Dauphin, avec les deux officiers qui les commandaient, furent toute la pompe qui conduisit l'héritier de la couronne, le plus aimable des princes, jusqu'à Saint-Denis. Le peuple de Paris, qui l'aimait, en fut si offensé que les harangères de la Halle disaient que si on avait voulu leur laisser le soin de faire le convoi de ce prince à leurs dépens, elles auraient trouvé un million s'il avait fallu pour en faire la dépense, avec la magnificence qu'il convenait de le faire... Mémoires du baron de Breleuil. »

Comparez avec le récit de Saint-Simon.

« Le pourpre mêlé à la petite vérole dont il mourut et la prompte infection qui en furent la suite firent juger inutile et dangereuse l'ouverture de son corps. Il fut enseveli, les uns ont dit par des sœurs grises, les autres par des frotteurs du château; d'autres, par les plombiers mêmes qui apportèrent

le cercueil. On jeta dessus un vieux poêle de la paroisse, et sans aucun accompagnement que des mômes qui y étaient restés, c'est-à-dire, du seul Lavallière, de quelques subalternes et des capucins de Meudon qui se relevèrent à prier Dieu auprès du corps, sans aucune tenture ni luminaire, que quelques cierges... (Ici quelques détails semblables à ceux donnés par de Breteuil.)

« Ce très modeste convoi partit de Meudon sur les six ou sept heures du soir, passa sur le pont de Sèvres, traversa le bois de Boulogne, et par la plaine de Saint-Ouen, gagna Saint-Denis où, tout de suite, le corps fut descendu dans le caveau royal sans aucune sorte di cérémonie. » Saint-Simon, XXI, pp. 85-

(4) « Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, mats sans être trop entassé ; l'air fort haut et fort noble sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti ne lui avait pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous deux enfants. Il était d'un fort beau blond, avait le visage fort rouge de hâlé partout, fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres. Il tâtonnait toujours en marchant et mettait le pied à deux fois : il avait toujours peur de tomber et se faisait aider pour peu que le chemin ne fût point parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval et y avait grande mine; mais il n'y était pas hardi... Il avait fort aimé la table, mais toujours

sans indécence. Depuis cette grande indigestion qui fut prise d'abord pour apoplexie, il ne faisait guère qu'un vrai repas et se contenait fort, quoique grand mangeur, comme toute la maison royale. De caractère, il n'en avait aucun; du sens assez, sans aucune espèce d'esprit. — [Madame Palatine dit, au contraire, quil avait de l'esprit, mais ne le montrait point, par paresse (l, édition Brunet, 115)]. De la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation du roi; de l'opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses arrangées, qui formait tout le tissu de sa vie; doux par paresse et par une sorte de stupidité ; avec un extérieur de bonté qui ne portait que sur des subalternes et sur les valets et qui ne s'exprimait que par des questions basses : il était avec eux d'une familiarité prodigieuse, insensible à la misère ut à la douleur des autres {Confirmé par Madame Palatine, I, p. 281). En cela, peut-être plutôt en proie à l'incurie et à l'imitation qu'à un mauvais naturel, silencieux jusqu'à l'incroyable, conséquemment fort secret. » Saint-Simon, XXI, pp. 45-49-

Par les commentaires qu'il fait de ce portrait, M. de Boislisle nous montre qu'il est d'accord, en général, avec ce que les contemporains ont décrit et dit de « Monseigneur. »

(5) Marie-Emilie Joly de Choin, née vers 1670, morte en 1782; issue d'une famille noble du Dauphiné. Elle était la fille du baron de Choin, gouverneur et grand bailli de Bourg-en-Bresse; en i638, nous le voyons lever, par ordre du duc de Longue-

