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(1) Voir au premier volume l'anecdote : Le Roi, Monsieur, Madame, où nous avons déjà raconté la mort de Monsieur et retracé son portrait, d'après Saint-Simon, et Madame Palatine, sa seconde femme. On apprit au roi que « Monsieur avait eu une grande faiblesse en soupant; qu'il avait été soigné, qu'il était mieux, mais qu'on lui avait donné de l'émétiquc. » Le fait était qu'il soupa à son ordinaire avec les dames qui étaient à Saint-Cloud. Vers l'entremets, comme il versait un vin de liqueur à Mme de Bouillon, on s'aperçut qu'il balbutiait, et qu'il montrait quelque chose de la main. Gomme il leur arrivait, quelquefois, de lui parler espagnol, quelques dames lui demandèrent ce qu'il disait, d'autres s'écrièrent : tout cela en un instant et il tomba en apoplexie sur M. le duc de Chartres, qui le retint. On l'emporta dans le fond de son appartement. On le secoua, on le promena, on le saigna beaucoup, on lui donna force émétique sans en tirer presque aucun signe de vie.., » Saint-Simon, VIII,
p. 821 de Y édition Boislisle. Sur le récit de cette mort — Saint-Simon a suivi la « relation »de Dangeau — on peut lire aussi : Lettre de Madame, t. I, p. 52 de Yédition Brunet — Mémoires de Sourches, VII, 74 — Autre Lettre de Madame, recueil Joeglé, I, 270. Dans les détails il y a naturellement quelques variantes ; mais, dans l'ensemble, le récit est identique.
(2) « On peut juger quelle rumeur et quel désordre cette nuit, à Marly (ou était le roi; Monsieur mourut à Saint-Cloud), et quelle horreur à Saint-Cloud, ce pays de délices... Le roi arrive à Saint-Cloud avant trois heures du matin. Monsieur n'avait pas eu un moment de connaissance depuis qu'il s'était trouvé mal. Le Père du Trévou criait à Monsieur : « Monsieur, ne connaissez-vouspas votre confesseur? « Ne connaissez-vous pas le bon petit Père du Trévou « qui vous parle ? » ce qui fit rire assez indécemment les moins affligés... En arrivant à Marly, le roi entra avec Mme la duchesse de Bourgogne chez Mme de Maintenon. Trois heures après M. Fagon à qui le roi avait ordonné de ne point quitter Monsieur qu'il ne fût mort ou mieux, lui dit dès qu'il l'aperçut : « Eh « bien, monsieur Fagon, mon frère est mort? — Oui, sire, répondit-il, nul remède n'a pu agir. » Le roi pleurabeaucoup. Onle pressa démanger un morceau avec Mme de Maintenon ; mais il voulut dîner à l'ordinaire avec les clames et les larmes lui coulèrent souvent pendant le repas qui fut court, après lequel il s'enferma chez Mme de Maintenon... Il n'avait
jamais eu lieu que d'aimer Monsieur tendrement. Quoique mal ensemble depuis deux mois, ces tristes moments rappelèrent toute sa tendresse... » Saint- Simon, VIII, 325 — « Malgré sa douleur le roi eut la force sur lui de dîner en public, mais ne mangea point et ne fit que pleurer pendant le dîner. . . Le soir, le roi se promena un moment dans le jardin pour prendre l'air ; mais pendant toute sa promenade, et même pendant son souper, on lui vit toujours couler les larmes des