II
Quelques vers sur le mariage Le Crucifix.
(1) Le mariage du roi ne plaît guère plus au public qu'à Monseigneur ; je copie des vers qui le prouvent. C'est Mme de Maintenon que le poète fait parler, et je trouve qu'il n'a pas trop mal résumé la vie de cette heureuse parvenue.
Que l'Éternel est grand, que sa main est puissante 1
Il a comblé de biens mes pénibles travaux.
Je naquis demoiselle et je devins servante;
Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.
Je fis plus d'un amant, et ne fus point ingrate :
Je me livrai souvent à leurs premiers transports.
A la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte
Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.
Un beau jour il mourut et, vieille devenue,
Mes amants, sans pitié, me laissaient toute nue,
Lorsqu'un héros me crut encor propre aux plaisirs.
Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;
Je lui montrai le diable au fort de ses désirs, .è
Il en eut peur, le lâche, et je me trouve reine.
(2) En dépit de ces vers et de beaucoup d'autres aussi malins, Mme de Maintenon travaille, dit-on, sous main à faire déclarer son mariage; mais le Père de la Chaise, malgré son dévouement, refuse de seconder ce projet ambitieux. La compagne du roi de France n'aura donc, au moins de longtemps, le titre de Majesté que dans la bouche des domestiques intimes, qui ne manquent jamais de le lui donner. La semaine dernière, Bontems, en ren* dant un livre à Pélisson de la part de Mme de Maintenon, lui dit : « Je suis assuré que Sa Maj. . . » Puis s'étant arrêté tout court, il reprit : « Je suis assuré que Madame l'a lu. »
Cependant, le mystère de l'union du roi avec Mme de Maintenon n'est couvert par elle-même que d'un voile transparent, et qu'elle soulève parfois. Ayant lu l'autre jour un couplet satirique sur elle, on l'entendit s'écrier : « Me prendrait-on pour la maîtresse du roi ? » A quelque temps de là, un enfant s'étant avisé de lui dire : « Est-il vrai, madame, que vous êtes reine de France ? » elle se contenta de lui mettre son éventail sur la bouche. La marquise ne se montra pas plus
sévère envers un paysan de Fontainebleau qui lui donnait de la Majesté devant cinquante personnes : « Il faut, se borna-t-elle à lui dire, que tout ce qui m'approche soit flatteur. » Mais voici quelque chose de plus positif qui m'a été raconté par une amie de Mme de Caylus. Depuis quelque temps Mme de Maintenon se propose d'introduire à la cour cette jeune dame sa nièce ; mais elle est légère, un peu galante, et l'on assure même que M. de la Fare n'est pas le seul qui sache à quoi s'en tenir sur cette dernière qualité de la spirituelle de Caylus. La marquise, en lui adressant quelques réprimandes, lui disait donc : « Faut-il que, par votre faute, je me vois obligée de retarder votre fortune ! vous qui pourriez faire ici la plus grande figure, vous à qui je renverrais volon tiers l'encens dontcw me fatigue » ; et elle ajouta en baissant un peu la voix : « vous, nièce d'une reine ! » Je dois ajouter néanmoins que Mme de Maintenon fit éloigner quelques mois de Versailles Mme d'Heudicourt pour avoir dit devant elle en parlant du roi et de M. d'Heudicourt : « Nos maris ne reviendront pas sitôt de la chasse (3). »
Louis XIV s'affranchit davantage des lois de la discrétion : un jour que Sa Majesté était un peu
indisposée et couchée, Monsieur étant entré dans sa chambre trouva Mme de Maintenon penchée sur son lit. « De la manière dont vous me voyez devant madame, dit le roi, vous jugez bien, mon frère, ce qu'elle m'est. »
Cependant, soit dévotion, soit désir d'arriver à une grandeur plus authentique, la compagne du roi continue auprès de lui ses exhortations pieuses. L'un de ces matins, Sa Majesté, parcourant avec elle un appartement qu'elle a fait meubler récemment, s'arrêta devant un crucifix. « Voilà, dit le roi, un ornement bien sérieux, je vous conseille de le faire ôter. — Eh ! quoi î répondit la dame, vous craignez de voir l'image de Celui que vous voulez aimer, de Celui qui, aujourd'hui votre espérance, sera à la mort votre unique ressource ! — Vous prêchez comme un ange », répliqua Louis XIV. Et le crucifix resta.
NOTES
(1) S'il n'y avait eu que ces vers ! Chansons et couplets contre Mme de Maintenon sont légion ; le plus souvent légion ordurière, et qu'alors il n'est pas toujours facile de faire défiler sous les yeux du lecteur.
En voici quelques-uns,
Louis le Grand aime la gloire, Il a commandé son histoire Pour immortaliser son nom, De quoi sera-t-elle remplie ?
De la noce de Maintenon, De la fin de la monarchie.
On dit que c'est la Maintenon Qui renverse le trône, Et que cette vieille guenon Nous réduit à l'aumône.
