‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 4 sur 68 · LE POETE SCARRON · texte numérisé non relu

LE POETE SCARRON

duire Mme de Maintenon à l'autel. Le Dauphin, que Louis XIV avait voulu interroger sur la même question, osa, pour la première fois, parler librement devant son père, et sa réponse fut un désaveu.

Tout paraissait donc annoncer que le mariage de conscience conseillé par l'évêque de Meaux et le confesseur du roi ne serait point conclu, lorsqu'une petite indisposition de la favorite changea subitement la face des choses. Le médecin Daquin avait été appelé dans l'appartement de Mme de Maintenon, le roi s'y trouvait quand il vint. Le docteur s'approcha de la malade, interrogea son artère, et lui demanda si elle n'avait pas lieu de se croire grosse... La marquise ne répondit point à cette question, que Daquin trouvait toute naturelle, mais que Mme de Maintenon jugea de la plus insultante indiscrétion. « Sortez, monsieur, dit-elle enfin, et ne reparaissez jamais devant moi. — Ni à la Cour, ajouta Sa Majesté. — Voilà, sire, le prix de mon égarement, reprit-elle; j'ai eu tort de m'emporter,les soupçons de cet homme étaient fondés sur ma réputation... Je n'ai que ce que je mérite. — Vous ne le mériterez plus », dit le roi en sortant de la chambre.

(1) Il tombait une neige épaisse; le vent, qui la chassait devant lui, sifflait autour du vaste bâti-

18 CHRONIQUES DE L OKIL DE DOEUF

ment de l'archevêché, et faisait voler quelques ardoises du gothique édifice de Notre-Dame. M. de Harlay, assis auprès d'un grand feu avec son premier aumônier, lui disputait faiblement les dernières figures d'une partie d'échecs en plaignant les pauvres voyageurs exposés aux atteintes de la bise qui murmurait dans l'air glacial. Tout à coup le marteau de la porte cochère retentit... Bientôt des pas se font entendre dans les appartements, la porte du cabinet s'ouvre; c'est un courrier de la cour. M. de Paris brise lecachet de la dépêche, la parcourt rapidement, répond : « Gela suffit » ; et le courrier se retire. « Monsieur, dit le prélat à son premier aumônier, préparez un ornement vert, marquez le missel à l'article De matrimonio, faites mettre le tout dans un carrosse, montez-y vous-même, et attendez-moi. »

(2) Onze heures sonnaient à la cathédrale quand le carrosse sortit de l'archevêché, à minuit et demi M. de Harlay et son aumônier arrivaient à la grille du château de Versailles. Bontems les y attendait; il leur fit traverser la cour de marbre, où la trace de leurs pas s'imprimait incessamment sur le tapis éclatant qui la recouvrait. Le fidèle valet de chambre conduisit les deux ecclésiastiques dans le cabinet du roi; Mme de Maintenon, extrè-

mement parée, y était avec Sa Majesté; il y avait aussi le marquis de Montchevreuil et le Père de la Chaise; en voyant M. de Paris, Louis XIV dit : «Partons. » On traversa silencieusement une longue file de salons éclairés un moment par la torche que Bontems portait devant son maître, et rendus aussitôt à l'obscurité ; on n'entendait que le bruit du parquet criant sous les pieds qui le pressaient. Le roi regardait en suivant la galerie les nombreux portraits de famille sur lesquels s'arrêtait une seconde la lueur ambulante du flambeau ; il pensait peut-être qu'aucun de ces illustres personnages n'avait commis la faiblesse qu'il allait consommer . . , Enfin, au moment d'entrer dans la vieille chapelle de Versailles, déjà éclairée pour la cérémonie, les yeux du roi s'arrêtèrent sur un dernier portrait : c'était celui de Marie-Thérèse... « Oh ! oh ! dit Sa Majesté à Bontems, il m'a semblé qu'elle me regardait avec colère. »