yeux. » — Mémoires de Sourches. (3) VOEU de bœuf, ici, copie presque textuellement Saint-Simon. « Après un aussi affreux spectacle, tant de larmes et tant de tendresse, personne ne douta que les trois jours qui restaient du voyage à Marly ne fussent extrêmement tristes, lorsque ce même lendemain de la mort de Monsieur, les dames du palais, entrant chez Mme de Maintenon, où était le roi avec elle et Mme la duchesse de Bourgogne, elles l'entendirent de la pièce où elles se tenaient joignant la sienne, chantant des prologues d'opéra... Un peu après, le roi voyant Mme la duchesse de Bourgogne fort triste en un coin de la chambre, demanda avec surprise à Mme de Maintenon ce qu'elle avait pour être si mélancolique, et se mita la réveiller, puis à jouer avec elles et quelques dames du palais, qu'il fit entrer pour les amuser tous deux. Ce ne fut pas tout que ce particulier. Au sortir du dîner ordinaire, vingt-six heures après la mort de Monsieur, Mgr le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s'il voulait jouer au brelan. « Au brelan l
« s'écria Motitfort dans un élonnement extrême. Vous « n'y songez donc pas ! Monsieur est encore tout « chaud. — Pardonnez-moi, répondit le prince, j'y « songe fort bien, mais le roi, qui ne veut pas qu'on « s'ennuie à Marly, m'a ordonné de faire jouer tout le « monde et de peur que personne ne l'osât faire le « premier, d'en donner l'exemple ». De sorte qu'ils se mirent à faire un brelan et que le salon fut bientôt rempli de tables de jeux. Telle fut l'affliction du roi... » Saint-Simon, VIII, 33o. A propos de ces « airs » Saint-Simon rappellera que Louis XIV chantonnait en maintes circonstances : c'était sans doute un « chantonnement nerveux » ; mais on doit ajouter que, de ces airs d'opéras en vogue, surtout ceux de Quinault, librettiste passé maître dans l'art d'exprimer l'idolâtrie générale pour le roi, celui-ci choisissait surtout les prologues à sa louange et « il les chantait avec l'accent de la passion et des larmes d'attendrissement ».
(4) Mme de Maintenon « sentit la perte de Monsieur comme une délivrance ; elle avait peine à retenir sa joie, elle en eût eu bien davantage à paraître affligée. Elle voyait déjà le roi tout consolé ; rien ne lui seyait mieux que de chercher à le dissiper, et ne lui était plus commode que de hâter la vie ordinaire pour qu'il ne fût plus question de Monsieur ni d'affliction. Pour des bienséances elle ne s'en peina point. La chose toutefois ne laissa pas d'être scandaleuse, et tout bas, d'être fort trouvée telle...» Saint-Simon, VIII, 33i.
(5) Nous avons dit dans notre premier volume (yqir l'anecdote : Le Roi, Monsieur, Madàm.e) quel était ce vice déshonorant : la Sodomie, ce qui valait à Monsieur detre appelé le roi de Sodome. Quelques jours après sa mort courut cette épigramme :
Philippe est mort la bouteille à la main.
Le proverbe est fort incertain Qui dit que V homme meurt comme il vit d'ordinaire. Il nous montre bien le contraire, Car s'il fut mort comme il avait vécu. Il serait mort la p... a c.
