LE DUC DE VENDOME
ni méchant ni malfaisant, même bon homme et serviable. « Petit baigneur que le hasard de quelque pratique de jeunes gens du bel air de la cour mit à la mode. Le roi qui, dans sa jeunesse, vivait fort avec eux par le commerce de la galanterie, sut que La Vienne avait des secrets pour ranimer la vigueur et, comme elle lui manquait souvent, il voulut en essayer et s'en trouva si bien que cela fit sa fortune. Il devint premier valet de chambre et, avec lui, c'était pour être tout. Son ancien métier l'avait fait connaître à tous ces jeunes seigneurs dont plusieurs étaient parvenus aux grandes charges et l'avait, après, lié avec eux de façon qu'étant grossier, brutal et parfaitement avec le roi, en passe de leur être utile, il vivait d'égal avec les plus vieux et les plus grands seigneurs, d'une manière si ridiculement familière qu'on en mourait de rire, et d'autant plus que ce n'était point par gloire, car il leur pariait souvent des vieilles aventures et, par conséquent, de ce qu'il avait été. C'était un homme à qui il ne fallait pas marcher sur le pied, mais qui, d'ailleurs, était bon homme et aimait à faire plaisir, et en avait fait beaucoup et de grands. Il avait une femme d'une vertu et d'un mérite rare et qui se tenait enfermée dans son état autant que son mari en paraissait sorti... Addition de Saint-Simon au journal de Dangeau. » Cette charge de « valet de chambre » donnant à La Vienne le titre d'écuyer et de « conseiller du roi en ses conseils », il se fit anoblir et acheta le « marquisat de Champcenetz-en-Brie ». En 1710,
il mourut au Louvre âgé de quatre-vingts ans.
(2) Louis XÏV se baigna-t-il souvent? Se baignaitil par plaisir, aux temps de sa première jeunesse et, par la suite, ne se baignait-il que de très rares fois et seulement lorsque l'ordonnait le médecin ? Eut-il pour ces pleines ablutions du corps une véritable insouciance qu'explique le mépris général de l'hygiène, à cette époque qui fut surtout, malgré sa merveilleuse grandeur intellectuelle et guerrière, le « siècle de la saleté » ? Voir sur « Louis XIV au bain » le très curieux volume cité du docteur Cabanes, A. Michel, Paris, 1910, Mœurs intimes du passé, t. II, pp. 282-300. « Le journal de Dangeau, où sont consignées jour par jour les moindres actions du roi, n'indique nulle part que le roi se soil baigné, écrit le docteur Cabanes. Il paraît bien avéré, toutefois, qu'il se soumettait docilement aux avis de son premier médecin quand celui-ci jugeait utile de le mettre dans l'eau. Une faisait aucune difficulté de prendre ponctuellement de Topiat à l'entrée du bain et du bouillon purgatif à la sortie, selon les prescriptions de la Faculté. Mais en dehors de ces bains, qu'on peut dire de nécessité, il ne semble pas que le grand roi ait pris en grand souci la propreté de son corps... »
(3) Voici comment Saint-Simon raconte de quelle façon le duc du Maine « se trouva derrière » et de quelle façon le roi, chez La Vienne, apprenait « avec émotion » cette désastreuse nouvelle. Comparons :
«... Le maréchal de Vilîeroy — nous sommes en
pleine guerre de Flandres, 1695 — manda, dès qu'il fit jour, à M. du Maine, d'attaquer et d'engager l'action, comptant de le soutenir avec toute son armée et qui, pour arriver à temps, avait besoin que les ennemis fussent retardés et empêchés de marcher par l'engagement dans lequel notre gauche les aurait mis. Impatient de ne point entendre l'effet de cet ordre, il dépêche de nouveau M. du Maine et redouble cinq ou six (ois. M. du Maine voulut d'abord reconnaître, puis se confesser, après mettre son aile en ordre qui y était depuis longtemps et pétillait d'entrer en action. Pendant tous ces délais, Vaudemont marchait le plus difficilement que la précaution le lui pouvait permettre. Les officiers généraux de notre gauche se récriaient. Montrevel, lieutenantgénéral le plus ancien d'eux, ne pouvant plus souffrir ce qu'il voyait, pressa M. du Maine, lui remontra l'instance des ordres réitérés qu'il recevait du maréchal de Villeroy, la victoire facile et sûre, l'importance pour sa gloire, pour le succès de Namur, pour le grand fruit qui s'en devait attendre de l'effroi et de la nudité des Pays Bas après la déroute de la seule armée qui les pouvait défendre. Il se jeta à ses mains, il ne put retenir ses larmes; rien ne fut refusé ni résisté, mais tout fut inutile. M. du Maine balbutiait. Il fit si bien que l'occasion échappa et que M. de Vaudemont en fut quille pour le plus grand péril qu'une armée pût courir d'être entièrement défaite si son ennemi qui la voyait et la comptait homme par homme eût fait le moindre mouvement pour Fat*
