MADAME SCARRON
Mme d'Olonne et moi, à marier notre protégée. Le poète Scarron cherchait femme, nous nous avisâmes de lui présenter la petite insulaire; il ne manqua pas de la trouver fort à son gré. Mais elle... comment, disions-nous, pourra-t-elle s'habituer au cul-de-jatte le plus mal conformé, le plus infirme, le moins homme de toute la France! Enfin la misère heurtait violemment à la porte de Françoise, elle n'aimait la galanterie qu'accompagnée du plaisir... Elle se décida à marcher à l'autel avec le podagre Scarron, qu'on y porta (1). Ce n'est pas tout, il y avait dans l'esprit de ce grotesque écrivain presque autant d'irrégularités que dans sa personne. Je n'oublierai jamais certaines clauses du contrat qu'il fit rédiger ; les voici : « La dame ne portera point de rubans, elle sera « toujours habillée d'étoffes de laine. Ses devoirs « assidus seront d'attendre son mari à diner et à « souper, d'avoir bien soin de lui durant ses ma- « ladies, de ne recevoir personne pendant qu'il n'y « sera point, de ne jamais manger ave<î lui quand « il y aura compagnie, à moins qu'il ne lui ait dit
(1) Scarron était grotesque plutôt par son apparence physique : un cul-de-jatte difforme; mais il eut de l'esprit, encore que cet esprit fût parfois grossier. En tout cas, il reste encore, ainsi qu'on l'appelle dans les cours de littérature m l'Empereur du burlesque ».
« de se mettre à table , enfin elle devra s'appeler « mademoiselle et non madame. » Quant à cette dernière clause, on assure que le poète la fit rayer du contrat le lendemain de la noce, comme essentiellement contraire à la nature des choses (1).
« L'esclavage conjugal de Françoise dura neuf ans; mais la mort de son mari lui rendit la misère avec la liberté. Elle fut si pauvre, qu'elle dut se recommander à la charité du curé de Saint- Eustache. Alors, dit-on, elle demanda des ressources à ces amours de qui elle n'avait voulu recevoir jusqu'alors que des voluptés... Je crois bien, ma chère comtesse, que, depuis trois ans, la veuve Scarron n'a pas consacré toutes ses nuits à Vesta; mais si elle avait eu la moitié des amants qu'on lui a prêtés, elle n'aurait pu conserver les charmes et surtout la fraîcheur que nous lui connaissons. Pour mon compte je puis vous garantir que j'ai vu enchaînés ensemble à son char M. de Yillars, M. de Beuvron et les trois Villarceaux : ce n'est déjà pas mal; mais avec cela l'on peut concevoir qu'une jolie femme conserve tous ses attraits et toute sa santé (2). »
Ainsi me parla la maréchale, et je ne suis pas fâchée d'avoir à consigner sur mes tablettes l'histoire singulière de Mme veuve Scarron.
NOTES
(1) Il faut prendre pour ce qu'il vaut ce récit moitié fantaisiste, moitié sincère. Le suivre ligne à ligne pour en relever les inexactitudes et, parfois aussi, les choses vraies, serait besogne qui nous entraînerait trop avant. Mais nous renverrons au curieux et documenté volume q'Émile Magne : Scarron et son milieu - librairie du Mercure de France ; et pour le roman - mélangé d'histoire - au t. III de l'Histoire amoureuse des Gaules. i° La France galante ou les derniers dérèglements de la cour ; 2° Le Divorce royal ou la guerre civile dans la famille du grand Alcanare.
Françoise d'Aubigné avait, au temps de sa prime jeunesse, gardé les dindons pour Mme de Neuïlhan qui l'avait recueillie par humanité — voir dans Tallemant des Réaux Yhistoriette de Scarron, et Françoise d'Aubigné, par H. Gelin. Niort, 1666, édition du Mercure Poitevin. — Mais il semble faux,
comme l'insinue Y Œil de bœuf, « qu'elle ait en Poitou passé des bras d'un simple villageois... dans ceux
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du marquis de Chevreuse » et de tant d'autres, avant d*être Mme Scarron. « Françoise chaussa les sabots, prit la gaule et s'en fut à travers champs écouter les sornettes bucoliques des frustes bergers », dit plus vraisemblablement M. Magne. C'est dans l'odieux pamphlet : la France galante que sont mis en scène les amours du marquis de Chevreuse — quel Chevreuse? il y en eut tant à cette époque ! — et de « Guillemette » qui désigne on ne sait trop pourquoi Françoise d'Aubigné. Est-ce parce que plus tard, devenue Mme de Maintenon, elle eut une chienne qu'elle appelait Guillemette?
Le récit, en vers, de la première « nuictée d'amour » entre ce marquis de Chevreuse et Guillemette est une « pièce » d'une grande licence.
Or ça je te tiens, mon cœur, Guillemette mon bonheur, Guillemette ma rebelle, Ma charmante colombelle.