ville, 3oo hommes pour la défense de la Franche- Comté. Sa tante avait épousé François de Rostaing, comte de Bury, chambellan de Gaston d'Orléans ; en 1666, elle avait été nommée dame d'honneur de la princesse de Gonti, fille de Louis XIV et de La Vallière. C'est par cette comtesse de Bury que Mlle Ghoin fut appelée du Dauphiné à la Cour, et c'est chez la princesse de Conti, celle de toutes ses a sœurs de la main gauche » qu'il préférait, que le Dauphin faisait sa connaissance. Lorsque mourait sa femme, Victoire de Bavière, le Dauphin s'attachait de plus en plus à Mlle Choin, l'affichait comme maîtresse déclarée; peut-être même y eut-il entre eux, vers l'année 1695, un mariage secret. Devant le duc de Bourgogne, fils du Dauphin et ses frères, elle restait, comme Mme de Maintenon, toujours assise, et lui fut faite par Louis XIV une pension de i3.ooo livres. « Elle avait, dit Duclos, tout l'extérieur, l'air et le ton d'une belle-mère, et comme elle n'avait le caractère insolent avec personne, il était naturel d'en conclure à la réalité d'un mariage avec le Dauphin. » Voir sur Mlle Choin tout d'abord les Mémoires de Saint-Simon, les Mémoires de Duclos, du président Hénault, du marquis de Sourches; les lettres de Louis XIV au Dauphin; la correspondance de Madame Palatine ; la Cour et la ville sous Louis XIV, de Barrière; le journal de Dangeau.

C'est plutôt par son esprit et son amabilité — car elle était loin d'être belle — qu'elle aurait séduit le marquis de Clermont-Chaste, l'un des plus beaux

seigneurs de la Cour, qui pour elle oubliait l'une clés plus ravissantes princesses du monde, la princesse de Conti, et la malmenait assez fort dans certaines lettres parvenues à la connaissance de Louis XIV. D'où exil du marquis en Dauphiné et internement, à l'abbaye de Port-Royal, de Mlle Choin. Toutefois cette intrigue, autant de politique que d'amour, ne semble pas être fort exactement éclaircie. C'est encore par ce même esprit qu'elle séduisait le Dauphin ; séduction qu'il n'est pas facile d'expliquer, si l'on s'en rapporte à ce portrait — et aucun contemporain ne l'a démenti — que Saint-Simon fait de Mlle Choin.

« Ça n'a jamais été qu'une grosse camarde brune qui, avec toute la physionomie d'esprit, n'avait l'air que d'une servante et qui longtemps avant cet événement-ci (son mariage) était devenue excessivement grasse et encore vieille et puante. Mais de la voir au parvulo de Meudon dans un fauteuil devant Monseigneur, en présence de tout ce qui y était admis, Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse Veuve de Berry qui y fut tôt introduite, chacune sur un tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur : la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Berry, le duc de Berry, en parlant d'eux, répondre souvent sèchement aux deux filles de la maison, les reprendre, trouver à redire à leur ajustement, quelquefois à leur air, à leur conduite et le leur dire, on a peine à tout cela à ne pas reconnaître la bellemère et la parité avec Mme de Maintenon. A la

142 CHRONIQUES DE L QBIL DE BŒ2UF

vérité, elle ne disait pas mignonne en parlant de la duchesse de Bourgogne qui rappelait Mademoiselle et non ma tante; mais aussi, c'était toute la différence d'avec Mme de Maintenon. » Saint-Simon , XIX, pp. 52-53.

Mme la princesse Palatine est encore plus dure, plus réaliste.

« Le premier Dauphin avait suivi l'exemple de son père et pris une vilaine et puante créature qui avait été fille d'honneur auprès de la grande princesse de Conti. Elle s'appelait Mlle Chouin; elle vit encore à Paris. On a pensé qu'il l'avait épousée clandestinement; je jurerais que cela n'a pas eu lieu. Elle avait l'air d'un carlin; elle était petite, elle avait de petites jambes, un visage rond, un nez court et relevé; une grande bouche remplie de dents pourries qui avaient une puanteur telle qu'on pouvait la sentir à l'autre bout de la chambre. Elle avait une gorge horriblement grasse; cela charmait Monseigneur, car il frappait dessus comme sur des timbales. Mais cette créature courte et grosse avait beaucoup d'esprit. Je crois que le Dauphin s'était habitué au tabac pour ne pas sentir l'horrible odeur des dents pourries de la Chouin. Lettre du 22 avril 1119, édition Brunet, 98. »

Air des : Triolets.