« Avec tant de défauts, un goût abominable que ses dons et les fortunes qu'il fit à ceux qu'il avait pris en fantaisie avaient rendu public avec le plus grand scandale et qui n'avaient point de bornes ni pour le nombre ni pour le temps. Ceux-là avaient tout de lui, le traitaient souvent avec beaucoup d'insolence et lui donnaient souvent aussi de fâcheuses occupations pour arrêter les brouilleries des jalousies horribles... » Saint-Simon, VIII, 34i. — « Le miracle d'enflammer son cœur n'était réservé à aucune femme du monde... Mémoires de Mme de Lajayetie. De ses deux femmes il eut cependant sept enfants dont le plus illustre fut le Régent, né d'Élisabeth- Charlotte de Bavière, laide et désagréable à souhait. Nous ne reviendrons pas sur le portrait de Monsieur d'après Saint-Simon, ni sur le reproche qu'on lui faisait après la victoire de Cassel, « car il était natu^ Tellement intrépide », de s'être montré « devant les
troupes avec des cadenettes ou paresseuses comme les femmes en portaient pour s'éviter la peine de friser leurs cheveux », mais de divers autres « portraits » que nous laissèrent les contemporains nous extrairons — les ayant réservés pour l'appendice de cette anecdote — quelques traits caractéristiques à « ces amours étranges » et ce « goût abominable » dont parle Saint-Simon ; ils commenteront, tout naturellement, cette phrase de VOEU de bœuj : « Une suite de vices déshonorants qui ne justifient point mais qui autorisent l'indifférence avec laquelle sa famille le voit mourir. »
« ...Il était beau et bien fait, mais d'une beauté et d'une taille plus convenable à une princesse qu'à un prince ; aussi, avait-il plus songé à faire admirer sa beauté de tout le monde qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes. » Mme pe Lafayette, histoire d'Henriette d'Angleterre — « Il y a dans cette île des plaisirs une cour galante où l'on peut bien faire des conquêtes. Le beau Lycidas en est le chef, vous n'ignorez pas qu'il est celui que l'on appelle partout le poli, le galant, l'agréable, le magnifique Lycidas. La Carte de la Cour. » — « ...Son regard est fier et gracieux, son teint d'une blancheur et d'une vivacité qui montrent la force et la vigueur de son tempérament. Pour la bouche, on ne peut la mieux louer pour sa forme et pour sa grandeur qu'en disant qu'elle est tout à fait semblable à celle de la reine, puisque la bouche de cette merveilleuse princesse n'eut jamais sa pareille et que la beauté qu'on y
remarque est au-dessous de tout ce qu'on peut dire. Le rire de Monsieur est agréable, il ne montre point ses dents en riant, ce qui est extraordinaire et parfaitement bien, quoiqu'il les ait blanches. Enfin rien n'est si beau, ni si bien fait, ni si agréable que ce grand prince. Portrait par Mlle de Montpensier ». — « La tendresse que M. le duc d'Orléans porte au chevalier de Lorraine est si grande que parfois, avec des larmes d'attendrissement, et aussi d'allégresse, on l'a vu s'affliger ou se féliciter de la situation acquise par lui auprès du roi son frère. ...Le chevalier de Lorraine donne la direction qui lui plaît et lui agrée à la Cour de Monsieur, et il y entretient une confusion si visible que Madame s'y trouve méprisée, et, en comparaison, peu ou point considérée de son mari et qu'elle a subi de temps en temps des dégoûts secrets très graves. Relation de l'ambassadeur vénitien, i683. » — « ...Monsieur, frère unique du roi, a plusieurs favoris, mais celui qui dispose absolument de sa volonté est le chevalier de Lorraine, homme audacieux, intéressé, adonné aux jouissances et au luxe... Relation de Vambassadeurvénitien, 1688. » — « ...Le commerce des dames n'était pas celui qui le touchait le plus », s'inquiélant fort peu de la galanterie ordinaire... Caractères de la Cour, 1702. » — « ...Monsieur avait les deux tiers de la hauteur de son frère, c'est-à-dire de fort petite taille, mais très grosse. Il portait une perruque noire ; son nez et le vermeil artificiel de ses joues dérobaient presque le reste de son visage... Jamais
homme n'a été plus idolâtre de soi-même qu'il l'était... Le chevalier de Lorraine réglait tout chez lui d'une manière déréglée. Sa tendresse n'était pas pour les dames dont la galanterie lui paraissait trop commune, quoiqu'il en affectât les manières en plusieurs rencontres, car sa toilette ressemblait plus à la leur qu'à celle d'un général d'armée... Portrait de la Cour, 1703. » — « ...Monsieur n'avait pas l'air désagréable, mais il était fort petit ; il avait les cheveux noirs comme du jais, les sourcils épais et bruns, de grands yeux bruns, un visage fort long et assez étroit, un gros nez, une très petite bouche et de vilaines dents. Il avait les manières d'une femme plulôt que d'un homme... Il ne se plaisait qu'à bien manger, danser et faire sa toilette ; je ne crois pas que de sa vie Monsieur ait été amoureux... 8 janvier 1716, Lettre de la princesse Palatine. »
De vilaines dents, dit la princesse Palatine, sa femme. — Des dents blanches, dit Mlle de Montpensier. Qui croire?