Donc, à l'honneur de Cypria Passons cette nuit en ris Et dans ces douces malices Nous trouverons nos délices.
Magne, sur le contrat, n'en connaît pas autant, et pour cause, que VOEU de bœaj. Au moment de son mariage, Françoise d'Aubigné était à bout de ressources : comment allait-elle pouvoir vivre? Le contrat qui liait ses intérêts à ceux de Scarron, fut ré-
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digé tout à son avantage. En cas de survivance avec enfants, Mme Scarron prélevait sur les biens un douaire de mille livres et un préciput de trois mille livres. Sans enfants, elle restait propriétaire de tous les biens de la communauté.
« La nuit de noces de cette adorable jeune fille dut être quelque chose de pathétiquement triste. Était-il au monde un être plus déshérité que Scarron? Qu'allait-il offrir à cette ingénue, livrée à lui par la laide Neuïlhan, en place des protestations passionnées, des enlacements enivrants, des voluptés que les époux ordinaires offrent à leurs épouses apeurées? Tout le burlesque de sa vie s'ameutait contre le burlesque de son génie. Probablement, cette nuit même, Françoise commençait son rôle de gardemalade. La tâche d'aider les laquais au transport de leur maître lui incomba. Elle vit la misère affreuse de ce « corps qui ne pouvait se tourner d'un côté de son lit à l'autre ». Et Scarron pour la remercier d'un dévouement accepté sans horreur ne trouva pas la force d'avancer la tête pour un baiser paternel ou de distendre ses bras pour la serrer contre son cœur. Une chute malencontreuse l'avait à jamais réduit, comme les fakirs indous, à se contempler le nombril , et de ses membres les doigts seuls conservaient la faculté du mouvement. Étrange lune de miel qui suivit cette alliance de la beauté souriante avec la difformité geigneuse... » E. Magne : Scarron et son milieu.
(2) « Toute la cour était étonnée que la préfé-
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rence fût pour la Maintenon, personne inconnue, veuve du poète Scarron, née en Amérique, et pour qui la charge de gouvernante des enfants naturels du roi semblait être le comble de la fortune... Personne ne savait ce qu'il en fallait croire, car elle était âgée : les uns la regardaient comme la confidente du roi ; les autres comme une entremetteuse ; d'autres, comme une personne habile, dont le roi se servait pour écrire les Mémoires de son règne... Mme de Montespan et les ennemies de la nouvelle favorite recherchaient les tares de sa naissance, de sa personne, comme l'on a coutume de faire pour ceux qui s'élèvent. On chuchotait qu'étant jeune fille elle avait été vue vêtue en page au lit du seigneur de Villarceau; mais, un de mes amis particuliers, le marquis de Marcilly, lieutenant général, celui qui défendit dix mois Barcelone et qui avait été un des soupirants de Mme Scarron, m'a assuré qu'elle était vertueuse et qu'elle avait refusé trente mille écus du surintendant de Lorme, quoiqu'elle fût pauvre; ce que je croirais, car Marcilly ne craint pas de dire le mal... » Primi Visconti : Mémoires sur la Cour de Louis XIV, pp. 268-9. G. Lévy, Paris.
D'après la version qui paraît la mieux établie, Villarceau aurait fait peindre Mme Scarron toute nue pour se venger, dit-on, de ses rigueurs. Le portrait, vendu plus tard à Versailles, aurait été acheté par les dames de Saint-Cyr.
MADAME SCARRON Jj
Que dirait le pauvre bossu
S'il vivait, se voyant cocu
Par le plus grand roi de la terre?
Il dirait que ce conquérant
N'est jamais conten.
S'il ne prend
Les restes de la terre.
Louis XIV se marie avec Mme de Maintenon.
Un jour que Mme de Maintenon était seule avec Louis XIV, elle lui demanda brusquement la permission de se retirer de la cour...
— Que dites-vous là, Madame ! s'écria le roi plein de surprise et d'effroi.
— Sire, reprit-elle en pleurant, de grâce, ne repoussez pas ma prière ; ma tâche auprès de Votre Majesté est, je crois, remplie. Elle a la main dans les trésors de la grâce... Mais moi, me voilà chargée de toutes les impuretés du péché... J'en suis toute souillée.
— Ma chère marquise, vous êtes trop sévère pour vous-même; je suis libre, vous l'êtes; nous avons vécu l'un et l'autre... Prétendre, à nos âges,
au retour d'une chasteté absolue serait outrer les pratiques pieuses.
— C'est ainsi que Ton compose avec le malin et qu'on reste avec un pied en enfer... Pour moi, sire, je veux sortir de l'abîme où je suis descendue pour vous en tirer... Je ne puis plus tenir aux avertissements secrets que je reçois chaque nuit...
— Bon î pouvez-vous croire à des avis que vous recevez en songe ?