Le premier jour du mois de juin Fut le plus vilain de ma vie :

Je voulus embrasser la Chemin Le premier jour du mois de juin ; Mais son gousset qu'on sent de loin M'en fit bientôt passer l'envie.

Le premier jour du mois de juin Fut le plus vilain de ma vie I

Monseigneur étant mort, « Mlle Chouin n'avait ni demandé, ni fait donner son nom. Le Dauphin et la Dauphine (fils et belle- fille du défunt) lui envoyèrent faire toutes sortes d'amitiés et lui firent l'honneur de lui écrire. Sa douleur fut de beaucoup moins longue et moins vive qu'on n'aurait cru. Gela surprit fort... Sa vie était infiniment gênée... Il ne tint pas à Mme la Dauphine que sa pension ne fût de 20.000 livres (nous avons vu quelle fut de 13.000). Elle mena toujours une vie extrêmement unie et fort réservée surtout le passé... » Saot-Simon,XXL Elle mourut en avril 1732, vingt et un an, presque jour pour jour, « après Monseigneur », à la suite d'une maladie qui la fit souffrir une année entière.

XIÏ Fontanges et coiffures de dames

Depuis l'introduction des rubans appelés fontanges, la coiffure des femmes s'est élevée progressivement à une hauteur prodigieuse. Les prédicateurs du haut de la chaire n'ont cessé pendant quinze ou dix-huit ans de tonner contre ces édifices orgueilleux, ils ont attaqué ce colosse, enfant de luxe et de la folie, par toutes les figures de l'art oratoire : vaine éloquence! plus ils prêchaient, plus les coiffures montaient. Louis XIV a prononcé un seul mot, et tout est rentré dans l'ordre. Sa Majesté n'a fait ni menaces ni dé fenses; elle a dit : Cela ri est pas beau, et soudain les superbes pyramides d'atours et de cheveux sont devenues de modestes rez-de-chaussée... Une nuit suffit aux coiffeuses de Paris pour opé-

Cabinet des Estampes

Cérémonie du Mariage du Dauphin

rer cette grande métamorphose ; maintenant tous les ouvriers du royaume portent la nouvelle d« l'importante réforme que la piété avait vainement tentée sur l'orgueil, et que la critique a si facilement obtenue de la coquetterie.

NOTES

Alors que Mlle de Fontanges occupait l'attcnlion du roi, on portait encore les cheveux ramassés en boucle sur le devant de la tête. On a raconté d'après les contemporains qu'un jour, à la chasse, la belle favorUe ayant été décoiffée par le vent s'avisa de nouer ses cheveux d'un ruban — ou peut-être de sa jarretière — dont le bout lui retombait sur le front. Le roi trouvait cette invention si jolie qu'elle devenait à la mode. Le ruban d'abord, ensuite un bouquetde dentelles accommodé avec le ruban; enfin un bonnet garni d'une « haute passe » façonnée en rayons qui dardaient le ciel, s'appelèrent Fontanges. Alors les cheveux furent dressés en hauteur sur le front où ils formèrent un indicible entassement de boucles, de touffes, de tortillons. Trente années on se mit l'esprit et les doigts à la torture pour compliquer ce bizarre édifice, sans cesse en travail de métamorphose extravagante. On composerait un dictionnaire avec les termes inventés pour en désigner les parties. Il y eut les choux, ou cheveux noués

en paquet ; les lignons ou torsades contournées en divers replis; la passagère, touffe bouclée sur les tempes; la favorite, touffes pendant sur les joues; les cruches, petites boucles pendant sur le front ; les confidentes, autres petites boucles pendant sur les oreilles ; les crève-cœur, plaquées sur la nuque ; les bergers, tournées en haut avec une houppe ; les meurtriers, les souris, la duchesse, assortiments de menus rubans pour lier ces diverses boucles; les firmaments, les guêpes, les papillons, épingles à tête de diamant pour consolider les choux et les tignons ; la commode, carcasse de fil de fer entouré de gaze pour servir de soutien à l'ensemble. Tout cela n'était que le frontispice de la Fontange. V appui se composait d'autres étuis de métal ; lapalissade, le montehaut dont l'office était de tenir en respect les immenses rayons de la passe. Enfin, à la culbute ou fond de bonnet, se rattachaient la Bourgogne, la jardinière, les cornettes, les chicorés et des rubans baptisés, à toutes les saisons, de noms nouveaux. Les cornettes étaient des pattes pendantes ajustées au bonnet. Il y eut des bonnets à patte unique; ce fut la jardinière.

