‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 15 sur 68 · DÉSINTÉRESSEMENT DE FÉNELON · texte numérisé non relu

DÉSINTÉRESSEMENT DE FÉNELON

ma foi, il faut que l'esprit des conciles se prête un peu à l'intérêt des Etats.

— C'est mon avis, sire.

— Enfin, ajouta Louis XÏV, vous allierez le mieux que vous pourrez le bien de vos fidèles de Cambrai et l'éducation de votre élève de Versailles. Je ferai à cet égard toutes les concessions possibles au concile de Trente, moyennant réciprocité.

— Pourvu d'un archevêché , poursuivit Fénelon , j e supplie Votre Majesté défaire rétablir sur la feuille des bénéfices vacants l'abbaye dont je jouissais.

— Que faites-vous donc là? lui dit tout bas, pendant qu'il parlait, M. de Reims, présent à l'entretien.

— Je fais mon devoir, continua le précepteur des enfants de France; on est abbé pour gérer une abbaye, je dois laisser la mienne à celui qui remplira ce soin.

— Que répondrez-vous à cela? dit Louis XIV en regardant M. de Reims.

— Je répondrai, sire, que, pensant comme il pense, M. de Fénelon agit très bien; mais qu'ayant une autre manière de penser, je ne fais pas mal de garder mes abbayes.

Le roi ne répliqua point, et l'archevêque le Teilier n'en fut pas fâché.

NOTES

«... L'esprit de Fénelon pîut extrêmement à Mme de Mainlenon ; ses réserves mêlées de flatteries fines la gagnèrent. Elle voulut l'entendre sur des matières de piété, on eut peine à l'y résoudre... Telle était la situation de Fénelon, lorsqu'il devint archevêque de Cambrai, et qu'il acheva de se faire admirer pour n'avoir point fait un pas vers ce grand bénéfice, et qu'il rendit en même temps une belle abbaye qu'il avait eue lorsqu'il fut précepteur (du duc de Bourgogne) et qui jusqu'à Cambrai fut sa seule possession.' Il n'avait eu garde de chercher à se procurer Cambrai, la moindre étincelle d'ambition aurait détruit tout son édifice ; et, de plus, ce n'était pas Cambrai qu'il souhaitait. » Saint-Simon, I, p. 178 de l'édition en treize volumes. » — On voit comment, de la simple phrase de Saint-Simon, VŒU de bozuj a tiré tout une petite historiette dialoguée.

Mort de la Champmeslô.

Les comédiens viennent de faire une perte que ne pourront racheter toutes les bonnes composi tions tragiques qu'ils joueront, parce qu'ils seront privés de la plus célèbre interprète de Melpomène... Mlle Champmeslé est morte... Cette actrice était petite-fille d'un président au parlement de Rouen ; elle se nommait Marie Desmarets, et, après avoir pris le nom du sieur Ghevillet de Champmeslé son mari, elle se donna le singulier privilège de conserver le titre de demoiselle. La Champmeslé débuta sur le théâtre du Marais en 1669, et passa à l'hôtel de Bourgogne en 1670. Racine devint son instituteur; peut-être fut-il aussi son premier amant, ce que je n'oserais cependant soutenir bien affirmativement... ïl est à

cet égard si difficile -de compter nettement avec les femmes ! L'amour seul pouvait soutenir la patience que notre grand tragique mit à former le talent de cette actrice : il la faisait entrer, syllabe par syllabe, dans le sens de ses vers, lui démontrait les gestes qu'elle devait faire, lui enseignant les intonations, les lui notait même quelquefois... Champmeslé fit sous un tel maître de si grands, de si rapides progrès, qu'elle laissa bientôt au-dessous d'elle les tragédiennes les plus goûtées. L'élève de Racine avait la voix juste, sonore, douce et flexible au besoin; personne ne possédait mieux le don des. larmes. Quoique la Champmeslé ne fût pas belle, sa physionomie expressive, animée, savait se prêter à toutes les impressions, et les grâces de sa personne contribuaient à rendre son jeu parfait. L'esprit de Mlle Ghampmesîé était borné ; mais elle avait l'art de couvrir ce défaut par un grand usage du monde, une naïveté étudiée et beaucoup de douceur dans la conversation. La maison de cette célèbre comédienne fut, comme celle de Ninon, le rendez-vous d'une infinité de personnes distinguées, et le centre de tous les beaux esprits.

