‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 36 sur 68 · L HISTORIEN MEZERAY · texte numérisé non relu

L HISTORIEN MEZERAY

lièrent dans le panneau et le sommèrent de les suivre. La bévue, au lieu de l'irriter, le charma :

— Je suis trop incommodé pour aller à pied, leur dit-il en riant, mais, dès que l'ouvrier aura rangé la roue de mon carrosse, nous nous en irons de compagnie partout où vous voudrez.

M. L. Larchey, dans son livre les Gens singuliers, a rapporté sur Malherbe une anecdote dont Mézeray aurait également été le héros.

C'était un frileux célèbre. Il avait toujours les jambes gelées, et il en était venu à chausser tellement de bas que pour n'en pas mettre plus à un côté qu'à l'autre, il les comptait en laissant tomber des jetons dans une écuelle. Une fois le mollet droit muni, il n'avait plus qu'à reprendre chaque jeton pour venir à bout du gauche. Ce mode était compliqué : aussi lui donna-t-on l'idée de broder sur chaque paire de bas une lettre de l'alphabet : alphabet Réaumur en quelque sorte, car, par un grand froid, on l'entendit se vanter d'avoir été jusqu'à IL.

Rappelons, d'ailleurs, que de Malherbe Taliemant des Réaux raconte la même anecdote.

Il serait difficile d'exprimer les applaudissements que reçut la première partie de l'histoire de Mézeray. Il n'avait alors que trente-deux ans. Un petit nombre de savants souffraient avec peine de voir un tout jeune homme s'élever au-dessus d'eux.

— Que pensez- vous de mon histoire ? demanda-t-il un jour au père Peteau, que l'on consultait comme un oracle en matière d'érudition.

2t'2 CHRONIQUES DE L OEIL DE BOEUF

— J'y ai trouvé mille fautes, répondit durement le jésui*e.

— Je vous croyais plus habile, repartit Mézeray; car, pour moi, j'en ai trouvé deux mille.

Le marquis de Seignelay, fils aîné de Colbert, étudiait en philosophie au collège de Clermont la même année que l'abrégé de Mézeray parut. 11 le lut avec plaisir et en retint divers traits avec un discernement au-dessus de son âge. Un jour qu'il rendait compte de ses études à son père, la conversation se tourna sur l'histoire de Mézeray. Le jeune marquis témoigna que la lecture lui en avait plu infiniment et qu'il y avait vu avec bien du plaisir l'origine de la gabelle, des tailles et des autres im»pôts qui faisaient alors les principaux revenus du roi.

Colbert fut sans doute content de l'esprit de son fils, mais entra tout de suite en méfiance du caractère hardi de Mézeray. Cependant il ne pouvait condamner un écrivain de ce mérite sur le rapport d'un écolier. Il voulut juger par lui-même si ses soupçons étaient fondés, se fit lire les endroits où l'auteur parlait des impôts et jugea que le récit de son fils était conforme à la vérité.

Inde irœ. Le ministre fut gravement indisposé contre l'historien.

Il donna ordre à M. Perrault d'aller trouver Mézeray de sa part et de lui dire :

— « Que le roi ne lui avait pas donné une pension de quatre cents livres pour écrire avec si peu de

t.'historien MÉZERÀY 293

retenue; que ce prince respectait trop la vérité pour exiger de ses historiographes qu'ils la déguisassent par des motifs de crainte ou d'espérance, mais qu'il ne prétendait pas qu'ils dussent passer la licence jusqu'à critiquer une politique établie depuis longtemps, et confirmée par tous les suffrages de la nation ! »

Cette admonestation ne fut pas d'ailleurs jugée suffisante, et la moitié de sa pension de quatre cents livres fut retranchée.

Mézeray s'en irrita au point de ne point cacher son ressentiment contre Colbert. La pension entière fut alors supprimée.

Dès ce moment, il ne garda plus de mesure, et il s'abandonna à tout ce qu'une passion outrée peut suggérer. Il déclara qu'il ne voulait plus travailler et que la fin de sa pension serait celle de son histoire.

Pour ne pas laisser ignorer les motifs de son silence, il mit à part dans une cassette les derniers appointements qu'il avait reçus en qualité d'historiographe et y joignit un billet sur lequel il avait écrit :

— « Voici le dernier argent que j'ai reçu du roi, il a cessé de me juger, et moi de parler de lui, soit en bien, soit en mal ! »

Il n'avait garde d'oublier dans ses emportements les partisans ou fermiers du domaine, qui n'étaient pourtant qu'une cause bien indirecte de ses chagrins. Ils étaient sans cesse l'objet de ses déclamations.

— « Je conserve deux écus d'or frappés au coin de Louis XII, répétait-il souvent, — l'un pour louer une place en grève lors de l'exécution de l'un d'eux, l'autre pour boire à la vue de son supplice ! »

« Pensée aussi indigne en soi qu'odieuse dans les règles de la morale! » ajoute naïvement son biographe.

Ces pauvres traitants ! Il affichait même en pleine Académie la haine qu'il avait contre eux !

C'est ainsi que l'on fut obligé de rayer une phrase choquante qu'il avait employée pour éclaircir la définition de comptable. — Tout comptable est pendable. — Chacun se récria contre cet axiome et en exigea la suppression. Le caractère opiniâtre de Mézeray l'empêcha longtemps d'y consentir et toute la séance se passa à contester. Enfin, contraint de se rendre à la pluralité des voix et d'effacer l'exemple allégué, pour montrer qu'il succombait sous le nombre sans acquiescer, il mit en marge : biffé, quoique véritable.

S'il recevait fréquemment ces petites mortifications de ses confrères, il s'en dédommageait par avance sur ceux qui aspiraient aux places vacantes en leur donnant toujours une boule noire lors du scrutin.

On fut longtemps à deviner de qui procédait une si constante résolution de nuire.

A la fin, on conjectura que cet ennemi clandestin n'était autre que Mézeray, et comme on lui demandait la raison d'une haine qui ne portait sur rien : « Je veux, répondit-il, laisser à la postérité un monument de la liberté de l'Académie dans les élections ! »

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