Une longue cornette, ainsi qu'on nous en voit D'une dentelle fine et d'environ un doigt Est une jardinière...

Dit Boursault dans sa comédie: les Mots à la mode; et, plus loin :

Ce qu'on nomme aujourd'hui guêpes el papillons Ce sont les diamants au bout de nos poinçons

Qui remuant toujours et jetant mille flammes Paraissent voltiger dans les cheveux des dames.

Enfin, ce même Boursault mentionne une construction particulière de la coiffure, prouvant que ce que l'on cherchait surtout était de se donner « l'air fripon ».

La coiffure en arrière et que Von fait exprès Pour laisser de Voreille entrevoir les altraits Sentant la jeune fille et la tête éventée, Est ce que par le monde on appelle effrontée.

« Ces termes, créés par caprice, changeaient d'acception par un autre caprice. Après une comédie, contre le ridicule de ce que Boileau appelait une « Fontange altière », la Fontange redevint ce qu'elle avait été d'a'bord ; un nœud de rubans. Le Dictionnaire de Furetière, réédité en 1701, lui attribue ce sens et la fait figurer comme simple accessoire de la coiffure à laquelle revint son premier nom.

« Lorsque les choses en furent à cet excès que les femmes ne pouvaient plus passer, sans faire la révérence, sous les plus hautes portes des appartements, le roi se repentit de l'approbation qu'il avait donnée, jadis, à Mlle de Fontanges. Il parla plusieurs fois, i devant les princesses du sang, de l'ennui que l'on donnait à sa vieillesse, en le forçant à tolérer de telles folies jusque dans sa maison. Se voyant aussi peu écouté que s'il eût parlé à des sourdes, il ordonna, alors, en termes formels, de mettre bas les

Fontanges, les Commodes, les Palissades. Elles furent aussitôt mises bas; mais au bout de quelques mois était oubliée la défense. Les fronts dardèrent de nouveau le ciel et cela dura jusqu'en 1714 : alors, en colle année une vieille dame anglaise — la duchesse de Shrewsburg, femme de l'ambassadeur d'Angleterre — qui était venue à la Cour, avec une coiffure très basse, fit tomber en un clin d'œil toutes les constructions édifiées jusqu'alors sur le front des dames.

« Ayant constaté ce si brusque changement de modes, Louis XIV ne put s'empêcher de dire : » J'avoue que je suis piqué quand je pense qu'avec mon autorité de roi de France, j'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne ne voulut avoir pour moi la complaisance de les baisser. On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre avec une petite coiffe basse ; et, aussitôt, toutes les princesses vont d'une extrémité à l'autre. » — Quicherat, Histoire du costume en France, pp. 536-538, Paris, Hachette, 1877.

Cette lettre de Mme de Sévigné nous expliquera le désappointement de Louis XIV.

« Vous croyez, n'est-ce pas, que le roi non content d'avoir pris Mons et Nice va entreprendre le siège de Namur? Vous n'y êtes point du tout. C'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a donné plus de temps que ses dernières conquêtes. C'est la défaite des Fontanges à plate couture. Plus de coiffures élevées jusqu'aux nues... Les princesses

ont paru de trois quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire. Ce changement a fait un bruit et un désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. »

Lettre du lb mai 1691.

Los talons hauts avaient promptement remplacé les coiffures hautes jusqu'à ce que — nous l'avons dit — elles reparussent bientôt, plus hautes encore.