— Oui, sire, j'y crois, parce que ces avis sont toujours les mômes... Je supplie Votre Majesté de me permettre de me retirer ou de s'en tenir avec moi dans les bornes de l'amitié... Vous ne voudriez pas me voir succomber à la honte, au remords.
Le roi ne répondit rien en ce moment, ne voulant point combattre des scrupules qu'il regardait comme une de ces bouffées de piété mystique auxquelles les femmes sont sujettes et qui n'ont pas sur elles un empire constant. Mais à l'heure où Louis XIV avait coutume de franchir avec Mme de Maintenon les bornes de Vamitié, il retrouva le rempart de difficultés qu'il croyait à jamais aplani... Le roi, pour la première fois de sa vie, obligé d'annuler des dispositions préparatoires qui n'avaient jamais été vaines, à moins que ce n'eût été par sa faute, se retira fort contrarié. La favo-
rite, connaissant toute la portée de son pouvoir, et sachant qu'elle n'avait rien à craindre d'un tel dépit, attendit l'effet de la privation qu'elle venait d'imposer, sans négliger toutefois les moyens propres à préparer le résultat qu'elle se proposait d'atteindre. Le Père de la Chaise, Bossuet et Gobelin s'entendaient bien avec Mme de Maintenon, parce qu'elle était dévote, parce qu'elle secondait leurs projets contre les jansénistes, et parce que cette dame, quoique ancienne protestante, avait aidé de tout son pouvoir à obtenir la révocation de l'édit de Nantes. La favorite avait servi puissamment ces ecclésiastiques; elle pouvait les servir davantage ; et eux qu'avaient-ils fait pour elle ? Rien si ce n'est de lui conseiller de se jeter dans les bras du roi, ce qu'elle s'était décidée à faire avant qu'ils le lui eussent conseillé. Mme de Maintenon alla donc trouver successivement M. de Meaux,le confesseur du roi, le sien à elle, et jusqu'au curé de Versailles. Elle les pria de se rappeler ce qu'était la religion à la co ur avant ses entretiens avec le roi ; elle leur fit remarquer ensuite l'attitude imposante que l'Église catholique prenait depuis quelques années, et ajouta qu'elle pouvait remercier Dieu de la part qu'il lui avait permis de prendre à ce succès. «Mais, poursuivit la dévote marquise, ne comptez plus sur le
concours des soins que je m'étais imposés ; l'effort cesse d'être possible; le remords me déchire; je veux me retirer à Maintenon, peut-être au fond d'un couvent. » Les apôtres de la foi ne manquèrent pas de se récrier sur cette détermination, qui allait ruiner les espérances des fidèles et ranimer celles des Jansénistes et des huguenots. « Servez-moi donc si vous voulez que je continue de vous servir, reprit la favorite ; imaginez un moyen pour me retenir à la cour sans encourir tous les feux de renier; achevez d'éteindre la voix du péché dans le cœur du roi; que ma position auprès de lui soit telle que je n'aie plus à en rougir... Mes services sont désormais à ce prix. »
Cependant Mme de Maintenon faisait répandre le bruit de son prochain éloignement de la cour; elle avait même l'air do faire quelques préparatifs. Le roi, sérieusement alarmé, le roi, qui ne connaissait plus de bonheur en dehors de ses relations avec sa vieille mais aimable, mais toujours belle maîtresse, fit venir Bossuet et le Père de la Chaise pour les consulter sur les moyens de concilier son repos avec les scrupules de la marquise. L'embarras de M. de Meaux et du confesseur fut grand : ils avaient l'un et l'autre le désir de favoriser Mme de Maintenon ; ils sentaient combien
leur cause, leur ambition personnelle même pouvaient être influencées par le conseil qu'ils allaient donner au roi ; mais la question était d'une extrême délicatesse. Il ne fallait pas seulement légitimer l'inclination de Sa Majesté; cette légitimation devait encore être d'accord avec la gloire du trône, sans blesser ouvertement cette opinion publique dont un souverain peut moins qu'un autre braver l'autorité. Les deux prêtres tournaient dans un cercle de préjugés qu'ils ne pouvaient franchir; ils avaient à ménager ceux de leur état, ceux du public, ceux du roi lui-même, qui pouvaient être plus impérieux que son amour. Enfin, après avoir médité huit jours sur un sujet qui présentait tant de considérations diverses, Bossuet et le Père de la Chaise crurent avoir concilié, autant que possible, toutes les difficultés en proposant à Louis XIV un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités de l'Eglise... Le roi témoigna d'abord de l'éloignement pour ce parti ; il voulut savoir le sentiment de Fénelon, qui se montra contraire au mariage. Sa Majesté consulta ensuite Louvois; ce ministre, déterminé par la crainte de voir s'élever un crédit rival du sien plutôt que par l'idée de la grandeur de son maître, *e jeta à ses pieds pour le supplier de ne pas con-
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Cabinet des Estampes