taquer. Toute notre armée était au désespoir et personne ne se contraignait de dire ce que l'ardeur, la colère et l'évidence suggéraient. Jusqu'aux soldats et aux cavaliers montraient leur rage sans se méprendre; en un mot, officiers et soldats, tous furent plus outrés que surpris... Le maréchal de Villeroy, plus outré que personne, était trop bon courtisan pour s'excuser sur autrui. Content du témoignage de toute son armée et de ce que toute son armée n'avait que trop vu et senti, il dépêcha un de ses gentilshommes au roi à qui il manda que la diligence dont Vaudemont avait usé dans sa retraite l'avait sauvé de ses espérances qu'il avait crues certaines et, sans entrer on aucun détail, se livra à tout ce qui pourrait lui en arriver. Le roi, qui depuis vingt-quatre heures les comptait toutes dans l'attente de la nouvelle si décisive d'une victoire, fut bien surpris quand il ne vit que ce gentilhomme au lieu d'un homme distingué, et bien touché quand il apprit la tranquillité de cette journée. La Cour en suspens, qui pour son fils, qui pour son mari, qui pour son frère, demeura dans Tétonnement et les amis du maréchal de Villeroy dans le dernier étonnement. Un compte si court et si général d'un événement si considérable et si imminent réduit à rien tint le roi en inquiétude. Il se contint en attendant un éclaircissement du temps. Il avait soin de se faire lire toutes les gazettes de Hollande. Dans la première qui paraît, il lut une grosse action à la gauche, des louanges excessives de la valeur de M. du Maine;
que ses blessures avaient arrêté le succès et sauvé M. de Vaudernont, et que M. du Maine avait été emporté sur un brancard. Cette raillerie fabuleuse piqua le roi; mais il le fut bien davantage de la gazette suivante qui se rétracta du combat qu'elle avait raconté et ajouta que M. du Maine n'avait pas même été blessé. Tout cela donna au roi des soupçons qui l'agitèrent.
« La Vienne, baigneur fort à la mode, était détenu le sien, du temps de ses amours... » Louis XIV étant allé jusqu'à Marly, questionna La Vienne. « .. Celuici montra son embarras parce que, dans la surprise, il n'eut pas la présence d'esprit de la cacher. Cet embarras redoubla la curiosité du roi et enfin ses commandements. La Vienne n'osa pousser plus loin sa résistance. Il apprit au roi ce qu'il eût voulu pouvoir ignorer toute sa vie, et qui le mit au désespoir. Il n'avait eu tant d'embarras, tant d'envie, tant de joie de mettre M. de Vendôme à la têle d'une armée que pour y porter M. du Maine, toute son application était d'en abréger les moyens en se débarrassant des princes du sang par leur concurrence entre eux. C'était donc pour M du Maine (le deuxième fils qu'il avait eu de Mme de Montespan), qu'étaient tous ses soins. En ce moment, il les vit échoués et la douleur lui en fut insupportable. Il sentit pour ce cher fils tout le poids du spectacle de son armée, et des railleries que les gazettes lui apprenaient qu'en faisaient les étrangers, et son dépit en fut inconcevable. Ce prince si égal à l'extérieur et si maître de ses
moindres mouvements dans les événements les plus sensibles, succomba sous cette unique occasion. Sortant de table, à Marly, avec toutes les dames et en présence de tous les courtisans, il aperçut un valet du serdeau (la desserte) qui, en desservant le fruit, mit un biscuit dans sa poche. Dans l'instant, il oublie toute sa dignité et sa canne à la main, qu'on venait de lui rendre avec son chapeau, court à ce valet qui ne s'attendait à rien moins, ni pas un de ceux qu'il sépara sur son passage, le frappe, i"injurie, et lui casse sa canne sur le dos : à la vérité elle était de roseau, et ne résista guère. » Et Saint- Simon ayant raconté la surprise, l'émoi des spectateurs, termine : « ... Chacun comprenait aisément que celle qui avait paru (la cause de cette correction manuelle) ne pouvait être la véritable. Enfin, tout vint à se découvrir ; et peu à peu, d'un ami à l'autre on apprit enfin que La Vienne, forcé par le roi, avait été cause d'une aventure si singulière et si indécente... » Saint-Simon, pp. 170-172, de l'édition en treize volumes.
Vendôme le Sodomiste.