Eh! oui, la mode, surtout la mode féminine est une reine éternelle ; une reine plus puissante que tous les rois conjurés contre elle. D'ailleurs, de la moitié du dix-huitième siècle à la Révolution, les coiffures reprirent plus extravagantes, plus pyramidales 1 Alors redevint de toute actualité cette phrase de Saint-Simon. « Pour peu que les femmes remuent, le bâtiment tremble et menace ruine. » — « La duchesse du Maine, écrit Mme de Sévigné, succombe sous l'or et les pierreries ; sa coiffure pèse plus que toute sa personne. »

C'est vers cette époque environ que Montesquieu écrivait: « Quelquefois les coiffures montent insensiblement et une Révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'ellemême ; dans une autre c'étaient les pieds qui occupèrent cetle place ; les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement; et les

règles de leur art ont été asservies àvcette fantaisie,.. » Montesquieu, Lettres persannes, 100e.

Une palissade de fer Soutient la superbe structure Des hauts rayons d'une coiffure Tel au temps de calme sur mer Un vaisseau porte sa mâture.

Quelques élégantes ne s'étaient- elles pas avisées de surmonter d'une petite frégate — au dix-huitième siècle, c'est vrai — leurs gigantesques coiffures? En tout cas, on voit combien VŒU de bœuf s'est trompé en attribuant à un ordre de Louis XIV « le rétrécissement, la petitesse des coiffures en une seule nuit ».

Quelle mine inépuisable ce fut pour nos « auteurs comiques »! Dans la comédie Le grand Sophy, de Monchenai, 1690 :

Mezzetin. — Comment nommez-vous ees obélisques que les femmes d'ici ont sur leurs têtes ?

M. Grognard. — Elles appellent cela des palissades.

Mezzetin (a Isabelle). — Quel est le serrurier qui vous coiffe, Mademoiselle?

« ... La Fontange était une espèce d'édifice à plusieurs étages fait de fil de fer sur lequel on plaçait différents morceaux de toile... (ici la description de la Fontange). Pourra-t-on croire qu'il fallait pour ainsi dire un serrurier pour coiffer les dames au dixseplième siècle, pour dresser la base de ce ridicule

152 CHRONIQUES DE l/OEIL DE BŒUF

édifice et cette palissade de fer dans laquelle s'attachaient tant de pièces différentes ? » Vertot dans Mémoires de V Académie des inscriptions, VI, 736.

Dans Les fonds perdus de Dancourt, acte I, scène v: « Angélique n'est pas encore coiffée. Ne faut-il pas qu'elle soit toujours trois heures devant un miroir, qu'elle passe toute la matinée à ajuster des choux, des souris, des palissades, des nonpareilles? »

Enûn,<pour nous borner à ces trois exemples entre cent et cent autres, ce dialogue d'une scène de Attendez-moi sous Forme, de Regnard :

Agathe. — Ce qui m'embarrasse le plus, c'est la coiffure ; je ne pourrai jamais venir à bout d'arranger tant de machines sur ma tête; il n'y a pas déplace pour en mettre seulement la moitié !

Pasquin. — Oh ! quand il s'agit de placer des fadaises, la tête d'une femme a plus d'étendue qu'on ne pense. Mais, vous me faites souvenir que j'ai ici le livre instructif que la coiffeuse a envoyé de Paris. Il s'intitule les éléments de la toilette ou lesistème harmonique de la coiffure d'une femme. Agathe. — Oh ! que ce livre doit être joli ! Pasquin (tirant un livre de sa poche). - Voici le tome second. Pour le premier il ne contient qu'une table alphabétique des principales pièces qui entrent dans la composition d'une commode.

Agathk. — Ah! Frontin, cherchez-moi l'endroit où le livre dit que se met la souris ; j'ai un nœud de ruban qui s'appelle comme cela.

Lorsque les talons hauts avaient, très provisoirement, remplacé les coiffures hautes, Chaulieu

adressait ces vers plaisants « à Mme la duchesse du Maine. ..pour lui demander des nouvelles pendant V hiver de 1702, lorsque les femmes de la Cour et de Paris rabaissèrent la hauteur énorme de leurs coiffures ».

On dit ir, e le bon sens ici va revenir , Paris cède à la mode et change ses parures. Ce peupe imitateur, ce singe de la Cour

A commencé depuis un jour D'iiumilier enfin l'orgueil de ses coiffures. Mainte courte beauté s'en plaint, gronde, tempête, Et pour se rallonger consultant les destins, apprend d'eux que l'on trouve, en haussant ses patins, La taille que l'on perd en abaissant la tête.