Champmeslé devait toute sa gloire à l'auteur à' And ro ma que ; elle l'en paya par de nombreuses

infidélités, et lui donna cinq rivaux à la fois, non compris son mari qui, comme on le pense bien, n'était pas le plus recherché. L'ingrate finit par sacrifier l'Euripide français au comte de Clermont- Tonnerre, ce qui donna lieu au quatrain suivant :

A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps Racine dans son cœur ; Mais, par un insigne malheur !

Le Tonnerre est venu qui Ta déracinée.

Cette actrice est morte au village d'Auteuil, âgée de cinquante-quatre ans ; elle était retirée depuis quelque temps du théâtre, mais sa retraite ne paraissait pas irrévocable.

NOTES

Racine, avant d'être le dévot, le père de famille vertueux que nous connaissons, avait eu, nous ne devons pas l'oublier, une jeunesse passablement orageuse ; et parmi ses maîtresses fut Marie Desmares, née à Rouen en 1642, mariée à Charles Cheville!, auteur dramatique et acteur de moyenne ordinaire, meilleur plus particulièrement. dans les rôles comiques. Ce que dit VŒU de bœuj de la Champmeslé comme tragédienne est exact. C'est en 16G9 qu'elle débutait, d'abord au théâtre du Marais et ensuite en 1670, à l'Hôtel de Bourgogne, dans le rôle d'Hermione. Elle jouait les deux derniers avec une sensibilité de délicate, une passion si chaude que Racine enthousiasmé voulut former son talent, lui donner des conseils, en faire son interprète célèbre et préférée : Elle fut tour à tour, dans Bérénice Athalie, Monime, Phèdre, Iphigénie la plus émouvante tragédienne de son siècle. On se rappelle les vers célèbres de Boileau qui, outre son talent, l'ont immortalisée.

Jamais Iphigénie en Aalide immolée N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Qae, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom, verser la Champmêlé.

La Fontaine lui dédiait son conte de Belphégor.

De votre nom j'orne le frontispice

Des derniers vers que ma muse a polis.

Puisse le tout, ô charmante Philis,

Aller si loin, que notre los franchisse

La nuit des temps. Nous la saurons dompter,

Moi par écrire, et vous par réciter.

Nos noms unis perceront l'onde noire,

Vous régnerez longtemps dans la mémoire

Après avoir régné jusques ici

Dans les esprits, dans les cœurs même aussi.

Qui ne connaît l'inimitable actrice

Représentant ou Phèdre ou Bérénice,

Ghîmène en pleurs ou Camille en fureur ?

Est-il quelqu'un que votre voix n'enchante ?

S'en trouve-t-il une autre aussi touchante ?

Une autre, enfin, allant si droit au cœur ?

N'attendez pas que je fasse l'éloge

De ce qu'en vous on trouve de parfait :

Comme il n'est point de grâce qui n'y loge

Ce serait trop ; je n'aurais jamais fait.

De mes Philis vous seriez la première ;

Vous auriez eu mon âme tout entière,

Si de mes vœux j'eusse plus présumé ;

Mais en aimant, qui ne veut être aimé ?