La Princesse des Ursins.
A peine Philippe V fut-il marié, que Louis XIV et Mme de Maintenon sentirent la nécessité de prévenir l'influence que pourrait prendre sur un prince sans expérience une princesse que le duc de Savoie, dont la perfidie n'est que trop connue, aurait disposée à le servir plus que la nation sur laquelle il l'envoyait régner. Le roi et la marquise pensèrent aussi qu'il n'était pas moins urgent de mettre le jeune monarque en garde contre les insinuations d'un conseil trop essentiellement espagnol, qui tenterait de le détourner d'une union constante avec la France, union sur laquelle Louis XIV appuyait sa suprématie. Pour remplir les vues du cabinet de Versailles, il fallait un esprit délié, insinuant, propre à se concilier l'affec-
LA Princesse des ursins 231
tion de ces Castillans si difficiles à tromper, et plus difficiles à séduire. Mme de Maintenon, qui se connaissait en subtilité, proposa un sujet de son choix : Marie-Anne de la Trémoûillé de Noirmoutier, veuve en premières noces du prince de Chalais, et en secondes du duc Braccianb, prince des Ursins, remplissait toutes les conditions nécessaires à la réussite des projets conçus. La vie de cette dame fut le roman le plus riche d'épisodes, le plus semé de passions et de travers. Jamais galanterie ne fut plus expansive que celle de Marie-Anne de la Trémouille, et jamais elle ne lui manqua pour alimenter une ambition qui n'avait pas moins d'étendue. Tous les hommes qu'elle rencontra dans les moindres relations et dont elle eut besoin d'employer le crédit devinrent ses amants, ne fût-ce que durant ciriq minutes. Or, comme Mme des Ursins sollicita toute sa vie, par esprit d'intrigue autant que par nécessité, dn peut se faire l'idée de la riche nomenclature de soupirants dont elle pourrait se prévaloir, et c'est ainsi qu'elle parvint à satisfaire ses désirs cupides ou ambitieux et son insatiable tempérament. Cette autre Laïs possède encore dans un âge assez avancé toutes les séductions de son sexe (1). Ses traits sont enchanteurs ; ses yeux surtout vous inondent
d'une volupté qui part comme un trait de leur prunelle azurée ; sa voix, plus douce que celle des sirènes, pénètre à Famé, même chez les avares, dont l'âme n'offre aucune issue; joignez à cela une taille de nymphe, les grâces d'Hébé, la souplesse de reins attribuée à Vénus et une flexibilité de caractère et de passions qui sait se prêter à tous les goûts... Voilà de la tête aux pieds la princesse des Ursins, et Mme de Maintenon ellemême a dû répéter plus d'une fois : Si je n'étais Françoise d'Aubigné, je voudrais être Marie-Anne de la Trémouille. Par les brillantes qualités que je viens d'énumérer, cette veuve heureusement née s'attira les bonnes grâces des cardinaux d'Estrées, de Bouillon, et de cinq ou six autres membres du sacré collège, qui lui trouvèrent, dit-on, des perfections qu'on n'apprécie dignement qu'en Italie. Mme des Ursins eut longtemps un goût décidé pour la pourpre romaine. Je ne sais si elle osa élever ses vues jusqu'à la tiare ; mais elle en approcha bien, car le pape Innocent XI fut à même de juger que « cette vorace beauté mangeait habi- « tuellement deux cardinaux à son déjeuner ». Le c ardinal de Bouillon, tout bien vivant qu'il est encore malgré sa disgrâce, a légué par reconnaissance à la princesse des Ursins une forte partie