L'archevêque et le confesseur officièrent, Montchevreuil et le premier valet de chambre servirent de témoins; le double oui fut prononcé, les deux parties se donnèrent l'anneau, et le roi de France renoua avec Françoise d'Aubigné les liens de l'hymen, brisés par la mort ae miiante Marie- Thérèse et du grotesque Scarron,

NOTES

(1) Tous ces détails à moitié fantaisistes, dans lesquels se complaît VŒU de bœuf, d'après les nombreux pamphlets de l'époque, que nous avons souvent rappelés ou cités, détails où se rencontrent parfois de vraies parcelles historiques, nous ne les discuterons pas point par point, car ce serait s'attarder inutilement. Il nous suffira de dire que le mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon est absolument certain. Voici comment Saint-Simon nous le raconte, n'ayant voulu choisir que cette référence contemporaine ; encore que Saint-Simon ne doive être pris à témoin que très prudemment.

« La terre de Maintenon étant tombée en vente, la proximité de Versailles tenta si bien Mme de Montespan pour Mme Scarron — alors la gouvernante, la gardienne de ses enfants et pas encore sa rivale déclarée — qu'elle ne laissa point de repos au roi qu'elle n'en eût tiré de quoi l'acheter à cette femme (« cette femme » / Saint-Simon na jamais aimé

Mme de Maintenon), qui prit alors le nom de Maintenon, ou fort peu de temps après...

« ...Admise ainsi peu à peu dans l'intime confidence, et sans milieu de l'amant et de la maîtresse et par le roi même, l'adroite suivante sut la cultiver et fit si bien par son industrie que, peu à peu, elle supplanta Mme de Montespan qui s'aperçut trop tard qu'elle lui était devenue nécessaire. Parvenue à ce point, Mme de Maintenon fit, à son tour, ses plaintes au roi de tout ce qu'elle avait à souffrir d'une maîtresse qui l'épargnait si peu lui-même, et, à force de se plaindre l'un à l'autre de Mme de Montespan, celle-ci prit tout à fait la place et se la sut bien assurer...

« ...Ce qui est très certain et bien vrai, c'est que quelque temps après le retour du roi à Fontainebleau, et au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la reine, chose que la postérité aura peine à croire quoique parfaitement vraie et avérée, le P. de La Chaise, confesseur, du roi, dit la messe en pleine nuit dans un des cabinets du roi à Versailles

« Bontemps, gouverneur de Versailles, premier valet de chambre du quartier et le plus confident des quatre, servit cette messe où ce monarque et la Maintenon furent mariés en présence d'Harlay, archevêque de Paris comme diocésain, de Louvois qui, tous deux, comme l'on dit, avaient tiré parole du roi qu'il ne déclarerait jamais ce mariage, et de Montchevreuil, uniquement en troisième parent, ami, et du même nom de Mornay que de Villarceaux, à

qui autrefois il prêtait sa maison de Montchevreuil tous les étés sans en bouger lui-même avec sa femme, où Villarceaux entretenait cette reine comme à Paris, et où il payait toute la dépense parce que son cousin était fort pauvre et qu'il avait honle de ce concubinage chez lui à Villarceaux, en présence de sa femme, dont il respectait la patience et la vertu. Mme de Maintenon n'osant porter les armes d'un tel époux, supprima celles de son premier mari, et ne porta que les siennes seules sans cordelière, imitant à meilleur titre Mme de Montespan depuis ses amours et même Mme de Thianges qui, du vivant de leurs maris, quittèrent leurs armes et leurs livrées qu'elles ne reprirent jamais, et portèrent toujours seules, depuis, celles de Rochechouart,