Voilà le changement extrême Qui met en mouvement nos femmes de Paris.

Pour la coiffure des maris

Elle est toujours la même.

Un peu avant les Fontanges il y avait eu les coiffures à la Ninon. Aucune bandelette ne retenait la cheveluie bouclée, séparée par une raie faite avec soin svr le devant de la tête et à demi cachée vers la nuq *e par un voile de gaze blanche. Parfois les élégantes passaient dans leurs cheveux Vapprétador, chaîne de diamants, ou fil de perles. Ou bien, on leur voyait des tours de cheveux de plusieurs couleurs, des « postiches » mèches, comme aujourd'hui, de faux cheveux. Vers le temps où se mariait le duc d'Orléans avec la princesse palatine régnaient les coiffures à la « Hurluberlu ». Mme de

15é CHRONIQUES DE L'OEIL DE BOEUF

Sévigné les trouvait très extraordinaires. « Il y en a, écrit-elle, qu'on voudrait souffleter. » Mais la marquise revenait sur sa première impression lorsque la coiffeuse Martin, nous dit le Dictionnaire de Trévoux, « poussa cette mode qui seyait fort bien à certaines dames. Elle coupait les cheveux de chaque côté d'étage en.étage, dont elle faisait de grosses boucles blondes et négligées, ne descendant pas plus bas qu'un doigt au-dessous de l'oreille. Les rubans se plaçaient comme à l'ordinaire. Il y avait une forte boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure, quelquefois traînant jusque sur la gorge ». A Tépoque de sa faveur, Mme de Montespan était habillée de « point de France », coiffée de boucles nombreuses, et les deux boucles des tempes lui tombant fort bas sur les joues. Des rubans noirs à la tête, des « perles de la maréchale de l'Hôpital » accompagnées de boucles et de pendeloques de diamants de la plus merveilleuse magnificence... » Augustin Challamel, Mémoires du peuple français, VII, 552. — Sur les Fontanges, voix surtout Franklin dans la Vie privée d'autrefois : Les magasins de nouveautés, III, 215-271.

Histoire d'un chapeau gris.

La Cour a été égayée à la veille d'une revue que le roi passait au camp, par la crédulité d'un de nos gentilshommes les plus aimables, qui a prouvé, dans cette occasion, qu'ii n'était pas un des plus fins. M. le duc de Lauzun ayant été visiter dans son quartier M. le comte de Tessé, colonel général des dragons, lui demanda, après quelques instants d'entretien, s'il avait bien songé à tous les détails du costume qu'il devait porter pour saluer le roi à la tête de sa cavalerie.

« Oui, répondit Tessé, mon cheval a la taille jblivenahle, mon habit et mes armes sont bien !

nt l'ordonnance... Je ne vois pas ce qui me planquerait,

— Et le chapeau, reprit le duc, vous n'en parlez point.

— A quoi bon, n'aurai- je pas un bonnet?

— Un bonnet, monsieur le comte, que me dites -vous là!

— Eh! d'où peut venir votre étonnement?

— Allons, allons, ce n'est pas sérieusement que vous me le demandez.

— D'honneur, monsieur le duc, je ne vous comprends pas.

— Quoi, vous ignorez que la principale distinction de votre charge est de ne paraître devant le roi qu'avec un chapeau gris ?

— Ma foi, je confesse mon ignorance. Et sans vous j'allais tomber dans la plus lourde sottise qu'un général puisse commettre... Recevez, monsieur le duc, mes bien sincères remerciements.

— Il n'y a pas de quoi, mon cher comte. »

Et là-dessus Lauzun leva le siège et quitta Tessé. Le comte trouva à peine parmi ses gens un valet assez alerte, dans ses écuries un cheval assez vite pour aller à Paris chercher l'indispensable coiffure... Le laquais ayant crevé sa monture en route, se décida à prendre la poste pour arriver plus tôt. Cependant l'heure de la revue allait sonner, et l'exprès ne paraissait point...

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