M. le duc de Vendôme est de retour à Paria après sa brillante campagne de Catalogne. Son hôtel est le rendez-vous de tous les beaux esprits que n'effarouchent pas les mœurs un peu trop libres; les convives ordinaires du Temple s'y rendent assidûment : Ghaulieu, Lat'are, Gorbinelli n'y manquent jamais. Mais, le dirai je, Vendôme est soupçonné du vice que Dieu punit jadis en brûlant deux villes; vice au sein duquel le duc trouva, dit-on, tout récemment la punition de s'y être livré. Pour célébrer sa convalescence, le vainqueur de Barcelone avait réuni grand nombre de personnes; on devait, à l'issue du dîner, faire l'inauguration d'un portrait de l'amphitryon gravé,
par Nanteuil ; le poète Palaprat avait été chargé d'avance de composer un quatrain pour mettre au bas; mais, paresseux autant qu'ivrogne et gourmand, Palaprat arriva chez le duc sans être muni des vers commandés. Informé de sa négligence, Vendôme le mena à 1 office, et lui montrant un poisson qu'il aimait beaucoup il lui déclara qu'il n'en tàterait miette qu'après avoir produit le .quatrain, et que même il ne dînerait pas. Les convives, plus sévères encore, exigèrent que le délinquant fût enfermé dans un cabinet, d'où il ne pourrait sortir que ses quatre vers à la main. Palaprat s'étant soumis à cet arrêt, et l'appétit lui avant tenu lieu de verve, on l'entendit bientôt crier à travers la porte : « Monseigneur, il est « fait, il est fait, mais je ne le dirai qu'à la fin « du dîner. » Le poète, mis en liberté, montra en effet le quatrain, qu'il eut la permission de ne lire qu'au dessert. Le repas, où le rimeur ne demeura pas oisif, fut long et joyeux; sommé enfin de tenir sa promesse, Palaprat lut à haute voix ce qui suit :
Favori de Vénus ainsi que de Bellone, Le héros que tu vois ici représenté
Prit la vérole et Barcelone,
Toutes deux du même côté.
VENDÔME LE SODOMJSTE 185
Il n'y eut pas moyen de retenir les éclats de rire, et le duc lui-même, qui avait ri plus fort que tous les convives, jura que le quatrain serait mis au bas du portrait.
Voilà ce que m'a raconté, ce matin, le vieux Gourville, qui s'était fait porter à cette fête. Comme je lui exprimais ma surprise de ce qu'à son âge il faisait la débauche, il me répondit : « Que voulez vous, comtesse, j'obéis à l'instinct « qu'on nomme amour de la vie ; au commence- « ment de chaque année, j'aspire à manger des « fraises ; sont-elles passées, je vise aux petits « pois, ensuite aux pêches ; et pour remplir les « intervalles, je passe mon temps dans les maice sons où l'on s'amuse... Croyez-vous que j'aie « tort? »
Tandis que tout le monde s'évertuait à complimenter Mme de Maintenon sur le mariage de Mlle d'Aubigné, sa nièce, avec le duc de Noailles, que cette union fera sans doute maréchal de France, M. le prince de Conti se querellait dans les salons de Meudon avec le grand prieur de Vendôme pour un coup de carte. Le dernier ayant osé provoquer Son Altesse, des témoins rapportèrent au roi que le prince avait accepté le défi.
Vendôme fut envoyé à la Bastille, mais il n'y resta que peu de jours. Hier, ce seigneur fit des excuses à Monseigneur, chez qui la scène s'était passée, puis au prince de Gonti. M. le grand prieur a été ensuite reçu à Marly par Sa Majesté, qui a daigné lui dire que tout était oublié.
XVI îl Une désagréable maladie.
Le bagage de nouvelles que nos aimables de la cour déploient chaque jour à VŒU de bœuf s'est grossi récemment de certains détails fort singuliers : je ne puis passer sous silence cette innovation ; mais je suis en vérité fort embarrassée pour en parler avec quelque réserve... Essayons cependant. Dans le courant de Pété, M. le duc de Vendôme, étant venu prendre congé du roi à Marly, lui dit qu'il allait se retirer dans ses terres pour se traiter à fond d'une certaine maladie, qui ne fut pas la portion la plus épurée des conquêtes de Christophe Colomb, et que cette retraite médicale allait en même temps lui offrir le moyen de remettre un peu d'ordre dans ses finances. « Au revoir donc, mon cher duc, répondit Sa Majesté
(3n souriant, je souhaite qu'à votre retour nous nous embrassions avec plus de plaisir qu'aujourd'hui, et que vous ne soyez plus la dupe de votre santé ni de vos affaires. » Il est bon de noter ici que M. de Vendôme est le premier qui ait osé publiquement se mettre à ce qu'on appelle les grands remèdes.
Le lendemain, le roi passant une revue de sa maison exprima à M. le prince Emmanuel de Lorraine sa surprise de le trouver à pied dans les rangs.
« Votre frère, le duc d'Elbeuf, lui dit Sa Majesté, ne vous donne-t-il donc pas de quoi acheter un cheval ?
— Sire, répondit le jeune officier avec embarras, ce n'est pas le cheval qui me manque.
— Cependant un officier de cavalerie n'est guère à pied que par cette raison.
— J'en demande bien pardon à Votre Majesté; mais ce qui n'est point à mon pouvoir, c'est la possibilité de me tenir en selle.
— A d'autres! n'avez-vous pas passé votre jeunesse dans les manèges ?
— Oui, sans doute, sire, mais tous mes instants n'ont pas été consacrés à l'équitation... et ma santé...