de ses biens. Une de mes amies a lu sur le testament qui renferme ce legs : « A Mme de Brac- « ciano, cardinalesse et princesse de l'Église. » Telle est la femme sur qui Louis XIV se repose pour soutenir son influence dans le royaume catholique, où elle est rendue depuis un mois. Riche, indépendante, habituée aux coutumes de Madrid, qu'elle habita autrefois, et très répandue dans la société espagnole, Mme des Ursins a été parfaitement reçue à la cour de l'Escurial, d'abord grâce à son opulence, à sa politesse, à son esprit, ensuite à cause de sa complaisance. L'envoyée de Mme de: Maintenon a accepté avec (2) humilité le titre de camerera mayor auprès de la reine, charge qui lui procure, écrivait- elle dernièrement à Versailles, « l'insigne honneur de prendre les pan « toufles et la robe de chambre du roi quand il « couche avec sa femme, puis celui de disputer « d'adresse avec les duègnes piémontaises lorscc qu'il s'agit de présenter à la reine de l'eau pour « se laver les mains, ou bien un petit meuble « dont, en sa qualité d'Italienne, elle ignorait « l'usage, que je lui ai appris. — Il était temps « que j'arrivasse, dit la princesse dans une autre « lettre. Imaginez-vous qu'à mon entrée en charge « le roi et la reine couchaient bourgeoisement
« dans la même chambre. J'aurais passé sur cette « coutume vulgaire, si je ne m'étais aperçue tout « de suite que la fille de Victor-Àmédée se dispo- « sait à en abuser. Méditant de mettre à profit les « besoins de Philippe V pour le dominer, Mariece Louise avait fait poser des roulettes au lit de « son mari : lui refusait-il quelque grâce, elle « poussait ce lit loin du sien, lui accordait-il sa « demande, les lits se rapprochaient. Comme ce « manège pouvait avoir un crescendo de consé- « quence, j'ai tant crié contre l'habitude bour- « geoise, je l'ai si bien peinte sous son point de « vue (3) ridicule, qu'enfin Leurs Majestés Espace gnôles font maintenant chambre à part et ne se « réunissent qu'avec mon agrément. »
Ce que Mme des Ursins ne dit pas dans sa correspondance, c'est qu'elle est déjà là maîtresse de Philippe V ; et qu'elle ne permet pas souvent à ce prince le lit commun dont elle lui rend, d'ailleurs, l'usage superflu.
NOTES
(1) De la princesse des Ursins, ce que dit VOEU de bœuf est exact dans l'ensemble d'une manière générale. Il serait trop long de nous attarder dans les détails. Marie-Anne delà Trémoïlle, princesse des Ùrsins, née à Paris en 1642, morte en 1722 à Rome. Elle avait quinze ans lorsqu'elle épousait Henri- Biaise Talleyrand, prince de Chalais, qui mourut alors qu'il s'enfuyait à Rome, parce que compromis dans un duel. Sa veuve se remariait en 1670 avec Flavio degli Orsini (des Ursins) prince de Bracciano. Son palais, grâce à son intelligence, à ses qualités d'intrigue devint le centre de l'influence à Rome et « donna le ton » à la société romaine. Redevenue veuve, Anne de la Trémoïlle rentrait à Paris, s'y fixait, s'étant faite pensionner par Louis XIV. Le duc d'Anjou ayant été proclamé roi d'Espagne, elle obtint la place, chez la reine, de camerera-mayor ; accaparant totalement l'esprit de cette reine qui dominait son mari, et, de cette façon gouverna presque entièrement l'Espagne. Dénoncée à Louis XIV
comme dangereuse, par le cardinal d'Eslrées, et rappelée en France, elle sut tellement « s'y retourner » qu'elle revenait plus forte, plus puissante à Madrid. L'Espagne étant alors en pleine crise, elle déploya tout le génie puissant d'un véritable homme d'État; aussi voulut-elle, ayant fait preuve de remarquables qualités politiques, se faire donner une souveraineté dans les Pays Bas, lorsqu'étaient négociés les traités d'Utrecht. La reine d'Espagne mourut; la princesse des Ursins choisissait, pour la remplacer, Elisabeth Farnèse ; choix malheureux, car, à peine sur le trône, Elisabeth exilait brutalement la princesse des Ursins qui se retirait à Rome où, en 1722, elle mourut.