QUELQUES VERS SUR LE MARIAGE Si
Louis' le Grand soutient que non, Et que tout se règle par lui I
Biribi A la façon de Barbari Mon ami !
Pour bien défendre le royaume Il nous faudrait un roi Guillaume, Louis ne fait que radoter Et quoi que l'on en puisse dire Le plus court est de l'enfermer Avec sa mégère à Saint- Cyr.
Maintenon a beau se targuer D'instruire la jeunesse ; Dès lors qu'on ne peut plus pécher On prêche la sagesse.
Mais nous savons qu'au Canada, Elle avait fait plus de fracas Que Jean deJVert.
Le roi se F
Et d'amant il devient mari ;
Il fait ce qu'on doit à son àgc ; C'est du vieux soldat le destin, En se retirant au village D'épouser la vieille putain.
On peut sans être satirique Rire d'un règne aussi comique!
Voyez cette vieille putain, Comme elle gouverne l'empire !
Si nous ne mourions pas de faim, Il en faudrait crever de rire.
Que t'ont l'ait les pauvres humaini
Pour infecter Versailles Des Termes et des Flamarins
Et de telle canaille ?
Prétends-tu nous rendre dévots
Et bannir la bouteille?
Crois-moi, Louis, vis en repos
Et va baiser la vieille.
C'est le destin de la gent prétairière Qu'âge augmentant, n'augmente le profit, Et tel se vend, commençant sa carrière Qui bien souvent achète le déduit.
Pourtant ne puis, de la prude amarante, Assez louer les talents inouïs.
Jeune, elle était d'un écu trop contente ; Aujourd'hui, vieille, elle prend un Louis.
« Notre père qui êtes à Marly, votre nom n'est plus glorieux, votre volonté n'est faite ni sur la terre ni sur la mer; rendez-nous aujourd'hui notre pain, parce que nous mourons de faim ; pardonnez à vos ennemis qui vous ont battus ; mais ne pardonnez pas à vos généraux et ne nous induisez pas en tentation de changer de maître, mais délivrez-nous de la Maintenon. » Voir : Le Passe-temps Royal, — La France galante ou les derniers dérèglements de la Cour. — La Cassette ouverte de Villustre Criole (sic). — Entretien avec Louis XIV et Mme de Maintenon. — Scarron apparu à Mme de Maintenon. — Entretien entre Louis XIV et Mme de Maintenon pour la conclusion de leur mariage etenc ore tant d'autres libelles. En 1694, le libraire Ghavance accusé d'avoir vendu des pamphlets semblables fut mis à la torture, et deux garçons imprimeurs furent pendus, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire — C. F. Deppiwg, t. II, Correspondance administrative sous Louis XIV.
(2). Le Père La Chaise. — La Chaise des commodités, car ce Père eut une religion très opportuniste pour la satisfaction et les besoins du roi — le n. t
Père La Chaise est le confesseur de Louis XIV. C'est un nom qui remplit toute la dernière partie du règne. — Voir — pour ne pas sortir des pamphlets — la France galante ou les derniers dérèglements de la cour, pp. i36 et 147 dans t. III, Histoire amoureuse des Gaules, et dans t. IV, p. i54, Le roi et le Père la Chaise, son conjesseur. Donnons un extrait du dialogue :
« ... Le Père Là Chaise. — Sire, ne vous emportez pas, nous tâcherons de réconcilier Votre Majesté avec les puissances divines et de rendre véniels tous les péchés qu'elle commettra par ignorance.
u Le Roi. — Vous ferez bien, car je n'aime pas les querelles, et ne veux pas être contredit dans mes actions. Tâchez donc, mon Révérend* de faire ma paix avec les Saintes Intelligences et de me bien mettre dans leurs esprits, car autrement je craindrai fort qu'ils me laissent longtemps brûler en purgatoire pour se venger.
Le Père La Chaise. — Ne vous alarmez pas, Sire ; je donnerai un bon passe-port à Sa Majesté pour la rendre heureuse en l'autre monde ; d'ailleurs ne doit-elle pas tout espérer de tant de belles actions qu'elle a faites pendant son règne et de toutes ces âmes qu'elle a converties par ses dragons, que nous appelons les gendarmes du ciel?
Le Roi. — Lorsque j'ai fait chasser les Huguenots, qui ne voulaient pas se convertir, j'ai suivi, en cela, les conseils que vous m'aviez donnés, car vous savez que vous m'avez toujours dit queje ne pouvais faire
une plus belle pénitence et acquérir plus sûrement le paradis qu'en donnant tous mes soins pour l'extirpation de l'hérésie et en établissant la maison de Saint-Cyr (fondée en 1686).