Par des transports n'espérant pas vous plaire,

Je me suis dit seulement votre ami,

De ceux qui sont amants plus qu'à demi : Et, plût au sort que j'eusse pu mieux faire I

Racine eut aussi pour maîtresse une autre actrice : Mlle du Parc, qui serait morte de manœuvres abortives conseillées (?) par lui. On aurait aussi parlé de poisons, mais ce serait un bien gros mot. Voir dans le Drame des poisons, de Funck Brentano, le chapitre pp. 288-297, Racine et l'affaire des poisons, qui conclut :

« Le chroniqueur Robinet montre Racine suivant « à demi trépassé », le convoi de la défunte. L'opinion exprimée par le docteur Légué que la Du Parc serait morte de manœuvres abortives n'est pas sans vraisemblance ; mais, nous considérons comme impossible, étant donné l'état des documents, de se prononcer... Les avortements étaient, à cette époque, d'une pratique constanie à Paris. Par le remords né de ce crime s'expliquerait cette incroyable résolution de renoncer au théâtre que Racine prit à l'âge de 38 ans, en pleine force, en plein talent, en plein succès. S'expliqueraient aussi l'austérité, l'excès de sa dévotion après cette conversion singulière et jusqu'à l'horreur qu'il prit d'un art qui avait fait sa gloire et sa fortune. »

Il est courant de répéter que Racine aurait renoncé au théâtre, se serait retiré de la Cour, parce que, frappé au cœur par un regard de Louis XIV dont il avait blessé l'orgueil en « remuant les cendres du

premier mari de la Maintenon ». Ce ne serait qu'une légende qu'aurait accréditée faussement ce récit, très en relief, de Saint-Simon.

« Il arriva qu'un soir que Racine était entre le roi et Mme de Maintenon, chez elle, la conversation tomba sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l'opéra on tomba sur la comédie. Le roi s'informa des pièces et des acteurs, demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendait dire, la comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons et conclut par celle qui, à son avis, y avait le pius de part, qui était que faute d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, les comédiens en donnaient d'anciennes, et, entre autres, ces pièces de Scarron qui ne valaient rien et qui rebutaient tout le monde. A ce mot la pauvre veuve rougit non pas de la réputation du cul-de-jatte attaqué, mais d'entendre prononcer son nom devant le successeur. Le roi s'embarrassa. Le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venait de précipiter. Il demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer*plus que quelques moments tant la surprise fut dure et profonde. La fin fut que le roi renvoya Racine, disant qu'il allait travailler. Il sortit éperdu et gagna comme il put la chambre de Cavoye. C'était son ami. Il lui conta la sottise. Elle fut telle qu'il n'y avait point à la pouvoir raccommoder. Oncques depuis ni le roi, ni

Mme de Maintenon ne parlèrent à Racine, ni môme le regardèrent. Il en conçut un si profond chagrin qu'il en tomba en langueur et ne vécut pas deux ans depuis. Il les mit bien à profit pour son salut. » Saint- Simon, II, p. 8.

Invraisemblable est ce récit que Saint-Simon seul nous raconte. De qui le tenait-il? Ou, peut-être, l'a-t-il imaginé? De même qu'est fausse l'anecdote de Voltaire, nous disant que Racine aurait encouru la disgrâce du roi, à cause d'un mémoire très violent sur « la misère du peuple » qu'il aurait présenté à Louis XIV en 1698, par ordre même de Mme de Maintenon. Est, d'ailleurs, attribuée à Boileau la même intempestive « sortie » contre Scarron. Voir dans le Racine de Mesnard, p. 157, 1. 1, et aussi, même volume, p. 29G, une note qui commente un passage des Mémoires sur la vie de Jean Racine, par son fils.

En tout cas, la disgrâce, après le Mémoire, n'aurait pas été longue puisqu'en 1699 mourut Racine. Ajoutons que c'est pendant cette prétendue disgrâce que Louis XIV aurait « commandé » pour Saint-Cyr cette tragédie qui fut Esther. Alors 1...

Pendant le bain du roi.