Saint-Simon a longuement parlé de la princesse des Ursins. « Elle était jeune, belle, de beaucoup d'esprit (au temps où elle était veuve du prince de Chalais), avec beaucoup de monde, de grâces et de langage... Je puis dire que je fis avec elle amitié particulière. Elle deviendra un personnage si grandement singulier que je me suis volontiers étendu sur elle... » I, p. 338 de l'édition en treize volumes. — « C'était une femme plutôt grande que petite, brune, avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui, sans beauté, était charmant; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, des grâces si naturelles et si continuelles en tout jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que
je n'ai jamais vu personne en approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont elle avait infiniment et de toutes les sortes ; flatteuse, caressante, insinuante, voulant plaire pour plaire et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre quand elle voulait gagner et séduire... D'ailleurs, la personne du monde la plus propre à l'intrigue;... beaucoup d'ambition mais de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe, et de l'ambition ordinaire des hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner. C'était encore la personne du monde qui avait le plus de finesse dans l'esprit, sans que cela parût jamais et de combinaisons dans la tête et qui avait le plus de taleut pour connaître son monde, et savoir par où le prendre et le mener... Naturellement assez bonne et obligeante en général, mais qui ne voulait rien à demi et que ses amis fussent à elle sans réserve ; aussi était-elle ardente et excellente amie et d'une amitié que les temps ni les absences n'effaçaient, et conséquemment cruelle et implacable ennemie, suivant sa haine jusqu'aux enfers. . . Telle était cette femme qui a si longtemps et si publiquement gouverné la cour et toute la monarchie d'Espagne et qui a fait tant de bruit dans le monde par son règne et par sa chute... » II, 246-248. — Pour son influence sur la reine d'Espagne et sa correspondance avec Mme de Maintenon, voir Saint-Simon, III, 2-12. — Sur sa mort à Rome, Saint-Simon écrit : « ...Elle acheva sa vie dans une grande santé d'esprit et de corps et dans une prodi-
gieuse opulence, qui n'était pas inutile à cette déplorable cour. Du reste médiocrement considérée à Rome, nullement comptée, désertée de tout ce qui sentait l'Espagne, médiocrement visitée de ce qui était français, bien payée de la France et de l'Espagne, toujours occupée du monde, de ce qu'elle avait été, de ce qu'elle n'était plus ; majs sans bassesse, avec courage et grandeur... Elle eut le plaisir de voir Mme de Maintenon oubliée et anéantie dans Saint-Gyr et celui de lui survivre... » VII, 337,
(2) « La camerera mayor rassemble les fonctions de noire surintendante, de notre dame d'honneur et de notre dame d'atour. C'est toujours une grande d'Espagne veuve, ordinairement vieille, et presque toujours de la première distinction. Elle loge au palais, elle présente les personnes de qualité ^ la reine, et elle entre chez elle à toute heure, et elle partage le commandement de la chambre avec le majordome-major. Sa charge répond en tout à celle du sommelier du corps. Elle ordonne des habits et des dépenses personnelles de la reine qu'elle ne doit jamais quitter, mais la suivre partout où elle va. Elle entre presque toujours seule, mais de droit et la première, dans le carrosse où est la reine quand le roi n'y est pas, et ce n'est que par grande faveur et distinction, si très rarement quelque aulre grande d'Espagne y est appelée. Les bas officiers de la chambre la servent en beaucoup de choses, même chez eile et elle use de beaucoup de provisions
de la maison. Le concert doit être entier entre elle et le majordome... » Saint-Simon.
