HISTOIRE D UN CHAPEAU GRIS
'Le colonel général des dragons était sur un brasier... Enfin le porteur du précieux chapeau gris entre dans la cour; Tessé descend tête nue, se coiffe selon l'ordonnance... de Lauzun, saute sur son cheval et vole à la revue.
« Où diable avez-vous pris cette coiffure? cria le roi au comte du plus loin qu'il le vit. . .
— Sire, je l'ai fait venir de Paris! répondit l'autre en faisant caracoler son cheval.
— Et pourquoi faire ?
— Votre Majesté ne nous fait-elle pas l'honneur de nous passer en revue ?
— - Eh bien, qu'a cela de commun avec un chapeau gris? répondit brusquement Louis XIV en regardant le comte dans les yeux pour tâcher de s'assurer qu'il ne serait pas devenu fou.
— Le privilège du colonel général des dragons n'est-il pas d'avoir un chapeau gris aux revues de Votre Majesté?
— Qui peut vous avoir conté cette sornette ?
— Sire, c'est M. de Lauzun, pour qui vous avez créé la charge que je possède aujourd'hui.
— Lauzun s'est moqué de vous, dit le roi en haussant lés épaules... et le malicieux duc se glissait hors de la chambre en étouffant de rire... Croyez-moi, ajouta Sa Majesté, envoyez sur
l'heure votre chapeau gris au général des Prémontrés. »
Quoique la plaisanterie fût un peu forte, et que Tessé fût en grande colère contre le duc, il n'osa éclater, de peur d'augmenter le nombre deâ rieurs qui allaient se divertir à ses dépens.
NOTES
Opposons le récit malicieux et fort amusant de Saint-Simon, à la fantaisie dialoguée imaginée par VOEil.de bœuf.
« ... Il arriva sur cette revue de Compiège (1698) une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur, de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tête de ses dragons, et là-dessus entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges : « Mais, le chapeau, lui dit Lauzun, je « ne vous en entends point parler. — Mais non, répon « ditl'autre, je compted'avoir un bonnet — Unbonnet; «reprit Lauzun, mais y pensez-vous! Unbonnet ! Ceia « est bon pour tous les autres, mais le colonel général, avoir un bonnet ! Monsieur le comte, vous n'y pensez « pas ! — Comment donc, lui dit Tessé, qu'aurais-je « donc ? » Lauzun le fit douter et le fit prier longtemps et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne
disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qa'il ne voulait pas lui laisser commettre une aussi lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont Tune des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé, surpris, avoue son ignorance ; et dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donnei cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne. Il se doutait bien que Tessé, dans la honle de son ignorance, ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler. Le matin de la revue j'allai au lever du roi et, contre sa coutume, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire, et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Gela qui me parut extraordinaire et, la couleur du chapeau que le roi avait en aversion, et dont personne ne portait plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il était presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, et un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et avoir parlé à quelquesuns avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'autre,
.^Mraisïi:
An Ju /7* Jitc/, /
Cabinet des Estampes.
LA TRAGÉDIENNE CHAMPMESLE