« La satiété des noces ordinairement si fatale, et des noces de cette espèce, ne fit que consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientôt après elle éclata par l'appartement qui lui fut donné à Versailles, vis-à-vis de celui du roi et de plairi-pied. Depuis ce moment le roi y alla tous les jours de sa vie passer plusieurs heures à Versailles et en quelque lieu qu'il fût, où elle fut toujours logée aussi proche de lui, et de plain-pied autant qu'il fut possible. Les suites, les succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance, l'adoration publique, universelle, les ministres, les généraux d'armée, la famille royale la plus proche, lout en un mot à ses pieds; tout bon et tout bien par elle; tout réprouvé sans elle; les hommes, les affaires, les choses, les

louis xiv se Marie avec madame de maintenon 23

choix, les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main ; et le roi et l'État et ses victimes ; qu'elle en fût cette fée incroyable et comment elle gouverna sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger, plus de trente ans entier, c'est Fincomparable spectacle qui a été celui de toute l'Europe... « Mme de Maintenon, au centre de la gloire, ne pouvait goûter de repos tant qu'elle voyait son ancienne maîtresse demeurante et tous les jours visitée par le roi. C'était, ce lui semblait, autant de temps et de reste d'autorité pris sur elle. De plus, elle ne pouvait éviter de lui rendre, sinon d'anciens respects, au moins de grands égards et des devoirs pparents. Outre qu'ils la faisaient trop souvenir de son ancienne bassesse, elle en éprouvait souvent de Mme de Montespan d'amères et de bien expresses commémoraisons, sans ménagements. Les visites journelles, en demi-public, du roi à son ancienne maîtresse, toujours entre la messe et le dîner, pour les rendre plus nécessairement courtes, et par bienséance, faisaient un contraste fort ridicule avec son assiduité longue de tous les jours chez celle qui l'avait servie et, chez qui sans nom de maîtresse ni d'épouse (le mariage ne Jut jamais ojficiellement déclaré) était le creuset de la Cour et de l'État. La sortie de la Cour de Mme de Montespan fut donc une grande délivrance pour Mme de Maintenon, et elle n'ignora pas qu'elle la dût à M. de Meaux tout entière qui, à la fin, lui en attira les ordres réitérés... » Saint-Simon, t. VIL \

(2) Singulier prélat que cet archevêque de Paris, Harlay de Champvallon ; homme superbe, ayant chez ses pénitentes de nombreux et retentissants succès d'amour. Lui était appliqué ce vers de Virgile :

Formosi pecoris custos formosior ipse.

Prélat spirituel, hautain scandaleusement vicieux. « Son profond savoir, écrit de lui Saint-Simon, l'éloquence et la facilité de ses sermons, l'excellent choix des sujets et l'habile conduite de son diocèse, jusqu'à sa capacité dans les affaires et l'autorité qu'il y avait acquise dans le clergé, tout cela fut mis en opposition de sa conduite particulière, de ses mœurs galantes, de ses manières de courtisan du grand air. »

A ces [galanteries font illusion maints et maints couplets du temps:

Le pauvre comte de Guiche Trousse ses quilles et son sac.

Il a gâté son affaire Pour n'avoir jamais su faire Ce que fait, ce que défend L'archevêque de Rouen.

Harlay de Champvallon, avant d'être archevêque de Paris, était archevêque de Rouen. Ce qu'il défendait, mais ce qu'il faisait, cette chanson, entre

tant d'autres — une seule suffira — va nous l'apprendre.

Le pasteur qui nous gouverne Fait l'amour toute la nuit, Et traite de baliverne La défense du déduit ; Jamais il ne s'en confesse, ' Il n'en dit pas moins la messe ; 11 fait tout ce qu'il défend L'archevêque de Rouen.

Sire, par toute la ville On parle d'un grand malheur :

Notre impudique Gourville - A poivré notre Pasteur.

Cette drôlesse esc malsaine, Le Prélat en a dans l'aine.

Nous le verrons sous l'arche En camail et en rochet.

Vous ne pouviez, dans la ville, Grand Prélat plus mal choisir Que de prendre la Gourville Pour vous donner du plaisir.

La drôlesse a la vérole Vous l'avez sur ma parole.

Nous vous verrons sous l'arche En camail et en rochet.

Page 1