(3) Sur ce rôle de la Mamtenon que voulut jouer la princesse des Ursins auprès de Philippe V et avant qu'il se remariât avec Elisabeth Farnèze : « ... On a vu avec quel art elle avait sans cesse isolé le roi d'Espagne... Le prétexte de la douleur de la mort de la reine continua cette solitude,... et pour avoir le prétexte d'être auprès du roi dans la même solitude, elle se fit nommer gouvernante de ses enfants. Mais, pour y être toujours et qu'on ne pût savoir quand ils étaient l'un chez l'autre, elle fit faire un corridor de bois depuis le cabinet du roi jusque dans l'appartement de ces enfants dans lequel elle logeait, pour pouvoir passer de l'un à l'autre, sans cesse, sans être aperçu et sans traverser un long espace de pièces qui étaient entre deux et qui étaient remplis de courtisans. Ainsi, on ne savait jamais si le roi était seul ou avec Mme des Ursins, ni elle de même, lequel des deux était chez l'autre, ni quand, ni combien ils étaient ensemble. Cet appentis couvert et vitré fut ordonné avec tant de hâte, qu'avec toute la dévotion du roi, les fêtes et les dimanches ne furent pas exceptés de ce travail. Il déplaisait extrêmement à toute la cour qui en sentaitl'usage, et jusqu'à ceux qui le dirigeaient... Le Père Robinet, confesseur du roi, répondit que si c'était pour détruire l'ouvrage commencé, il croyait qu'on y pourrait travailler le propre jour de Pâques, mais que pour continuer ce corridor il ne pensait
pas que cela se pût un dimanche ni une fête. Toute la cour applaudit... On soupçonna que Mme des Ursins ne pensât plus qu'à devenir l'unique compagnie du roi. On sema des discours qui parurent équivoques et qui effrayèrent; il se débita que le roi n'avait plus besoin de postérité avec toute celle dont il avait plu à Dieu de le bénir, mais seulement d'une femme et qui pût le gouverner. Non contente de passer ses journées avec le roi, et comme feue la reine de ne le laisser travailler avec ses ministres qu'en sa présence, la princesse des Ursins comprit qu'il fallait rendre cette conduite durable en s'assurant le roi dans tous ses moments. Il était accoutumé à prendre l'air et il en était d'autant plus affamé qu'il était demeuré fort enfermé dans les derniers temps de la reine et dans les premiers qui avaient suivi sa mort. Mme des Ursins choisit quatre ou cinq hommes pour accompagner le roi primitivement à t<5us les autres... On appela recreadores du roi ceux qui étaient chargés de l'amuser. Avec tant de mesures, d'obsessions, de discours préparatoires jetés avec soin, on ne douta pas qu'elle n'eût le projet de l'épouser, et l'opinion ainsi que la crainte en devint générale. Le roi d'Espagne, toujours curieux des nouvelles de France, en demandait souvent à son confesseur, le seul homme à qui il pût parler et qui ne fût pas à Mme des Ursins. L'habile et le hardi Robinet aussi inquiet que personne des progrès du dessein dont personne ne doutait dans les deux cours de France et d'Espagne,
se laissa presser de questions dans une embrasure de fenêtre où le roi l'avait attiré, et fît le réservé et le mystérieux pour exciter la curiosité davantage ; quand il la voulait, il dit au roi que puisqu'il le forçait il lui avouerait que ses nouvelles de France étaient conformes à toutes celles de Madrid où on ne doutait plus qu'il ne fît à la princesse des Ursins l'honneur de l'épouser. Le roi rougit et répondit brusquement : « Oh ! pour cela, non ! » Et il le quitta. Soit que la princesse des Ursins fût informée de cette vive répartie, ou qu'elle désespérât déjà du succès, elle tourna court, jugeant que cet état d'interstice au palais de Médina-Céli ne pouvait durer toujours, résolut de s'assurer du roi par une reine qui lui dût un si grand mariage, et qui n'ayant aucun soutien se jetât entre ses bras par reconnaissance et nécessité... » Saint-Simon, VII, 4<>42- — On a vu combien ce choix avait été malheureux, puisque la nouvelle reine, Elisabeth Farnèse, s'empressait d'expulser d'Espagne Mme des Ursins.