Le Père La Chaise. — Cela est vrai, Sire. C'est aussi ce que Ton considérera toujours comme une merveille de votre règne... »
Du Père La Chaise, qui « n'arrivait aux oreilles du roi » que lorsque Mme de Maintenon était en grande fureur, Saint-Simon nous a fait un portrait d'un saisissant relief, et qu'il termine ainsi. «... Vers quatre-vingts ans, le Pèrede La Chaise, dont la tête et la santé étaient encore fermes, voulut se retirer et il en fît plusieurs tentatives inutiles. La décadence de son corps et de son esprit qu'il sentit bientôt après, l'engagea à redoubler ses instances. Les Jésuites qui s'en apercevaient plus que lui et qui sentaient la diminution de son crédit l'exhortèrent à faire place à un autre, qui eût la grâce et le zèle de la nouveauté. Il désirait sincèrement le repos, et il pressa le roi de le lui accorder tout aussi inutilement. Il fallut continuer à porter le faix jusqu'au bout. Les infirmités et la décrépitude qui l'accueillirent bientôt après ne purent le délivrer. Les jambes ouvertes, la mémoire éteinte, le jugement affaissé, les connaissances brouillées, inconvénients étranges pour un confesseur, rien ne rebuta le roi ; jusqu'à la fin il se fit apporter le cadavre et dépêcha avec lui les affaires accoutumées. Enfin, deux jours après un retour à Versailles, il s'affaiblit
cousit! crablement et eut pourtant le courage, plus encore que la force, d'écrire au roi une longue lettre de sa main à laquelle il reçut réponse du roi, de la sienne, tendre et prompte ; après quoi il ne s'appliqua plus qu'à Dieu... Saint-Simon, t. IV, 285-86. »
(3). « ... La cour fut délivrée (en 1709) d'une manière de son domestique en la personne de Mme d'Heudicourt. J'ai parlé suffisamment d'elle, — V. I, p. 227, de sa fortune, de son mariage, par l'hôtel d'Albret et de l'intime liaison qu'elle y fit avec Mme de Maintenon qui dura toute leur vie et de ce qui s'en est suivi. — Elle était devenue vieille et hideuse ; on ne pouvait avoir plus d'esprit ni plus agréable, ni savoir plus de choses, ni être plus plaisante, plus amusante, plus divertissante sans vouloir l'être. On ne pouvait aussi être plus gratuitement, plus continuellement, plus désespérément méchante ; par conséquent plus dangereuse, dans la privance la plus familière dans laquelle elle passait sa vie avec Mme de Maintenon, avec le roi ; tout aussi, grandeurs, faveurs, places, ministres, enfants du roi, même bâtards, tout fléchissait le genou devant cette mauvaise fée qui ne savait que nuire et jamais servir. Son appartement était un sanctuaire où n'était pas admis qui voulait. Mme de Maintenon qui ne la quittait point durant sa maladie et qui la vit mourir, en fut extrêmement affligée ; elle et le roi y perdirent beaucoup de plaisir; et le monde aux dépens de qui elle le donnait, y gagna beau-
coup, car c'était une créature sans âme I... » Saint- Simon, t. IV, p. 291.
Air : Laissez planter vos bêtes.
Baisez, baisez, beau sire,
Le Père Perrier ne vit plus ;
Baisez comme un satyre
Et faites des cocus.
Louis treizième le fut bien :
Et sans le secours d'un rufien
Où seriez-vous, roi très chrétien ?
Dame Anne bien éprise,
Pour vous faire par son canal,
Fils aîné de l'Église,
Choisit un cardinal.
Le Père Perrier fut confesseur du roi de 1670 à 1674. Au Père Perrier, succédait le Père La Chaise, surnommé ainsi que nous l'avons dit : La Chaise des commodités.
Chantons, faisons bonne chère, Notre monarque vainqueur A pris pour son confesseur La Chaise, père sévère, Qui promet que dans un an, Il rendra la Montespan Compagne de La Vallière.
MADAME DE MAINT ENON EST EN FAVEUfl
Air : Vous m*entendez bien.
Savez-vous comment à la cour On fait présentement l'amour?
Au lieu d'un aveu tendre Eh bien î On commence par prendre,
Vous m'entendez bien !
Daquin consulté l'autre jour Par une femme de la cour, Dit : je sais votre affaire,
Eh bien!
Allez vous faire faire, Vous m'entendez bien
Savez-vous pourquoi Montespan A du chagrin depuis un an?
C'est que notre monarque,
Eh bien !
En veut une qui marque, Vous m'entendez bien !
Si vous voulez savoir pourquoi La Chaise est confesseur du roi ; C'est que ce rude Père
Eh bien !
Ne défend pas de faire, Vous m'entendez bien.
Daquin était le « premier médecin du roi ». « Une qui marque » est Mme de Maintenon. Le Père La Chaise reprochait beaucoup moins au roi ses amours avec Mlle de Fontanges que son double adultère avec Mme de Montespan.
Si Scarron revenait ici
il trouverait bientôt chez lui
Un sujet magnifique,
Eh bien !
Pour son roman comique, Vous m'entendez bien l