J'ai parlé ailleurs <Tun baigneur nommé la Vienne ; cet homme, que l'invention d'une drogue excitante dJp^eléQpolleville (1) avait rendu célèbre, est devenu baigneur du roi, puis l'un des quatre premiers valets de chambre : il faut que le talent soit récompensé. La Vienne est d'une franchise que le séjour de la cour n'a pu altérer, que la majesté royale n'intimida jamais, et qui souvent fut portée jusqu'à la rudesse. Quand le roi veut être informé d'un fait, d'une anecdote, d'un dire. et qu'il tient à connaître la chose sans la moindre altération, il s'adresse à la Vienne. Sa Majesté l'interrogea sur le sujet qui le tourmentait (2). L'entretien eut lieu à Marly, pendant le bain du roi.

« Ça, la Vienne, dit Sa Majesté quand elle fut

assise dans sa baignoire, parlez-moi avec votre franchise accoutumée; qu'y a-t-il de vrai dans tout ce qu'on dit sur la conduite de M. le duc du Maine en Flandre?

— Sire, je ne sais en vérité...

— Cette hésitation de votre part me surprend fort; il faut parler; vous n'ignorez point, la Vienne : on n'ignore jamais à la cour.

— Votre Majesté doit savoir mieux que moi...

— Je ne sais rien. Si j'en crois mes courtisans, le duc est un Bayard; s'il faut s'en rapporter aux bruits de ville, c'est un guerrier prudent. .Répondez, était-il au combat dont on parle tant?

— Oui, sire, il y était à la tête d'un corps assez considérable.

— C'est déjà quelque chose ; et sa conduite dans cette journée...

— A été superbe... Son Altesse a promis, avant la bataille, qu'elle allait faire des merveilles, mais...

— Eh bien! mais...

— On n'est pas toujours le maître de faire ce qu'on voudrait...

— Après, la Vienne, après.

— M. le duc ayant ordonné à son corps de se porter en avant. . .

— S'est mis à la tête des troupes pour exécuter ce mouvement?

— Oui, sire, je crois bien que le prince marchait d'abord devant ; mais...

— En finirez-vous ? Allons, achevez sans plus d'hésitation.

— Mais il est arrivé que Son Altesse s'est trouvée derrière.

— Morbleu î quelle prudence!...

— M. le duc se croyait blessé, sire.

— L'était-il en effet? s'écria le roi avec une visible émotion.

— Non, sire, reprit la Vienne en balbutiant.

— Alors... je suis bien malheureux.

— J'assure à Votre Majesté que le prince se croyait de- bonne foi frappé, puisqu'il a fallu l'emporter du champ de bataille.

— C'est assez, brisons sur ce chapitre et donnez-moi mes habits (3).

NOTES

(1) Pour la Pollcvillb , 4m peut voir : Les Vieilles A moureuses, t. III, pp. '2^-279 de Y Histoire amoureuse des Gaules. — Pour la Vienne, outre Saint-Simon, lire notamment : Docteur Cabanes, Mœurs intimes du passé, IIe série, p. 277. — Ed. Fournier, Paris démoli. — Càpon, Maisons galantes de Paris au dixhuitième siècle. — Le Bulletin de la Société dujaubourg Saint-Antoine, t. Ier, article sur la Folie-Rambouillet. — Lettres de Mme de Sévigné (La Vienne avait inventé les coiffures dites « à la Sévigné »). — Waeklenaer, t. II, p. 37 et suiv., Mémoires sur Mme de Sévigné.

La Vienne était un homme gros, frais, de bonne mine, qui gardait encore sa moustache — écrit Saint-Simon à la date de 1697 — comme le vieux Villars (très mince, très clairsemée, prélude de la disparition momentanée des moustaches), rustre, très volontiers brutal; pair et compagnon avec tout le monde et, ce qui est plaisant, parce qu'il n'en savait pas davantage; car il n'était point glorieux et n'avait d'impertinent que Técorce. Honn homme,

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Cabinet des Estampes

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